[Non classé] Message à vous tou(te)s abonné(e)s : suspension de Moblog jusqu’à la rentrée prochaine en septembre …

Bonjour à toutes et à tous,


Je suis désolé de vous faire faux bond pendant au moins 3 mois, mais je vous rassure, ce n’est pas pour un problème de santé, c’est essentiellement pour terminer des travaux de rénovation …

Merci donc à tous les contributeurs(trices) de cesser leurs envois toujours pertinents et constructifs durant cette période estivale 🤪

Nous nous retrouverons donc en septembre pour continuer ensemble cette aventure démarrée il y a presque 30 ans sachant que, pour des raisons de place sur le serveur de mon neveu, seules les archives depuis 2012 y sont présentes.

En prime (sic) pour moi cette année, sera de pouvoir regarder Roland Garros plus sereinement sans la charge de modérateur du Moblog et à propos de “prime”, cette info envoyée à l’instant pas Christine H. qui pourrait vous permettre vous aussi d’accéder à l’intégralité des matchs si tant est que vous soyez intéressé(e)s :

Roland-Garros en direct sur Amazon Prime Video : Comment regarder gratuitement ?

Depuis ce dimanche, Roland-Garros 2021 est lancé. Cette année plusieurs changements dont la diffusion de plusieurs matchs sur Prime Video, un service payant d’Amazon. On vous explique comment en profiter gratuitement ?

Roland-Garros en direct sur Amazon Prime Video : Comment regarder gratuitement ?
Roland-Garros en direct sur Amazon Prime Video : Comment regarder gratuitement ?
Roland-Garros en direct sur Amazon Prime Video : Comment regarder gratuitement ? | AMAZON – PEXELS

Roland-Garros fait partie des quatre tournois du Grand Chelem annuels organisés sur le circuit ATP et WTA, en plus de l’Open d’Australie, de l’US Open et de Wimbledon. Roland-Garros a été créé en 1925, et il se tient tous les ans à Paris depuis 1928. Les Internationaux de France de tennis sont le plus grand tournoi de la saison sur terre battue, et le seul tournoi du Grand Chelem se disputant sur cette surface. Cette année, Roland-Garros se déroule du 30 mai au 13 juin pour ce qui est du tableau final, alors que les qualifications pour y accéder ont eu lieu du 24 au 28 mai. Le plus grand vainqueur du tournoi chez les hommes est l’Espagnol Rafael Nadal qui a 13 trophées au compteur, et qui est également tenant du titre. Chez les femmes, c’est la jeune Iga Swiatek qui s’est imposée l’année dernière en finale à seulement 20 ans. Les deux champions sont de nouveau présents cette année, avec des tableaux hommes et femmes plus disputés que jamais. La grande nouveauté de cette année ? Amazon fait son entrée parmi les diffuseurs du tournoi.

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Amazon Prime Video : diffuseur officiel de Roland-Garros

La grande différence avec les années précédentes se trouve au niveau de la retransmission du tournoi. Alors que France Télévisions et Eurosport étaient les deux diffuseurs officiels de Roland-Garros, il y a eu redistribution des droits TV pour les éditions 2021, 2022 et 2023 du Majeur parisien. Pour les trois éditions à venir, Roland-Garros sera à la fois diffusé par France Télévisions et par Amazon. Sur Amazon Prime Video, vous allez pouvoir regarder l’ensemble des rencontres se disputant sur le court Simonne-Mathieu, en plus des matchs du soir. Au total, il y a dix matches en night-sessions, soit un par jour à partir de 21h du lundi 31 mai au mardi 8 juin, et 20h le mardi 9 juin. Il y aura autant de rencontres diffusées par Amazon entre les tableaux féminins et masculins.

Programme Roland-Garros sur Amazon Prime Video :

À partir de 11h00 : les matchs du court Simonne-Mathieu en exclusivité

Tous les soirs à 21h00 : le match de la night-session en exclusivité (20h le mardi 9)

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Prime Video : un essai gratuit même pour Roland-Garros

Jeff Bezos, PDG fondateur d’Amazon, a communiqué en avril dernier qu’Amazon Prime venait de dépasser les 200 millions d’abonnés dans le monde. Un chiffre record qui montre l’attractivité de ce bouquet de services proposés aux particuliers pour profiter de nombreux avantages sur la plateforme comme la livraison gratuite et de nombreux services comme Prime Video. En effet, cet abonnement Amazon Prime vous permet de regarder de nombreux films et séries populaires, dont les séries Amazon Original The Boys, et American Gods et donc aussi Roland-Garros cette année. L’abonnement Amazon Prime coûte un tarif de 49,00 euros par an. Si vous êtes étudiant l’abonnement passe à Seulement 24 euros par an. Attention bonus : vous pouvez annuler à tout moment votre abonnement. Si vous hésitez encore, Amazon sort le grand jeu et propose un essai gratuit et sans engagement de 30 jours ! Cette offre est valable pour regarder Roland-Garros 2021. Après les 30 jours d’essai, soit vous avez arrêté votre abonnement, et dans ce cas vous ne payez rien, soit l’abonnement passe automatiquement à 49 euros par an.

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alain@barras.fr … en vacances … travailleuses 😷



[Société] Musiques du monde : quatre chanteuses avec le Sahara en partage

Musiques du monde : quatre chanteuses avec le Sahara en partage

« Sahariennes », une création musicale dirigée par le chanteur et guitariste Piers Faccini, est présentée à l’Opéra de Lyon le 3 juin, puis en tournée.

La chanteuse mauritanienne Noura Mint Seymali.

De retour chez lui, dans les Cévennes, au milieu du silence et des chants d’oiseaux, vendredi 28 mai, le chanteur et guitariste Piers Faccini savoure la satisfaction d’avoir bien rempli sa mission. Il rentre de cinq jours passés à Lyon pour une résidence de travail en vue de préparer et d’ajuster Sahariennes, une création musicale qui sera présentée le 3 juin à l’Opéra de Lyon, puis à Lille, Paris et Orléans. S’inscrivant dans la saison Africa 2020 (initialement prévue de juin à décembre 2020), coproduit par l’Opéra de Lyon et l’agence de concerts et management Dérapage Prod, ce projet original et prometteur réunit quatre chanteuses de grand talent menant chacune sa propre carrière : Noura Mint Seymali, l’une des voix les plus renommées de Mauritanie, venue spécialement de Nouakchott avec son mari, le guitariste et joueur de luth tidinît Jeiche Ould Chighaly, Souad Asla, originaire de la région de Béchar, dans le Sud algérien, installée en France, la chanteuse sahraouie Dighya Moh Salem, née à Dakhla, au Sahara occidental, également basée en France, et l’artiste marocaine Malika Zarra, qui mène sa carrière entre l’Europe, le Maroc et les Etats-Unis.

Lire le portrait : On dirait le Sud dans le chant de Piers Faccini

A l’origine de Sahariennes, une idée aux allures de défi : construire une rencontre entre des artistes venant de pays du Sahara. Un projet quasi utopique quand on sait les relations conflictuelles de certains de ces pays et territoires de cette région entre eux… « Le répertoire de cette création vient des compositions de chacune des chanteuses et des chansons traditionnelles évoquant la fête, le mariage, les histoires de grands-mères, mais également des épreuves ou des chagrins, explique Greg Connan, de Dérapage Prod. C’est un voyage et un partage dont le sens est d’abord de raconter les héritages culturels communs ou cousins de femmes artistes du Sahara. » La question du Sahara occidental – dont le statut oppose depuis des décennies le Maroc aux indépendantistes du Polisario et à l’Algérie – n’y est pas abordée : « C’est un hymne au savoir-vivre-ensemble»

« Un vrai défi »

Une idée qui fait sens pour Piers Faccini, sollicité récemment afin d’assurer la direction artistique de cette création musicale. L’homme dont le métier est d’abord d’écrire des chansons a abordé cette nouvelle mission avec un réel enthousiasme : « Vu la situation actuelle tellement tendue, politiquement, mettre ensemble sur scène une Mauritanienne, une Algérienne, une Marocaine et une Sahraouie, quelle belle démarche ! Ces chanteuses montrent que la paix est possible au-delà des conflits de frontières, tout simplement en unissant la force de leurs voix. J’ai pris beaucoup de plaisir à guider humblement ces quatre artistes talentueuses et les musiciens qui les accompagnent, dans la narration de ce spectacle, le choix et la couleur des arrangements. C’était un défi pour moi de trouver le bon équilibre, d’inventer des ponts entre leurs répertoires respectifs. » 

Lire aussi : Sélection albums, Noura Mint Seymali, Daniil Trifonov, Louis-Jean Cormier…

L’idée de s’impliquer dans cette histoire l’a d’autant plus emballé qu’il y a parmi les chanteuses Noura Mint Seymali, issue d’une lignée d’iggawin(équivalent mauritanien des griots ouest-africains), dont la voix puissante perpétue dans des couleurs contemporaines l’héritage dont elle est dépositaire. « Travailler avec elle et son mari, Jeiche, un musicien incroyable lui aussi, joueur de tidinît et guitare électrique microtonale, c’est aussi une belle aventure pour moi. » Piers Faccini se dit amoureux de la musique mauritanienne, depuis qu’il a découvert l’album Guitare des sables, de Moudou Ould Mattalla (Buda Records, 2006). « J’ai trouvé alors cette musique extraordinaire, et je ne comprenais rien du tout. » Il a passé ensuite beaucoup de temps à customiser sa guitare avec des frettes pour jouer des quarts de ton et des microtons, à se plonger dans les modes non tempérés.

« Ce fut un vrai défi de mettre ensemble les modes de la musique mauritanienne, le tidinît et la guitare microtonale avec la mandole[instrument à cordes pincées utilisé dans le chaâbi et la musique kabyle] de Mohamed Abdennour, l’un des musiciens algériens participant à cette aventure », explique Piers Faccini. Lui-même ne devrait pas rejoindre avec sa guitare la petite troupe sur scène. Il part en tournée dès le 5 juin avec ses musiciens pour présenter son nouvel album, Shapes of the Fool(Beating Drum- Nø Førmat !).

Sahariennes, le 3 juin (18 h 30) à l’Opéra de Lyon, le 4 juin (19 heures) au Grand Sud, à Lille (en partenariat avec l’IMA de Tourcoing), le 5 juin au 360 Paris Music Factory (à 17 heures et 19 heures) à Paris, le 6 juin (17 heures) au Grand Théâtre d’Orléans (concerts donnés en jauge limitée à 35 %) puis tournée à la rentrée.



alain@barras.fr et merci à Christine H. pour cette douceur qui fait plaisir aux oreilles et aux cœurs



[Brèves] Bretagne : Adoré ou détesté, le craquelin veut retrouver son lustre passé

Adoré ou détesté, le craquelin veut retrouver son lustre passé

Le craquelin breton a la forme d'un disque avec des bords relevés.
Le craquelin breton a la forme d’un disque avec des bords relevés. — Emilie Hautier / Editions Cristel
  • Un livre, qui vient de sortir aux éditions Cristel, revient sur la fabuleuse histoire des craquelins.
  • Autrefois consommé dans toute l’Europe, ce biscuit ancestral s’est ancré dans la tradition culinaire bretonne.
  • Il n’a toutefois pas la même aura que le kouign-amann ou le far breton, ses détracteurs le trouvant fade.

Il est bien moins connu que le kouign-amann ou le far. Bien moins riche en beurre aussi. Le craquelin, sorte de biscotte bretonne, fait pourtant partie du patrimoine culinaire de la région. S’il reste toujours consommé en Bretagne, le craquelin a toutefois perdu de son croquant au fil des années. « C’est comme quand une langue meurt, la tradition s’est perdue », souligne Christophe Penot.

Le craquelin est un biscuit échaudé, d'abord cuit à l'eau puis au four.
Le craquelin est un biscuit échaudé, d’abord cuit à l’eau puis au four. – Emilie Hautier / Editions Cristel

Auteur d’une soixantaine d’ouvrages, l’écrivain malouin a souhaité rendre ses lettres de noblesse à ce biscuit échaudé, d’abord cuit à l’eau puis au four, dont il est devenu accro. « J’en mange une dizaine par jour, au petit-déjeuner avec du beurre ou pendant les repas à la place du pain », indique-t-il. Dans La fabuleuse histoire des craquelins, qui vient de sortir aux éditions Cristel, Christophe Penot retrace la riche histoire de ce vieux biscuit dont on trouve trace dès le Moyen Age.

Il ne reste plus que cinq fabricants dans la vallée de la Rance

Considéré à l’époque comme une gourmandise, le craquelin n’avait alors rien de breton puisqu’on en consommait dans toute l’Europe, « de Brest jusqu’à Moscou ». Mais c’est en Bretagne que le craquelin, qui a la forme d’un disque à bords relevés, s’est ancré. Au début du XXe siècle, on comptait ainsi encore des centaines de craqueliniers dans le Grand Ouest. Ils ne sont désormais plus que cinq, tous implantés dans la vallée de la Rance entre Dinan et Saint-Malo.

Il ne reste plus que cinq fabriquants de craquelins dans la vallée de la Rance, comme ici sur le site des Craquelins de Saint-Malo.
Il ne reste plus que cinq fabriquants de craquelins dans la vallée de la Rance, comme ici sur le site des Craquelins de Saint-Malo. – Emilie Hautier / Editions Cristel

Comment expliquer ce désamour ? « L’alimentation et les goûts ont changé », résume simplement Christophe Penot. Car même en Bretagne, le craquelin ne fait pas consensus, bon nombre de personnes le trouvant fade. « Ce n’est pas un produit qui flatte le palais mais plutôt l’imaginaire », souligne l’auteur.

« Une madeleine de Proust pour plusieurs générations de Bretons »

A l’heure de la mondialisation dans nos assiettes, le biscuit, fait à base de farine de blé, d’œufs, d’eau et de malt d’orge, souffre en effet une image un peu vieillotte. « Dans l’esprit de beaucoup de gens, le craquelin est un produit d’hier qu’on mangeait à l’époque de nos grands-parents ou de nos parents », indique Régis Boiron, président des Craquelins de Saint-Malo. « Mais non, c’est un produit d’aujourd’hui, qui est en plus du terroir et qui est très riche d’un point de vue nutritionnel », poursuit dirigeant de la PME, leader sur le marché du craquelin avec 17 millions d’unités vendues chaque année.

Avec ses concurrents et néanmoins amis, Régis Boiron mise beaucoup sur la dimension affective du produit qui fleure bon le goût de l’enfance. « C’est un peu comme une madeleine de Proust pour plusieurs générations de Bretons et de Bretonnes, ça évoque tout de suite un heureux souvenir en famille », souligne-t-il.

Pour toucher de nouveaux consommateurs, Régis Boiron a également élargi sa gamme de produits en lançant des craquelins en format réduit pour l’apéritif ou des craquelins gourmands au caramel ou au chocolat. « On n’a pas le choix de s’adapter au marché pour faire perdurer le craquelin », assure-t-il.

alain@barras.fr et merci à Christine H. pour cette info 😀





[Systémie] Les Gafa ont opéré un coup d’État numérique



Dessin de Robert Beatty paru dans The New York Times, États-Unis.

Il y a vingt ans de cela, le gouvernement américain a ouvert grand les portes de la démocratie à de jeunes entreprises du web, allant jusqu’à y allumer une petite flambée en signe de bienvenue. Dans les années qui ont suivi, une société de la surveillance s’y est développée, une vision qui répondait aux besoins distincts mais mutuels des agences de renseignements et des acteurs privés du web, les unes comme les autres caressant le rêve d’une veille informationnelle généralisée.

Vingt ans plus tard, les flammes se sont propagées hors de l’écran, menaçant de réduire en cendres, le 6 janvier dernier, le siège même de la démocratie.

J’ai passé très exactement quarante-deux ans de ma vie à étudier la montée en puissance du numérique, c’est-à-dire le moteur économique de notre transition vers une civilisation de l’information. Ces vingt dernières années, j’ai pu observer les répercussions de ce drôle de mariage entre l’économie et la politique, j’ai vu de jeunes entreprises se métamorphoser en empires de la surveillance reposant sur des dispositifs internationaux d’analyse, de ciblage et de prédiction de nos comportements, que j’ai englobés sous le nom de “capitalisme de surveillance”.

Afin d’optimiser les profits qu’ils en tirent, ces nouveaux empires se sont servis de leurs outils de surveillance pour fomenter un coup d’État épistémologique totalement contraire à la démocratie qui se caractérise par une concentration sans précédent de données nous concernant, laquelle leur confère un pouvoir pour lequel ils n’ont à rendre aucun compte.

Le contrôle non légitime de l’information 

Dans une civilisation de l’information, les sociétés se définissent par la question de la connaissance – comment se répartit-elle, quelle est l’autorité qui régit cette répartition, quel pouvoir protège cette autorité. Qui a la connaissance ? Qui décide qui l’a ? Et qui décide qui décide qui l’a ?

Ce sont les acteurs du capitalisme de surveillance qui détiennent aujourd’hui la réponse à chacune de ces questions, alors qu’ils n’ont jamais été portés au pouvoir. C’est l’essence même de ce coup d’État épistémologique. Ils revendiquent l’autorité de décider qui possède la connaissance en faisant valoir des droits de propriété sur nos informations personnelles et défendent cette autorité grâce à leur maîtrise de réseaux et d’infrastructures d’information devenus incontournables.

La tentative de coup d’État politique de Donald Trump s’inscrit dans le sillage de ce coup d’État qui ne dit pas son nom, fomenté depuis vingt ans par des réseaux “antisociaux” que nous avions pris un temps pour des outils de libération.

Le jour de son investiture, Joe Biden a déclaré que “la démocratie [avait] triomphé” et a promis de redonner sa juste place à la vérité dans la société démocratique. Mais aussi longtemps que nous n’aurons pas déjoué l’autre coup d’État, celui du capitalisme de surveillance, la démocratie et la vérité se trouveront toujours sous une épée de Damoclès.

La vie privée, une matière première gratuite

Le putsch épistémologique se décompose en quatre étapes.

La première est la mainmise sur les droits épistémologiques, dont découlera tout le reste. Le capitalisme de surveillance part d’un constat : une entreprise peut accaparer la vie des gens et la considérer comme une matière première gratuite dont elle extraira des données comportementales qu’elle déclarera ensuite comme sa propriété.

La deuxième étape est un creusement de l’écart épistémologique, c’est-à-dire la différence entre ce que je peux savoir et ce que l’on peut savoir de moi.

La troisième étape, celle que nous sommes en train de vivre, voit les prémices d’un chaos épistémologique provoqué par la montée en puissance des algorithmes, la dissémination d’informations mensongères et le microciblage, lesquels s’inscrivent généralement dans des stratégies de désinformation à des fins commerciales. Ses effets se font sentir dans le monde réel, où elle fractionne notre réalité collective, empoisonne le débat public, paralyse la démocratie et se solde parfois par des violences ou par des morts.

Dans la quatrième étape, la domination épistémologique est institutionnalisée et la gouvernance démocratique reléguée derrière la cybergouvernance du capitalisme de surveillance. La machine sait et le système décide, piloté et protégé par l’autorité illégitime et le pouvoir antidémocratique du capitalisme de surveillance. Chaque étape prend pour point d’appui la précédente. Le chaos épistémologique ouvre la voie à une domination épistémologique en affaiblissant la société démocratique – ce qui a sauté aux yeux lors de l’invasion du Capitole.

Définir l’ordre social de ce siècle

Nous sommes au siècle du numérique et assistons aux débuts de la civilisation de l’information. Une époque que l’on pourrait comparer aux balbutiements de l’ère industrielle, quand les patrons avaient le pouvoir et que leurs droits de propriété l’emportaient sur toute autre considération.

L’insoutenable vérité sur la situation actuelle, c’est que les États-Unis et la plupart des autres démocraties libérales ont abandonné la propriété et l’exploitation des données numériques aux acteurs du capitalisme de surveillance, qui, mus par des intérêts politico-économiques, concurrencent désormais la démocratie sur la question des droits et des principes fondamentaux qui définiront l’ordre social de ce siècle.

Cette année de pandémie et d’autocratie trumpienne a démultiplié les effets de ce putsch épistémologique, mettant au jour, bien avant le 6 janvier, le pouvoir dévastateur des réseaux “antisociaux”. La conscience grandissante de cet autre coup d’État et de la menace qu’il fait planer sur les sociétés démocratiques nous ouvrira-t-elle les yeux sur une vérité dérangeante qui se dessine depuis vingt ans ?

Car, entre la démocratie et la société de la surveillance, il faut choisir. On ne peut pas avoir les deux. Une société de la surveillance démocratique est une impossibilité existentielle et politique. Ne nous y trompons pas : c’est bien pour l’âme de notre civilisation de l’information que nous nous battons.

La tragédie nationale du 11 Septembre a totalement changé l’ordre des priorités à Washington : exit les débats autour des lois fédérales sur la confidentialité des données, place à la lubie de la veille informationnelle généralisée, qui se traduit par un intérêt décuplé pour les dernières solutions de surveillance de la Silicon Valley. 

Main basse sur les données

En 2013, le directeur de la technologie à la CIA avait exposé la mission de l’agence, à savoir “tout récupérer et tout conserver sans limite de temps”, remerciant au passage les géants du web – dont Google, Facebook, YouTube, Twitter – ainsi que Fitbit [fabricant de montres connectées] et les opérateurs télécoms de la rendre possible.

Les racines révolutionnaires du capitalisme de surveillance naissent de cette doctrine politique implicite de l’exception numérique en matière de surveillance qui lui permet de contourner le contrôle démocratique et autorise, in fine, les nouveaux géants du web à voler la vie des internautes et à la transformer en données propriétaires.

C’est ainsi que de jeunes entrepreneurs sans aucun mandat démocratique ont fait main basse sur une manne de données et sur le pouvoir qui va avec, sans avoir à rendre de comptes. Les fondateurs de Google, Larry Page et Sergey Brin, exerçaient un contrôle absolu sur la production, l’organisation et la présentation de l’information mondiale.

Chez Facebook, Mark Zuckerberg avait la haute main sur ce qui allait devenir l’un des principaux moyens de communication et de production de contenus d’actualités du globe. Le nombre d’utilisateurs a augmenté à travers le monde sans que la plupart n’aient conscience de ce qui venait de se produire.

La surveillance comme principe de gouvernance

C’est grâce à ce statut d’exception que les États-Unis et beaucoup d’autres démocraties libérales ont pu ériger la surveillance, plutôt que la démocratie, en principe directeur de leur ordre social. Ce faisant, ces gouvernements démocratiques ont sérieusement plombé leur cote de confiance auprès de l’opinion, accroissant ainsi le besoin de surveillance.

Pour bien comprendre la dimension économique du chaos épistémologique ambiant, il convient de rappeler que le capitalisme de surveillance ne se préoccupe pas des faits. Toutes les données sont jugées équivalentes, alors que toutes ne se valent pas. On les exploite à la manière des Cyclopes, qui avalent tout ce qui bouge en ne faisant aucun cas du sens, des faits ou de la vérité.

Dans le cas de Facebook, le tri des données est effectué soit pour réduire le risque d’un départ de l’utilisateur, soit pour éviter des sanctions politiques. Dans un cas comme dans l’autre, l’objectif reste d’augmenter le flux de données, et non de le réduire. L’impératif extractiviste se conjugue ici à une indifférence totale pour donner naissance à un système qui augmente l’activité globale sur le réseau en continu sans se soucier de la nature de ces interactions.

Si je me focalise ainsi sur Facebook, ce n’est pas parce que ce serait le seul responsable de ce chaos épistémologique, mais parce qu’il s’agit du plus vaste réseau social, et que, à ce titre, il est celui dont les activités ont le plus de répercussions.

Le modèle économique du capitalisme de surveillance a engendré des Cyclopes extractivistes et fait de Facebook un géant de la publicité et un fossoyeur de la vérité. Entre-temps, les États-Unis ont hérité d’un président amoral en la personne de Donald Trump, qui revendiquait le droit de mentir à tout bout de champ. Conjugué à une politique d’apaisement, ce modèle économique dévastateur a aggravé considérablement la situation.

Des études internes présentées en 2016 et 2017 ont ainsi démontré un lien de cause à effet entre les méthodes de ciblage algorithmique de Facebook et le chaos épistémologique ambiant. Une chercheuse révèle que les algorithmes sont responsables de la propagation virale des contenus clivants qui ont contribué à faire monter des groupes d’extrême droite en Allemagne : les outils de recommandation étaient responsables de 64 % des ralliements à des groupes extrémistes, un phénomène qui n’est pas propre à l’Allemagne.

En mars 2018, l’affaire Cambridge Analytica a présenté Facebook sous un jour nouveau et ouvert une fenêtre à un vrai changement. Le grand public a commencé à comprendre que la publicité politique sur Facebook se servait des différents outils du réseau social pour microcibler les internautes, les manipuler et semer le chaos épistémologique. Quelques réglages avaient suffi pour que la machine poursuive des objectifs non plus commerciaux mais politiques.

Le groupe a consenti quelques efforts timides, promettant davantage de transparence, un dispositif de vérification externe de l’information plus performant et des mesures de limitation des “comportements trompeurs organisés”, ce qui n’a pas empêché Mark Zuckerberg de laisser à Donald Trump un accès illimité à la Toile de l’information mondiale.

Une liste blanche regroupe ainsi plus de 100 000 responsables politiques et candidats dont les comptes sont exemptés de fact-checking, malgré des études internes montrant que les internautes ont tendance à prendre pour argent comptant les fausses informations relayées par les politiques. En septembre 2019, le groupe a fait savoir que la publicité politique ne serait soumise à aucune vérification des informations publiées.

On voudrait nous faire croire que les répercussions négatives de ce chaos épistémologique sont le prix à payer pour jouir de notre sacro-saint droit à la liberté d’expression. Mais c’est faux. De la même manière que les taux alarmants de dioxyde de carbone dans l’atmosphère sont la conséquence de notre consommation de combustibles fossiles, le chaos épistémologique est la conséquence des opérations commerciales du capitalisme de surveillance, rendu possible par un rêve vieux de vingt ans, celui d’une veille informationnelle généralisée, qui a tourné au cauchemar.

Une épidémie de fausses informations

C’était avant qu’une pandémie ne frappe l’Amérique et que l’incendie qui consumait le réseau “antisocial” ne gagne le reste de la société. Dès février 2020, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) faisait état d’une “infodémie” sur le Covid-19, caractérisée par le colportage de rumeurs et d’idées reçues sur les réseaux sociaux.

En mars, des chercheurs du centre de recherche sur le cancer M. D. Anderson de l’université du Texas constataient que la désinformation sur le coronavirus “se propageait à une vitesse alarmante sur les réseaux sociaux”, faisant peser une menace sur la sécurité publique.

Fin mars [2020], le Washington Post rapportait que près de 50 % des contenus publiés sur les fils d’actualité Facebook étaient liés au Covid-19 et qu’une toute petite poignée d’utilisateurs influents déterminait les lectures et les fils d’actualité de la majorité des autres.

Une étude publiée en avril par l’institut Reuters confirmait que, sur l’échantillon examiné, les grands responsables politiques, les célébrités et les autres figures de la vie publique étaient responsables de 20 % des informations erronées publiées sur les réseaux sociaux et de 69 % des interactions.

La puissance incontrôlée des algorithmes

Une étude [de l’ONG] Avaaz publiée en août a mis en évidence 82 sites web diffusant de fausses informations sur le Covid, totalisant près d’un demi-milliard de vues sur Facebook en avril. Les contenus des dix sites les plus consultés représentaient près de 300 millions de vues sur le réseau social, contre 70 millions seulement pour les dix principales agences de santé.

Les timides efforts de modération des contenus entrepris par Facebook ne faisaient pas le poids face à ses propres algorithmes, conçus pour semer le chaos épistémologique.

Tel est le monde dans lequel un mystérieux germe mortel s’est propagé. Nous sommes allés sur Facebook en quête d’informations, et tout ce que nous y avons trouvé, ce sont des stratégies mortifères visant à semer un chaos épistémologique pour faire de l’argent.

En 1966, Peter Berger et Thomas Luckmann ont écrit un petit ouvrage qui a fait date, La Construction sociale de la réalité, dont l’observation centrale est que nous fabriquons de toutes pièces, de manière active et constante, la vie de tous les jours que nous prenons pour la réalité. Le miracle permanent qu’est l’ordre social repose sur la connaissance du sens commun, à savoir la connaissance que je partage avec d’autres en temps normal, la routine allant de soi du quotidien.

Songez à la route : il n’y a pas assez de policiers dans le monde pour veiller à ce que chaque voiture s’arrête à chaque feu rouge. Or, on ne voit pas de négociations ni d’altercations à tous les carrefours. C’est parce que, dans les sociétés bien ordonnées, tout un chacun sait que les feux rouges ont le pouvoir de nous faire nous arrêter et les feux verts celui de nous faire passer.

Le sens commun, ça veut dire que nous agissons tous en fonction de ce que nous savons tous, tout en faisant confiance aux autres pour faire de même. Nous ne nous contentons pas d’obéir à des lois ; nous créons cet ordre ensemble. Notre rétribution étant de vivre dans un monde où nous arrivons généralement à bon port sains et saufs parce que nous faisons confiance au sens commun des autres. Aucune société n’est viable autrement.

Un terrorisme épistémologique

“Toutes les sociétés sont des constructions face au chaos”, écrivent Berger et Luckmann. Parce que les normes sont des synthèses de notre sens commun, leur violation constitue l’essence même du terrorisme – qui est terrifiant parce qu’il désavoue les certitudes sociales les plus ancrées. La légitimité et la continuité de nos institutions sont essentielles parce qu’elles nous mettent à l’abri du chaos en officialisant notre sens commun.

La mort des rois et la transmission pacifique du pouvoir sont, en démocratie, des périodes charnières qui accentuent la vulnérabilité de la société. Les normes et les lois qui régissent ces tournants sont traitées à juste titre avec une grande gravité.

Cherchant à dénoncer une fraude électorale, Donald Trump et ses alliés ont lancé une campagne de désinformation qui s’est finalement soldée par des violences. Elle visait ici directement le point de vulnérabilité institutionnelle maximale de la démocratie américaine et de ses normes les plus élémentaires.

À ce titre, c’était une forme de terrorisme épistémologique, l’expression paroxystique du chaos épistémologique. En mettant délibérément sa machine économique à disposition de cette cause, Mark Zuckerberg s’est rendu complice de cette attaque.

La société se renouvelle à mesure que le sens commun évolue. Il faut pour ce faire des espaces de débat public qui soient dignes de confiance, transparents et respectueux, surtout sur les sujets sensibles. Au lieu de quoi, nous avons affaire à l’inverse.

Les dirigeants des réseaux sociaux défendent leurs machines à semer le chaos en brandissant une version déformée du premier amendement. Or, le réseau social n’est pas un espace public mais un espace privé, régi par des machines et des impératifs économiques et incapable (et ne se préoccupant pas non plus) de distinguer le mensonge de la vérité ou le renouveau de la destruction.

Pas de vision politique cohérente

Cette vulnérabilité à la destruction du sens commun s’explique par le jeune âge d’une civilisation de l’information qui n’a pas encore trouvé sa place dans la démocratie. À moins de mettre un terme à ce modèle économique fondé sur la surveillance et de retirer le permis de voler qui légitime des activités antisociales, l’autre coup d’État continuera d’attiser les crises et d’en produire de nouvelles.

Mais alors, que faire ? À ce jour, ni les États-Unis ni les autres démocraties libérales ne sont parvenus à dessiner une vision politique cohérente d’un siècle numérique qui défendrait les valeurs, les principes et la gouvernance démocratiques. Pendant que les Chinois concevaient et déployaient des technologies numériques dans le but d’asseoir leur régime autoritaire, l’Ouest restait dans l’ambivalence et le compromis.

Ces atermoiements ont laissé un vide à l’emplacement de la démocratie, avec à la clé vingt années de dérive vers des outils privés qui surveillent et influencent nos comportements en dehors du cadre établi par la gouvernance démocratique. Ce qui ouvre la voie à la dernière étape du putsch épistémologique.

Le résultat, c’est que nos démocraties abordent cette troisième décennie démunies, sans les chartes des droits, cadres juridiques et structures institutionnelles nécessaires pour garantir un avenir numérique compatible avec les aspirations d’une société démocratique.

Poser les bases d’un siècle numérique démocratique

Nous en sommes encore aux balbutiements de la civilisation de l’information. Cette troisième décennie est l’occasion de poser les fondements d’un siècle numérique démocratique. La démocratie subit un siège auquel elle est seule capable de mettre un terme. Si nous voulons déjouer le coup d’État épistémologique, cela doit passer par la démocratie. Je propose d’axer ces premiers pas sur trois principes.

Premier principe : l’État de droit démocratique. Le numérique doit vivre sous le toit de la démocratie, non pas comme un pyromane, mais comme un membre à part entière de la famille, sujet à ses lois et à ses valeurs et s’y adossant pour se développer. La démocratie, ce géant endormi, s’agite enfin avec des initiatives juridiques et législatives en cours aux États-Unis et en Europe. Aux États-Unis, cinq projets de lois d’envergure, quinze projets de lois connexes et une proposition législative importante, chacun ayant des effets concrets sur le capitalisme de surveillance, ont été déposés au Congrès entre 2019 et mi-2020.

En octobre dernier, le ministère de la Justice, rejoint par onze États, a lancé des poursuites fédérales contre Google pour abus de position dominante. En décembre, la Federal Trade Commission a intenté un procès historique à Facebook pour ses pratiques anticoncurrentielles, rejointe par quarante-huit procureurs généraux, eux-mêmes imités peu après par trente-huit autres procureurs qui accusent Google d’user de moyens anticoncurrentiels pour évincer les rivaux de son moteur de recherche et [pousser les internautes à] privilégier ses services.

Reste que, pour ce qui est de déjouer le putsch épistémologique, la lutte antitrust montre ses limites. De fait, affaiblir Facebook ou n’importe quel autre géant du web ne nous prémunirait pas contre les dangers évidents du capitalisme de surveillance. Il faut aller plus loin.

Deuxième principe : la nouvelle donne appelle de nouvelles lois. De nouveaux droits apparaissent en réaction aux changements de nos modes de vie. Sur la question du droit à la vie privée, par exemple, le combat de l’avocat Louis Brandeis [au début du XXe siècle] s’expliquait par l’essor de la photographie et le risque de vol d’informations ou d’immixtion dans la vie privée qu’elle représentait.

Un droit inaliénable à la vie privée

Une civilisation de l’information démocratique ne peut pas progresser sans de nouvelles chartes des droits épistémologiques qui prémuniraient les citoyens contre les ingérences et les vols à grande échelle perpétrés par les acteurs du capitalisme de surveillance.

Pendant presque toute l’époque moderne, le droit à la vie privée était considéré comme élémentaire, rivé à nous comme notre ombre. Nous décidons chacun si et comment nos informations personnelles sont partagées, avec qui et à quelles fins.

En 1967, l’avocat William Douglas se faisait l’interprète des rédacteurs de la Déclaration des droits en expliquant que “la personne doit avoir la liberté de choisir elle-même le moment et les circonstances de la divulgation de ses secrets à autrui et de déterminer l’étendue de cette divulgation”. Cette “liberté de choisir”, c’est le droit épistémologique élémentaire de nous connaître nous-mêmes, dont découle toute notion de vie privée.

Par exemple, en tant que détentrice naturelle de tels droits, je ne donne pas au logiciel de reconnaissance faciale d’Amazon le droit de déceler et d’exploiter la peur [qui se lit sur mon visage] à des fins de ciblage et de prédiction comportementale, tout ça pour satisfaire les objectifs commerciaux d’entreprises tierces. Ce n’est pas simplement que mes émotions ne sont pas à vendre mais qu’elles sont invendables parce qu’inaliénables. Je ne donne pas ma peur à Amazon, mais Amazon me la prend quand même – une donnée de plus parmi les milliards d’autres qui alimentent les machines chaque jour.

Si nos droits épistémologiques élémentaires ne sont pas gravés dans la loi, c’est parce qu’ils n’avaient jamais fait l’objet jusque-là de menaces systématiques. Seulement voilà, les acteurs du capitalisme de surveillance ont fait valoir leur droit à tout savoir de nos vies.

Nous sommes donc à l’aube d’une nouvelle ère, fondée sur le statut d’exception implicite dont bénéficie le capitalisme de surveillance. Aujourd’hui, pour exister, le droit de savoir et de décider qui connaît notre vie doit être inscrit dans la loi et protégé par des institutions démocratiques.

Proscrire l’usage commercial des données

Troisième principe : à menace inédite, réponse inédite. De la même manière qu’une nouvelle situation fait apparaître la nécessité de nouveaux droits, les répercussions de ce coup d’État épistémologique appellent des solutions ad hoc.

Face à la nouvelle donne que nous impose le capitalisme de surveillance, la plupart des débats juridiques et réglementaires se focalisent sur les problèmes qui interviennent en aval, les données – leur confidentialité, leur accessibilité, leur transparence et leur cessibilité – et les stratagèmes permettant d’obtenir notre consentement moyennant une rétribution (dérisoire) en échange de nos données.

C’est en aval également qu’interviennent les débats sur la modération des contenus et les filter bubbles[le filtrage personnalisé, qui maintient l’internaute dans une “bulle” d’information], qui voient législateurs et internautes se courroucer devant des patrons réfractaires. C’est dans le périmètre de ces problèmes secondaires que ces sociétés veulent nous cantonner, focalisés sur les petites lignes des contrats de propriété au point d’oublier l’essence même du problème, à savoir que leurs revendications de propriété sont illégitimes.

Reste à savoir quelles solutions inédites permettraient de s’attaquer aux effets inédits de ce coup d’État épistémologique. Il convient en premier lieu de remonter en amont, à la source, et de mettre un terme à la collecte de données à des fins de surveillance commerciale. C’est en amont que le permis de voler fait des miracles, usant de diverses stratégies de surveillance pour changer le plomb de nos existences en or, c’est-à-dire en bases de données propriétaires.

Nous avons besoin de cadres juridiques qui mettent fin à l’extraction massive de données personnelles et la déclarent illégale. Des lois proscrivant ces pratiques permettraient de couper les chaînes d’approvisionnement illégitimes du capitalisme de surveillance. Ni les algorithmes qui recommandent, microciblent et manipulent ni les millions de prédictions comportementales débitées à la seconde ne peuvent exister sans les milliards de données qui abreuvent quotidiennement ces machines.

Préserver l’intérêt général

Ensuite, nous avons besoin de lois qui arriment la collecte de données aux droits fondamentaux et l’utilisation de ces données à l’intérêt général : elles doivent répondre aux besoins réels des personnes et des populations.

Enfin, nous suspendons les incitations financières qui encouragent le capitalisme de surveillance. Nous pouvons également interdire les pratiques commerciales tributaires d’une collecte massive de données. Les sociétés démocratiques ont bien proscrit la traite des êtres humains, alors qu’elle faisait vivre des économies entières.

Ces principes guident d’ores et déjà l’action démocratique. La Federal Trade Commission a lancé une enquête sur les réseaux sociaux et les sites de streaming vidéo moins d’une semaine après avoir déposé sa plainte contre Facebook, déclarant qu’elle avait bien l’intention de “soulever le capot” sur ses activités internes “et d’étudier ses moteurs en détail”.

Si elles sont adoptées, les propositions de lois novatrices élaborées en Europe et en Grande-Bretagne commenceront à institutionnaliser ces trois principes. Un cadre européen permettrait d’asseoir l’autorité de la démocratie sur les boîtes noires des activités internes des principales plateformes. Les droits fondamentaux et l’État de droit ne s’évaporeraient plus à la cyberfrontière, le législateur insistant sur la nécessité d’un “cyberenvironnement sûr, prévisible et digne de confiance”.

En Grande-Bretagne, le projet de loi Online Harms instituerait un devoir de protection qui tiendrait les groupes du web responsables des préjudices causés et prévoirait de nouvelles instances de contrôle assorties de pouvoirs coercitifs.

Deux citations généralement attribuées à Louis Brandeis figurent dans l’impressionnant rapport du Congrès sur la lutte antitrust :

Nous devons faire un choix. Nous pouvons avoir la démocratie ou nous pouvons avoir la richesse concentrée dans les mains de quelques-uns, mais nous ne pouvons pas avoir lesdeux.”

Cette déclaration, si pertinente à l’époque du juriste, reste un commentaire piquant sur le capitalisme à l’ancienne, mais elle n’est plus adaptée au nouveau capitalisme qui nous connaît. À moins que la démocratie n’annule le permis de voler et ne conteste le modèle économique et le fonctionnement du capitalisme de surveillance, le coup d’État épistémologique à l’œuvre fragilisera la démocratie et finira par la transformer.

Nous avons un choix à faire. Nous pouvons avoir la démocratie ou nous pouvons avoir une société de la surveillance, mais nous ne pouvons pas avoir les deux. Nous avons une civilisation de l’information démocratique à bâtir, et il n’y a pas de temps à perdre.

Shoshana Zuboff


Avec 1 600 journalistes, 35 bureaux à l’étranger, 130 prix Pulitzer et quelque 5 millions d’abonnés au total, The New York Times est de loin le premier quotidien du pays, dans lequel on peut lire “all the news that’s fit to print” (“toute l’information digne d’être publiée”).
C’est le journal de référence des États-Unis, dans la mesure où les télévisions ne considèrent qu’un sujet mérite une couverture nationale que si The New York Times l’a traité. Son édition dominicale (1,1 million d’exemplaires) est distribuée dans l’ensemble du pays – on y trouve notamment The New York Times Book Review, un supplément livres qui fait autorité, et l’inégalé New York Times Magazine. La famille Ochs-Sulzberger, qui, en 1896, a pris le contrôle de ce journal créé en 1851, est toujours à la tête du quotidien de centre gauche.
Quant à l’édition web, qui revendique plus de 3,7 millions d’abonnés en octobre 2019, elle propose tout ce que l’on peut attendre d’un service en ligne, avec en plus des dizaines de rubriques spécifiques. Les archives regroupent des articles parus depuis 1851, consultables en ligne à partir de 1981.

[Brèves] François Gabart a trouvé un sponsor pour son trimaran géant, et il fera la Transat Jacques Vabre !


François Gabart va faire son grand retour sur l’eau ! Il a trouvé un sponsor pour quatre ans – le groupe de cosmétiques Kresk – et il participera à la Transat Jacques Vabre dès cet automne. Le grand trimaran volant est en cours de finition chez Mer Concept à Concarneau. Le bateau sera mis à l’eau le 22 juillet. Le M101 (son nom de code jusqu’ici) s’appellera SVR-LAZARTIGUE, du nom de deux marques du groupe Kresk.

François Gabart et Didier Tabary, Président du groupe Kresk, nouveau partenaire du skipper qui retrouve enfin un partenaire. Le bateau sera mis à l’eau le 22 juillet et Gabart participera à la Transat Jacques Vabre.
François Gabart et Didier Tabary, Président du groupe Kresk, nouveau partenaire du skipper qui retrouve enfin un partenaire. Le bateau sera mis à l’eau le 22 juillet et Gabart participera à la Transat Jacques Vabre. | GROUPE KRESK

Voiles et Voiliers.

François Gabart fait son grand retour sur l’eau ! Il devient le skipper du trimaran géant SVR – LAZARTIGUE.

Le groupe français Kresk, présidé par Didier Tabary et propriétaire des marques de cosmétiques SVR, Lazartigue et Fillmed annonce ce jeudi matin 27 mai l’acquisition du nouvel Ultim, le trimaran construit par l’écurie de course au large de François Gabart, MerConcept.

Voilà à quoi ressemblera le bateau de François Gabart, actuellement en cours de finitions chez MerConcept, le chantier-écurie de course au large de François Gabart à Concarneau. | JB EPRON

Ce multicoque aux lignes épurées et au design futuriste est capable de naviguer en vol haute vitesse autour de la planète. Il portera les couleurs des trois marques du groupe et sera baptisé SVR-LAZARTIGUE. L’engagement du Groupe Kresk auprès de François Gabart, pour les quatre prochaines années, s’inscrit dans le cadre de sa volonté d’accélérer ses actions en faveur de l’environnement.

Le bateau sera mis à l’eau dès le 22 juillet

Pour son nouveau partenaire « François Gabart est l’un des marins les plus talentueux de sa génération, il détient un palmarès impressionnant (Vendée Globe, Route du Rhum, The Transat, Transat Jacques Vabre et recordman du Tour du Monde en Solitaire en 42 jours). Le skipper incarne des valeurs qui sont propres aux marques SVR, Lazartigue et Fillmed : le progrès et la performance avec une volonté affirmée de tenir compte des enjeux sociétaux et environnementaux. »

Un fonds de protection des océans, Kresk4Oceans

« Le Groupe Kresk, au travers de ses marques SVR, Lazartigue et Fillmed, est fier et heureux de partir pour cette aventure maritime avec François Gabart et ce bateau, défi technologique à la hauteur de l’ambition commune. Ce mariage est apparu comme une évidence, un mariage de passion et de valeurs autour de l’innovation et de l’engagement. Cette union est aussi pour nous une nouvelle étape dans notre stratégie de développement dans la clean beauty et une formidable opportunité pour aller plus loin dans cette démarche. Nos marques déjà en avance dans de nombreux domaines le seront plus encore demain. En parallèle de cette cosmétique responsable, nous souhaitons aujourd’hui faire un pas de plus et nous investir sur le long terme autour de la protection des océans avec la création du fonds de dotation Kresk4Oceans. » a déclaré Didier Tabary président du Groupe Kresk.

Kresk4Oceans aura comme premier projet la lutte contre la pollution plastique qui altère la beauté de ce bien commun qu’est la mer, affecte sa faune et in fine affectera l’homme. Kresk4oceans, aux côtés de François Gabart, mettra en œuvre des opérations de sensibilisation, d’éducation et financera des projets scientifiques d’intérêt général dans le domaine du recyclage et du développement de nouveaux matériaux éco responsables.

Une formidable opportunité, nous pouvons maintenant nous concentrer sur la Transat Jacques Vabre

POur François Gabart, « C’est une formidable opportunité, pour moi en tant que marin mais aussi pour mon équipe, de naviguer aux couleurs de SVR-LAZARTIGUE. Didier Tabary et son groupe partagent une passion commune, celle de la mer. »

« Rêver, imaginer, innover, construire, optimiser, performer, c’est dans l’ADN de MerConcept. Se battre pour gagner n’a de sens qu’à condition d’y associer des engagements forts sur le plan social, sociétal et environnemental. Il était pour moi important de trouver un partenaire qui s’engage aussi autour d’une cause qui nous rapproche : la protection des océans. Nous pouvons maintenant nous concentrer sur la préparation du trimaran SVR – LAZARTIGUE dans la perspective de la transat Jacques Vabre » a poursuivi François Gabart Skipper de SVR-LAZARTIGUE.

Le trimaran SVR-LAZARTIGUE est actuellement en cours de finalisation dans le chantier de MerConcept à Concarneau. Ce trimaran géant volant, bijou technologique au cockpit inédit, sera mis à l’eau le 22 juillet, aux couleurs de son nouveau propriétaire.

François Gabart et sa société MerConcept (environ 50 personnes) ont connu de longs mois d’incertitude quand Macif a décidé d’arrêter le sponsoring voile alors que le bateau était en construction. Mais ça y est, François va retrouver la barre d’un trimaran volant. Grosse info et bonne nouvelle ! | JB EPRON

Après une période de réglage et de mise au point, le trimaran partira pour sa première course, la Transat Jacques Vabre, au départ du Havre le 7 novembre prochain. (source service presse)




[Société] Prostitution : des passes à portée de clic

(Hugues Micol/Libération)

Loin des regards et des questions, de plus en plus de femmes, parfois mineures, sont recrutées en ligne pour vendre leur corps. Désertant la rue pour se rabattre sur des locations Airbnb, les proxénètes appâtent leurs cibles sur Instagram ou Snapchat.

Maria (1), 37 ans, est arrivée en France dans l’espoir d’un nouveau départ. C’était en mars 2020, juste avant le premier confinement. Une femme, rencontrée quelque temps plus tôt en Colombie, l’attend à l’aéroport. Ensemble, elles prennent la route, direction le sud. Elles doivent se rendre dans une maison, où Maria est censée travailler comme jeune fille au pair. Son futur employeur avait même payé son billet d’avion. Mais à peine arrivée, elle comprend. «L’appartement faisait 17 m² avec des rideaux et trois petits lits. Il y avait quatre Colombiennes habillées avec des vêtements moulants.» Maria est prise au piège d’un vaste réseau de prostitution en ligne. «Qu’est-ce que je pouvais faire ? Je ne savais rien d’ici. Je ne parlais pas français. C’était le confinement, où aller ?»

Les premiers jours, elle pleure «tout le temps». «On me disait “si tu pleures ce n’est pas bon pour les clients”. Pour l’argent, c’était 50-50.» L’appartement est une location Airbnb, équipée de caméras. Les filles ont chacune une annonce sur une plateforme d’escort et les réservations sont gérées par un centre d’appels. Elles restent seules la journée, les proxénètes suivent leurs faits et gestes et les allées et venues des clients, à distance. Elles doivent travailler tous les jours sauf le dimanche et quand elles ont leurs règles. «Les filles me disaient “je n’ai jamais travaillé de ma vie comme ça”. Un jour, l’une d’entre elles a même fait une tentative de suicide. Elle s’est coupé les veines et a perdu beaucoup de sang», se souvient Maria. Tout est piloté depuis l’Espagne : l’une des têtes du réseau – la mère de famille qui a fait venir Maria – mène une vie paisible à Barcelone. Chaque matin, elle accompagne ses enfants à l’école du quartier, et gère son activité «en télétravail», pendant la journée.

Marché dans les lycées et les collèges

En février dernier, ce réseau – l’un des plus importants jamais révélé jusqu’à présent de mémoire de policier – a été démantelé par les enquêteurs de l’office central pour la répression de la traite des êtres humains (OCRTEH, sur pied depuis 1958). Après une altercation, l’une des filles était parvenue à s’enfuir et à trouver refuge au commissariat. Elle avait donné l’alerte. Des perquisitions simultanées ont été menées dans dix-sept lieux en France, et quatre pays. En tout, trente-trois jeunes femmes, dont Maria, ont été découvertes dans des appartements loués sur des plateformes à Montpellier, Nîmes, mais aussi à Dax, Bordeaux, Niort, Grenoble ou encore Poitiers. Et dix proxénètes arrêtés. Le réseau, surnommé «Colombia», prospérait à la faveur des confinements.

Cette découverte ne fait que confirmer ce que les enquêteurs et les associations constatent sur le terrain : la crise sanitaire, et la vie cloîtrée derrière nos écrans, a accéléré un mouvement de fond. La prostitution de rue dégringole encore plus vite (elle ne représente plus que 10% des cas aujourd’hui, selon l’OCRTEH), au profit d’une autre forme, moins visible et plus pernicieuse. La prostitution d’appartement, via les plateformes en ligne, s’amplifie à l’abri des regards et des questions. Au premier confinement, Ian Brossat, adjoint PCF à la mairie de Paris, s’en est inquiété publiquement : une dizaine de signalements sont arrivés sur son bureau. Des riverains se plaignaient que des appartements Airbnb soient loués à des prostituées dans leurs immeubles. Depuis un an, le nombre de signalements a explosé partout en France. Derrière, se cachent bien souvent des réseaux structurés, comme celui de Maria, sur lesquels Libération a enquêté.

«Internet facilite l’exploitation des mineures. Elles se retrouvent dans des Airbnb et ça défile ! Parfois, elles sont séquestrées dans des villes qu’elles ne connaissent pas.»

—  Delphine Jarraud, déléguée générale de l’Amicale du nid

La prostitution contemporaine s’organise en quelques clics. Que ce soit pour recruter, mettre en vitrine les filles sur Internet ou organiser les passes, via les plateformes de location. Aujourd’hui, des proxénètes internationaux font venir des filles de quatre pays essentiellement : Colombie, Nigeria, Roumanie et Chine. En parallèle, prospèrent des réseaux nationaux, encore balbutiants mais qui font leur marché directement dans les lycées et les collèges. «C’est un système. Internet facilite l’exploitation des mineures. Des proies faciles. Elles se retrouvent dans des Airbnb et ça défile ! Parfois, elles sont séquestrées dans des villes qu’elles ne connaissent pas», explique Delphine Jarraud, déléguée générale de l’Amicale du nid, une association qui aide les personnes prostituées.

«Un monde parallèle»

Il n’est pas simple de les approcher, et encore moins de les convaincre de parler. Parfois, elles n’ont plus accès à leur téléphone, dans les mains des proxénètes. Parfois, l’emprise est telle que les discours sont décousus. Nous avons longuement discuté avec Vanessa, 16 ans, qui se prostitue depuis deux ans. Elle a grandi à Lyon, avec sa mère Barbara, son frère et sa sœur. L’échange, par téléphone, dure une heure, sans que l’on arrive à savoir où elle se trouve précisément. Sa mère, morte d’inquiétude, l’ignore aussi. Vanessa fugue à répétition depuis ses 14 ans. Ce qui surprend d’abord, dans son discours, c’est la facilité avec laquelle elle a glissé dans «ça», comme elle dit. «Des mecs que je connaissais à Lyon nous ont proposé ça avec ma copine. Elle, elle le faisait déjà.» Elle ne se souvient pas comment ils ont présenté les choses pour l’appâter, mais c’est allé très vite. Les deux jeunes filles ont suivi les garçons, guère plus âgés, dans un premier appart, puis un deuxième. «Je me rappelle que les mecs m’interdisaient d’appeler ma mère, ça m’a marquée.»Les clients se succèdent.

La bande de mecs poireaute dans la salle de bains ou joue à la console. Là encore, les annonces sont gérées sur des sites en ligne et les appartements loués sur Airbnb. Ils répondent aux messages de nombreux clients et récupèrent les billets. Vanessa raconte s’être enfuie des griffes de cette bande, «une nuit, au bout de quinze jours, avec le sac de billets». Déscolarisée, elle dit avoir quitté la ville d’elle-même, et s’être enfuie à Marseille. Sa mère n’y croit pas, convaincue qu’elle est sous emprise. «Non, personne ne m’a aidée, répète la jeune fille qui assure ne plus faire partie d’aucun réseau. C’est facile : tu mets une annonce sur Sexemodel [un site de “libertinage”, ndlr]. C’est gratuit, tu paies juste si tu veux être VIP. Moi, pas la peine : je reçois 300 messages par jour.» Elle facture 150 euros l’heure. Un mois classique, c’est 15 000 euros, «parfois beaucoup, beaucoup plus». Elle dit avoir levé le pied ces derniers mois, mais avoir du mal : «Quand tu as pris l’habitude de vivre avec des sous, c’est compliqué de vivre ensuite normalement.»

A l’écouter, on mesure aussi l’impact des réseaux sociaux, qui façonnent les idéaux de beaucoup d’ados. En ce moment, Vanessa se rêve à Dubaï, «tout le monde [les influenceurs] est là-bas aujourd’hui, c’est trop bien, les restos sont ouverts». Sur Instagram, il suffit de taper deux mots, comme «plan sous», pour trouver plein de comptes (suivis par des milliers de personnes) vendant du rêve : gagner beaucoup d’argent «le plus rapidement possible». Avec des photos prises aux Emirats, de grosses berlines, des liasses de billets et des cigares sur la plage. Elles servent d’appât. La contrepartie est sous-entendue en légende, avec la mention «appartement dispo».

«J’ai l’impression d’avoir découvert un monde parallèle : ces sites d’annonces, Snapchat, les réseaux sociaux, ces numéros sans traçabilité…. On dirait que tout un système a été créé pour aider les délinquants, ces gens qui organisent des réseaux et se font de l’argent», se désole Barbara (1), la mère de Vanessa. Depuis trois ans, elle se prend des murs. Elle a alerté les services sociaux. La police. Toujours cette même réponse : «Votre fille n’a pas de problème psychologique, c’est du ressort de l’éducatif.» Par téléphone, elle nous livre sa bagarre «dans le vide», «sans autre choix que de tenir parce que c’est mon enfant». Elle a retrouvé un peu de force, et d’espoir, en lisant le livre Papa, viens me chercher ! (2), de Thierry Delcroix, un chef d’entreprise qui raconte comment son ado aussi est devenue une proie pour ces proxénètes. «Il fallait en parler, dit-il. Que les gens sachent qu’aujourd’hui, cela peut arriver à n’importe qui.»

«J’ai l’impression d’avoir découvert un monde parallèle : ces sites d’annonces, Snapchat, les réseaux sociaux, ces numéros sans traçabilité…. On dirait que tout un système a été créé pour aider les délinquants/»

—  Barbara, mère d’une jeune fille qui se prostitue

Le problème commence à émerger politiquement. Adrien Taquet, le secrétaire d’Etat chargé de la Protection de l’enfance, a mis sur pied un groupe de travail pour établir un état des lieux de la situation. Des référents «prostitution de mineurs» ont été désignés dans plusieurs parquets. Cela avance. Doucement, à écouter les témoignages de parents. Barbara se désole du manque de tact des policiers, de formation aussi – «quand vous voulez déposer plainte parce que votre enfant, à 12 ans, est harcelée, et vous raconte faire des fellations. Le policier m’a dit : “Elle est consentante.” Consentante ? A 12 ans ?» Vanessa dit avoir été victime d’un viol collectif, en novembre 2020, pour lequel elle affirme avoir déposé plainte. «Lors d’une passe, raconte sa mère, six jeunes hommes l’attendaient. Deux l’ont allongée sur le lit, et l’ont violée. Ils avaient deux couteaux, l’un sous sa gorge, l’autre au niveau de la hanche. Je sais très bien que la plainte n’aboutira pas. Le policier m’a prévenue tout de suite. Ce qui passe par les sites hébergés à l’étranger, c’est trop compliqué de retrouver les auteurs. C’était important [de déposer plainte], au moins pour que ma fille sache que c’est très grave. Elle ne voyait pas l’intérêt.»

Quand on lui raconte, Romain Guigny, travailleur social, soupire : «Il faut absolument plus former les policiers dans les commissariats sur ces sujets.» Employé par l’Amicale du nid en Bretagne, il multiplie les actions de sensibilisation auprès des acteurs locaux : policiers, éducateurs dans l’Aide sociale à l’enfance, mais aussi infirmières scolaires et assistantes sociales. Et déploie une énergie folle dans le développement de maraudes virtuelles : sur les sites de petites annonces, mais aussi sur Snapchat, Instagram. Et TikTokOnlyFans, les petits nouveaux dans le monde des réseaux : «A chaque fois, il faut assimiler les codes, les nouvelles façons de communiquer. Mais c’est central. Il faut absolument contrebalancer les discours sur l’argent facile.»

«La vie de rêve, c’est maintenant»

Pour comprendre comment des jeunes filles comme Vanessa peuvent «basculer», nous nous sommes fait passer pour une jeune ado sur Instagram. En message privé, on demande à des comptes «pour filles ambitieuses» comment gagner les 2 000 euros par semaine promis : «C’est de l’escorting», répond l’un d’eux, nous invitant à passer sur Snapchat. Il s’interroge ensuite sur notre expérience. Et précise, cash : «Je prends des filles qui veulent bosser au mois, pas celles qui veulent deux ou trois jours. Tu seras logée dans un appartement privé, seule, et nourrie. On fait que des prestations sérieuses. La fellation, c’est toi qui voit si tu la fais nature. Si le gars est propre, c’est le mieux. Le paiement c’est 60-40 [60 pour lui, 40 pour la fille]

Le proxénète explique que tout est à ses frais «sauf les clopes» et qu’on sera accompagné d’un homme chargé de notre sécurité. Il poursuit : «On peut changer de ville. Pour l’instant on est à Paris, mais j’ai envie de bouger.» Avant de nous interroger sur nos pratiques : «Sodo, tu fais ? Rapports protégés ou pas ? Ejac faciale et buccale ?» Et de nous demander de lui envoyer une photo de notre corps sur Snapchat pour lui permettre de juger sur pièce. «La vie de rêve, c’est maintenant», promet-il sans jamais parler de prostitution.

Une fois prises dans l’engrenage, tout va très vite : quelques clics pour mettre une annonce en ligne. Notre proxénète précise : «Pour lancer l’activité, il me faut trois photos de toi dénudée pour que je te fasse une annonce sur Wannonce [un site généraliste hébergé en France].» Pour ne pas tomber sous le coup de la loi française, le site publie les annonces de prostitution au milieu des ventes de voitures et de meubles, dans l’onglet «rencontres coquines éphémères». Ça passe crème. Nous avons tenté de les joindre, en vain. Il existe aussi des sites spécialisés, sortes de supermarchés virtuels : Sexemodel, Escortsexe, Ladyxena… Ces plateformes sont, elles, hébergées à l’étranger – souvent dans des paradis fiscaux. Et donc hors de contrôle. Les «prestations» sont listées, très détaillées et sans aucun paravent. Exemple : «Fellation naturelle, éjac bucale, viol théâtralisé, masturbation espagnole.» Il y a un système de notation avec des médailles (bronze, argent, or).Les clients, comme ils évalueraient une pizzeria, postent des commentaires, visibles par tous : «Je l’ai rencontrée ce soir et vraiment elle assure. Je l’ai démontée et j’ai pu lui donner à fond. J’ai bien aimé son gros cul» ; «Rencontré, vrai bon boule ! Encaisse très bien, en plus adore ça. Fait tout pour vous satisfaire» ; «Prestations au top. On sent son envie de bien faire. Elle a un corps somptueux. Pour ceux qui aiment les gros seins lourds, ils seront servis.»

Les numéros de téléphone mentionnés sont souvent gérés par des proxénètes. Ce sont eux qui fixent les rendez-vous, dans des hôtels à bas prix – automatisés et donc sans qu’il y ait besoin de croiser de personnel – ou dans des appartements loués par Airbnb ou Booking. Si possible en rez-de-chaussée avec une entrée indépendante sur rue pour ne pas éveiller les soupçons des voisins. On s’est rendu devant deux de ces appartements dans Paris, à la façade en vitre fumée des anciens baux commerciaux. Les adresses nous ont été soufflées par un homme, en lutte contre Airbnb, qui passe son temps libre à traquer les magouilles. Il avait prévenu : «Vous verrez, toujours le même rituel.» Un homme arrive quelques minutes avant l’heure dite, la tête en l’air de celui qui cherche une adresse. Il s’arrête, plonge dans son téléphone, et quelques secondes plus tard, pousse la porte avec assurance. Une heure plus tard, c’est un autre qui fait de même. Les profils sont très différents : des pères de famille qui roulent en Scénic, avec les sièges enfants à l’arrière. Des jeunes que l’on aurait pu imaginer fauchés, et des costards-cravates. Catherine (1), propriétaire d’un appartement qu’elle loue à Charleville-Mézières (Ardennes), a failli faire une syncope quand elle a compris. Vite, elle a menacé d’appeler la police pour faire déguerpir les occupants, écœurée. «Ça m’a dégoûtée parce que je m’y investissais beaucoup, dans cette location…»

«Avec les bars et les boîtes fermées, les clients ne peuvent plus choper»

Les propriétaires qui font de la location de leurs apparts un business ferment plus souvent les yeux, trop contents de trouver des remplaçants aux touristes absents. En ces temps confinés, les sextours ont la cote. Sur les annonces de prostitution en ligne, on trouve écrit à la place du pseudo de certaines filles : «En exclusivité, pendant une semaine à Lorient.» D’autres se disent temporairement à Paris, Lyon, Toulouse, ou dans des villes de plus petite taille : Quimper, Pau, Niort, Cholet, Blois… Certaines prostituées peuvent faire jusqu’à huit villes en un mois. «Avec les bars et les boîtes fermées, les clients ne peuvent plus choper. Alors on fait le tour de la France», justifie par téléphone une jeune femme.

Ce qui pose une question : les propriétaires de logement et les plateformes de mise en location peuvent-ils, les uns comme les autres, être accusés de complicité de proxénétisme ? Oui, a répondu un juge du Havre. En mars, les propriétaires d’une dizaine de biens loués en Airbnb, un père et son fils, se sont fait prendre. Soupçonnés de louer sciemment à des réseaux, ils ont été condamnés pour «proxénétisme immobilier» : trois et dix mois de prison avec sursis et des amendes de 3 000 et 25 000 euros. Interrogée, la société Airbnb, reconnaît, du bout des lèvres, des signalements en ce moment. Puis déclare : «Nous avons une tolérance zéro envers toute activité illégale et nous utilisons des technologies sophistiquées afin d’aider à détecter et prévenir les comportements indésirables. Nos équipes d’assistance à la communauté sont formées par des experts de lutte contre le trafic d’êtres humains et nous coopérons étroitement avec la police française, notamment via notre portail dédié aux forces de l’ordre.»

Dans son bureau à Nanterre, la commissaire Elvire Arrighi, chef de l’OCRTEH, penche la tête d’un côté, puis de l’autre. Partagée : «Airbnb fait de vrais efforts. On travaille très bien avec les représentants français, notamment sur l’élaboration d’une fiche “réflexe”, pour mettre en garde les propriétaires contre ce phénomène de traite. En revanche, la communication n’est pas fluide avec les plateformes qui sont établies à l’étranger et donc soumises des règles juridiques différentes.»Souvent longs à la détente quand il s’agit de donner en vitesse le nom des loueurs à tel et tel endroit. «Or, pour nous, il faut aller très vite.» L’enjeu, explique la commissaire, est d’intervenir dans un maximum d’appartements au même moment, pour «pouvoir identifier et aider les victimes. Sinon, elles s’évaporent et se retrouvent parfois dans des situations encore plus difficiles».

Avec sa vingtaine d’enquêteurs, la commissaire mène un travail de fourmi, fastidieux et complexe contre cette «ubérisation de la prostitution», et «la dématérialisation de tout le mode opératoire», point commun entre les réseaux internationaux et ceux des mineures. Elvire Arrighi confie la difficulté d’«extraire» les jeunes femmes, qui souvent, au moment des perquisitions, disent être bien et vouloir continuer… «Cela implique d’être absolument convaincu qu’il faille protéger les gens, y compris sans leur consentement.» Très peu déposent plainte. Soutenue par une association, Maria, la Colombienne, l’a fait. Un an après son arrivée en France, elle a obtenu un titre de séjour, a appris le français et trépigne désormais de pouvoir trouver un boulot. Elle commence à entrevoir la vie qu’elle espérait.

(1) Les prénoms ont été modifiés.

(2) Papa, viens me chercher ! de Thierry Delcroix et Nina Delcroix. Editions de l’Observatoire, 2020.





[Brèves] De mystérieuses dunes lumineuses dans le ciel intriguent les scientifiques


De mystérieuses dunes lumineuses dans le ciel intriguent les scientifiques

Un nouveau type d’aurores boréales a été observé dans le nord de l’Europe ces dernières années. Leur lumière diffuse et striée dans le ciel évoque des dunes de sable. Maxime Grandin, chercheur breton en Finlande, a réalisé plusieurs études sur le sujet et nous en dit plus sur cet étrange phénomène atmosphérique.

Maxime Grandin, originaire de Saint-Jean-sur-Vilaine (Ille-et-Vilaine), est chercheur à l’Université d’Helsinki (Finlande) depuis sept ans et demi. Après plusieurs années à étudier les aurores boréales, il s’est récemment penché sur un phénomène atmosphérique encore peu connu : des formes lumineuses dans le ciel qui évoquent des dunes de sable.

Le 4 mai, avec plusieurs de ses collègues, il a signé une étude publiée dans la revue scientifique de l’American Geophysical Union (AGU), qui permet d’en apprendre davantage sur la formation de ces « dunes » célestes, qui diffusent leur lumière comme des ondes dans le ciel. Entretien.

Maxime Grandin, pouvez-vous déjà nous expliquer comment se forme une aurore boréale « classique » ?

À la base, tout part de particules chargées (des électrons et des protons) qui viennent de l’espace et se précipitent dans l’atmosphère. Elles vont rencontrer sur leur chemin des atomes d’oxygène, des molécules d’azote, des composants de l’atmosphère. Elles vont alors perdre une partie de leur énergie en entrant en collision, vont exciter ces éléments de l’atmosphère. Pour perdre l’excédent d’énergie qui leur a été communiqué par les électrons, ces éléments émettent alors un photon, un « grain » de lumière en quelque sorte, provoquant l’aurore.

Sous quelle forme se présente une aurore « dune » ?

Déjà, elle est de couleur verte. Elle se trouve à environ 100 km d’altitude. C’est une aurore plutôt diffuse, complètement différente d’un arc auroral bien délimité et bien brillant. Au contraire, ces aurores « dunes » sont moins lumineuses. En fait, il faut imaginer un genre de champ qui présente des bandes plus ou moins intenses, mais régulières.

Elles apparaissent aussi lors d’aurores boréales classiques, un peu à l’écart de l’arc auroral principal qui, lui, est bien plus visible. On n’y prête très peu attention en fait, ce qui explique sans doute leur découverte uniquement aujourd’hui, car on se focalise surtout sur l’arc lorsqu’on regarde une aurore boréale.

https://youtu.be/F6xM-XY6NYg


Et cette appellation poétique de « dunes », d’où vient-elle ?

Quand on discutait avec les citoyens scientifiques finlandais, qui nous ont aidés pour notre première étude, assez vite, il y a une personne qui a lancé, dans une conversation : « Ça m’évoque une forme de dune dans le désert… » C’est assez imagé, et sans trop chercher plus loin, ça collait. On a adopté ce mot sans trop réfléchir, ça s’imposait comme une évidence.

Qu’apporte votre étude aux précédents travaux sur ces aurores ?

Notre toute première étude sur les « dunes », publiée en janvier 2020, se terminait sur une interrogation. Comment se forment-elles ? On n’avait pas les données qui permettaient de trancher. Avec cette nouvelle étude, grâce à la récupération de données satellites, on a davantage de certitudes. Déjà, il s’agit bien d’un phénomène auroral. Les données satellites des précipitations d’électrons depuis l’espace confirment qu’il y avait des précipitations dans les régions où les dunes ont été observées.

On s’est aussi rendu compte qu’au niveau des dunes, on a une région de la mésopause (zone de l’atmosphère terrestre) où la température se remet à augmenter. La présence de cette inversion de température produit des conditions qui permettent à un mascaret mésosphérique de se propager dans la mésosphère. Un mascaret, c’est cette espèce de vague ondulée qui remonte une rivière. Et bien, là, c’est ce qui va créer les sortes d’ondes, de bandes alternées, que l’on observe…

L’aurore apparaît dans le ciel sous la forme d’ondes lumineuses. (Photo : Graeme Whipps / DR)
En avant de l’arc principal lumineux de cette aurore boréale, on peut voir une aurore « dune », un peu moins brillante. (Photo : Kari Saari / DR)

Où a-t-on les plus de chances de voir ces dunes ?

En l’état des connaissances, je dirais que c’est plutôt vers la moitié sud de la Finlande, ou dans les latitudes similaires en Norvège, en Suède, ou alors au nord de l’Écosse. Mais pour l’instant, ce n’est pas suffisamment clair. On a relativement peu d’événements qui nous ont été remontés. Mais pour ceux qui voudraient voir des dunes, il faut beaucoup de chance. Je leur conseillerais d’abord d’essayer de voir une aurore boréale « normale ».

Y a-t-il une période où elles ont davantage tendance à apparaître ?

Il y en a sans doute plusieurs fois par an, mais ce n’est pas très courant. La quasi-totalité des événements de dunes qu’on a observés se situent autour du mois d’octobre. Peut-être qu’il y a un phénomène saisonnier, mais pour l’instant on n’en est pas sûrs.




[Société] 3/5 Mauvaise foi et mensonges : les avocats sont-ils prêts à tout pour défendre les criminels ?


Tout avocat ayant défendu un criminel s’est entendu poser cette question : mais pourquoi le défendre ? La réponse est invariable : parce que tout individu a le droit d’être défendu. Ils ne défendent pas un crime mais un individu. Pour autant, jusqu’où sont-ils prêts à aller pour assurer cette défense ? Quels sont leurs questionnements ? Voici le troisième volet de notre série, en cinq épisodes, consacrée aux avocats qui ont défendu de grands criminels.

Jusqu’où sont prêts à aller les avocats pour défendre leurs clients ? La sélection
Jusqu’où sont prêts à aller les avocats pour défendre leurs clients ? | ILLUSTRATION JEFF POURQUIÉ POUR OUEST FRANCE

Pour défendre un accusé, que ce dernier reconnaisse sa culpabilité ou clame son innocence, les avocats sont-ils prêts à tout ? Qui plus est lorsque l’affaire est médiatique. Défendre un homme accusé des pires monstruosités vous fera nécessairement détester d’une partie de l’opinion. Mais pourra aussi asseoir une solide notoriété, notamment si vous obtenez un acquittement ou une peine inférieure à ce que requérait le parquet général. L’aura de l’ex-avocat Éric Dupond-Moretti, adepte du rapport de force avec les magistrats, est née avec l’affaire d’Outreau et s’est poursuivie avec les multiples acquittements obtenus : plus de 140, selon sa secrétaire d’alors, à qui il faisait tenir une comptabilité.

Mais attention, la défense d’un accusé est un exercice périlleux et ne saurait se résumer à une question de notoriété. Elle pose, entre autres questions, celle du rapport de l’avocat à la vérité et aux mensonges. Sa manière de soupeser et de se positionner entre ce que lui raconte son client, d’un côté, et ce que révèle l’enquête, de l’autre côté. Deux récits d’une même affaire qui bien souvent ne concordent pas, en totalité ou partiellement. Lequel croire ? L’avocat doit-il se désister s’il a la certitude que son client ne dit pas la vérité ? Ou au contraire doit-il l’aider à admettre des faits que plusieurs indices concordants semblent attester ? Peut-il plaider contre l’avis de son client ?

Autant de questions auxquelles tout avocat pénaliste a forcément été confronté. Quand vous les interrogez sur ces questions, tous, unanimement, répondront que tout individu a le droit d’être défendu, quel que soit le crime commis. Mais derrière ce pilier éthique, la manière de l’appliquer révèle souvent des nuances.

« La vérité, je m’en fous. Je suis là pour défendre… »

Me André Buffard, 72 ans, a défendu quelques-uns des accusés les plus célèbres de la seconde moitié du XXe siècle, en France : le terroriste Carlos, le faux médecin Jean-Claude Romand ou encore le militaire Pierre Chanal. Pour lui, il n’y a pas de confusion à établir entre vérité et justice : Le job de l’avocat, c’est de défendre. Si on n’a pas chevillé au corps cette espèce d’instinct, il faut faire autre chose que le métier d’avocat. La vérité, ce n’est pas le problème de l’avocat, c’est celui du juge. Moi, je dis toujours à mes clients : La vérité, je m’en fous. Moi, je suis là pour défendre… dans un cadre légal bien sûr.

Me Buffard l’affirme : il ne ment jamais. Mentir, cela signifie produire une mauvaise pièce ou affirmer quelque chose qui n’est pas dans le dossier. Défendre, c’est faire valoir les arguments que vous soutenez. ​Lorsqu’ il commence une plaidoirie, il s’adresse souvent aux jurés ainsi : Cela fait une semaine que cette affaire est évoquée. Vous avez entendu tout le monde, vous devez déjà avoir une opinion et vous vous demandez ce que va pouvoir dire l’avocat. Il faut que les choses soient bien claires. Je ne suis pas là pour mentir, je suis là pour défendre un homme. Je vais peut-être dire des choses qui vont vous choquer. Mais je vais vous dire ce que l’accusé ne peut pas vous dire. Ou ce qu’il vous dit mal…

Me Buffard en est persuadé : les jurés et les magistrats savent faire la différence entre un avocat qui raconte n’importe quoi et un avocat qui sait défendre​.

Toute la difficulté et tout l’art du métier d’avocat consistent justement à défendre avec habileté. Me Patrick Elghozi a défendu Francisco Arce Montes lors du procès en appel de ce routard espagnol, à Saint-Brieuc, en 2005. Lors du premier procès à Rennes, cet homme (âgé de 70 ans aujourd’hui) avait été condamné à 30 ans de réclusion criminelle, avec une peine de sûreté de vingt ans, pour avoir violé et tué une jeune collégienne anglaise, Caroline Dickinson (13 ans), dans la nuit du 17 au 18 juillet 1996, dans une auberge de jeunesse à Pleine-Fougères, en Ille-et-Vilaine, près de Saint-Malo.


« Je pense qu’il ne voulait pas la tuer »

L’accusé s’était alors peu exprimé, mais soutenait que s’il avait bien violé l’adolescente, il n’avait jamais voulu la tuer. Après avoir étudié le dossier, Me Elghozi décide en appel de calquer sa ligne de défense sur les déclarations d’Arce Montes.

Il a violé la jeune Caroline Dickinson, c’est incontestable. Il l’a aussi étouffée. Mais voulait-il vraiment la tuer ? Il avait des pulsions sexuelles, mais avait-il pour autant des pulsions de meurtre ? On peut en douter. En 2001, à Miami, il se trouve dans un hôtel. En pleine nuit, une femme retourne dans sa chambre qu’elle partage avec une amie. Et là, elle trouve un homme à califourchon sur son amie, dans le lit, en train de se masturber. C’est Arce Montes. Il se lève, il a un couteau à la main, déclare qu’il s’est trompé de chambre et s’en va tranquillement. Le lendemain, il est interpellé dans ce même hôtel : il n’a même pas quitté les lieux ! À Pleine-Fougères, il a mis les mains sur le visage de l’adolescente pour la faire taire. Il a accentué la pression quand il a entendu les amies de Caroline se réveiller. Mais je pense effectivement qu’il ne voulait pas la tuer​, reste persuadé l’avocat briochin.

Cette version est-elle crédible ? Défendable ? Sa version était plausible. En tout cas, rien dans le dossier ne permettait de la contredire. Vous savez, l’avocat n’est pas un homme de certitudes, mais de doutes. Quand j’ai un doute, je l’accepte. À condition que ce doute soit raisonnable. Si un accusé me livre une version qu’aucun élément ne contredit formellement dans le dossier, je peux le défendre​, note Me Elghozi. La cour d’appel a finalement confirmé la condamnation prononcée à Rennes pour le viol et le meurtre de Caroline Dickinson. Elle n’a pas suivi pas l’avocat général qui réclamait la prison à perpétuité.

« J’ai scotché mon client au mur »

Quand un avocat défend un accusé, il le fait bien souvent contre les accusations portées par le représentant du parquet et les parties civiles. Mais il peut arriver aussi qu’il défende son client contre les propres déclarations de ce dernier. C’est le cas lorsque celui-ci s’accuse de crimes qu’il n’a pas commis ou dénonce des crimes qui n’ont pas existé.

Dans le tourbillon judiciaire qu’a constitué l’affaire d’Outreau, Me Fabienne Roy-Nansion a dû faire face à une telle situation. Elle défendait notamment l’un des quatre principaux accusés, David Delplanque, voisin du couple infernal, Thierry Delay et Myriam Badaoui.

Rapidement, l’avocate comprend que le prétendu réseau pédocriminel, impliquant des notables ​d’Outreau et de Boulogne n’a aucun sens. J’étais allé voir le juge Burgaud en lui disant : Arrêtez ça ! Est-ce que vous vous figurez cette affaire ? Vous êtes en train de nous dire que trente-cinq adultes ont violé à peu près une quarantaine d’enfants, en même temps, dans un appartement qui fait 50 m2 !

Mais le juge d’instruction n’en démord pas. Certains enfants confirment les accusations de Myriam Badaoui qui donne toujours plus de détails. Elle nous décrivait des scènes de viols, des trucs absolument abominables par le menu. Avec des fourchettes, du pain rassis… Elle décrivait cela avec une précision d’horloger suisse. C’est tout juste si on n’avait pas la couleur des choses…​, n’en revient toujours pas Me Roy-Nansion.

Le problème, alors, est que son client David Delplanque ne nie absolument pas toutes ces orgies. Lui, il disait simplement : Si Myriam le dit, c’est que c’est vrai… ​Autre problème : les confrontations. Le juge Burgaud organisait des confrontations collectives. Il confrontait toujours Thierry Delay, Myriam Badaoui, David Delplanque et Aurélie Grenon à l’huissier, au chauffeur de taxi, à la boulangère… À aucun moment il ne confronte David Delplanque, seul, avec l’abbé Wiel, seul, ou Alain Marécaux, seul…

Consciente des ravages que peut encore causer l’affaire d’Outreau, une machine de guerre qui ne tient pas, mais qui peut quand même vous passer dessus​, Fabienne Roy-Nansion décide d’aller voir son client, un soir en prison, et de le bousculer. Le procès de Saint-Omer a alors débuté depuis une semaine. À la maison d’arrêt de Longuenesse (Pas-de-Calais), à cette heure tardive, les parloirs ne sont pas ouverts. L’entrevue a lieu dans un couloir. Je l’ai scotché au mur​, raconte l’avocate. Qu’est-ce qu’il vous prend ?​, réplique David Delplanque, surpris. « C’est pas compliqué, poursuit l’avocate. ​Ouvrez la bouche et dites des choses. Si vous dites, ils y étaient, ok ! Mais expliquez ! Qui ? Pourquoi ? Comment ? Dans quelles conditions ? Répétez que si Myriam le dit, c’est que c’est vrai, ça ne suffira pas à notre défense. Impossible. Donc, soit vous y étiez. Soit, ils y étaient tous ! Ou ils n’y étaient pas. Et dans ce cas, il faut le dire aussi. » ​Fin de l’entrevue.

« N’avais-je pas trahi mon client ? »

Cette discussion musclée est sans doute l’un des moments clés qui va faire basculer le procès de Saint-Omer, en 2004. Quelques jours plus tard, dans la salle d’audience, David Delplanque demande la parole : J’ai un truc à dire…​, annonce celui qui jusque-là passait son temps à dessiner dans le box des accusés. C’est lui le premier qui commencera à disculper plusieurs accusés. Il va finalement être condamné à six ans de prison pour les viols des enfants Delay et les agressions sexuelles de ses propres enfants.

Pour un avocat, la défense d’un accusé – ce jusqu’où il est prêt à s’engager – dépend donc de son client, des accusations, mais aussi parfois des propres limites humaines. Dans son livre, La parole et l’action (Fayard, 2017), Me Henri Leclerc raconte une scène rare. Elle se passe dans les années 1960 et celui qui est devenu célèbre pour avoir défendu, entre autres clients, Richard Roman, Roger Knobelspiess, Dominique de Villepin, Véronique Courjault…, est alors commis d’office pour défendre un jeune homme accusé de viols répétés, avec un copain, sur la petite amie de ce dernier. Selon les deux accusés, la jeune femme était consentante. Et, lors du procès, elle n’avait pas d’avocat pour l’épauler.

Mon confrère et moi avions repéré des incertitudes dans ses déclarations et disions qu’elle mentait […] Alors que je l’interrogeais, elle ne répondit plus, baissa la tête, puis ses larmes se mirent à couler en silence. Le regard qu’elle me lança était un regard de détresse, de femme humiliée. Je m’interrompis. Mon confrère allait me le reprocher : Pourquoi n’as-tu pas poussé ton avantage ? Elle était sur le point de craquer […] N’avais-je pas trahi mon client ? Mais je me sentais mal et je finis par fuir piteusement la difficulté en me faisant remplacer dans ma commission d’office. Avais-je failli dans ma fonction de défense ou blessé injustement une victime ? Le poids de ce questionnement ne m’a jamais quitté.




[Brèves] 5/5 Retour de Nantes en Bretagne : pourquoi le débat revient régulièrement depuis cinquante ans


Bretagne réunifiée : à quoi ressembleraient les Pays de la Loire sans Loire-Atlantique ?

La question demeure secondaire dans le débat sur la Bretagne à cinq départements. Dans cette hypothèse, il faudra pourtant statuer sur le sort des quatre départements restants : Vendée, Maine-et-Loire, Sarthe et Mayenne (2,3 millions d’habitants). Des scénarios de rattachement aux régions voisines circulent. L’hypothèse de ce « démembrement » reste critiquée. Cinquième épisode de notre série sur la réunification de la Bretagne.

Le pont de Saint-Nazaire, le plus long de France, enjambe l’estuaire de la Loire au niveau de Saint-Brévin-les-Pins.
Le pont de Saint-Nazaire, le plus long de France, enjambe l’estuaire de la Loire au niveau de Saint-Brévin-les-Pins. | ARCHIVES

Si le rattachement de la Loire-Atlantique à la Bretagne est attendu comme une radieuse perspective côté breton, elle tournerait, chez les voisins ligériens, à un vrai casse-tête. Pour une raison essentielle : le poids écrasant de Nantes et de la Loire-Atlantique, qui représentent à elles seules 37 % des 3,787 millions d’habitants des Pays de la Loire, pour ne parler que des indicateurs démographiques. Quid du sort de la Vendée, de la Mayenne, du Maine-et-Loire et de la Sarthe, dans un territoire devenu exsangue ?

« Ils pourraient en principe en droit, continuer de former une région, répond le politologue nantais Arnauld Leclerc. Mais en termes de population, d’économie, la région serait exceptionnellement faible. On a cherché à faire de grandes régions, à tort ou à raison peu importe d’ailleurs, mais on aurait là une totale exception. Je doute de la viabilité, à long terme, d’un ensemble restreint à quatre départements, dans lequel il manquerait le plus lourd et, géographiquement, celui qui fait le lien avec les autres. »

Le jeu en vaut-il la chandelle ?

« Je peux comprendre, poursuit l’universitaire, la revendication de la prise en compte d’une culture, pour qu’elle bénéficie d’une plus grande reconnaissance par les institutions, c’est tout à fait normal. De là à vouloir reformer une grande région, en démembrant une autre qui, aujourd’hui marche et a trouvé son point d’équilibre et quelque part son identité, ça me paraît très discutable. »

Et la Loire dans tout cela ? Sa partie aval se retrouverait scindée en deux segments. « Une partie du corridor ligérien se reconstituerait sans l’estuaire, observe le géographe Christian Pihet, de l’université d’Angers. Ce qui pose un énorme problème. Parce qu’il y a quelque chose d’important, de métropolitain avec Nantes-Saint-Nazaire, qui a des débouchés sur l’intérieur du territoire national. »

Une des hypothèses propose que, en cas de rattachement de la Loire Atlantique à la Bretagne, les Pays de la Loire soient fondus dans deux régions : Nouvelle-Aquitaine et Centre Val-de-Loire. | INFOGRAPHIE OUEST-FRANCE

Besoin de trancher le débat

Alors quel scénario alternatif pour les départements orphelins des Pays de la Loire ? Il faut reconnaître que la question n’encombre pas le débat public sur la réunification, pas davantage que le sort des 63 % d’habitants ligériens restant (à peine 2,361 millions sur quatre départements). L’éventuel référendum, que de nombreux élus et collectivités appellent de leurs vœux depuis ces derniers mois, ne prévoit pas de leur donner la parole, du moins dans un premier temps. Que la Bretagne réunifiée ait pour conséquence l’amputation des Pays de la Loire n’est clairement pas considéré comme un aspect prioritaire de la question.

Certains souhaitent imposer un référendum pour définitivement trancher le débat. C’est ce que pense Florian Le Teuff, adjoint à la maire de Nantes, délégué aux enjeux bretons. Aux dernières municipales, il figurait sur la liste écologiste et citoyenne. Au sein de la nouvelle majorité municipale, il milite pour la tenue d’un référendum qui aurait une « valeur décisive ».

Florien Le Teuff milite pour la tenue d’un référendum. | LOUISE PAHUN

Après deux premières victoires – l’installation d’un drapeau breton devant la mairie de Nantes et le vote d’un vœu en faveur d’un référendum – il va maintenant piloter l’instance « plurielle » qui va organiser la concertation avec l’État afin de définir les modalités concrètes du référendum. Car tout reste encore à définir : le périmètre de la consultation, la date du scrutin, la question posée. Florian Le Teuff n’imagine pas que le référendum se limite à la Loire-Atlantique. « On ne peut pas se passer de l’avis des citoyens des autres départements », affirme-t-il.

Le Parlement serait amené à participer au processus. D’abord pour voter la loi organisant le référendum. Ensuite, pour voter la loi entérinant le redécoupage des régions. L’association Bretagne réunie objecte que seule une consultation des électeurs est juridiquement possible, et non un référendum décisionnel. Florian Le Teuff ne partage pas cet avis. Il s’appuie sur la loi constitutionnelle de 2003. Celle-ci dispose, dans son article 72-1, que « la modification des limites des collectivités territoriales peut également donner lieu à la consultation des électeurs, dans les conditions prévues par la loi ».

Certains proposent un référendum pour trancher définitivement le débat. | ARCHIVES

Le risque de la marginalisation des départements

Pour que les habitants puissent se prononcer, encore faut-il savoir quels scénarios pourraient être envisagés. « Il existe des solutions pour les départements pris isolément », tempère Arnauld Leclerc. Maine-et-Loire, Sarthe et Mayenne pourraient ainsi rejoindre la région Centre Val-de-Loire. Et la Vendée pourrait se marier avec le Poitou-Charentes et une Nouvelle Aquitaine qui s’étend déjà jusque à Biarritz sur douze départements… et aurait pour capitale régionale Bordeaux. « Si chacun se rattache à une autre région, il récupère une capacité d’intervention, mais devient complètement excentré ailleurs et, quelque part, marginalisé. »

Une option que préconisent toutefois, eux aussi, des Bretons favorables à une Bretagne à cinq. Une façon de prendre en compte l’ensemble du problème et de répondre au reproche, qui leur est fréquemment retournée, de se laver les mains du devenir des quatre départements « abandonnés ».

Il nous faut inventer le bon processus démocratique pour que les citoyens puissent donner leur avis, et que celui-ci soit respecté.

— Florian Le Teuff, adjoint à la mairie de Nantes

On ne sait pas encore ce que l’on pense de ce scénario, dans les quatre départements concernés, où la question ne mobilise pas le même engouement militant qu’en Loire-Atlantique. Les concernant, aucun référendum n’est pour l’instant à l’ordre du jour. À défaut, c’est un sondage, que suggère la jeune association A la Bretonne, qui a lancé une cagnotte à cet effet.

Il y a parfois eu, dans ces départements, des velléités « sécessionnistes », en particulier en Sarthe. Et le 28 avril 1973, la page Région d’Ouest-France titrait : « Le conseil général de la Sarthe demande à quitter les Pays de la Loire pour la région du Centre ! » Plus récemment, le Sarthois Jean-Pascal Gayant, professeur de sciences économiques à l’université du Mans parlait dans Ouest-France d’une région « fourre-tout » et « mal-née » dont le « possible démantèlement » serait « très largement souhaité ».

Un référendum suffira-t-il à mettre fin à cette région décriée ? Le précédent de la consultation sur le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes incite à une certaine prudence. 55 % des électeurs du département de Loire-Atlantique s’étaient prononcés en faveur du transfert de l’aéroport de Nantes-Atlantique. Mais l’État a finalement pris la décision inverse. Et enterré le projet de Notre-Dame-des-Landes. Bien conscient des difficultés, Florian Le Teuff affirme : « Il nous faut inventer le bon processus démocratique pour que les citoyens puissent donner leur avis, et que celui-ci soit respecté. »