[Brèves] Origines du Covid-19 : l’hypothèse d’un accident à l’Institut de virologie de Wuhan relancée après la divulgation de travaux inédits


Une vingtaine de scientifiques publient, dans la revue « Science », une lettre appelant à considérer sérieusement l’hypothèse d’un accident de laboratoire comme source de la pandémie.

Visite d’experts de l’Organisation mondiale de la santé à l’Institut de virologie de Wuhan, en Chine, le 3 février 2021.

L’hypothèse d’un accident de laboratoire comme origine possible de la pandémie de Covid-19 n’est ni majoritaire ni la plus probable, mais elle n’est pas une théorie complotiste : dans une correspondance publiée jeudi 13 mai par la revue Science, une vingtaine de scientifiques de haut niveau appellent à examiner cette possibilité au même titre que celle du « débordement zoonotique » naturel. Ce bref article ne pouvait mieux tomber. Quelques heures avant sa publication, trois travaux universitaires (une thèse de doctorat et deux mémoires de master) menés ces dernières années à l’Institut de virologie de Wuhan (WIV) étaient divulgués sur Twitter, par le compte d’un scientifique anonyme, coutumier des révélations fracassantes.

Rédigés en chinois, les trois mémoires, respectivement soutenus en 2014, 2017 et 2019, n’ont jusqu’à présent jamais été rendus publics ; ils contiennent des informations d’importance. Selon des spécialistes consultés par Le Monde, ils remettent en cause certaines données tenues pour acquises par la communauté scientifique internationale sur le nombre et la nature des coronavirus conservés par le WIV, sur les expériences conduites sur ces virus et même sur l’intégrité des séquences génétiques virales publiées ces derniers mois par l’institution de recherche de Wuhan.

Virus rebaptisé

« Nous savions que les chercheurs du WIV ne rendent pas publiques l’ensemble des données dont ils disposent, dit la biologiste moléculaire Virginie Courtier, chercheuse (CNRS) à l’Institut Jacques-Monod. On est cette fois un cran au-delà : plusieurs de leurs déclarations précédentes semblent contredites dans ces mémoires. »

L’un des enseignements majeurs de ces travaux porte sur le virus baptisé RaTG13, le coronavirus le plus proche du SARS-CoV-2 connu à ce jour – mais trop distant pour être son progéniteur, c’est-à-dire son plus proche ancêtre.

La séquence génétique complète de ce virus – homologue à 96,2 % du SARS-CoV-2 – avait été publiée le 3 février 2020 dans la revue Nature par les chercheurs du WIV. Mais quelques semaines plus tard, une microbiologiste italienne signalait, sur un forum de virologie, qu’un petit morceau du génome de RaTG13 avait déjà été publié par les chercheurs de Wuhan en 2016. Et que le virus en question ne s’appelait alors pas RaTG13, mais Ra4991. En juillet 2020, dans un entretien à la revue Science, la virologue Shi Zhengli, patronne du laboratoire de haute sécurité du WIV avait confirmé qu’il s’agissait du même virus, simplement rebaptisé RaTG13 en 2020.

Or, selon le virologue Etienne Decroly (CNRS), chercheur au laboratoire Architecture et fonctions des macromolécules biologiques, les données de la thèse suggèrent que la séquence de RaTG13 publiée en 2020 n’est pas rigoureusement identique à la séquence de Ra4991, contrairement aux assertions du WIV. « Dans le mémoire soutenu en 2019, différentes régions du génome de plusieurs coronavirus de chauve-souris, dont Ra4991, ont été comparées avec les régions correspondantes du SARS-CoV-1 humain », explique le chercheur.

L’analyse de la thèse suggère que les différences majeures sont localisées sur la partie du génome correspondant au spicule (ou « Spike »), la protéine qui permet au virus de pénétrer dans les cellules de son hôte. « Cela représente une variation de 1 % à 1,5 % sur ce segment du génome, ce qui est significatif et correspond à entre 10 et 15 mutations, sur un domaine jouant un rôle-clé pour l’infectivité du virus », précise le chercheur. Pourquoi de telles différences entre des séquences censées être identiques ? La direction du WIV n’a pas répondu aux sollicitations du Monde.

Des données brutes « insuffisantes pour reconstituer ce génome »

La question est d’autant plus brûlante que l’intégrité de la séquence du plus proche cousin du SARS-CoV-2 est au cœur de nombreuses interrogations depuis sa publication. « Les chercheurs du WIV disent qu’ils ne disposent plus de l’échantillon biologique correspondant, il n’est donc plus possible de reproduire le travail de séquençage, explique Virginie Courtier. En outre, la communauté scientifique réclame depuis longtemps des chercheurs du WIV qu’ils expliquent comment ils ont obtenu la séquence complète de RaTG13 car les données brutes publiées par le WIV sont insuffisantes pour reconstituer ce génome. »

Si RaTG13 taraude tant la communauté scientifique, c’est aussi à cause du lieu où il a été prélevé en 2013 : une mine désaffectée à Mojiang, dans la province du Yunnan. Une mine fréquentée par des colonies de chauves-souris où six ouvriers ont contracté, au printemps 2012, une pneumopathie aux symptômes évocateurs du SRAS ou du Covid-19. Trois y avaient succombé. Avaient-ils été infectés par un coronavirus de chauve-souris ? Combien d’autres coronavirus de type SARS ont-ils été découverts dans la fameuse mine de Mojiang ? Y avait-il parmi eux un virus plus proche encore du SARS-CoV-2 que le fameux RaTG13 ?

Lire notre enquête : Les silences de la Chine, un virus repéré dès 2013, la fausse piste du pangolin… Enquête sur les origines du SARS-CoV-2

En novembre 2020, pressés de questions, les chercheurs du WIV précisent dans Nature avoir récolté, dans la mine de Mojiang, outre RaTG13, huit autres coronavirus de type SARS qui demeurent à ce jour non publiés. Les trois mémoires montrent qu’au moins un autre coronavirus, dont l’existence n’a pas été divulguée, est conservé au WIV.

Ce n’est pas tout. Dans la précision demandée par Nature, les chercheurs du WIV assurent avoir reçu et analysé 13 échantillons sanguins de quatre des ouvriers tombés malades en 2012 dans la mine de Mojiang, sans avoir pu y déceler le moindre signe d’une infection par un coronavirus – la version soutenue aujourd’hui par le WIV (et reprise dans le rapport conjoint OMS-Chine rendu fin mars) est que ces hommes auraient été victimes d’un champignon pathogène. Mais, là encore, les travaux divulgués suggèrent autre chose. Selon l’un des trois mémoires, celui de 2014, ce ne sont pas 13 mais 30 échantillons que le WIV aurait reçus et analysés.

Des trois mémoires, la thèse de doctorat de 2017 présente le travail le plus pointu ; il met à profit des techniques de construction de virus chimériques, sorte de « copier-coller », explique en substance M. Decroly. L’un des objectifs des chercheurs chinois était de tester l’infectivité de différents coronavirus sur plusieurs types de cellules d’humains ou d’animaux, en fonction du spicule greffé sur un même squelette viral.

« Afin d’estimer la menace potentielle pour l’homme des coronavirus de chauve-souris de type SARS, nous avons sélectionné 12 gènes S [c’est-à-dire codant pour des spicules] et provenant de différentes souches de coronavirus, et les avons insérés dans le cadre du génome de WIV1 [un autre coronavirus], explique l’auteur du mémoire. Nous avons réussi à récupérer quatre d’entre eux, désignés comme souches Rs4231, Rs4874, Rs7327 et RsSHC014. » Or, dit M. Decroly, l’étude publiée en 2017 dans la revue PLoS Pathogens, et détaillant ces travaux, ne les a pas présentés dans leur intégralité.

L’analyse : Covid-19 : comment la Chine mène une guerre de l’information pour réécrire les origines de la pandémie

Accentuer la pression sur les autorités chinoises

La divulgation de ces trois mémoires devrait accentuer la pression sur les autorités chinoises. « Il est grand temps que le WIV ouvre ses bases de données à l’ensemble de la communauté scientifique », estime Etienne Decroly. Dans leur lettre publiée le 13 mai par Science, la vingtaine de chercheurs américains ne disent pas autre chose. « Les agences de santé publique comme les laboratoires de recherche doivent ouvrir leurs archives au public, estiment le microbiologiste David Relman (université Stanford), le virologue Jesse Bloom (université de Washington) et leurs seize coauteurs. Des enquêteurs doivent pouvoir documenter la véracité et la provenance des données à partir desquelles les analyses sont effectuées et les conclusions tirées. »

« L’objectif de cette lettre est de fournir un soutien scientifique aux personnes ayant le pouvoir de lancer une enquête internationale, décrypte la biologiste moléculaire Alina Chan (Broad institute, MIT), coautrice de l’article. Ils pourront s’y référer pour dire que des scientifiques de haut niveau, dans toute une série de domaines pertinents, pensent qu’une enquête rigoureuse sur l’hypothèse de l’accident de laboratoire est nécessaire. »

Travaux « risqués »

La présence, parmi les signataires, du microbiologiste Ralph Baric (université de Caroline du Nord à Chapel Hill) est à cet égard notable. Non seulement M. Baric compte parmi les spécialistes les plus réputés au monde des coronavirus et des mécanismes de franchissement des barrières d’espèces, mais il a déjà étroitement collaboré avec le WIV. En 2015, il avait copublié avec les chercheurs de Wuhan, dans Nature Medicine, une étude qui avait défrayé la chronique : les auteurs étaient parvenus à construire, sur la base d’un coronavirus de chauve-souris, un virus chimérique hautement pathogène pour l’homme. Ces travaux avaient fait débat, la revue Nature ayant relayé la controverse, les qualifiant de « risqués ».

« Ralph Baric a personnellement effectué ce type de recherche, et il reconnaît que cela pourrait provenir d’un laboratoire et qu’une telle hypothèse doit être examinée, précise Alina Chan. Nous ne pouvons pas trouver un autre scientifique ayant une expertise plus directe, à moins que nous ne parvenions à faire signer la lettre par Shi Zhengli elle-même. » De plus en plus de personnalités plaident pour une telle enquête. A la surprise générale, Tedros Adhanom Ghebreyesus, le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), avait déclaré fin mars qu’une telle investigation était nécessaire. Les travaux de la mission commune des experts chinois et internationaux, copilotés par l’OMS, n’avaient pas pu examiner à fond cette possibilité, avait-il plaidé. Quelques heures après la déclaration du patron de l’OMS, quatorze gouvernements, dont celui des Etats-Unis, formulaient les mêmes critiques.

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[Société] Des photos inédites lèvent le voile sur la « rafle du billet vert », en 1941, dans Paris occupé


Certains hommes arrivent encore portant leur convocation et sont reçus par les policiers qui gardent l’entrée du gymnase. Des femmes avec enfants arrivent avec des valises et de paquets. Les scènes suivantes montrent qu’elles font la queue et attendent leur tour pour donner les valises.    Le 13 mai 1941, la préfecture de police de Paris adresse 6500 convocations à des hommes juifs étrangers, âgé de 18 à 60 ans, selon les indications contenues dans le fichier du recensement d’octobre 1940.    1061 hommes sont convoqués au gymnase Japy. Plus de 800 se présentent. Un attroupement se forme, encadré par les forces de police déployées en nombre qui contrôlent les abords.
MEMORIAL DE LA SHOAH
Par Benoît Hopquin

Le 14 mai 1941, à Paris, plus de 3 700 juifs étrangers sont arrêtés par la police française lors d’une opération présentée à l’origine comme un vaste contrôle d’identité. La plupart vont mourir en déportation. Quatre-vingts ans plus tard, plus de cent clichés pris par un photographe allemand refont surface et racontent le drame heure par heure.

Ils s’en vont, les derniers survivants des rafles françaises antisémites. Ils emportent avec eux leur mémoire à vif, leurs souvenirs de chair et d’os. Restent, contre l’oubli ou le négationnisme, leurs témoignages écrits ou enregistrés, et puis des photos, qui sont parfois une miraculeuse relève des êtres enfuis. Certaines sont connues de longue date, d’autres surgissent soudain du néant d’un carton, de la poussière d’un grenier… Comme il y a quatre-vingts ans tout juste, pour cette journée du 14 mai 1941, baptisée la « rafle du billet vert ».

Lior Lalieu-Smadja, responsable de la photothèque du Mémorial de la Shoah, gère un fonds d’archives de 350 000 photos, solide rempart contre le déni. Mais quand deux collectionneurs de sa connaissance l’ont appelée, à l’automne 2020, afin de lui montrer leurs dernières acquisitions, elle ne se doutait pas de leur ampleur. « La découverte d’une vie », assure-t-elle.

Ces visiteurs apportaient 200 planches-contacts, proprement fixées et rigoureusement numérotées sur d’épais cartons gris foncé. Elles montraient, pour l’essentiel, la vie quotidienne et le cérémonial de l’occupant dans Paris. Mais, à partir du numéro 182, cinq planches, soit plus de 100 clichés, retraçaient presque heure par heure le déroulé de la « rafle du billet vert », la première opération d’envergure menée contre des juifs en zone occupée, seize mois avant celle du Vél’d’Hiv. « Tout d’un coup, on voyait des images qui correspondaient exactement à ce que les témoins racontaient, décrit Lior Lalieu-Smadja. C’était incroyablement émouvant. »


Ce 14 mai 1941, plus de 3 700 hommes, âgés de 18 à 60 ans, réfugiés originaires de Tchécoslovaquie, d’ex-Autriche et surtout de Pologne, sont arrêtés en divers lieux de la région parisienne et transportés dans les camps de Pithiviers et Beaune-la-Rolande (Loiret).

Plutôt que de « rafle », il conviendrait davantage de parler d’une souricière, voulue par l’occupant mais tendue et orchestrée de bout en bout par la police française. Tout est là, en noir et blanc, dans ces vues d’une étonnante qualité technique et même esthétique, accablantes pièces à conviction de la collaboration de l’Etat français.

Brève convocation

Des listes de recensement des juifs avaient été établies dès octobre 1940, quand Pétain signa les premières mesures antisémites. S’appuyant sur ces fichiers, les commissariats parisiens envoyèrent à l’adresse de 6 494 juifs étrangers une brève convocation, libellée sur un papier vert qui donnera son surnom à l’opération.

« [M. X] est invité à se présenter en personne accompagné d’un membre de sa famille ou d’un ami, le 14 mai 1941, à 7 heures du matin, [suivait une adresse parisienne] pour examen de sa situation. Prière de se munir de pièces d’identité. La personne qui ne se présenterait pas aux jour et heure fixés s’exposerait aux sanctions les plus sévères. » Parmi les destinataires, près de 2 000 flairèrent le danger. Ils choisirent de se mettre hors la loi, de se cacher ou de s’enfuir en zone non occupée avec leur famille. Les autres tombèrent dans le traquenard.

Ce 14 mai, un photographe allemand de la Propagandakompanie (PK), une unité de la Wehrmacht chargée de l’endoctrinement, est présent dans le gymnase Japy (11e arrondissement), le principal centre réquisitionné pour cette opération. Lior Lalieu-Smadja et les historiens du Mémorial pensent avoir retrouvé son nom : Harry Croner. L’homme a alors 38 ans. Ancien publicitaire, il avait ouvert un magasin de photos à Berlin, en 1933, avant d’être mobilisé au sein de la PK. Quand il ne mitraille pas les parades militaires sur fond de monuments parisiens, il suit sous les lambris les hauts dignitaires nazis.

Ce jour-là, il accompagne à Japy Theodor Dannecker, conseiller aux affaires juives de la Gestapo parisienne, et une poignée d’officiels allemands. A leurs côtés, François Bard, le préfet de police. Des policiers déférents, sanglés dans leur costume croisé, expliquent aux visiteurs où ils en sont de leur besogne. Des plans plus larges montrent des centaines d’hommes parqués dans les gradins et balcons du gymnase, l’air un peu hébété. Comprennent-ils que la nasse s’est refermée sur eux ? Leurs papiers leur ont été confisqués. Des policiers, ceux-là en uniforme, bloquent les sorties.


Madeleine et Arlette Testyler, nées Reiman, avaient 10 et 8 ans quand leur père, Abraham, a quitté l’appartement de la rue du Temple pour répondre à la convocation. Malka, sa femme, l’avait supplié de ne pas y aller. « Qu’est-ce que je risque ? », avait rétorqué Abraham.

Né en Pologne, il avait fui les persécutions et était devenu fourreur en France. Il ne cessait de louer son pays d’adoption, la patrie de Voltaire, Diderot, Zola, Rousseau… Quand il citait ces noms inconnus, la petite Arlette pensait que c’était là des amis à lui. « Si tu te perds dans la rue, demande à un policier de te ramener à la maison », recommandait Abraham à Arlette, tout confiant qu’il était dans les autorités. A la déclaration de guerre, bien qu’apatride, il s’était engagé, fier de porter l’uniforme. Son capitaine lui avait dit : « Vous êtes Français. » Alors, quand le commissariat de la rue Beaubourg l’a convoqué, il a cru à une formalité.

Daniel Finkielkraut, le père du philosophe Alain Finkielkraut, s’est lui aussi rendu au « poste », avec cette même confiance en son pays d’accueil. D’origine polonaise, débarqué à Paris à la fin des années 1920, il avait 35 ans en mai 1941 et habitait dans le 10e arrondissement, où il exerçait le métier de maroquinier. Daniel racontera des années plus tard à son fils, né en 1949, comment il s’était laissé prendre à la convocation du billet vert. « Il était légaliste, explique Alain Finkielkraut, il avait un statut d’apatride et s’est dit que la loi française le protégeait. Il ne s’est pas méfié. » Le père ne s’épanchera guère auprès de son fils sur ce qu’il avait vécu dans cette période, ne lâchant ses souvenirs que sous forme d’anecdotes. « Je ne l’ai peut-être pas assez interrogé à l’époque », regrette le philosophe.

A Japy, les accompagnants se voient remettre une liste des affaires à fournir au détenu. « Deux couvertures, un drap de lit, un rechange de corps, un couvert, une gamelle, un verre à boire, articles de toilette, carte d’alimentation, des vivres pour vingt-quatre heures. »

Harry Croner photographie à l’extérieur les files d’attente de mères et de femmes, avec des enfants, qui apportent une petite valise ou un balluchon tenu par de la ficelle. Des bus parisiens se garent bientôt. Les hommes sont embarqués, toujours sous l’objectif du photographe. Le « reportage » se poursuit à la gare d’Austerlitz, où les prisonniers montent dans des wagons de troisième classe.


D’autres photos sont prises, le 16 ou le 17 mai, au cœur des camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande, où sont arrivées les victimes du « billet vert ». On y voit les baraques en bois, les installations sommaires, les châlits recouverts de paille, le linge qui pend, les cuisines où se prépare la soupe de rutabaga, les latrines, les frises de barbelés… Et surtout cette foule d’hommes dont le chapeau, la casquette ou le béret indiquent la condition sociale. Des képis bien français les surveillent.

« Il n’y avait pas un Allemand à Pithiviers. La collaboration marchait très bien. » Quand il évoquait le quotidien du camp, Samuel Chymisz avait l’humour grinçant, à moins que ce ne soit le rire désespéré des êtres trahis. Mort en 2009, il détaillait, dans un témoignage recueilli en 2004 par le Mémorial de la Shoah, les conditions de vie, la nourriture abominable qui laissait les hommes morts de faim, et racontait aussi la dureté des gendarmes, sans pitié, au début du moins. Né à Varsovie en 1920, arrivé en France à l’âge de 7 ans, devenu tailleur à Paris, il avait 21 ans, venait de se marier et d’avoir un enfant quand il a été convoqué au gymnase Japy avec son frère Herz, de deux ans son cadet. Ils avaient été embarqués avec le balluchon apporté par leur mère. « Il n’y avait que des juifs. On a vite compris », disait-il. Mais comment se douter, en ce mois de mai 1941, que ce n’était là que l’antichambre de quelque chose de bien plus monstrueux ?

La dureté des conditions, décrite par Samuel Chymisz et visible sur les photos d’Harry Croner, ne se retrouve évidemment pas dans les quelques prises de vue sélectionnées pour alimenter la presse collaborationniste. Passées par la censure, recadrées, détournées de leur sens, elles atterrissent dans les colonnes du Matin ou de Paris Soir. Elles accompagnent des récits écrits par de pseudo- « reporters » qui visitent le camp. « J’ai vu des juifs travailler », écrit Henry Coston, antisémite notoire. Un autre vante les conditions de vie agréables de ces « parasites », dorlotés alors que le pays souffre des restrictions. « A Pithiviers, les juifs font du camping… forcé », plaisante un autre.

Départ pour l’inconnu

Les mois passent. Le quotidien s’organise. Une routine s’installe, faite de corvées et d’heures mornes. Samuel Chymisz devient chef des pompiers. La surveillance se relâche. Les gendarmes sont suppléés par des douaniers désœuvrés ou de vieux « territoriaux ». Certains gardiens acceptent de faire passer des messages entre les détenus et les familles ou d’introduire des colis alimentaires.

Malka, l’épouse d’Abraham, a rencontré l’une de ces bonnes âmes, un certain Schifmacher, un gendarme lorrain qui obtient même pour la famille des droits de visite. Il va plus loin encore et héberge les deux filles qui sont scolarisées dans une institution chrétienne de Pithiviers. Les Reiman témoigneront en sa faveur à la Libération.

Des prisonniers sont embauchés dans des fermes de Sologne pour les moissons. Accompagnant toujours leur mère, Madeleine et Arlette retrouvent leur père, Abraham, dans l’une d’elles pendant quelques jours. Des permissions sont accordées aux détenus à l’occasion d’événements. Daniel Finkielkraut reviendra ainsi à Paris à au moins une reprise, sait son fils. La plupart retournent comme lui au camp. Malka supplie toujours Abraham de fuir. Il s’y refuse. « Il gardait confiance dans la France et ses promesses », regrette sa fille Arlette, mais il y avait aussi la peur des représailles contre sa famille et celle d’être expédié à Drancy, un nouveau camp réputé plus dur que celui de Pithiviers. Plusieurs centaines d’hommes s’évadent malgré tout, provoquant chaque fois la colère des Allemands et des tours de vis des gardiens.

Au printemps 1942, la discipline se resserre encore. Les Allemands font leur apparition. Le 8 mai, 289 hommes sont transférés au camp de Compiègne (Oise), d’où ils partent, le 5 juin, pour l’inconnu. Peu après, trois trains se forment à Pithiviers et Beaune-la-Rolande, composés cette fois de wagons à bestiaux : le convoi 4 (1 007 déportés, dont Abraham Reiman), le 25 juin ; le convoi 5 (1 047 déportés, dont Daniel Finkielkraut), le 28 juin ; le convoi 6 (931 déportés, dont Samuel Chymisz), le 17 juillet. Les deux derniers convois sont complétés par des juifs arrêtés ailleurs en France, dont la romancière Irène Némirovsky. Leur destination : Auschwitz. Seuls 273 d’entre eux reviendront du camp d’extermination, dont Daniel Finkielkraut et Samuel Chymisz. Abraham meurt, lui, du typhus en novembre 1942.

Les deux sites du Loiret ont été vidés précipitamment de leurs occupants. Il y a une raison à cela : la rafle du Vél’d’Hiv, les 16 et 17 juillet 1942, exige qu’on fasse de la place.

A 6 heures du matin, le 16, Malka et ses deux filles, qui sont revenues à Paris pour les vacances, sont arrêtées à leur tour par la police française. Affolée, Arlette se souvient avoir tiré le bas de la robe de chambre de sa mère, en la suppliant : « Appelle Voltaire, Diderot, Zola ! » La maman et ses deux filles sont envoyées à Beaune-la-Rolande, camp toujours gardé par des Français. Elles sont libérées grâce à l’intervention de l’employeur de Malka, et elles parviendront à se cacher jusqu’à la fin de la guerre chez une famille de Vendôme, dans le Loir-et-Cher.

Appel à témoins

A Paris, le photographe Harry Croner continue, lui, de travailler pour la PK, mais son horizon s’obscurcit. A la fin de 1941, ses supérieurs décident de le radier quand ils découvrent que son père est juif. De retour à Berlin, il perd son laboratoire, avant d’être transféré sur les chantiers de construction du mur de l’Atlantique.

En 1946, il reviendra en Allemagne, reprendra son ancien métier et deviendra même le photographe de toutes les personnalités de passage à Berlin, stars de cinéma ou figures politiques, comme Martin Luther King. Il est mort en 1992, sans jamais s’être appesanti sur ce qu’il faisait entre 1940 et 1941. En 1989, il avait versé son énorme production, plus de 1 million de clichés, dans un fonds de la ville de Berlin. On ne sait pas encore si les négatifs de ces années parisiennes y figurent.

Les planches-contacts de l’opération du « billet vert » disparaissent, elles, de la circulation. Une poignée de photographies, notamment celles publiées dans la presse collaborationniste, reste connue. Elles alimentent des fonds d’archives et des livres d’histoire, sans que leur auteur soit identifié. L’une d’elles, montrant un gendarme français surveillant un camp, a été rendue célèbre en 1956 par le film Nuit et Brouillard, d’Alain Resnais. On a longtemps cru qu’elle avait été prise à Pithiviers. On découvre qu’il s’agit en réalité de Beaune-la-Rolande.

Les 200 planches sont réapparues il y a dix ans, lors d’une foire, à Reims. Elles ont été achetées par un brocanteur normand, qui les a conservées chez lui puis oubliées peu à peu. Regardant récemment un reportage sur la période, il s’est souvenu de son acquisition. Il a contacté les deux collectionneurs, qui les ont ensuite données au Mémorial de la Shoah. Ce dernier vient de lancer un appel à témoins, espérant que des familles de déportés reconnaîtront un des leurs sur ces clichés. Ainsi se rejoindront, pour l’Histoire, les mots et les images.




[Société] 4/5 « On ne fait pas ça pour être aimés » : comment les avocats des criminels vivent la folie médiatique


Les faits divers les plus marquants sont jugés par une multitude d’acteurs. Les jurés, bien sûr, mais également l’opinion publique et les médias. Chez les avocats pénalistes, chacun sa méthode pour prendre de la distance. Voici le quatrième volet de notre série, en cinq épisodes, consacrée aux avocats qui ont défendu de grands criminels.

Comment gérer la pression médiatique, lorsque l’on défend un grand criminel ? La sélection
Comment gérer la pression médiatique, lorsque l’on défend un grand criminel ? | ILLUSTRATION JEFF POURQUIÉ POUR OUEST-FRANCE

Ce soir de décembre 2013, la nuit glaciale et épaisse est tombée depuis longtemps sur la pointe nord de la France. Fabienne Roy-Nansion, avocate au Barreau de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), prend la route pour rentrer de son cabinet. Il pleut des cordes et elle fatigue : elle assure la défense de Fabienne Kabou, mère infanticide qui a laissé une nuit sa petite fille sur une plage de Berk et est partie sans se retourner alors que la mer montait. La pression populaire est forte, la France se passionne pour ce drame aux allures de tragédie grecque. Les médias, eux, relaient chaque nouvelle information de l’instruction, chaque détail glané tourne en boucle les journaux des chaînes d’information en continu. Fabienne Roy-Nansion est habituée au téléphone qui sonne jour et nuit. Mais ce soir-là, une voiture la suit, et l’avocate craque.

« Le procès avant le procès »

Elle arrête son véhicule et accorde une interview à une chaîne d’informations en continu. La pression, la fatigue, mais aussi l’expression de la jeune journaliste au bout du micro, terrorisée et pressée par sa direction pour glaner des informations, poussent l’avocate à faire une exception. Fabienne Roy-Nansion fuit habituellement ce que Jean Giono appelait le bruit et la fureur​, le bouillonnement des médias qui se jettent sur les faits divers sordides. Dans cette affaire, les limites sont souvent outrepassées. « Une fois, je me souviens, à 23 h 30, mon téléphone commence à sonner, numéro inconnu. Paniquée, je décroche, c’était une chaîne d’information. Là j’ai poussé une gueulante : mais vous êtes complètement malades ! ​C’était la veille de l’enterrement de la petite. C’était insupportable. »

Elle a découvert cette pression journalistique lors de l’une de ses premières affaires à fort retentissement : Outreau, le dossier maudit, une affaire de réseau de pédophilie qui a tourné au fiasco judiciaire, qui a mis sur le banc des accusés une quinzaine d’innocents et secoué l’institution. « Un truc de fou, martèle l’avocate d’une voix grave. Je n’étais pas préparée à ça ». Elle accuse : ces gens-là, eux [les médias], font des procès avant le procès​. Entraînée par ses confrères également en défense dans l’affaire, Frank Berton ou Éric Dupond-Moretti, pour ne citer qu’eux, l’avocate comprend qu’il est parfois nécessaire de faire entendre médiatiquement son point de vue, pour ne pas laisser la défense silencieuse dans le concert des opinions préconçues.

Mais elle n’a pas perdu sa méfiance envers le champ médiatique et garde une préférence pour la discrétion. « Le cataclysme d’Outreau, c’est aussi la presse. Elle y a joué un rôle important. Elle a accusé avant le procès. Les journaux titraient les monstres d’Outreau​. Et puis, deux mois plus tard, on y trouvait les innocents d’Outreau ​ou les noyés d’Outreau​. Ils sont passés d’un truc à l’autre. Cette presse, elle a été aussi, à mon sens, le vecteur par lequel toute cette catastrophe s’est construite. »

On a aujourd’hui des professionnels, des médias, qui ne sont pas des journalistes, qui sont des vendeurs de soupe​, estime quant à lui Alain Jakubowicz. L’avocat de Nordahl Lelandais a changé sa perception d’une profession qu’il estime avoir vue évoluer négativement au cours de ses décennies de prétoire. Désormais, le silence est la meilleure réponse​. Il y a un moment où on ne peut plus rien dire parce qu’en fait, on alimente la machine. On remet une pièce et ça vous reviendra toujours à la figure. On doit apprendre à composer avec cet élément-là.


Craindre de déraper

Caroline Bolla a 31 ans lorsqu’elle commence à défendre Nicolas Charbonnier. Elle vient alors de s’installer à son compte quand, un jour de permanence, elle est appelée pour venir épauler l’accusé de 53 ans, soupçonné de crimes commis en 1986 : l’agression d’une fillette de 10 ans étranglée, violée et laissée pour morte et une lycéenne de 17 ans étranglée. La jeune pénaliste, qui n’a alors plaidé que quatre ou cinq fois aux assises, n’est pas vraiment rompue à l’exercice​. Elle découvre la frénésie médiatique. Je n’ai pas très bien vécu cet aspect-là qui est surtout arrivé au moment du procès d’assises. Je me souviens du premier jour où je n’avais pas pu prendre une pause. À chaque interruption, j’avais les journalistes sur le dos, une pression incroyable. Parce qu’en plus, on attendait que je réponde à la place de mon client, on me demandait d’expliquer, d’argumenter, comme ça, à chaud. C’est très difficile comme exercice. Maintenant, je saurai beaucoup mieux répondre.

Car pour la défense, les médias peuvent être des alliés, mais surtout des ennemis. Une phrase de trop peut faire déraper une instruction. Récemment, Randall Schwerdorffer, l’avocat de Jonathann Daval, a été poursuivi pour violation du secret professionnel, pour avoir divulgué des informations à la mère de l’accusé, en marge d’une série d’auditions durant lesquelles l’informaticien avouera de nouveau le meurtre de sa compagne, après s’être rétracté pendant plusieurs mois. La scène s’était déroulée près de la machine à café dans la salle des pas perdus du tribunal judiciaire de Besançon, alors envahie de journalistes.

Malgré la relaxe de l’avocat, l’incident effraie. Fabienne Roy-Nansion garde cette peur intacte. Commenter l’affaire en cours, c’est compliqué. Vous savez, il y en a de très bons qui ont glissé. ​Et de continuer : Quand on parle trop, on finit par dire des conneries. Et c’est irrattrapable. L’idée de déraper sur quelque chose à un moment, parce que je suis fatiguée, parce que je suis excédée, l’idée de compromettre ma défense m’est insupportable. Je ne me le permettrai pas.

À chaque fois que je sortais de la salle d’audience, les micros étaient tendus. Je répondais aux questions et ma crainte était alors de dire quelque chose qui desserve mon client​, abonde Patrick Elghozi, avocat de Arce Montes lors de son procès en appel à Saint-Brieuc. Son client a été condamné à 30 ans de réclusion criminelle, avec une peine de sûreté de vingt ans, pour avoir violé et tuée une jeune collégienne anglaise, Caroline Dickinson, dans la nuit du 17 au 18 juillet 1996, dans l’auberge de jeunesse de Pleine-Fougères, en Ille-et-Vilaine, près de Saint-Malo.

Savoir jouer des médias

D’autres, au contraire, ont choisi d’en jouer. André Buffard utilise les journalistes dans son travail de défense. L’avocat, ponte du barreau de Saint-Étienne, s’explique : j’ai une opinion très nette sur la question. Aujourd’hui, on ne peut pas faire ce métier sans tenir compte des médias. ​Un constat qu’il fait notamment lors de la défense de Pierre Chanal, principal suspect dans l’affaire des​ « disparus de Mourmellon ». L’homme était soupçonné d’avoir enlevé et tué huit jeunes hommes dans les années 80. Le procès n’a finalement jamais eu lieu, l’homme s’étant suicidé la veille de son ouverture. Pour tous, il était coupable, alors que la question de la culpabilité se posait ​regrette André Buffard. Il rappelle : depuis 20 ans, des dizaines d’émissions et la presse le présentaient comme coupable. Cela a un côté très problématique : vous ne pouvez pas empêcher qu’aujourd’hui la justice se fasse dans la rue. C’est un vœu pieux, le secret de l’instruction n’existe plus, on sait tout sur tout dans les médias, du moment que l’affaire intéresse l’opinion publique. Il n’y a aucun moyen d’empêcher ça.

​Sauf à monter dans l’avion pour le détourner et se battre contre une image médiatique préconçue en coopérant avec les médias, pour essayer d’infléchir leur opinion​. Il a pris l’habitude de participer notamment à une émission, qui lui plaît particulièrement : Faites entrer l’accusé, présentée durant de longues années par Christophe Hondelatte et diffusée en prime time sur France 2 : Vous avez affaire à quelqu’un qui connaît son métier, qui présente une émission à charge et à décharge​.

Résister à la pression populaire

La pression médiatique a, en général, pour corollaire une pression populaire. Certains des pénalistes interrogés racontent les lettres de menaces dans leurs boîtes aux lettres, les coups de fil injurieux. Les insultes font partie du jeu, pour ceux qui défendent les « monstres »​, estime André Buffard : il ne faut pas faire ce métier pour être aimé.

Ainsi, Caroline Bolla voit apparaître dans sa boîte mail Facebook des insultes, après avoir participé à Faites entrer l’accusé. J’ai été contactée par des femmes qui m’ont insultée en me disant ne pas comprendre qu’une femme puisse défendre un salopard pareil. Il y avait un sentiment de trahison chez elles : comment moi, une femme, avait pu être l’avocate de l’auteur de ces crimes odieux.

Pourtant rompue à l’exercice de la pression populaire, ayant fait ses armes en défendant David Delplanque lors du procès Outreau, Fabienne Roy-Nansion a eu peur lors de l’affaire Fabienne Kabou. À l’époque du procès de Saint-Omer, il y avait des flics partout. On était canalisés, parce qu’on risque aussi de se faire taper sur la gueule par un certain nombre de fous furieux qui ne font pas la différence entre l’avocat et son client.

Une protection policière qu’elle n’a pas eue le jour de la mise en examen de Fabienne Kabou. L’affaire tourne déjà en boucle sur les radios et les télés. Ce jour-là, en sortant du palais de justice, j’ai failli me faire piétiner par la foule. ​Des dizaines de badauds attendaient devant les marches du Palais de justice pour crier leur vindicte. Elle n’a qu’une dizaine de mètres à faire pour rallier son cabinet, mais la foule la suit et l’insulte. Elle doit, paradoxalement, son salut aux journalistes qui ont fait rempart de leurs caméras. « En rentrant chez moi, je me suis assise dans le canapé, j’ai regardé mon mari et je me suis mise à pleurer en disant putain, j’ai eu peur​ ».

La lassitude apparaît parfois. Il y a des moments où je n’ai pas envie d’argumenter. Quand les gens commencent à m’agresser, quand je suis de mauvaise humeur, ça me rend extrêmement agressive. Et puis quand je suis plus détendue, je tente de dire comment moi je conçois l’idée de la Justice. C’est simplement une idée de la défense​. Et plus profondément, un principe fondamental de la société. Les défendre tous​, comme le dit la formule d’Albert Naud, que paraphrase l’avocate : le droit à la défense, c’est un principe élémentaire de la démocratie​. Même contre la pression médiatique, même contre la pression populaire.




[Société] Décharge à Dakar : «Une petite ville dans la ville que les autorités ignorent»


La décharge de Mbeubeuss, en avril 2018. (Sylvain Cherkaoui/Sylvain Cherkaoui)

A Mbeubeuss, aux portes de la capitale sénégalaise, des milliers de «récupérateurs» vivent et travaillent au milieu d’un immense dépotoir que les autorités projettent de résorber. Malgré leurs conditions d’existence, ils ne veulent pas perdre leur seul moyen de subsistance.

C’est une décharge à ciel ouvert, qui étend ses tentacules putrides aux portes de Dakar. Un lieu délaissé par les autorités, mais doté de sa propre géographie : rivières de ferrailles usagées, criques d’ordures sédimentées, vallons de déchets moisis culminant jusqu’à 18 mètres, dangereuses mares de verre brisé. Le long d’une route de fortune, des petits villages de tôle ou de carton. Dans cet enfer minéral travaillent et vivent 2 000 personnes qui, du soir au matin, s’échinent à récupérer le fer, le bois et le carton crachés par la capitale. Bienvenue à Mbeubeuss, paysage de cauchemar planté dans un décor de science-fiction.

Bien sûr, il y a l’odeur. Cette suffocation qui prend aux tripes sitôt qu’on entre dans la décharge – territoire abandonné grand comme 160 terrains de football. Mais l’odeur n’est rien face au désastre sanitaire, environnemental et humain niché au sein de ces 114 hectares d’ordures. Les immondices s’infiltrent dans la nappe phréatique et corrompent l’eau que boivent les populations attenantes. Les émanations de brûlis font suffoquer les hommes, les femmes et les enfants des environs. Elles contaminent les plantations à des kilomètres à la ronde. Elles empoisonnent les animaux qui trouvent pitance parmi les collines de cartons moisis, les nuées d’exhalaisons fétides et les flaques d’eau noirâtre. Et avec eux, les hommes.

Morts et blessés

L’odeur n’est rien, non plus, face au lourd tribut payé par les «récupérateurs» à la décharge nourricière. L’aiguille d’une seringue perçant le pied qui l’a foulé, le tesson d’une bouteille ouvrant la main qui l’a saisie. Un aérosol explosant sous le chaud soleil de juin. Une mauvaise chute dans des crevasses de fer. Une enquête récente, menée par l’ONG Wiego, a recensé les substances auxquelles ils sont exposés. Goudron, acide, déchets médicaux, solvants peinture, chaux, vidange de fosse septique, plomb, fumée : la triste litanie résonne en écho avec la liste des pathologies dont souffrent les forçats de Mbeubeuss. Nombre d’entre eux ne peuvent se soigner autrement que par le concours de la médecine traditionnelle, ou de l’automédication, en l’absence d’assurance maladie. Et chaque jour, des blessés silencieux, et souvent, des morts qu’aucune statistique jamais ne recense.

Au milieu des immondices, une petite maison de carton. Mohamed Wade l’a construite de ses propres mains, à la fin de la saison des pluies. Pour seules fenêtres, des trous dans du carton, encadrées par la carcasse d’une cagette de bois. Pour seule vue, des piles d’ordure à n’en plus finir. A l’intérieur, un simulacre de confort : un matelas, un réchaud, quelques hardes suspendues à une poutre en bois, un vieux transistor crachotant du reggae, des photos de la ville sainte de Touba. A 50 ans, l’homme conjugue son travail de récupérateur avec la responsabilité de l’association des récupérateurs, Bokk Diom, dont il est le secrétaire général adjoint. Comme nombre de récupérateurs, Mohamed Wade craint pour son avenir. Le gouvernement sénégalais s’est engagé dans un vaste chantier de résorption de la décharge. Intitulé Promoged, ce nouveau projet devrait aboutir en 2024, et voir l’avènement d’un centre de tri. Un progrès pour l’environnement, sans doute. Mais un drame pour les récupérateurs qui pourraient alors perdre leur unique source de revenus.

«On est solidaire»

«Ici, c’est une petite ville dans la ville que les autorités ignorent», déplore Harouna Niass. Agé d’une quarantaine d’années, ce recycleur de profession s’est investi au sein de l’association Bokk Diom et lutte pour que ses homologues bénéficient des mêmes droits que les autres travailleurs. «Tout ce qu’on veut, c’est le respect de nos droits humains. On nous traite de voyous, mais les voyous ne vivent pas dans des décharges», lâche-t-il, amer. La dernière descente de gendarmerie est restée dans les mémoires, gravée au fer rouge. Un beau jour, plus de 100 fonctionnaires, juchés sur des chevaux ou accompagnés de chiens, ont mis en péril le calme précaire de la décharge de Mbeubeuss, avant de repartir comme ils étaient venus. Le quadragénaire craint le nouveau projet, notamment à cause du chômage. «Certes, vivre ici est difficile − notamment avec le Covid. Mais entre récupérateurs, on est une famille, on est solidaire, on s’entraide. Et surtout, on gagne notre vie honnêtement.»

L’association Bokk Diom est soutenue par l’ONG Wiego, qui plaide pour l’intégration des récupérateurs dans le projet de restructuration de la décharge. Dans son dernier rapport, l’ONG recommande une formalisation des travailleurs, l’amélioration de leurs outils de travail et du cadre de vie sur la décharge, où l’eau courante et les sanitaires n’existent pas. «Nous sommes inquiets du devenir des 2 000 récupérateurs qui travaillent à Mbeubeuss, craint Adama Soumaré, chargé de projet au sein de l’ONG britannique. Que vont-ils devenir ?»

Malgré les périls

La question, lancinante, est reprise en écho par tous les travailleurs interrogés par Libération, dont la décharge est le seul moyen de subsistance. Un kilo de plastique s’échange contre 50 francs CFA, un kilo de ferraille, le double. Dans un pays ravagé par un taux de chômage s’élevant jusqu’à 48%, selon l’Organisation internationale du travail (OIT), le travail des récupérateurs, malgré ses périls et son insalubrité, fait vivre des milliers de familles.

Pour expliquer leur attachement à la décharge, il faut consulter Pape Ndiaye, mémoire vivante des lieux. Le vieil homme ne connaît pas sa date de naissance exacte, mais se souvient de l’année où il a commencé sa carrière de déchargeur : 1969. Il avait alors une dizaine d’années, et la superficie de la décharge était dix fois inférieure à celle d’aujourd’hui. «A l’époque, il y avait un lac, se souvient-il en crachant par terre. Les déchets l’ont recouvert. Avant, on gagnait plus. Il fut un temps, je pouvais gagner jusqu’à 100 000 francs par jour», raconte-t-il, l’œil pétillant sous son bonnet usé du FC Barcelone. Grâce à ses allées et venues dans les ordures, Pape a pu s’offrir sa propre maison, juste à côté de la décharge, pour y loger ses deux femmes et ses douze enfants. «Avant, on était seulement quelques centaines à travailler ici, se souvient le vieil homme qui, comme tous les anciens, aime à convoquer le passé pour parler du présent. Maintenant, on est plus de 2 000. La vie est dure, mais, croyez-moi, personne ne veut partir.»

«Rien ne m’empêchera de rester»

Les récupérateurs sont majoritairement issus de la région de Diourbel, située à 100 kilomètres de Dakar. Certains d’entre eux sont venus du Mali, de la Guinée ou du Ghana, pour gagner un salaire estimé à moins de 50 000 francs CFA par mois, selon l’ONG Wiego − un montant légèrement en deçà du salaire minimum au Sénégal, fixé à 58 900 francs. Dans leurs rangs, chrétiens et musulmans vivent en harmonie, toutes ethnies confondues.

Les récupérateurs informels côtoient de rares travailleurs de l’UCG, l’unité dakaroise de gestion des déchets. De la concurrence déloyale, selon les premiers. «Ils gagnent leur salaire, et ils vendent des déchets, eux aussi», peste Harouna Niass.

Derrière lui, Mbaye dort sur un tas de bouteilles. «Je suis récupérateur depuis quinze ans, et rien ne m’empêchera de le rester», peste-t-il en se relevant. Non loin, une petite silhouette courbée se redresse, portant sur ses épaules un sac de bouteilles presque plus grand que lui. Le fils de Mbaye a 12 ans, il n’est jamais allé à l’école. Depuis qu’il sait marcher, il trie, amasse, rapporte, virevoltant sur les amas de déchets qui font vivre sa famille. Comme lui, plus de 200 enfants travaillent et vivent sur la décharge sur laquelle ils ont appris à marcher.

«Ici c’est chez nous»

Plus loin, une vieille femme trône au milieu d’un noir bataillon de mouches. Daya n’a pourtant que cinquante ans, mais son visage rongé de cloques noirâtres a été brûlé par un produit éclaircissant trouvé sur la décharge. Selon l’ONG Wiego, 26% des travailleurs informels de la décharge sont des femmes. Dans son dernier rapport sur le site de Mbeubeuss, Wiego indique que plus de la moitié d’entre elles n’avaient jamais exercé d’autre profession, et continuent à ramasser des déchets jusqu’à un âge avancé, dénuées de possibilité d’ascension sociale et de retraite. Une vie dans les ordures.

«On est bien ici», dit-elle pourtant d’un sourire solaire. Daya est née sur la décharge, a fait ses premiers pas entre les immondices et n’a jamais vécu ailleurs qu’à Mbeubeuss. «On dit qu’il y a mieux, ailleurs, mais ici c’est chez nous.» A l’abri d’une communauté solidaire qui, malgré les immondices, les vapeurs vénéneuses et les maladies qui la consument peu à peu, s’est tressé un foyer au sein des ordures.

Et si les pouvoirs publics parviennent à résorber la décharge de Mbeubeuss, qu’adviendra-t-il des 2 000 récupérateurs qui tirent leur subsistance de ses ordures ? «On ne l’envisage pas, soupire Daya en baissant les yeux vers ses baskets trouées et la terre putride de cette décharge source de vie comme de mort. Si Mbeubeuss ferme, c’est notre vie qui s’arrête.»


[Société] Panthéonisation de Gisèle Halimi : aux grandes femmes la patrie indifférente ?

Manifestation devant le Panthéon (Paris) le 11 octobre 2020, 48e anniversaire du procès de Bobigny. (Denis ALLARD/Photo Denis Allard pour Libérat)

Selon France Inter, Emmanuel Macron pourrait renoncer à faire entrer la dépouille de l’avocate au Panthéon, en raison de ses prises de position pendant la guerre d’Algérie. Nombre de militantes féministes s’insurgent, l’Elysée tempère.

«Décevant, voire révoltant», pour Osez le Féminisme !, «une déception» pour les Effronté-es… L’éventualité d’un recul de l’Elysée sur la panthéonisation de Gisèle Halimi, avocate fervente défenseure des droits des femmes décédée l’été dernier, suscite craintes et colère des féministes.

C’est une information de France Inter qui a mis le feu aux poudres ce jeudi matin : selon la radio publique, le président de la République pourrait bien renoncer à cet engagement en raison des prises de position d’Halimi pendant la guerre d’Algérie. L’avocate, connue pour sa mobilisation contre le viol et pour la dépénalisation de l’avortement, a en effet défendu plusieurs militants du Front de libération nationale (FLN) poursuivis par l’Etat français. En 1961, elle avait aussi pris fait et cause pour Djamila Boupacha, militante du FLN arrêtée pour tentative d’attentat, torturée et violée par des militaires français. En janvier, l’historien Benjamin Stora prônait ainsi, dans un rapport remis à l’Elysée, l’entrée au Panthéon de Gisèle Halimi.

Cette perspective «a clivé», observe un proche du dossier cité par France Inter, qui souligne que «certaines associations de harkis et de pieds-noirs l’ont pris comme une insulte», ce qui expliquerait la frilosité du Président. Dans une tribune parue dans le Figaro en janvier, un collectif d’une cinquantaine de femmes et filles de harkis estimait ainsi que «Gisèle Halimi, qui a affiché en plusieurs occasions son mépris pour les harkis, n’est pas une femme de réconciliation». Contacté par Libération, l’Elysée tempère toutefois, indiquant que «cette question de la panthéonisation fait l’objet d’une réflexion toujours en cours, qui exige que de nombreuses personnes soient consultées. C’est un processus qui demande du temps».

Elisabeth Moreno, sollicitée par Libé, assure rester sur sa ligne : «Comme vous le savez, depuis ma prise de fonction, je milite pour la panthéonisation de Gisèle Halimi.» La ministre chargée de l’Egalité salue une «militante infatigable, une rebelle obstinée, qui n’a jamais délié sa vie de ses engagements et a marqué l’histoire du féminisme. Je reste déterminée dans cet objectif, même si je sais que ces processus peuvent être longs».

«Ce serait céder aux pressions de l’extrême droite»

La possibilité que l’Elysée puisse faire marche arrière sur ce dossier suscite de la «déception» chez Céline Piques, porte-parole d’Osez le Féminisme !, à l’initiative d’une manifestation devant le Panthéon en octobre dernier : «A titre personnel, je juge exemplaire l’engagement de Gisèle Halimi, qui allait dans le sens de l’histoire, en dénonçant la colonisation et en défendant les libertés et l’Etat de droit»,souligne-t-elle. Présente au rassemblement d’octobre, la conseillère de Paris La France insoumise Danielle Simonnet se dit quant à elle «totalement abasourdie» à l’idée qu’Emmanuel Macron puisse s’opposer à l’entrée au Panthéon de l’avocate, dont elle loue «l’engagement essentiel pour la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes. Renoncer à la nécessité de la panthéoniser au nom de la réconciliation des mémoires, ce serait céder aux pressions de l’extrême droite», fustige-t-elle.

«C’est comme si le Panthéon devait être le théâtre de la célébration d’une France irréprochable à leurs yeux. Or, pour moi, Gisèle Halimi porte l’honneur d’avoir incarné un peuple français opposé à la colonisation, en plus de son engagement contre le viol et en faveur de l’avortement», estime quant à elle Fatima Benomar, cofondatrice des Effronté-es.

Au Panthéon, 5 femmes contre 73 hommes

Dans une tribune publiée dans Libération en septembre, historiennes, avocates et militantes féministes appelaient à ce qu’un «hommage digne de ce nom» soit rendu à Gisèle Halimi. Une pétition en ligne avait recueilli plus de 34 000 signatures… Et pour nombre de militantes féministes, il s’agit aussi d’une question de parité, ce serait une mesure à la portée symbolique forte, alors que l’égalité entre les femmes et les hommes a été décrétée «grande cause du quinquennat». «Aucune politique à la hauteur de cette grande déclaration n’a vu le jour, et on attend toujours le milliard d’euros pour lutter contre les violences faites aux femmes», tonne Danielle Simonnet.

A ce jour, on ne compte que 5 femmes au Panthéon (Simone Veil, Marie Curie, Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle-Anthonioz et Sophie Berthelot) contre 73 hommes. «Cette frilosité du Président montre une fois de plus que dans l’imaginaire collectif, il est plus compliqué de devenir une grande femme qu’un grand homme», déplore Céline Piques, d’Osez le féminisme !. Pour elle, cet examen très scrupuleux du parcours de Gisèle Halimi est révélateur d’un «biais sexiste». Examine-t-on avec autant d’attention les actions des hommes, largement majoritaires ?

La question se pose aussi pour Claire Charlès, secrétaire générale de l’association féministe les Effronté-e : «Je ne suis pas sûre que tous les hommes du Panthéon fassent l’unanimité, à commencer par Voltaire, qui a tenu des propos assez inadmissibles sur la traite des noirs ou l’homosexualité», note-t-elle.

«Si ce qui coince, c’est le fait que Gisèle Halimi ait soutenu Djamila Boupacha, notons que Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle Anthonioz, qui sont au Panthéon, figuraient dans son comité de soutien, aux côtés de Sartre et de Beauvoir… L’argument ne tient pas», tance Céline Piques. Les militantes féministes disent déjà réfléchir à de nouvelles mobilisations.


[Brèves] Colette Marin-Catherine, frère d’âme

Colette Marin-Catherine à Caen le 30 avril 2021. (Adeline Keil/Libération)

Le documentaire sur le pèlerinage de cette ancienne résistante normande sur les traces de son frère mort en camp de concentration vient d’être récompensé d’un oscar.

La scène dure une poignée de secondes mais elle prend aux tripes. Les deux femmes s’avancent dans une forêt verdoyante. La vieille dame à la chevelure immaculée s’appuie sur une canne, et sur la frêle adolescente qui l’accompagne. On aperçoit les ruines d’un bâtiment en brique, autrefois le Block 7 du camp allemand de Dora. Là où Jean-Pierre Catherine, le frère de Colette, dormait à même le sol, sans couverture. La voix de la nonagénaire tressaille. Dans un sanglot, elle demande : «Pourquoi on n’a pas ramené des fleurs ?» Sa jeune compagne lui tend un mouchoir. Le duo repart bras dessus, bras dessous, les yeux humides.

Colette Marin-Catherine n’a pourtant pas la larme facile. Elle est plutôt du genre à fuir les effusions de bons sentiments. L’ancienne résistante vient de fêter ses 93 ans. Le même jour, à Los Angeles, le documentaire Colette recevait un oscar. Celui du meilleur court métrage documentaire, remis à la productrice française Alice Doyard et au réalisateur américain Anthony Giacchino. Un cadeau inhabituel qui n’a pas l’air de trop perturber la nonagénaire normande, rencontrée après la récompense dans son appartement de Caen, où elle vit depuis trois décennies. «Je suis ravie pour tout le monde, mais pour moi, ça ne change rien. Je ne suis rien, juste le fil conducteur !» euphémise-t-elle, élégante dans sa longue robe d’intérieur en satin,«achetée 10 euros chez Emmaüs». Son port est altier malgré sa minerve, stigmate d’un grave accident de voiture survenu dans sa jeunesse. Colette en est certaine : si les Américains n’avaient pas décidé, au dernier moment, de donner son prénom au film, on ne parlerait pas autant d’elle. On peine à le croire.

Le documentaire, tourné en 2019 et disponible sur le site du Guardian suit le voyage mémoriel de Colette de sa Normandie natale à Nordhausen, où son frère a passé les derniers jours de sa vie. «Un pèlerinage redoutable» réalisé dans l’intimité, loin des foules de curieux qui visitent les camps façon Disneyland. Ce «tourisme morbide»,la retraitée s’est juré de ne jamais y participer. La combattante dans l’âme, à la cuirasse solide, a toujours préféré rendre hommage à Jean-Pierre à sa façon, en parlant de la courte vie de ce «beau garçon» qui «plaisait aux filles» et rêvait d’intégrer la marine marchande. Colette tient à ne pas refaire l’histoire : son aîné et elle n’étaient pas vraiment proches. Cela n’enlève rien à sa peine. Elle dit : «J’ai mis plus de quarante ans pour que ce chagrin soit supportable. Ce n’est pas de l’oubli. C’est l’histoire de toutes les cicatrices…» Elle a finalement choisi de se confronter à ce passé, de se rendre dans l’usine souterraine, où les déportés assemblaient, nuit et jour, les pièces de missiles, de pénétrer –cette fois-ci, sans caméra– dans le crématoire où Jean-Pierre a été incinéré à sa mort, le 22 mars 1945, trois semaines avant la libération du camp par les alliés.

Ce voyage, Colette ne l’a pas accompli seule. A ses côtés, Lucie Fouble, lycéenne originaire du Pas-de-Calais. Une millennial qui se passionne pour la Seconde Guerre mondiale, qu’elle ne connaît qu’à travers les livres. La jeune femme s’est plongée dans la vie de Jean-Pierre Catherine dans le cadre de sa participation à la rédaction d’un dictionnaire biographique sur les 9 000 déportés français envoyés dans le camp de Dora (1). Au moment du tournage, elle a 17 ans, le même âge que Jean-Pierre à son arrestation, en 1943. Au fil du documentaire, on voit éclore la relation entre l’ancienne résistante et la lycéenne. «La présence de cette jeune fille fragile auprès de moi me donnait l’obligation de veiller sur elle», commente Colette avec tendresse. Elles rient et pleurent ensemble, au point qu’on ne sait jamais vraiment qui épaule qui.

Depuis, les deux protagonistes que soixante-quatorze ans séparent semblent liées à jamais. Lucie dit avoir gagné «une grand-mère supplémentaire». Elle vient rendre visite à Colette dans son HLM, où les photos de famille en noir et blanc côtoient les médailles militaires. Sur une console, un portrait de sa mère. Colette est intarissable sur cette femme «fabuleuse». Sévère –elle l’imite, en pointant le doigt en notre direction–, et «un peu sauvage», comme elle. Une maîtresse de maison hors pair qui savait aussi bien manier le fusil que les cordes de sa mandoline. Colette, elle, jouait du piano. Le foyer ne manquait de rien. Une grande maison à Bretteville-l’Orgueilleuse, près de Caen, un jardin, une domestique pour s’occuper des enfants. Elle a 11 ans quand la guerre vient tout bouleverser. Sa famille entre en résistance au sein de l’Organisation civile et militaire (OCM). Colette fabrique des compositions florales pour les tombes des fusillés, que son frère transporte de nuit à vélo, jusqu’au cimetière. Sa mémoire est encore vive, les détails foisonnent, jusqu’au nom de la secrétaire municipale qui tamponne les faux papiers. On l’imagine, assise sur le seuil de sa maison, à noter méticuleusement les plaques d’immatriculation des camions allemands. Des tâches de «petite fourmi», dont elle ne tire aucun mérite. Elle hausse les épaules : «Où était le danger ?» On lui répond qu’elle aurait pu se faire attraper. «J’aurais pu…» Elle le jure, elle n’est pas une héroïne. D’un épisode, Colette tire tout de même de la fierté : ses quatre mois passés en tant qu’infirmière à l’hôpital militaire de Bayeux, en 1944. «Avoir une main arrachée et continuer de combattre, ça c’est héroïque !» s’enthousiasme la conteuse.

Les décennies qui suivent la guerre ? Colette Marin-Catherine les survole, tout semble presque anecdotique. Elle a été couturière, secrétaire, a tenu une boutique de lingerie, des hôtels, des restaurants… Une cheffe d’entreprise accomplie. On lui demande si elle se considère féministe. Celle qui assume un désintérêt pour la politique et n’arrive pas à se souvenir pour qui elle a voté à la dernière présidentielle botte en touche «J’ai juste été moi-même.» Elle n’est jamais vraiment partie en vacances, n’a jamais été mariée, ne laisse pas d’enfants. Elle ajoute en riant : «Mais je ne suis pas la Vierge !» Elle a consacré une bonne partie de sa vie à veiller sur sa mère. Cette dernière, qui a perdu son père et ses deux frères en 1914, ne s’est jamais remise de la mort de son fils. Trois générations d’hommes morts pour la France, la fatalité d’un siècle où les épouses, les mères, les sœurs sont condamnées au deuil. «Avec ce documentaire, on voulait dire aux femmes que l’histoire leur appartient»,défend la productrice Alice Doyard, qui se réjouit que l’ancienne résistante ait «enfin les honneurs» : «Colette est une star, c’est un juste retour des choses !» Pas de quoi griser la casanière revendiquée, qui passe ses journées à coudre ou à s’occuper de ses tourterelles apprivoisées. Catholique non pratiquante, la nonagénaire ne tient pas particulièrement à atteindre les 100 ans. Aujourd’hui, elle se dit simplement «apaisée» : «J’estime que j’ai le droit à mon âge d’être enfin drôle, enfin joyeuse.»

1928 Naissance.

22 mars 1945 Mort de son frère Jean-Pierre.

2019 Se rend pour la première fois à Nordhausen.

2021 Oscar du meilleur court métrage documentaire pour Colette.

(1) Le livre des 9000 déportés de France à Mittelbau-Dora, Laurent Thiery. Ed. Le Cherche-Midi.

alain@barras.fr et merci à Pierre M. pour ce reportage étonnant disponible sur le Moblog durant 7 jours en HD (364 Mo) : https://www.dropbox.com/t/RdgVswNNm3LAinEM )



[Mac] Dans la Time Machine #1 : une problématique vieille comme l’informatique

Time Machine, vous connaissez sûrement, mais savez-vous comment ça marche ? Dans notre série « Dans la Time Machine », nous allons vous expliquer le fonctionnement de cette solution de sauvegarde qui a sauvé beaucoup de fichiers… et de personnes. Mais pour commencer, un peu d’histoire.

La nécessité de faire des sauvegardes n’est pas une nouveauté : dès les débuts de l’informatique, les différents médias de stockage (cassettes, disquettes, disques durs, etc.) pouvaient poser des soucis de fiabilité et personne n’avait envie de perdre des données, pas plus aujourd’hui d’ailleurs.

L’idée d’effectuer une sauvegarde, c’est-à-dire une copie des informations sur un autre support, n’est pas neuve : certains achetaient un second lecteur de disquettes pour lancer facilement une copie, d’autres travaillaient avec des bandes magnétiques (c’est encore le cas dans le monde professionnel), des périphériques externes (ZIP, JAZ, SyQuest, etc.) ou tout simplement des disques durs externes (en SCSI, puis en USB ou en FireWire). Mais dans tous les cas, ces sauvegardes amenaient plusieurs soucis pratiques, qui existent toujours dans une certaine mesure.

Un lecteur de disquettes externe Apple, pratique pour copier (et sauvegarder).

Soyez prévenus, nous allons généraliser un peu la situation. Premièrement, beaucoup ne décident de sauvegarder qu’à partir du moment où ils perdent des données. Il suffit de poser la question à quelques personnes dans votre entourage pour comprendre le problème : certains surestiment la fiabilité du matériel, d’autres considèrent que les données ne sont pas importantes, au moins jusqu’à ce que les photos du petit dernier disparaissent dans un crash.

Deuxièmement, il y a ceux qui le font font mal. Nous n’allons pas vous exposer les recommandations des plus intégristes, mais le minimum semble être une sauvegarde régulière et la présence d’une copie des données. Là aussi, investiguez autour de vous, en demandant de quand date la dernière sauvegarde. Vous devriez avoir des réponses qui ressemblent à « je ne sais pas, mais j’en ai une » ou à « il y a deux semaines/mois/années (biffez la mention inutile) ».

Les raisons sont simples : faire une sauvegarde n’est pas transparent, il faut brancher un disque, lancer un logiciel, attendre, etc. Et surtout y penser. Ensuite, demandez comment est effectuée ladite sauvegarde. Vous pourriez être étonné du nombre de personnes, en 2021, qui « sauvegardent » en déplaçant les photos (ou n’importe quel type de fichiers) sur une clé USB ou un disque dur externe en équilibre sur une table. Et nous ne parlons même pas de ceux qui restent attachés à des solutions antiques comme les disques optiques.

Une sauvegarde classique : un tas de DVD mal référencés sur un coin de table.

Dernier point, demandez ce qui est sauvé. Vous devriez retrouver les photos, éventuellement la musique, quelques documents et c’est à peu près tout. Les e-mails récupérés en POP3 ? Les données des programmes qui ne stockent pas dans un dossier visible ? Rien. Ces problématiques existaient en 2007, quand Apple a lancé Time Machine, et demeurent présentes en 2021, malheureusement.

Time Machine et Leopard, une révolution

Time Machine arrive en octobre 2007 avec Mac OS X Leopard (10.5). L’idée est simple : régler une bonne partie des soucis des sauvegardes. Premièrement, Time Machine se manifeste au branchement d’un périphérique externe. Deuxièmement, le système effectue une copie de toutes les données du disque dur. Troisièmement, la technologie travaille de façon (très) régulière avec une sauvegarde toutes les heures, en prévenant l’utilisateur s’il n’en a pas lancé une depuis quelques jours. Enfin, Time Machine est transparent à l’usage : vous n’avez rien à faire, le système s’occupe de tout, sans vous ennuyer avec des détails.

En 2008, Apple lance Time Capsule, un disque dur externe en réseau.

Dans le pire des cas, à l’époque, votre disque dur va gratter quelques minutes et c’est tout. La principale contrainte au départ va être de devoir brancher un appareil externe (et donc en posséder un), une limite levée en février 2008 avec les boîtiers Time Capsule : tant que le Mac est connecté au réseau, il sauvegarde.

Time Machine ne se réduit pas aux sauvegardes en cas de crash du disque dur ou de l’ordinateur complet, Apple a ajouté une jolie interface qui permet de remonter dans le temps (d’où le nom) pour retrouver d’anciennes versions de vos fichiers. Le système ne garde pas toutes les variantes, mais les limites sont raisonnables.

L’interface sous Big Sur, qui n’a pas tellement changé.

Time Machine peut aussi servir à passer d’un Mac à un autre facilement. Apple avait intégré un assistant de migration dans Mac OS X Tiger (10.4) pour déplacer les données entre deux appareils, mais Time Machine simplifie encore les choses. La solution d’Apple date de 2007, une éternité, mais demeure pourtant une des plus efficaces du marché, malgré ses contraintes. Si vous avez envie de rire, cherchez comment les utilisateurs de Windows 10 effectuent des sauvegardes…




[Santé] Les vitamines : des alliées inestimables pour une bonne santé physique et mentale


La découverte des 13 vitamines que nous connaissons aujourd’hui (A, D, E, K, B1, B2, B5, B6, B8, B9, B12, et C), de leur structure chimique, de leurs nombreuses propriétés et effets sur le métabolisme, est une longue et passionnante histoire qui s’étale sur plus d’un demi-siècle, de 1887, date de la découverte de la vitamine B1 (Thiamine), par le biologiste hollandais Christian Eijkman, jusqu’à la découverte de la vitamine B9 (Acide folique), dont le rôle-clé dans l’anémie macrocytaire des femmes enceintes fut mis en évidence en 1930 par la grande hématologue britannique Lucie Wills, mais qui ne fut chimiquement identifiée qu’en 1941.

Il est impossible de passer ici en revue l’ensemble des études récentes concernant les effets bénéfiques de certaines vitamines dans la prévention d’une multitude de pathologies organiques, mais également neurodégénératives ou psychiatriques. Néanmoins, quelques-unes de ces études méritent d’être évoquées.

En mai 2020, une étude britannique, portant sur 20 pays européens, a constaté un lien entre les niveaux de vitamine D et les cas de COVID-19 (voir a.r.u.). Ce travail, dirigé par Lee Smith de l’Université Anglia Ruskin, a montré une nette corrélation entre les niveaux moyens de vitamine D, le nombre de cas de COVID-19 et les taux de mortalité. La vitamine D aurait cet effet protecteur en limitant la production de cytokines inflammatoires.

Ces recherches ont notamment montré qu’en Italie et en Espagne, pays ayant eu, au regard de leur population, une mortalité très élevée due à la COVID-19, on observe des taux moyens de vitamine D inférieurs à ceux de la plupart des pays du nord de l’Europe. L’explication réside dans le fait que les habitants les plus âgés du sud de l’Europe évitent de s’exposer de manière intensive au soleil ; en outre, la pigmentation plus foncée de la peau dans ces pays méditerranéens réduit également la synthèse naturelle de la vitamine D. L’étude souligne qu’on trouve, en revanche, des taux moyens de vitamine D les plus élevés dans les pays du nord de l’Europe, en raison des habitudes alimentaires, telles que la consommation d’huile de foie de morue et de suppléments de vitamine D, et d’une exposition accrue au soleil. Or, les pays scandinaves, Finlande, Danemark, Norvège (à l’exception notable de la Suède pour d’autres raisons) sont parmi les pays d’Europe où le nombre de cas de COVID-19 et le taux de mortalité par habitant sont les plus faibles. « Nos travaux montrent une relation significative entre les niveaux moyens de vitamine D et le nombre de cas de COVID-19, et en particulier les taux de mortalité par COVID-19, considérés proportionnellement à la population, dans les 20 pays européens », indique Lee Smith.

Il y a quelques semaines, début mars, une étude réalisée par l’Ecole des sciences de la vie de l’Université d’Hiroshima (Japon) a confirmé les bénéfices de la vitamine B6, que l’on trouve dans de nombreux aliments, pour renforcer notre système immunitaire et prévenir les formes les plus graves de la Covid-19 (Voir Frontiers in Nutrition). Ces recherches rappellent que la vitamine B6, qui exerce un effet protecteur contre les maladies chroniques telles que les maladies cardiovasculaires et le diabète en diminuant l’inflammation et le stress oxydatif, est également en mesure de diminuer les risques de développer une forme grave de Covid-19. L’étude souligne également le lien entre thromboses (coagulation du sang) et gravité de la Covid-19, en précisant que la vitamine B6 possède des vertus anti-thrombotiques.

La vitamine D joue également un rôle majeur en matière de prévention et de protection contre de nombreuses pathologies. Une méta-analyse portant sur 2 367 personnes a par exemple montré en 2018 que les personnes déficientes en vitamine D étaient moins bien protégées contre deux souches de grippe après avoir été vaccinées que celles qui avaient des niveaux de vitamine D adéquats (Voir NCBI). D’autres recherches ont montré que l’administration quotidienne de suppléments de vitamine E aux personnes de plus de 65 ans augmentait la quantité d’anticorps qu’elles produisaient après avoir été vaccinées contre l’hépatite B et le tétanos.

Une autre étude publiée en février dernier par le Centre de recherche contre le cancer d’Heidelberg a montré, de manière saisissante, que, si tous les Allemands de plus de 50 ans prenaient des suppléments de vitamine D, on pourrait éviter jusqu’à 30 000 décès par cancer par an, et gagner plus de 300 000 années de vie (Voir FEBS PRESS). Selon ce travail, une supplémentation en vitamine D serait associée à une réduction du taux de mortalité par cancer d’environ 13 %. « Compte tenu des effets positifs potentiellement significatifs sur la mortalité par cancer, nous devrions chercher de nouveaux moyens de réduire la carence en vitamine D largement répandue dans la population âgée en Allemagne », estime M. Brenner, qui a dirigé cette étude. Celui-ci souligne qu’en Finlande, pays où certains aliments sont enrichis en vitamine D, le taux de mortalité par cancer est inférieur de 20 % à celui de l’Allemagne, ce qui constitue un écart considérable pour deux pays ayant un niveau économique et médical comparable.

L’étonnant pouvoir protecteur de la vitamine D en matière de cancer a également été mis en lumière par une autre étude américaine très solide, portant sur 25 800 patients, publiée en novembre 2020 (Voir JAMA Network). Ces recherches, effectuées par des scientifiques du réputé Hôpital Brigham and Women’s de Boston, ont montré qu’une supplémentation en vitamine D pouvait réduire l’incidence des cancers avancés et métastatiques. Les participants à cette étude, qui s’est étendue sur sept ans, de 2011 à 2017, étaient des hommes de 50 ans ou plus et des femmes âgées de 55 ans ou plus qui ne souffraient, initialement, ni de cancer ni de maladie cardiovasculaire. Certains ont reçu une supplémentation en vitamine D, d’autres une supplémentation en Oméga-3 et un groupe a reçu un placebo. Dans le groupe ayant reçu de la vitamine D, le nombre de cancers graves qui se sont déclarés pendant la durée de l’étude a été inférieur de 20 % à celui observé dans le groupe-témoin, qui avait reçu un placebo.

Ces études confirment un autre travail effectué en 2018, sous l’égide du Centre de santé publique du Japon, et mené auprès de plus de 33 000 patients issus de 9 régions différentes du pays (Voir The BMJ). Cette étude a montré que la concentration de vitamine D3 dans le sang était inversement associée au risque de cancer. Pour cette étude, des échantillons de sang avaient été prélevés pour mesurer les taux de vitamine D et les patients avaient été divisés en quatre groupes, allant du taux le plus faible au taux le plus élevé de vitamine D. Au cours de l’étude, 3301 nouveaux cas de cancers ont été enregistrés. Après pondération des facteurs de risque de cancer (âge, poids, tabagisme), les chercheurs ont constaté qu’un taux plus élevé de vitamine D diminuait le risque global de cancer. Cette diminution, pour les plus gros consommateurs de vitamine D, était particulièrement marquée pour le cancer du foie, puisqu’elle atteignait 30 %.

Dans ce panorama des effets protecteurs et préventifs des vitamines contre de nombreuses pathologies, il faut bien sûr évoquer la plus connue et la plus médiatique d’entre elles, la vitamine C, découverte au XVIIIème siècle, mais synthétisée seulement en 1934. L’activité anticancéreuse de la vitamine C avait été pressentie et vantée par le grand biologiste américain Linus Pauling, seul, avec Marie Curie, à avoir eu deux fois le prix Nobel (Chimie en 1954 et Paix en 1962). En 2016, une étude américaine réalisée par l’Université de l’Iowa a montré, sur certains cancers du poumon et du pancréas, la meilleure efficacité d’un traitement combinant chimiothérapie, radiothérapie et doses élevées de vitamine C en intraveineuse. Dans cette étude, la vitamine C a été administrée à des niveaux de concentration 100 à 500 fois supérieurs à ceux observés lors d’une prise orale. Les chercheurs ont alors observé que la vitamine C formait du peroxyde d’hydrogène (H2O2), une molécule présente dans l’eau oxygénée, capable de détruire les cellules cancéreuses par différents mécanismes : en créant des dommages à l’ADN, en activant le métabolisme et en inhibant la croissance. Fait remarquable, les cellules normales sont épargnées par ces effets destructeurs car elles possèdent, contrairement aux cellules malades, un haut niveau de catalase, une enzyme qui leur permet de garder des niveaux de vitamine C très bas, en l’éliminant (Voir Science Direct).

Rappelons qu’en 2009, une autre équipe de recherche française avait, elle aussi, pu montrer que l’acide ascorbique (le principe actif de la vitamine C) avait une action inhibitrice sur les gènes impliqués dans la prolifération cellulaire. Ces chercheurs avaient notamment réussi à augmenter sensiblement la durée de vie de souris atteintes de cancer, grâce à un traitement par injection de vitamine C (Voir PLOS). Cette étude, dirigée par Michel Fontès, directeur du laboratoire Thérapie des Maladies Génétiques de l’Université de la Méditerranée à Marseille, avait confirmé les propriétés anti-prolifératives et anticancéreuses de l’acide ascorbique à haute dose.

Mais si certaines vitamines, administrées de manière judicieuse et personnalisées, peuvent participer de manière puissante à la prévention et au traitement de nombreuses maladies graves (cancer, maladies cardiovasculaires, infections virales) elles peuvent également, ce qui est moins connu, avoir un effet bénéfique sur certaines pathologies neurodégénératives et neurologiques. Une récente étude réalisée par des chercheurs allemands de l’Université de Fribourg vient de montrer l’action bénéfique d’un dérivé de la vitamine A, l’acide rétinoïque, sur la santé synaptique et la connectivité du cerveau (Voir eLife). La vitamine A, déjà connue pour stimuler le système immunitaire, se trouve dans certains aliments d’origine animale, dont les produits laitiers, les œufs, la viande et le poisson gras, mais également dans certains fruits et légumes à feuilles. L’équipe du Docteur Andreas Vlachos, de l’Institut d’anatomie et de biologie cellulaire de l’Université de Fribourg, et du Professeur Jürgen Beck, chef du département de neurochirurgie de l’Université de Fribourg, a pu montrer, pour la première fois, que la vitamine A exerçait une action positive sur le maintien de la plasticité synaptique chez l’homme.

Ces recherches ont montré que l’acide rétinoïque augmente non seulement la taille des épines dendritiques, mais renforce également leur capacité à transmettre des signaux entre les neurones humains. Ces travaux montrent donc que les acides rétinoïques sont des médiateurs importants pour la plasticité synaptique dans le cerveau humain, ce qui ouvre de nouveaux champs de recherche thérapeutique pour soutenir ou restaurer la plasticité cérébrale, qui peut être affectée dans de nombreuses maladies touchant le cerveau et le système nerveux.

En 2017, une précédente étude réalisée par des chercheurs canadiens et chinois avait déjà montré (Voir Springer) qu’une carence, même faible, en vitamine A, augmentait le risque de maladie d’Alzheimer. Ces chercheurs de la Chongqing Medical University (Chine) et de l’University of British Columbia (Canada) ont observé que les souris déficientes en vitamine A présentent un développement anormal d’agrégats de protéines caractéristiques de la maladie d’Alzheimer. En outre, la descendance de ces souris présentait des capacités cognitives réduites. Cette étude a également analysé des prélèvements sanguins de 330 participants âgés en moyenne de 77 ans, résidant dans des foyers de soins chinois. Leurs capacités cognitives ont été mesurées grâce à deux échelles d’évaluation, l’ADAS-Cog (Cognitive subscale of the Alzheimer’s Disease Assessment Scale) et la CDR (Clinical Dementia Rating Scale). Les chercheurs ont ainsi pu montrer, en s’appuyant sur des analyses de sang régulières, l’existence d’un lien important entre les niveaux de vitamine A et la déficience cognitive. Ces travaux montrent de manière intéressante qu’une carence même faible en vitamine A favorise le dépôt de la plaque amyloïde chez les souris modèles Alzheimer et conduit à des déficits de mémoire. Les chercheurs préconisent donc la piste d’une supplémentation ciblée chez certains patients, en vitamine A, pour prévenir la maladie d’Alzheimer.

Des recherches françaises menées par l’Inserm, réalisées en 2017, ont par ailleurs montré, sur plus de 10 000 personnes suivies pendant 17 ans, qu’une carence en vitamine D pouvait augmenter sensiblement les risques de développer une maladie d’Alzheimer. Ces travaux ont montré que les participants présentant une carence (25 %) ou une insuffisance (60 %) en vitamine D avaient un risque multiplié par deux de développer une démence et un risque multiplié par près de trois de développer une maladie d’Alzheimer par rapport à ceux ayant un niveau élevé en vitamine D.

En 2013, une vaste étude américaine menée sur 85.000 enfants nés entre 2002 et 2008 par l’Université de Columbia a par ailleurs montré que des compléments de vitamine B9 (dont la carence durant la grossesse augmente sensiblement le risque de malformations du système nerveux primitif de l’embryon), avant et au début de la grossesse, pouvaient réduire de près de 40 % le risque d’autisme du nouveau-né (Voir JAMA Network).

L’ensemble de ces découvertes et recherches récentes nous amènent à modifier profondément la vision scientifique et médicale que nous avons des vitamines. Même si le rôle et l’importance de ces substances dans le bon fonctionnement du métabolisme sont à présent connus depuis des décennies, leur utilité a longtemps été circonscrite à des domaines biologiques et des pathologies bien précises, le plus souvent bénignes. Mais ces travaux montrent qu’en réalité, les vitamines possèdent un immense pouvoir de prévention, pour de multiples maladies et constituent également un immense potentiel thérapeutique, loin d’être entièrement connu et exploité.

Nous savons aujourd’hui qu’une utilisation personnalisée et appropriée des vitamines (c’est-à-dire combinant celles issues d’une alimentation rééquilibrée et celles issues d’une éventuelle supplémentation ciblée, correspondant à une prescription médicale), en fonction bien entendu de l’âge, des antécédents médicaux et du profil génétique du patient, pourrait devenir l’une des clefs de voute de la médecine préventive et prédictive qui s’annonce, et visera en priorité à nous maintenir le plus longtemps possible en bonne santé et en bonne forme physique et psychique.

Alors que notre société est confrontée à un vieillissement accéléré et inexorable, qui risque de se traduire, quels que soient les progrès de la médecine, par une augmentation considérable des pathologies lourdes liées au grand âge, nous devons repenser complètement notre système de santé et nos concepts de soins de manière à prévenir, dès le plus âge, et tout au long de la vie, les maladies les plus graves, qui peuvent être très largement évitées ou retardées pour un coût global bien modeste au regard de nos dépenses de santé qui dépassent les 210 milliards d’euros par an, soit 7 200 euros par foyer français…

Il serait souhaitable que les pouvoirs publics et l’ensemble des acteurs médicaux s’emparent enfin de ce formidable levier que représentent les vitamines, pour l’intégrer pleinement à notre politique de santé et de promotion du bien-être et permettre ainsi de franchir une nouvelle étape décisive dans la production active de la santé pour tous et l’amélioration de notre qualité de vie.

René TRÉGOUËT

Sénateur honoraire

Fondateur du Groupe de Prospective du Sénat

e-mail : tregouet@gmail.com




[Systémie] Richard Horton, « Le Covid-19 n’est pas une pandémie.

The Lancet, 26 septembre 2020.
Traduction française Jacques Hardeau, février 2021.

Mis en ligne sur le site Et vous n’avez encore rien vu le 9 février 2021

Alors que le monde approche le million de décès dus au Covid-19, nous devons nous rendre compte que nous avons adopté une approche beaucoup trop étroite pour gérer cette épidémie due à un nouveau coronavirus. Nous avons considéré que la cause de cette crise était une maladie infectieuse. Toutes nos interventions se sont focalisées sur la réduction des lignes de transmission virale, en vue de contrôler la propagation de l’agent pathogène. La « science » qui a guidé les gouvernements a été principalement conduite par des modélisateurs en épidémiologie et des spécialistes de maladies infectieuses qui, de manière tout à fait compréhensible, ont envisagé l’urgence sanitaire actuelle dans les termes séculaires de la peste. Mais ce que nous avons appris jusqu’à présent nous indique que l’histoire de Covid-19 n’est pas si simple.

Deux catégories de maladies interagissent au sein de populations spécifiques : l’infection par le coronavirus 2 du syndrome respiratoire aigu sévère (Sras-CoV-2) et une série de maladies non transmissibles (MNT). Ces maladies se concentrent au sein de groupes sociaux selon des formes d’inégalités profondément ancrées dans nos sociétés. L’accumulation de ces maladies sur fond de disparités sociales et économiques exacerbe les effets néfastes de chaque maladie distincte. Le Covid-19 n’est pas une pandémie ; il s’agit d’une syndémie. La nature syndémique de la menace à laquelle nous sommes confrontés signifie qu’une approche plus nuancée est nécessaire si nous voulons protéger la santé de nos communautés.

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La notion de syndémie a été initialement élaborée par Merrill Singer, une anthropologue médicale américaine, dans les années 1990. Dans un article paru dans The Lancet en 2017, avec Emily Mendenhall et ses collègues, Singer a fait valoir qu’une approche syndémique permet de mettre en évidence les interactions biologiques et sociales qui sont importantes pour le pronostic, le traitement et la politique de santé. Pour limiter les dommages causés par le Sras-CoV-2, il faudra accorder une attention bien plus grande aux maladies non transmissibles et aux inégalités socio-économiques que ce qui a été fait jusqu’à présent. Une syndémie ne se réduit pas seulement aux comorbidités. Les syndémies se caractérisent par un ensemble d’interactions biologiques et sociales entre des états et des conditions, interactions qui augmentent la susceptibilité d’une personne à nuire ou à aggraver son état de santé. Dans le cas du Covid-19, l’offensive contre des maladies non transmissibles sera une condition préalable à un confinement réussi. Comme l’a montré notre récente publication « Compte à rebours 2030 des MNT » [NCD Countdown 2030], bien que la mortalité prématurée due aux maladies non transmissibles soit en baisse, le rythme du changement est trop lent.

Le nombre total de personnes vivant avec des maladies chroniques est en augmentation. S’attaquer au Covid-19 signifie lutter contre l’hypertension, l’obésité, le diabète, les maladies cardiovasculaires et respiratoires chroniques, et le cancer. Accorder une plus grande attention aux maladies non transmissibles n’est pas un programme réservé aux seules nations riches. Les maladies non transmissibles sont une cause négligée de mauvaise santé dans les pays pauvres également. Dans leur compte rendu de la commission Lancet, publié la semaine dernière, Gene Bukhman et Ana Mocumbi ont décrit une entité qu’ils ont appelée « MNTL des pauvres », ajoutant les diverses lésions à une série d’affections liées aux maladies non transmissibles, telles que les morsures de serpent, l’épilepsie, les maladies rénales et la drépanocytose. Pour le milliard de personnes les plus pauvres du monde actuel, les MNTL représentent plus d’un tiers de la charge de morbidité. La commission a décrit comment la disponibilité de traitements abordables et rentables au cours de la prochaine décennie pourrait éviter près de 5 millions de décès parmi les personnes les plus pauvres du monde. Et ce, sans tenir compte des risques réduits de décès dus au Covid-19.

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Considérer le Covid-19 comme une syndémie a pour conséquence la plus importante de souligner ses origines sociales. La vulnérabilité des citoyens âgés, des communautés noires, asiatiques et ethniques minoritaires, et des travailleurs clés qui sont généralement mal payés et bénéficient de moins de protection sociale, met en évidence une vérité jusqu’à présent à peine reconnue, à savoir que quelle que soit l’efficacité d’un traitement ou d’un vaccin protecteur, la recherche d’une solution purement biomédicale au Covid-19 échouera. À moins que les gouvernements ne conçoivent des politiques et des programmes visant à inverser les profondes disparités, nos sociétés ne seront jamais vraiment en sécurité avec le Covid-19.

Comme Singer et ses collègues l’ont écrit en 2017 :

« Une approche syndémique donne une orientation très différente à la médecine clinique et à la santé publique en montrant comment une approche intégrée afin de comprendre et de traiter les maladies peut être bien plus efficace que le simple contrôle d’une maladie épidémique ou le traitement de patients individuels. »

Je voudrais ajouter un autre avantage. Nos sociétés ont besoin d’espoir. La crise économique qui s’avance vers nous ne sera pas résolue par un médicament ou un vaccin. Il ne faut rien de moins qu’une relance nationale. Envisager le Covid-19 comme une syndémie invite à une vision plus large, qui englobe l’éducation, l’emploi, le logement, l’alimentation et l’environnement. Considérer le Covid-19 uniquement comme une pandémie exclut une telle perspective plus large, mais nécessaire.

Richard Horton,
rédacteur en chef de The Lancet.



alain@barras.fr et l’aide d’E.D.J