[Brèves] Des particules radioactives transportées par le nuage de sable du Sahara jusqu’en France


Un nuage de sable, venu du Sahara, a touché la France le week-end dernier et en début de semaine. Des particules radioactives, présentes non-naturellement dans le sable, y étaient présentes, mais ne seraient pas dangereuses pour la santé.

Étrange lumière dorée et ambiance de fin du monde dans le ciel nantais, la faute au sable du Sahara transporté en haute altitude par l’ouragan Ophélia, le 16 octobre 2017.
Étrange lumière dorée et ambiance de fin du monde dans le ciel nantais, la faute au sable du Sahara transporté en haute altitude par l’ouragan Ophélia, le 16 octobre 2017. | FRANCK DUBRAY / OUEST FRANCE ARCHIVES

Des particules radioactives ont été apportées en France par le nuage de sable, venu du Sahara, qui est passé sur l’Europe le week-end dernier et en début de semaine.

Les particules ne proviennent pas naturellement du sable. Elles seraient issues de tests nucléaires réalisés par certains pays européens, dont la France, dans les années 60, selon Pierre Barbey, conseiller scientifique bénévole du laboratoire ACRO, interrogé par France Bleu .

Un composant qui ne serait pas dangereux

Ce composant radioactif s’est déposé, depuis le passage du nuage, sur plusieurs pare-brise, laissant une sorte de poussière jaune sur les vitres. La poussière jaune du Sahara s’est également déposée sur les Pyrénées.

Le Césium 137 ne serait plus dangereux pour la santé. Présent dans le sable venu du Sahara depuis environ 60 ans, sa quantité et la radioactivité de ce composant seraient insignifiantes. « Les risques sont pour les gens sédentaires ou nomades de la région du Sahara. Eux, ils ont cet environnement, qui est constamment pollué depuis longtemps. Nous, ce n’est qu’un passage », a expliqué Pierre Barbey à France Bleu.




[Brèves] Concarneau. Brasserie de Bretagne lance deux bières bio sans alcool


Installée à Concarneau, Brasserie de Bretagne lance quatre nouveautés en 2021. Dont deux bières bio sans alcool : Drenmwel 0 % et Ar-Men 0 %.

La bière est la boisson alcoolisée la plus consommée au monde. À boire avec modération, sauf quand elle est sans alcool !
La bière est la boisson alcoolisée la plus consommée au monde. À boire avec modération, sauf quand elle est sans alcool ! | ARCHIVES OUEST-FRANCE

Et de quatre nouvelles bières pour Brasserie de Bretagne. Le principal fabricant de bière de Concarneau  lance notamment deux bières bio sans alcool, baptisées la Drenmwel sans alcool et l’Ar-Men sans alcool. En 2021, Brasserie de Bretagne lance également deux autres nouveautés : Britt Amber Ale et Sant Erwann Red IPA.

La Dremmwel 0,0 % est une bière blonde élaborée avec de l’orge bio breton malté. « La vraie difficulté a été de créer une bière zéro alcool au goût de bière », explique dans un communiqué Benoît Brasset, responsable méthode chez Brasserie de Bretagne. « Nous avons beaucoup travaillé la recette pour lui donner du caractère et qu’elle soit appréciée des amateurs de bière »​.

Brasserie de Bretagne a été créée en 1998. Elle a réalisé en 2020 un chiffre d’affaires de 15 millions d’euros. L’entreprise emploie 44 salariés.




[Brèves] Foiler. Les premiers morceaux de l’Hydroptère d’Éric Tabarly arrivent samedi à Saint-Nazaire


Venant des États-Unis par cargo, les premiers morceaux de l’incroyable Hydroptère imaginé par Éric Tabarly et développé par Alain Thébault devraient arriver samedi à Saint-Nazaire. D’autres rotations suivront puis l’engin volant inventé par le père des Pen Duick connaîtra une deuxième vie en France pour redevenir un engin de vitesse. C’est le pari de Gabriel Terrasse qui nous annonce que les bras de liaison du bateau ainsi que son plan porteur arrière sont en route.


L’hydroptère sera bientôt de nouveau en France. Les deux bras de liaison et le plan porteur arrière sont attendus à Saint-Nazaire.

L’hydroptère sera bientôt de nouveau en France. Les deux bras de liaison et le plan porteur arrière sont attendus à Saint-Nazaire. | DR

Loïc MADELINE.

Le retour en France de l’Hydroptère, Gabriel Terrasse en rêve depuis toujours. Ce passionné était allé à Hawaï pour racheter le bateau volant, abandonné et mis aux enchères là-bas après une tentative de record Transpacifique.

L’acquisition s’était finalement faite en tandem avec un américain, Chris Welsh, propriétaire d’un chantier au Nord de San Francisco. Mais le bateau n’était plus en état de naviguer : il avait perdu une bonne partie de son accastillage mais aussi son moteur et son électronique.

Développer de nouveaux foils, de nouvelles voiles

Le projet de Gabriel Terrasse est non seulement de le faire renaviguer mais aussi de l’utiliser comme support technique pour développer de nouveaux foils, de nouvelles voiles… Et il s’est tout naturellement tourné vers Airbus dont les ingénieurs s’étaient beaucoup investis dans la première vie du bateau. Et c’est grâce à la logistique du groupe aéronautique que les premières pièces du bateau vont bientôt être débarquées à Saint-Nazaire.

Au premier plan, la base du safran et son plan porteur. En arrière, les poutres qui relient la coque centrale aux flotteurs. Le tout dans un conteneur pour une transat en pièces détachées. | DR

Les deux bras de liaison, le safran avec son plan porteur mais aussi les écrêteurs ont pris la route depuis San Francisco pour rejoindre Mobile, en Alabama, où ils ont été chargés à bord d’un navire aux couleurs d’Airbus. Le bateau doit arriver ce samedi à Saint-Nazaire. Les bras de liaison n’appartiennent pas seulement à l’histoire maritime puisqu’ils avaient servi en quelque sorte de prototype pour les poutres ventrales en carbone des A 340-500/600.

Prochaine étape : le rapatriement de la coque centrale, des flotteurs et du gréement

Retrouvez l’interview de Gabriel Terrasse après le rachat de l’Hydroptère

Cette arrivée marque le début de la renaissance de l’Hydroptère, une prochaine conférence de presse devant permettre d’en savoir un peu plus sur son avenir proche, le rapatriement de la coque centrale, des flotteurs et du gréement étant la prochaine étape.

Le bateau attendu à Saint-Nazaire porte les couleurs d’Airbus et ce n’est pas un hasard. Le consortium européen suit d’un œil bienveillant l’ambition de Gabriel Terrasse. | DR

Mais l’ambition de Gabriel Terrasse est bien de retrouver puis d’améliorer le potentiel d’un engin qui avait déjà été flashé à 55 nœuds et avait tenu les 50,17 nœuds sur un mille nautique ! Ce bateau laboratoire pourra-t-il encore faire mieux ? C’est la conviction de ses propriétaires qui sont persuadés qu’avec l’apport des technologies développées ces dernières années, l’Hydroptère 2.0 ira encore plus vite, sans renier sa vocation de navire océanique. Un pari que nous ne manquerons pas de suivre.

Gabriel Terrasse (au premier plan) et Chris Welsh à bord de l’Hydroptère qu’ils sont allés acheter à l’occasion d’une vente aux enchères à Hawaï. | GABRIEL TERRASSE




[Société] Au Sénégal, « certains préféreraient mourir que d’être vaccinés contre le Covid-19 »


La campagne vaccinale a commencé le 23 février dans le pays, qui a reçu 200 000 doses du laboratoire chinois Sinopharm.

Ablaye Diouf Sarr, le ministre de la santé et de l’action sociale (à droite), juste avant d’être vacciné contre le Covid-19, le 23 février 2021.

« C’est fait ! », titrait le journal télévisé de 20 heures, jeudi 25 février. La chaîne nationale sénégalaise, la RTS, ouvrait son édition sur le chef de l’Etat, Macky Sall, vacciné quelques heures plus tôt contre le Covid-19, au palais présidentiel. Un geste scruté depuis le démarrage de la campagne vaccinale, mardi, après la réception par le Sénégal de 200 000 doses provenant du laboratoire chinois Sinopharm. Tout l’après-midi, la salle du banquet a été transformée en hôpital de jour, accueillant un défilé des membres du gouvernement venus recevoir leur première injection.

Le président et ses ministres espèrent ainsi montrer l’exemple et inciter la population à faire comme eux. Car, au moment où le pays est confronté à une deuxième vague épidémique plus sévère que la première, les Sénégalais semblent dubitatifs, voire pour certains franchement défiants, vis-à-vis du vaccin. Selon une enquête réalisée au début de février par le Bureau de prospective économique, un groupe de réflexion affilié à l’Etat, seulement 15,1 % des sondés pensent que la vaccination est la meilleure solution pour venir à bout du Covid-19 et à peine un sur deux se disait prêt à se faire vacciner.

Le professeur Moussa Seydi, chef du service des maladies infectieuses de l’hôpital Fann, à Dakar, l’assure pourtant, « même les personnes qui ne sont pas à risque doivent éviter d’être un tremplin et ce n’est qu’en se vaccinant qu’on pourra avoir une immunité collective et retrouver une vie normale », estime le médecin chercheur, pour qui il s’agit aussi de faire acte de solidarité.

Canulars d’humoristes

Mais telle ne semble pas encore être la perception dans le pays, qui déplore 852 morts dues au Covid-19. Dans plusieurs vidéos, des Sénégalais ciblés par des canulars d’humoristes refusent catégoriquement de recevoir le vaccin et vont parfois jusqu’à prendre la fuite. « Certains préféreraient mourir plutôt que d’être vaccinés, témoigne Makhfouss, un des youtubeurs les plus célèbres du pays. Et parmi les passants que nous avons piégés, quelques-uns ont accepté le vaccin, mais on n’a pu diffuser leur témoignage car ils ne voulaient pas apparaître face caméra. »

D’après une autre étude portant sur quatre pays africains (Sénégal, Burkina Faso, Bénin et Cameroun), réalisée dans le cadre du projet de recherche Coronavirus anthropologie Afrique, et toujours en cours, les causes de cette défiance sont multiples. Chez certains, c’est la crainte d’effets secondaires ou la préférence pour d’autres stratégies thérapeutiques qui sont en jeu. D’autres, en revanche, vont jusqu’à associer le vaccin à un complot occidental, visant à tuer les Africains ou à les rendre stériles. La thèse d’un contrôle de la population au moyen de l’injection de puces ou de nanoparticules est aussi avancée.

Lire aussi Coronavirus : en Afrique, ces touristes et expatriés qui veulent rentrer en France

Mais, pour Karim Diop, secrétaire général du Centre régional de la recherche et de la formation à la prise en charge de Fann, le rejet des Sénégalais s’explique surtout, et plus simplement, par la phobie de l’aiguille. « La faible acceptation du vaccin n’est pas spécifique au coronavirus. Les patients se déclarent guéris dès lors qu’ils nous voient arriver avec une seringue dans les mains », s’amuse le docteur en pharmacie.

Pour déconstruire les idées reçues et rassurer les Sénégalais, le personnel médical est monté au front, en se faisant lui-même vacciner, mais aussi en communiquant dans les médias. Un exercice acrobatique au moment où l’actualité sénégalaise est largement dominée par l’affaire de l’accusation de viol portée contre Ousmane Sonko, l’un des principaux opposants au pouvoir.

Associer les influenceurs

Le professeur Seydi, très écouté dans le pays, a ainsi fait le tour des plateaux télévisés. L’efficacité du vaccin a été prouvée dans les revues scientifiques internationales, répète-t-il à l’envi au grand public sénégalais. « Les effets secondaires finissent par disparaître et on a un recul parfaitement suffisant de dix semaines. Aucun vaccin n’a été incriminé dans un décès alors que le Covid-19 continue de tuer, fait-il valoir. Maintenant, le Sénégal doit mener sa propre surveillance pour évaluer la tolérance au produit. »

Le ministère de la santé et de l’action publique prévoit lui aussi de lancer une communication offensive. Selon Mamadou Ndiaye, directeur de la prévention, la stratégie portera notamment sur « l’engagement communautaire, l’utilisation des radios communautaires et la communication de masse ». Dès le démarrage de la campagne vaccinale, le président du Conseil national des aînés du Sénégal ou encore celui du Conseil des communicateurs traditionnels ont été vus en train de recevoir leur première injection. Jeudi soir, quelque 12 000 personnes avaient été vaccinées.

Après le corps médical, les personnes de plus de 60 ans ou atteintes de comorbidités auront la priorité, soit environ 3,5 millions. Pour atteindre cette cible, près de 7 millions de doses seront reçues « dans les toutes prochaines semaines », a assuré le chef de l’Etat.

Encore faudra-t-il vaincre les dernières réticences. Les guides des confréries religieuses pourraient contribuer à restaurer la confiance. Le calife général de Médina Baye, à Kaolack (centre), guide d’une importante confrérie tijane, s’est fait vacciner jeudi et a déjà invité « les plus sceptiques » à suivre son exemple. Le comédien Makhfouss recommande quant à lui au ministère de la santé d’associer les influenceurs, devenus de grands relais d’opinion parmi les jeunes.




[Humour] Février 2021, mois «parfait»… sur le calendrier


Cette année, le Petit Poucet du calendrier grégorien commence un lundi et s’achève un dimanche. Une curiosité qui vient de loin et revient tous les 6 ou 11 ans.

Si cette curiosité n’est pas rare, il est intéressant d’observer qu’elle répond à une séquence digne d’un schéma tactique de football (à 29…) : 6-11-11. Ainsi, le mois de février « parfait » reviendra dans six ans (2027), puis onze ans plus tard (2038) et onze années encore plus tard (2049). Ces écarts se répéteront ensuite jusqu’à la fin du siècle : après 2049, viendront 2055, 2066, 2077, 2083 et 2094.

Février 2021, mois «parfait»... sur le calendrier

Enfin, presque jusqu’à la fin du siècle. Car la belle mécanique du 6-11-11 sera cassée en 2100, cette année que le calendrier grégorien a exclue des bissextiles pour mieux coller à la durée de la révolution terrestre (365 jours, 5 heures, 48 minutes et 46 secondes). Quelques mois avant de fêter le passage au XXIIe siècle, février 2100 sera donc lui aussi un mois « magique », comme février 2094, six ans auparavant, et février 2106, six ans après. Autre détail amusant : les mois de février qui démarrent un lundi, comme en 2021, mais s’achèvent un lundi du fait de leurs 29 jours, sont le plus souvent espacés de 28 ans. Vous suivez ?

Les 28 jours habituels de février n’en font pas le mois le mieux fourni, mais il est le seul à pouvoir englober intégralement des semaines. Une légende persistante veut qu’on le dépouilla, après la mise en place du calendrier julien en -45 avant J.-C., afin de doter équitablement juillet et août, ainsi baptisés en hommage à Jules César et Auguste. En réalité, février est le mal-aimé dès son apparition, entre le VIIIe et le VIIe siècles avant notre ère. A l’époque, l’année commence en mars et ne compte que dix mois. Deux petits nouveaux sont ajoutés, dont ce Februarius, mois dédié à la purification, bientôt relégué à la fin de l’année, et qui se stabilisera à 28 jours.

« Pour les Romains, l’impair plait aux dieux. Ainsi tout ce qui était impair était favorable et ce qui était pair était défavorable. Le mois de février, mois des fièvres, des impuretés, c’est le mois fatal qui était dans le calendrier romain de l’époque le seul avec un nombre pair de jours », souligne Jacques Gispert, enseignant retraité de l’Université d’Aix-Marseille, auteur du livre « Le calendrier et ses mystères » (Presses universitaires de Provence). C’était avant que Jules César ne complique les choses avec ses années bissextiles…

Mais pour faire tenir quatre semaines dans février, encore faut-il que la semaine compte sept jours ! Pour une fois, on ne le rendra pas à César mais à son fils adoptif Auguste, sous le règne duquel on se débarrassa du huitième larron, à défaut de l’expression qui va avec : « A dans huit jours ! »




[Société] Nord Stream 2, le gazoduc russe qui sème la zizanie en Europe




Par Jean-Pierre Stroobants , Faustine Vincent , Benoît Vitkine , Nabil Wakim et Thomas Wieder

Le chantier, déjà bien avancé, du pipeline qui doit relier la Russie à l’Allemagne divise les Vingt-Sept. Berlin s’arc-boute sur ce projet dénoncé par les pays les plus critiques envers Moscou. Washington fait pression en imposant des sanctions, notamment aux entreprises européennes qui y participent.

C’est un dossier qui empoisonne les relations européennes, entre les Etats membres voulant privilégier une relation réaliste avec la Russie et ceux prônant une action vigoureuse pour réduire leur dépendance énergétique vis-à-vis de ce pays. Lundi 22 février, à Bruxelles, lorsque les ministres européens des affaires étrangères se sont réunis pour adopter un projet de sanctions contre des dirigeants russes impliqués dans l’arrestation et l’incarcération de l’opposant Alexeï Navalny, le sort réservé à Nord Stream 2, un gazoduc sous-marin de 1 200 kilomètres destiné à relier la Russie à l’Allemagne, a été écarté des discussions, du moins officiellement. « C’est un projet commercial, nous n’avons pas à parler de cela », tranchait un participant.

Habituelles pirouettes de la diplomatie européenne : la question a pourtant bel et bien été mise sur la table. Le matin même de la réunion, le ministre des affaires étrangères polonais, Zbigniew Rau, et son collègue ukrainien, Dmytro Kuleba, dénonçaient, dans une tribune, un projet renforçant, selon eux, la maîtrise de Moscou sur les livraisons de gaz, « sabotant » la politique énergétique de l’Union européenne et « coupant l’Ukraine du reste de l’Europe ».

Du côté des défenseurs du projet, tout le monde feint d’oublier que l’une des conditions fixées en 2018 était que l’Allemagne ne ferait transiter du gaz par Nord Stream 2 que si Moscou continuait à faire passer par l’Ukraine une partie de sa production pour l’Europe. Soucieuse des conséquences diplomatiques de son soutien indéfectible au gazoduc, l’Allemagne avait dû se rallier à cette exigence des opposants à Nord Stream 2. « En cela, vous voyez, ce n’est pas seulement un projet économique, il y entre aussi des considérations politiques », déclara, à l’époque, la chancelière Angela Merkel, admettant pour la première fois la dimension « politique » du sujet.

Ce 22 février, illustrant l’éternel conflit entre les valeurs et les intérêts, le ministre des affaires étrangères allemand, Heiko Maas, a, pour sa part, rappelé à ses partenaires européens que quelque 150 firmes allemandes, mais aussi françaises, autrichiennes ou néerlandaises, sont impliquées dans une réalisation qui, si elle était abandonnée, entraînerait le gaspillage de plusieurs milliards d’euros, littéralement jetés à la mer.

Contournement de l’Ukraine

Nord Stream 2, dont la construction devait s’achever fin 2019, doit permettre au géant russe Gazprom d’acheminer annuellement 55 milliards de mètres cubes de gaz vers l’Europe. Le projet, dont le coût total s’élève à 9,5 milliards d’euros, est financé à moitié par Gazprom et à moitié par cinq groupes européens : le français Engie, les allemands Uniper et Wintershall, l’autrichien OMV et l’anglo-néerlandais Shell. Ces derniers devaient à l’origine participer à la construction, mais, étant donné les difficultés diplomatiques, ils se sont résolus à ne prendre part qu’aux opérations financières.

Face à de telles réalités, difficile pour l’Ukraine de faire entendre sa voix. « Nous nous opposons fermement à la construction de Nord Stream 2, projet 100 % anti-ukrainien qui constitue une nouvelle tentative russe d’utiliser l’énergie comme un outil de pression politique et de chantage », déclarait, le 11 février, le vice-ministre de l’économie, du commerce et de l’agriculture, Taras Kachka.

L’Ukraine redoute que la Russie, avec laquelle elle est en guerre depuis 2014 dans le Donbass, finisse bel et bien par la contourner, la privant ainsi d’une source importante de revenus. En 2019, Gazprom a fourni à l’Europe 199 milliards de mètres cubes de gaz naturel, dont 40 % environ ont transité par le territoire ukrainien. Cette même année, le groupe russe a conclu avec Kiev un accord soldant quelque 3 milliards de dollars (2,46 milliards d’euros) d’arriérés de frais de transit et prévoyant le transit d’au moins 65 milliards de mètres cubes de gaz russe en 2020 et 40 milliards de mètres cubes par an de 2021 à 2024 dans ses tuyaux. Mais l’Ukraine insiste : elle a actuellement la capacité de délivrer 270 milliards de mètres cubes à l’Europe par an, soit plus encore que le volume prévu par Gazprom sur la période 2020-2030 (200 milliards de mètres cubes par an). A ses yeux, Nord Stream 2 est donc « injustifiable » sur le plan économique.

Donner au président russe, Vladimir Poutine, ce qu’il veut obtenir, dans le contexte de fortes tensions avec l’UE, « enverrait un mauvais message et encouragerait l’hostilité du Kremlin », estiment les autorités ukrainiennes dans une note diplomatique lue par Le Monde. Abandonner le projet permettrait, en revanche, de renforcer « l’unité européenne », mais aussi « l’image de l’Allemagne, ternie par l’ingérence et la manipulation continue du Kremlin », relève ce document.

Nord Stream 2 a, en apparence, tout d’un chantier classique et doit dupliquer Nord Stream 1, qui alimente sans histoire l’Europe en gaz depuis 2012. Le projet est toutefois au cœur de trois batailles, désormais. Politique, avec la défiance de certains pays membres envers la Russie ; commerciale, avec la « guerre » autour du gaz qui oppose les Etats-Unis et la Russie ; énergétique, avec une zizanie interne à l’Union européenne quant à la ligne à suivre sur la coopération dans ce domaine avec le Kremlin.

Pour ses promoteurs, le tuyau géant répond d’abord au défi de la baisse de la production de gaz en Europe, avec la fermeture anticipée, pour des raisons de sécurité, du champ historique de Groningue, aux Pays-Bas. Les groupes gaziers – contestés par d’autres acteurs du secteur énergétique – soutiennent, en outre, que l’Europe connaîtra une forte augmentation de ses besoins dans les vingt prochaines années et que Nord Stream 2 lui fournira la solution.

Un autre impératif est mis en avant, plus financier et plus tactique : depuis dix ans, la révolution du gaz de schiste aux Etats-Unis a entraîné une modification du paysage mondial des hydrocarbures. Les Américains veulent exporter leur production vers l’Europe en chargeant du gaz naturel liquéfié (GNL) sur des navires méthaniers. Pour les gaziers européens, cette nouvelle source d’approvisionnement est une aubaine : disposant d’une source d’approvisionnement alternative, ils peuvent enfin forcer les Russes à ne pas augmenter leurs prix. Nord Stream 2 entrerait donc dans la logique d’un équilibre entre Russes et Américains recherché par l’Union européenne.

Autre facteur à relever : la politique énergétique allemande subit depuis plus de dix ans une véritable révolution. L’Energiewende – la transition énergétique poursuivie par le pays – a conduit à programmer une fermeture des centrales nucléaires, un processus qui devrait s’achever en 2022. Berlin s’est également engagé à abandonner ses très polluantes centrales à charbon d’ici à 2038. Restent, dès lors, les énergies renouvelables, qui ont connu un très fort développement, et… le gaz. La feuille de route allemande prévoit de s’appuyer massivement sur la production d’électricité à partir de gaz. D’où la nécessité, pour les autorités, de voir le gazoduc se réaliser.

Le « freedom gas » américain

Actuellement, 94 % des travaux de Nord Stream 2 sont terminés, mais une succession de sanctions décidées par les Etats-Unis a porté un coup très dur au projet. A l’hiver 2019, elles ont conduit au retrait du bateau de la compagnie suisso-néerlandaise qui posait les tuyaux. Depuis le début de 2021, elles visent les entreprises qui proposent « des services de tests, d’inspection ou de certification nécessaires ou essentiels à l’achèvement ou à l’exploitation du gazoduc Nord Stream 2 ». Une formulation qui vise notamment l’entreprise de spécification des gazoducs DNV GL. Ce groupe norvégien a déjà annoncé son retrait.

Pour tenter de contourner les sanctions, les autorités locales allemandes ont mis sur pied une fondation publique, mais, à Washington, Nord Stream 2 hérisse tant les démocrates que les républicains et de nouvelles mesures restrictives pourraient être décrétées. S’entretenant par visioconférence durant près de deux heures, le 22 février, avec le nouveau secrétaire d’Etat, Antony Blinken, les ministres des affaires étrangères de l’Union européenne ont pris soin d’éviter la question.

Depuis le début, Washington a expliqué que son opposition au projet visait à défendre la position de l’Ukraine et à ne pas laisser l’Europe accroître sa dépendance au gaz russe. Autre objectif, moins avoué : pousser les Européens à acheter du gaz américain, du « freedom gas » (« gaz de la liberté »), comme le disait Donald Trump. La surproduction des Etats-Unis a amené le pays à se doter de puissantes installations d’exportation pour écouler ses stocks. L’ancien président avait d’ailleurs poussé Mme Merkel a s’engager, en échange de la construction de Nord Stream 2, sur l’importation d’importants volumes de gaz américain et un investissement de 1 milliard d’euros à cette fin.

Selon une lettre publiée début février par l’association de défense de l’environnement Deutsche Umwelthilfe confirmant des révélations de l’hebdomadaire Die Zeit, le ministre allemand des finances, Olaf Scholz (SPD), aurait proposé ce deal au secrétaire américain au Trésor, en août 2020, à condition que les Etats-Unis « autorisent la construction et l’exploitation de Nord Stream 2 ». Si la porte-parole du gouvernement allemand a refusé de commenter cette information, expliquant que toute correspondance de cette nature est confidentielle, la lettre montre jusqu’où Berlin entend aller pour sauver Nord Stream 2.

Il reste que les concessions européennes ont toujours été jugées insuffisantes par l’administration américaine, qui constate que les terminaux d’importation sur les côtes européennes restent sous-utilisés, l’acheminement par gazoduc depuis la Russie, la Norvège et l’Algérie restant moins coûteux.

Même si les travaux pour rendre Nord Stream 2 opérationnel ont repris en décembre, certains, en Europe, sont désormais persuadés que la pression américaine empêchera l’achèvement du chantier ou, en tout cas, la mise en service du pipeline. « Un blocage sans précédent, analyse le directeur du centre énergie de l’Institut français des relations internationales (IFRI), Marc-Antoine Eyl-Mazzega. Il est possible que les Russes arrivent à finir le chantier, mais qu’ensuite le tuyau reste vide et inutilisé. Les grands projets comportent des risques, les entreprises qui les financent le savent. »

Les groupes européens impliqués dans le projet ne masquent pas leur embarras. « Les milliards d’euros investis sont maintenant au fond de l’eau, c’est vrai, reconnaît un haut dirigeant du secteur gazier. Mais le gazoduc finira par fonctionner, il faut qu’on soit patients ! »

Dans l’intervalle, le gaz continue de circuler par l’Ukraine, et certains observateurs jugent désormais que Nord Stream 2 arrivera trop tard, à un moment où les besoins en gaz de l’Europe baisseront plutôt qu’ils n’augmenteront. « L’accord signé [en 2019] entre la Russie et l’Ukraine prouve qu’on peut tout à fait fonctionner sans le nouveau gazoduc », remarque Thierry Bros, professeur associé à Sciences Po. Le gouvernement ukrainien est moins optimiste, craignant qu’à terme le Kremlin impose de nouvelles mesures de rétorsion.

Des objectifs climatiques à tenir

A Bruxelles, c’est l’intérêt des infrastructures gazières elles-mêmes qui est désormais débattu. Dans les négociations sur le Green Deal (« pacte vert »), plusieurs groupes politiques ont plaidé pour la fin des investissements dans des gazoducs, seules la gauche radicale et l’extrême droite russophile soutenant ouvertement Nord Stream 2. Quant à Werner Hoyer, le président de la Banque européenne d’investissement, il estimait, fin janvier, que, « pour dire les choses simplement, le gaz, c’est terminé ».

De quoi influer sur le projet Nord Stream 2 et s’interroger sur la place à réserver à cet hydrocarbure dans la transition énergétique européenne. La consommation de gaz naturel produit des gaz à effets de serre et contribue activement au changement climatique. Moins que le charbon, cependant, ce qui permet aux lobbys défenseurs du gaz d’affirmer que cette énergie est nécessaire, au moins pour une durée donnée, pour atteindre les objectifs climatiques. A l’inverse, les écologistes estiment qu’investir dans le gaz aujourd’hui risque d’enfermer les Européens dans un usage important de cet hydrocarbure à long terme.

Berlin, pourtant, n’est toujours pas prêt à remettre en cause son soutien au projet Nord Stream 2. Ni la cyberattaque massive contre le Bundestag (2015), ni le meurtre d’un citoyen géorgien d’origine tchétchène dans un parc de la capitale (2019), ni l’empoisonnement de l’opposant Alexeï Navalny (2020) n’ont d’ailleurs fait fléchir le gouvernement, qui a officiellement accusé la Russie d’être à l’origine de chacun de ces agissements.

« Vous connaissez la position du gouvernement fédéral », a de nouveau déclaré la chancelière Angela Merkel, le 6 février, alors qu’un journaliste lui demandait si l’expulsion par le Kremlin de trois diplomates européens – dont un Allemand – accusés d’avoir participé à des manifestations en faveur de M. Navalny pouvait la faire changer d’avis.

A l’exception des Verts et de quelques membres de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) – le parti de Mme Merkel –, l’ensemble des forces politiques allemandes est favorable au gazoduc. A commencer par le Parti social-démocrate (SPD), membre de la « grande coalition » au pouvoir à Berlin et dont l’ancien président, l’ex-chancelier Gerhard Schröder (1998-2005), est à la tête du conseil d’administration de Nord Stream.

Après avoir insisté pendant des années sur l’intérêt purement économique du projet, l’Allemagne met en tout cas de plus en plus en avant sa dimension géopolitique. Au point d’aller jusqu’à invoquer l’histoire pour en justifier le bien-fondé. A l’instar du président de la République fédérale, Frank-Walter Steinmeier, qui s’est récemment référé aux millions de Soviétiques morts pendant la seconde guerre mondiale pour défendre ce projet comme « l’un des derniers ponts entre la Russie et l’Europe ».

L’ambassadeur d’Ukraine à Berlin a publié un communiqué affirmant qu’« il est particulièrement cynique d’introduire dans ce débat les horreurs de la terreur nazie et d’attribuer à la seule Russie les millions de victimes soviétiques de la guerre d’extermination par l’Allemagne ». Les propos de M. Steinmeier, ancien chef de la chancellerie fédérale sous Gerhard Schröder, ont, quoi qu’il en soit, confirmé, une fois de plus, la détermination des responsables allemands dans ce projet.

Une résolution qui hérisse les partenaires européens de Berlin, et notamment la Pologne. Appuyé par une Commission européenne présidée par Jean-Claude Juncker alors très dubitative, Varsovie avait tenté de peser sur le projet. Andrzej Przylebski, ambassadeur de Pologne à Berlin, confiait récemment à la lettre Contexte que dès que la Russie aurait une alternative au passage par l’Ukraine elle pourrait remettre en question le processus de Minsk, qui a gelé le conflit territorial entre Moscou et Kiev.

Les Etats baltes et la Slovaquie – qui risque, pour sa part, de perdre de précieux droits de transit – ont également clamé leur désaccord. Mais le pays le plus récalcitrant est sans doute le Danemark. Alors que le gazoduc devait longer une de ses îles et traverser ses eaux territoriales, il a délibérément, mais sans s’opposer officiellement au projet, retardé la délivrance des autorisations nécessaires. Le consortium, qui a finalement été obligé de modifier le tracé du pipeline afin de contourner les eaux danoises, s’indigne et s’interroge : « L’attitude des Danois est-elle liée à des pressions américaines ? »

« Il ne faut pas confondre les sujets »

La position de la France est, elle, ambiguë. Dans un premier temps, elle avait défendu mollement le projet, sans en faire un sujet central, l’Elysée considérant qu’il s’agissait pour l’essentiel d’une « affaire allemande ». Puis Emmanuel Macron a semblé changer de cap à l’été 2020 en déclarant : « Je ne pense pas que l’approche qu’on doit avoir à l’égard de la Russie soit empreinte de naïveté, mais je ne pense pas qu’elle doive se nourrir d’un accroissement de notre dépendance », expliquait-il. Et de poursuivre : « C’est ce qui a toujours nourri ma réserve sur le projet Nord Stream 2. La chancelière [Angela Merkel] le sait. »

L’affaire Navalny a accentué le clivage. Clément Beaune, secrétaire d’Etat chargé des affaires européennes, a ainsi estimé, début février, que l’abandon du projet était une « option » pour augmenter la pression sur Moscou après l’arrestation de l’opposant russe. Il a cependant été rapidement recadré par le ministre de l’Europe et des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian. « Il ne faut pas confondre les sujets. Nous avons, avec les Allemands, une discussion sur Nord Stream, mais elle concerne essentiellement les enjeux de souveraineté énergétique européenne », a-t-il expliqué, paraissant dissocier les relations avec la Russie de la question énergétique.


A Moscou, l’image d’une Union européenne divisée a toujours de quoi réjouir… sauf lorsqu’un projet qui l’intéresse directement est en cause. Or, Nord Stream 2 y est jugé stratégique et le président Vladimir Poutine ne ménage pas ses efforts pour le soutenir. Depuis son accession au pouvoir, il a toujours gardé la haute main sur les sujets gaziers et il s’est montré prompt à en faire une arme – que ce soit pour acheter des loyautés ou punir des voisins récalcitrants. C’est d’ailleurs ce passif, symbolisé par les « guerres du gaz » successives avec l’Ukraine entre 2005 et 2009, pendant lesquelles la Russie avait cessé les approvisionnements, qui contribue à la méfiance de bon nombre d’Européens.

Lors de sa conférence de presse annuelle, le 17 décembre 2020, le président a rappelé la position de son pays : Nord Stream 2 est « un projet purement économique » qui va dans le sens des intérêts nationaux des Européens. Pour la Russie, où les hydrocarbures représentaient 62 % des exportations en 2019, les considérations économiques ont, de fait, leur importance. Mais le dossier gazier reste toutefois soumis à des critères très politiques, comme l’a rappelé la construction récente du gazoduc Force de Sibérie, entre la Russie et la Chine.

Un intérêt débattu en Russie également

De l’avis de nombreux experts, ce gigantesque projet, évalué à 55 milliards de dollars, avec une capacité de livraison vers la Chine de 38 milliards de mètres cubes par an, ne pourra jamais être rentable. Il s’agissait surtout, pour Moscou, au début de la construction, en 2014, de démontrer que la Russie n’avait pas peur de tourner le dos à l’Occident.

L’intérêt de Nord Stream 2 est, lui aussi, sujet à débat en Russie, mais les responsables mettent les obstacles au projet uniquement sur le compte des manœuvres américaines, présentées aussi bien comme une concurrence déloyale que comme une volonté de nuire au pays.

Et Moscou le répète comme un mantra : le projet sera bel et bien mené à son terme. C’est encore ce qu’a dit M. Poutine à la mi-décembre et c’est ce qui était martelé par le ministre russe de l’énergie, Alexandre Novak, à la mi-février. Cette assurance n’est toutefois pas unanimement partagée. Mikhaïl Kroutikhine, expert au cabinet de conseil RusEnergy, juge que les sanctions décrétées par les Etats-Unis rendent impossible l’achèvement du projet, et notamment de la partie qui reste à construire en eaux profondes, spécifiquement visée par Washington.

Un autre spécialiste, Igor Iouchkov, analyste au Fonds national de sécurité énergétique, a récemment décrit, dans un entretien au quotidien russe Moskovski Komsomolets, les efforts déployés par Moscou pour enregistrer les bateaux utilisés au nom de firmes de complaisance éphémères. Ces manœuvres doivent aussi permettre de contourner une partie des réglementations antimonopole exigées par Bruxelles.

Nicu Popescu, directeur à l’European Council on Foreign Relations, voit, lui, l’abandon de Nord Stream 2 comme une nécessité pour les Européens, s’ils entendent obtenir un changement de cap dans leurs relations avec le pouvoir russe. « Une approche musclée est davantage susceptible de générer un engagement que des supplications diplomatiques et des tentatives peu convaincantes de flatteries géopolitiques », écrit-il, estimant que dix années de stratégies de ce type n’ont servi à rien.

Un pari à tenter, peut-être, pour des Vingt-Sept, toujours à la recherche d’un projet susceptible à la fois de contrer les menaces et les pressions russes, tout en maintenant le « canal de dialogue » avec ce grand voisin qui semble de plus en plus vouloir s’y dérober.




[Société] Avec la fermeture de Gibert Jeune, c’est un peu du Quartier latin de Paris qui s’éteint


ARCHIVES FAMILIALES
Par Annick Cojean


L’enseigne, emblème de la rive gauche depuis 135 ans, ferme ses quatre boutiques de la place Saint-Michel fin mars. C’est une longue page d’histoire qui se tournera tristement.

Quand la grande librairie Gibert Jeune baissera définitivement ses stores à la fin du mois de mars, que les étals et rayonnages auront été débarrassés de la multitude de livres neufs ou d’occasion qui fit sa réputation et sa gloire, que les vieux escalators récemment rénovés s’immobiliseront, plongeant l’immeuble principal dans un étrange silence uniquement rompu par le glissement furtif des souris, et qu’enfin libraires, vendeurs, vigiles, caissières et manutentionnaires franchiront une dernière fois les portes des quatre sites donnant sur la place Saint-Michel, où beaucoup ont fait la quasi-totalité de leur carrière, alors c’est une longue page d’histoire qui se tournera tristement.

L’histoire d’un quartier de Paris autrefois si joyeux et longtemps associé à l’étude, aux idées, à la jeunesse et à la connaissance ; l’histoire de la librairie française, confrontée à de nouvelles habitudes de lecture et d’achat et à un marché de l’immobilier asphyxiant ; l’histoire aussi d’une dynastie – les Gibert – qui, en cent trente-cinq ans, a porté au plus haut l’étendard de la librairie indépendante et entretenu avec des générations d’étudiants, bibliophiles et lecteurs, un lien d’extrême familiarité au point que beaucoup le croyaient éternel.

Oui, c’est une sorte de phare des lettres parisiennes fréquenté jadis par Gide, Cioran, Malraux, Duras, Modiano, Nothomb, Orsenna ou… Gainsbourg qui s’éteindra à jamais, plongeant la place dans une inquiétante pénombre. Aucun livre, hélas, n’a jamais conté les épisodes de cette saga familiale dont les héritiers continuent, par culture et tradition, de privilégier une discrétion ancestrale. Tâchons donc d’en retracer le fil.


Il était une fois un jeune homme volontaire, ambitieux et ardent, qui adorait les livres, vénérait le savoir et croyait en l’école émancipatrice. Il s’appelait Gibert. Joseph Gibert. Il était né en 1852 dans une famille d’agriculteurs, modeste et pieuse, de Haute-Loire et avait été tenté un temps par la prêtrise, étudiant au séminaire de La Chartreuse, près du Puy-en-Velay, avant de se tourner vers l’enseignement, tourmenté, confiera-t-il à sa sœur Marie devenue elle-même religieuse, par la lourdeur du secret de la confession.

Bref, devenu pour quelque temps professeur de lettres classiques au collège Saint-Michel de Saint-Etienne, le jeune impatient se prit à rêver d’un autre destin et entreprit, en 1886, le grand voyage vers Paris. Il avait un plan, bien sûr. Des convictions sur les bienfaits de la réforme Jules Ferry rendant l’école gratuite et obligatoire. Et des livres. Une malle de livres qui constitua son premier fonds de commerce lorsqu’il s’installa sur le parapet du quai Saint-Michel, disposant les ouvrages – essentiellement scolaires − dans deux, puis trois, puis quatre boîtes « vert wagon », la couleur du métropolitain, des fontaines Wallace et des colonnes Morris. Son nouveau métier était bouquiniste. Et cela l’enchantait.


« J’ai commencé très petitement, mais j’ai été toujours en prospérant d’une manière très sensible, au point que mes voisins en sont étonnés », écrit-il le 17 août 1887 à la jeune Elise Soulalioux qu’il projette d’épouser. « Je n’ai pas de magasin, c’est vrai ; je n’ai qu’une espèce de petite boutique où je loge mes livres (j’en ai déjà au moins 3 000). Si j’avais pris tout d’abord un magasin, je n’aurais pas réussi (…). Tandis que de la manière dont je m’y suis pris, je n’ai rien risqué et les frais sont peu importants. D’ailleurs, je n’ai fait que suivre en cela l’exemple de plusieurs libraires qui ont commencé avec rien et qui sont arrivés par ce moyen à des fortunes considérables. »

Il n’en demande pas tant, assure-t-il ; juste de « vivre dans une aisance convenable et d’une manière honnête et paisible avec une femme bonne et honnête s’il plaît à la divine Providence de me la donner ». Et il se pousse un peu du col : « J’ai déjà acquis la réputation d’un homme sérieux, honnête et habile sans en avoir l’air, d’un homme qui fera son chemin»

Pourvoyeur de pépites

La jeune Elise en est si convaincue qu’elle l’épouse en juillet 1888, en Auvergne, deux mois avant que le bouquiniste n’ouvre sa propre librairie dans une petite échoppe située au 17 quai Saint-Michel, puis au 23 du même quai, et aussi au 27. L’aventure Gibert est bel et bien lancée et la figure du libraire, qui travaille douze heures par jour, sept jours sur sept, petite calotte sur la tête et tout de noir vêtu, entre dans la légende.

Ah, il ne vendait pas ses livres « comme une marchandise quelconque », se souvenait en 1936 le peintre Charles Mezzara dont le portrait de Joseph Gibert surplombe encore aujourd’hui le bureau de son arrière-petit-fils, Olivier Pounit-Gibert, tout en haut de la grande librairie du boulevard Saint-Michel qui porte le nom de l’ancêtre.

« Il était toujours à sa table, à l’entrée de la librairie, à droite. On s’adressait à lui. Ses employés – qui étaient de ses parents qu’il avait accueillis et aidés – lui apportaient le livre demandé ; et c’est lui qui vous le remettait en vous jetant un coup d’œil par-dessus ses lunettes. Il avait l’air de se demander si vous étiez digne d’apprécier le livre. Au besoin, il vous faisait quelque remarque, il vous donnait des conseils ; et parfois même, dans votre intérêt, il blâmait l’ouvrage s’il ne l’aimait pas. Non, ce n’était pas un marchand ordinaire ! »

Les ouvrages scolaires d’occasion constituent, certes, une manne financière, mais Gibert, qui lance en 1896 une revue bimensuelle de bibliographie et de bibliophilie (Le Livre), s’impose aussi comme un spécialiste de livres rares, pourvoyeur de véritables pépites qu’il déniche en rachetant bibliothèques particulières et stocks de livres usagés.


Madame Gibert, qui avait gardé « le charme tranquille de la province », est toujours assise à la caisse, avenante et dévouée à la cause, en symbiose, dit-on, avec la triple devise inscrite par son mari en épigraphe de son journal : « Il faut être homme. La justice et la vérité avant tout. Les autres avant soi-même. »

C’est sur ce triptyque, assure aujourd’hui Olivier Pounit-Gibert, que s’est fondée l’aventure Gibert. Et c’est dans ce même esprit que la veuve Gibert reprend les rênes des librairies lorsque son mari meurt précocement, en 1915, alors qu’un des deux fils est au front.

Joseph contre Jeune

En 1929, Elise Gibert étant elle-même décédée, la société est scindée en deux. Les deux enfants Gibert veulent délier leurs destins. L’aîné, Joseph, blessé à Verdun, s’installe dans une librairie située au 30 du boulevard Saint-Michel sous l’enseigne Gibert Joseph tandis que le cadet, Régis, plus réservé et grand bibliophile, se concentre sur les lieux historiques du quai Saint-Michel rebaptisés Gibert Jeune.

Ce n’est pas la guerre entre les deux frères, mais chacun veut aller librement son chemin ; et si le public ne fait pas vraiment la différence entre Joseph et Jeune, la rivalité entre les librairies distantes de quelques centaines de mètres et positionnées sur le même créneau (le scolaire et l’occasion) ne fera que croître au cours des décennies.

Gibert Joseph colonise rapidement le boulevard Saint-Michel avec trois sites proches de la Sorbonne et de sa réserve d’étudiants (notamment le vaste immeuble du 26 dont il grignotera peu à peu les étages). Puis il ambitionne de mailler le territoire français : Poitiers, Clermont-Ferrand, Dijon, Grenoble, Toulouse, Saint-Etienne, Montpellier, Marseille…

Gibert Jeune, quant à lui, se concentre sur Paris et crée, dès 1934, au 15 bis du boulevard Saint-Denis sur la rive droite, le premier « libre-service du livre » inspiré du modèle anglo-saxon. Cela paraît fou : on peut soi-même se servir dans les rayons sans l’aide des vendeurs en blouse grise.

Les Gibert aiment tant les livres qu’ils se lancent, un temps, dans l’édition et publient chacun de grands classiques : Molière, Corneille, Balzac, Villon. Des livres de petits formats convenant aux étudiants : un Précis d’histoire de la littérature française, un best-seller, L’Art d’économiser sans se restreindre, et, côté Gibert Jeune, de beaux livres d’art. Mais le cœur du métier, « l’ADN », insiste Olivier Pounit-Gibert, reste le même : l’occasion. Et ça marche diablement bien pour les deux enseignes qui, en quelques années, s’imposent parmi les plus importantes librairies (neuf et occasion) de l’Hexagone.

Après le Louvre et les Galeries Lafayette

Gibert Joseph (logo bleu) est la première à se diversifier, dès la fin des années 1970. D’abord dans la papeterie (dans l’introduction du Nom de la rose, Umberto Eco vante même la volupté d’écrire d’une plume douce sur « ces grands cahiers de la papeterie Gibert Joseph »), plus tard dans le disque et la vidéo. Le magasin du 34, boulevard Saint-Michel devient un espace musical couru par les amateurs de vinyles, l’immeuble du 26 s’impose comme « la plus grande librairie de détail de Paris ».

Gibert Jeune (logo jaune) reste obstinément ancrée sur le scolaire et l’universitaire. Sous l’impulsion des deux fils de Régis (Régis et Jean, nés respectivement en 1924 et 1926, formés à HEC et immédiatement casés dans l’entreprise), l’enseigne investit quatre lieux sur la place Saint-Michel dont elle rêve de faire la « place du Savoir ». Le grand immeuble du 5, acheté en 1971, en sera le navire amiral. Les travaux y seront spectaculaires, surtout lorsqu’il s’agira de creuser un deuxième sous-sol et de visser à la roche, à 18 mètres de profondeur sous le niveau de la Seine, une coque étanche permettant d’échapper aux crues.



C’est l’époque la plus faste et la plus glorieuse de Gibert. Les semaines d’avant les rentrées scolaires et universitaires, les librairies accueillent des dizaines de milliers de jeunes gens et de parents venus acheter livres et fournitures scolaires. Des centaines de vendeurs vêtus de tee-shirts jaunes sont recrutés pour l’occasion, et se démènent sous le poster d’un jeune homme à cheveux mi-longs, sorte de BHL croqué par un publicitaire, devenu l’emblème de Gibert Jeune.

Les caisses sont installées sous des auvents à l’extérieur du bâtiment, des barrières canalisent le flux des acheteurs. On crie, on se bouscule, le rush est affolant, mais Gibert est un passage obligé, et tout le personnel conserve la nostalgie de ces jours « dingues, éreintants, mais joyeux ». C’était « magique », dit une responsable de caisse. « On attendait la foule avec inquiétude et excitation. On en ressortait lessivés, mais fiers d’appartenir à une institution qui promouvait le savoir et qui était connue du monde entier. »

Du monde entier ? « Mais oui !, affirme la libraire Béatrice Leroux, entrée étudiante chez Gibert Jeune en septembre 1990 et jamais repartie. Des touristes débarquaient à la librairie, après une visite du Louvre et un tour aux Galeries Lafayette. Et quand on voyageait nous-mêmes à l’étranger, Gibert était un sésame et éveillait partout des souvenirs. Tant d’ouvrages référencés en un même lieu… C’était unique ! Combien de fois ai-je entendu : “Si ce livre n’est pas chez vous, c’est que je ne le trouverai nulle part !” »

Elodie Murcier, 39 ans, la directrice du 5, partage encore cet enthousiasme : « Gibert, quand on aime ce métier, c’était une sorte de Graal. »

« Chacun son territoire »

On entrait jeune, chez Gibert. Souvent après des études de lettres, d’histoire, de droit ou de philo. Une licence, un capes, voire une agrégation… « Mais l’essentiel était d’aimer les livres », insiste Françoise Sylvestre, ancienne DRH de Gibert Jeune. Et « avoir fait partie des brigades d’étudiants embauchés l’été, pour donner un coup de main lors du coup de feu de rentrée était un sacré plus ». Une fois dans les murs, on ne quittait plus la boîte.

Ce n’est pas qu’on était bien payés. « Monsieur Jean » et « Monsieur Régis », très « vieille France » et peu liants, n’étaient pas spécialement généreux et n’avaient pas la fibre sociale. Il a fallu une occupation des locaux, en 1969, pour imposer l’élection de délégués du personnel, une grève pour pérenniser la prime de fin d’année, un mouvement des caissières pour refuser la fermeture à 20 heures, de nombreuses protestations pour obtenir une communication claire des résultats économiques au comité d’entreprise ou la création d’une salle de repos.

Mais on respectait la passion sincère des deux frères pour la librairie, leur engagement viscéral derrière la bannière commune, leur rigueur qui semblait tenir à la fois du sacerdoce et du devoir. Surtout, clament d’un même élan nos interlocuteurs, « cette entreprise avait une âme ». L’ambiance y était familiale, le job quasiment garanti à vie.


Les relations entre les cousins des deux branches Gibert étaient évidemment l’objet de spéculations. « La compétition a toujours exclu les coups bas ! », affirme Olivier Pounit-Gibert à la tête de Gibert Joseph depuis 2000 avec Marc Bittoré, époux d’une arrière-petite-fille du fondateur. Pas si sûr. Au sein des deux enseignes a toujours prévalu un chauvinisme exacerbé. Les employés ne passaient guère d’une maison à l’autre, et il se murmurait qu’un emploi passé chez l’un n’était guère un atout pour postuler chez l’autre.

« On se surveillait sans cesse !, raconte un libraire. On envoyait des espions noter la nouvelle disposition des rayons de chez Gibert Joseph, la signalétique des occasions, les nouveaux produits de leur papeterie. On faisait même la queue pour faire évaluer un livre et découvrir leur système de cotation»

On murmure que Régis Gibert, qui avait la passion des chiffres, se positionnait lui-même devant l’entrée de l’enseigne rivale, un petit compteur en main, pour évaluer le nombre de clients par heure. Gilles Goyet, aujourd’hui directeur des sites parisiens, qui fit ses débuts chez Gibert Jeune, fut témoin de cette guéguerre. « Un jour, en sortant du métro Saint-Michel, un jeune homme m’a tendu un prospectus Gibert Joseph. J’en ai été interloqué. Comment osait-t-il ? N’avait-il pas compris que la place Saint-Michel était en fait la place Gibert Jeune ? J’ai couru voir mes patrons et demandé qu’on prépare en urgence des tracts Gibert Jeune, et je suis retourné dans la rue presser l’importun de dégager les lieux. Chacun son territoire ! »

Star Wars et livres de cuisine

Las. L’entreprise s’est lentement fissurée. La gratuité progressive des livres scolaires puis universitaires a constitué un premier coup dur auquel Gibert Jeune, infiniment moins diversifié que Gibert Joseph, donc plus vulnérable, tarde à réagir. Mais l’enseigne, c’est vrai, a accumulé les déveines. En février 1986, un attentat du Hezbollah ravage la librairie principale, contrainte de fermer pendant un an. L’enseigne craint de ne pas se relever.

Les cousins de Gibert Joseph donnent un coup de main et reprennent une part du personnel (« Il paraît d’ailleurs que c’était nous qui étions visés », précise Olivier Pounit-Gibert). L’été 1995, une nouvelle bombe explose à la station Saint-Michel du RER, très proche des magasins, et entraîne, à quelques semaines de la rentrée scolaire si cruciale, une désaffection du quartier. Le chiffre d’affaires est en berne, il est urgent de réagir.

Régis Gibert fait appel à sa fille, Françoise, pour redynamiser l’enseigne. Tout feu tout flamme, celle-ci, devenue présidente du directoire, lance une série de réformes, spécialise les magasins, réorganise l’informatique, s’empare de la communication, envisage une nouvelle stratégie commerciale, sans crainte de bousculer son oncle et son père. Les dents grincent. Elle démissionne de son mandat au bout de deux ans, son père la licencie sèchement. « Je n’ai pas su convaincre, dit-elle aujourd’hui. Je ramais à contre-courant»  

Son cousin germain, Bruno Gibert, qui travaillait dans la finance, est brusquement appelé à la rescousse. La précédente génération est d’accord pour lui confier entièrement les rênes. Il est costaud, discret, taiseux à l’image des vieux patrons, peu adepte des révolutions mais d’une « douce évolution ».

Il tente de colmater les brèches. Il faut absolument regagner du chiffre d’affaires, prendre en compte que la clientèle de la place Saint-Michel davantage composée de touristes et d’une clientèle jeune, banlieusarde, populaire, que de bobos et d’intellos d’âge moyen qui fréquentent Gibert Joseph, plus haut sur le boulevard. Il faut diversifier d’urgence, se lancer dans des produits dérivés de Star Wars ou de livres de cuisine, séduire les jeunes par des signatures de youtubeurs (EnjoyPhoenix, en 2016, attirera près d’un millier de fans), vendre des tours Eiffel, des mugs, des parapluies…

Mais les efforts sont vains. L’enseigne a accumulé retards et erreurs dans l’informatisation de l’entreprise, raté le virage d’Internet et de la vente en ligne. Les discussions avec les cousins du boulevard pour faire un site commun ont échoué. Amazon, Momox, Rakuten, Leboncoin ont raflé la mise. Peu ou pas d’investissements ont été consacrés aux magasins laissés dans leur jus d’autrefois, linos usés, lumières blafardes. Sympathique, surtout quand on fait de l’occasion et qu’on entend donner aux acheteurs l’idée qu’ils sont dans l’endroit des bonnes affaires. Mais tout de même…

En 2017, Gibert Jeune est à terre. Son patron cherche à tout prix un repreneur avant la liquidation judiciaire. Quand on évoque devant lui les cousins de Gibert Joseph, il écarte obstinément l’hypothèse. « Certainement pas eux ! » Pourtant, c’est la seule offre de reprise présentée devant le tribunal de commerce. « On ne pouvait pas courir le risque qu’un concurrent rafle la marque et capte le savoir-faire de l’occasion ! », explique Marc Bittoré.

Après quatre-vingt-huit années de rivalité, les deux enseignes sont donc réunies, ou plutôt : Joseph a mangé Jeune. Bruno s’en va, défait. Mais le personnel, lui, reprend espoir. Après tout, l’étendard Gibert continue de flotter sur la « place du Savoir » et 90 % des emplois sont maintenus. « J’ai applaudi des deux mains !, raconte une employée. On ne deviendrait ni McDo ni Zara. On restait dans le giron familial. »

Nouvelle funeste

Mais le pari est risqué. Les habitudes des lecteurs ont changé, les prix des baux commerciaux se sont envolés et le Quartier latin, déserté par les étudiants dont facs et campus sont décentralisés, n’est plus que l’ombre de lui-même. Y a-t-il vraiment de la place pour tant de librairies Gibert assises, à quelques dizaines de mètres de distance, sur le même créneau ? La maison veut y croire. On arrête les gadgets, on se recentre sur le livre.

Le fonds d’ouvrages est stupéfiant et certains libraires spécialisés ont une culture pharaonique. Qui n’a pas entendu parler, par exemple, de M. Long, ex-boat people embauché il y a plusieurs décennies comme manutentionnaire et devenu référence absolue en matière de livres de droit ? Ou de Mme Pageot, si experte en livres d’histoire ? « On s’est défoncé, dit Elodie Murcier. On a tous travaillé, main dans la main. On devait sauver le bébé ! »

Mais voilà que s’enchaînent une série de malchances : les défilés hebdomadaires de « gilets jaunes », les manifestations contre la réforme des retraites et les grèves de transports, les déménagements successifs de grosses institutions du quartier pourvoyeuses de clients : la police au 36, quai des Orfèvres, l’Hôtel-Dieu, le Palais de justice. Voilà que les travaux estivaux du RER C qui impliquent la fermeture de la station Saint-Michel se prolongent et privent chaque été la place d’une cohorte de promeneurs et de sa clientèle de banlieue…

Sans compter l’incendie de Notre-Dame qui fait déserter les touristes. Enfin, la crise sanitaire du printemps 2020 plonge les personnels dans une angoisse terrible. D’autant qu’une nouvelle funeste les cueille à la sortie du confinement : l’immeuble du 5 de la place Saint-Michel vient d’être vendu par la famille. Personne, chez Gibert Joseph, n’avait été prévenu. Sans surprise, les nouvelles conditions du bail imposées par le nouveau propriétaire deviennent inacceptables. Rideau.

Restructurer, digitaliser, fédérer

La tristesse générée par l’annonce d’une fermeture des quatre librairies de la place dépasse le cadre du personnel de Gibert Jeune qui, pour la plupart, va perdre son emploi. Un lieu de culture disparaît. Et c’est le Quartier latin qui s’éteint.

Pourtant, les deux dirigeants actuels de Gibert Joseph s’insurgent contre le message négatif perçu de toutes parts. « L’aventure Gibert continue !, affirment-ils. La famille Gibert reste à la barre et n’a pas l’intention de baisser pavillon. Nous continuons de croire au livre et à la démocratisation du savoir. Comme Joseph le patriarche, débarqué à Paris il y a cent trente-cinq ans. » Et d’insister : la librairie du 26, boulevard Saint-Michel, demeure, avec ses 4 200 mètres carrés de surface, ses 400 000 références et ses quinze millions de volumes vendus par an, la première librairie indépendante de France. Sans compter ses huit autres adresses parisiennes (après l’approbation du plan de sauvegarde de l’emploi lundi 22 février), onze désormais en région.


Un plan Gibert 2024 est à l’étude. Marc Bittoré le résume en trois verbes : restructurer, digitaliser, fédérer. Des ajustements s’imposent pour tenir compte des nouveaux usages des consommateurs de livres et de l’attrait récent pour les lieux plus petits et de proximité. Des « corners » pourraient s’ouvrir à l’image de celui mis en place pour essai au Printemps Nation et le site Gibert.com, créé en 2007 et qui représente aujourd’hui 20 % de l’activité globale, devrait monter en puissance.

« Nous sommes des résistants ! », assure Olivier Pounit-Gibert qui, à 67 ans, n’a aucune envie de parler de relève. « La passion du livre transcende les générations. Aucune inquiétude pour notre succession ! » Même Françoise Penin-Gibert, devenue aujourd’hui romancière, « donc encore dans le livre », a le sentiment de poursuivre l’épopée familiale. En 2020, elle a écrit pour La Veillée des chaumières, aïeule de la presse féminine, un feuilleton consacré à la grandeur des livres d’occasion. « Le virus, sourit-elle, est tenace ! »

Une sorte de torpeur a saisi la place Saint-Michel. Les employés Gibert Jeune ont le blues. Ils tâchent de faire bonne figure au milieu de rayons de moins en moins achalandés, accueillent d’un sourire las les mots d’amitié de vieux clients qui, déjà, pleurent le passé, tandis que leurs propres souvenirs se ramassent à la pelle : Delphine Seyrig, diaphane et lumineuse, cherchant une pièce de Shakespeare ; Marguerite Duras, minuscule, concentrée, furetant parmi les occasions ; Cavanna, cabotin, se promenant en voisin ; Eva Joly, accro au rayon droit ; Philippe Seguin, à celui des beaux-arts ; Charlotte Gainsbourg, ado, infiniment timide, explorant la section poésie ; et puis Fanny Ardant, impériale, cachée derrière ses lunettes noires : « Le cinéma… Où puis-je trouver le rayon cinéma ? »




[Brèves] Charlotte Gainsbourg : “Mon père prenait plaisir à être aimé, je ne l’ai jamais connu blasé”

Charlotte Gainsbourg : « Je me sens plus légitime, je me demande moins si je mérite ou pas d’être sa fille, si je peux parler ou pas. »
Charlotte Gainsbourg : « Je me sens plus légitime, je me demande moins si je mérite ou pas d’être sa fille, si je peux parler ou pas. »
Kate Barry

GAINSBOURG, TRENTE ANS APRÈS  – L’étrange maison rue de Verneuil, les collections d’instruments chirurgicaux, les provocations… L’alcool aussi. Trente ans après la mort de Serge Gainsbourg, l’actrice et chanteuse raconte qui était son père. Sans détours. 

Charlotte Gainsbourg allait avoir 20 ans quand son père est mort à la fin de l’hiver, le 2 mars 1991. La douleur l’a submergée, l’ampleur de l’événement également. « Gainsbarre » était alors au pic de sa gloire. Ses chansons passaient partout, tout le temps, sa disparition n’a fait qu’accentuer le mouvement. Les témoignages et les hommages se sont multipliés d’année en année. Sa fille, on ne l’entendait pas. Elle ne pouvait pas. « Je me sentais acculée, je n’ai pas su gérer mes émotions au milieu d’une telle effervescence. Il a fallu que je rejette tout en bloc. Je n’avais pas envie de partager. Je comprends maintenant ce besoin qu’ont les gens de me parler de lui et l’affection qui s’en dégage, mais quand j’avais 19 ans, il n’y avait que ma peine, et je me sentais agressée : “Comment peuvent-ils ne pas voir qu’ils me meurtrissent quand ils me racontent leurs souvenirs ?” »

Pendant trente ans, elle dit avoir fui les chansons de son père et n’avoir rien lu de ce qui s’écrivait sur lui. En 2014, elle est partie vivre à New York, après la mort de sa sœur Kate, fille de Jane Birkin et de John Barry. Elle revient aujourd’hui, plus tranquille, « différente », (presque) libérée d’un poids étouffant. « Je me sens plus légitime, je me demande moins si je mérite ou pas d’être sa fille, si je peux parler ou pas. » Elle le fait longuement, sans détours, un samedi matin dans son appartement de la rive gauche, pas loin de la maison de la rue de Verneuil, où elle a passé son enfance. Avec Gainsbourg.


“On ne reste pas allongé à côté d’un mort pendant plusieurs jours, moi je l’ai fait, et personne ne m’en a empêchée”

À New York, vous vous êtes sentie enfin libre d’écrire en français et de chanter pour votre père : « Que j’étais seule à t’aimer/D’un amour pur de fille chérie ».
J’avais l’impression de m’approprier un langage. J’avais besoin d’oser écrire dans sa langue pour franchir une étape. Mais je n’ai pas son talent, je ne sais pas jouer avec les mots comme il savait le faire. Soit j’étais sincère en formulant ce que j’avais envie de dire, soit je ne parlais pas. Le seul intérêt était d’être dans la plus grande intimité possible. Les premières paroles ébauchées parlaient de mon père. L’image de lui sur son lit de mort qui est au cœur de la chanson Lying with You. Le souvenir d’un moment qui m’a semblé durer des mois où je suis restée à ses côtés, collée à son corps froid. « Tu n’aurais pas aimé/J’étais allongée contre toi/J’ai pris ce droit, sans foi ». Avec Bambou et ma sœur Kate, nous sommes restées sur le lit, nous ne pouvions pas nous séparer de lui. C’était étrange. Enfin non. J’étais encore comme une enfant, avec tout ce que cela avait de déraisonnable. On ne reste pas allongé à côté d’un mort pendant plusieurs jours, moi je l’ai fait, et personne ne m’en a empêchée.

Vous avez tourné le clip de cette chanson dans sa maison rue de Verneuil, fermée depuis trente ans et que vous souhaitez transformer en musée.
Y faire entrer une équipe de tournage était bizarre, j’avais tellement pour habitude d’y venir seule ! Quand j’ai acheté la maison après sa mort, je voulais respecter ses volontés. J’avais lu qu’il avait envie qu’elle devienne un musée. J’avais donc une mission, sans savoir grand-chose de ses souhaits. Il n’a pas rédigé de testament. Les premières années, j’ai essayé que l’idée prenne corps, ensuite il y a eu des hauts et des bas. Aujourd’hui, le désir se matérialise. Nous avions prévu d’ouvrir la maison pour le trentième anniversaire de sa mort, le Covid nous a fait prendre du retard, mais nous serons prêts avant la fin de l’année. J’ai choisi de ne toucher à rien, avec peu de visiteurs et une annexe pour prendre les billets, afin de ne pas toucher à la façade, couverte de messages et de graffitis depuis toujours. Il y aura des choses à voir et à entendre…

Longtemps la rue de Verneuil a été pour vous un lieu de recueillement.
L’endroit est très fort, j’y ai vécu une grande partie de mon enfance. J’y retournais pour le retrouver, passer du temps avec lui, même si ça ne me faisait pas beaucoup de bien. Au cimetière du Montparnasse, il y avait toujours du monde devant sa tombe, je me sentais gênée. Je passais donc des heures à l’intérieur de sa maison, où le temps est suspendu et l’atmosphère, étrange. Les murs sont recouverts de feutre, les bruits sont étouffés, le décor est chargé d’objets de collection. Je me réfugiais dans le silence. Je me suis détachée de ce rituel quand il a fallu faire des travaux. Des pièces de sa collection ont été volées lors de visites « secrètes », j’ai été choquée de l’apprendre. J’avais délibérément choisi de ne pas faire trop attention pendant trente ans. Je n’ai pas fait d’inventaire.

Le décor de son quotidien reflétait ses penchants esthétiques et son dandysme d’un autre siècle…
Le clip montre les objets dont il s’entourait. Il est filmé du point de vue d’un enfant, avec une tonalité fantastique car, en réalité, la maison faisait un peu peur. J’y ai fait beaucoup de cauchemars. Dans le salon, il y avait cet écorché, devant lequel il fallait passer pour aller aux toilettes, qui nous terrifiait. Une fille au pair nous avait raconté qu’il s’allumait la nuit et que ses yeux se mettaient à briller. Ma sœur Kate faisait pipi sous mon lit pour ne pas avoir à passer devant lui. Tout un étrange bazar s’est constitué au fil des années. Il fréquentait beaucoup les antiquaires, mélangeait les maisons de poupée, les instruments chirurgicaux, les objets pornos d’une autre époque, les photos de Marilyn, les flacons de Guerlain alignés dans sa chambre… Il était dans son univers, nous y vivions tous selon ses règles. Les collections, il ne fallait pas y toucher. Enfant, il n’était pas question de mettre les pieds dans le salon. Les univers communiquaient peu. On se levait à l’heure où ils rentraient de boîte de nuit.

“Quand mes parents se sont séparés, je me suis immédiatement mise au piano. Sérieusement. Il en a été très fier.”

Il a fait votre éducation musicale ? 
La musique, il en écoutait tout le temps, et fort. Nous recevions sans cesse des plaintes des voisins. Ses goûts étaient tranchés. Il passait tout le temps les mêmes disques : Chopin, Glenn Gould, Elvis, David Bowie… Mais il ne m’encourageait pas du tout à devenir musicienne. Il voulait m’épargner les souffrances qu’il avait connues, enfant, quand son père pianiste le poussait à jouer. Il gardait des souvenirs atroces des cours, des moments passés à pleurer, de la brutalité de son père. Ma mère m’a offert un violon, il l’a jeté. Et son piano, il n’était pas question que j’y touche. Mais quand mes parents se sont séparés, je me suis immédiatement mise au piano. Sérieusement. Il en a été très fier. Je crois qu’il avait surtout très peur que je devienne allergique à un instrument.

Son père musicien, vous ne l’avez pas connu… 
Il est mort avant ma naissance, il a juste eu le temps de toucher le ventre de ma mère. Il était horriblement sévère avec son fils, mais on me l’a aussi décrit comme une crème d’homme, et j’adorais ma grand-mère Olga. Elle était l’emblème de la culture juive et russe de la famille, elle et Joseph Ginsburg avaient fui Odessa en 1919. Elle avait un fort accent pittoresque et racontait des histoires qui ont marqué mon enfance ; leur vie et leurs peurs sous l’Occupation, aussi. Elle n’en faisait pas des récits tragiques, au contraire, ils étaient toujours excitants. Mes grands-parents ont échappé à tout de justesse, y compris à la déportation. Elle adorait raconter comment elle avait caché les faux papiers sous la nappe, s’était assise dessus lors d’une visite de la Gestapo, ou comment elle s’était fait passer pour la femme de ménage.

Mon père aussi me parlait beaucoup de ses origines. Il m’emmenait chez Raspoutine, le cabaret russe des Champs-Élysées, ou chez Goldenberg, rue des Rosiers. Il faisait jouer des airs yiddish et se mettait à pleurer, avec un grand sens de la mise en scène. Il me chantait des mélodies russes. J’ai encore une cassette où il fredonne ces comptines. Il voulait transmettre sa culture mais pas l’aspect religieux. Quand ma grand-mère est morte, j’ai voulu absolument être juive, j’allais à la synagogue en cachette, je ne mangeais pas de porc. Quand il l’a découvert, il a été choqué, il ne comprenait pas. Il m’a quand même offert une étoile de David, il était fier du dessin qu’il avait fait graver chez Cartier. Quand il est mort, je la lui ai passée autour du cou et j’ai pris la chaîne qu’il portait au poignet.

“Je n’étais dérangée que par les réactions que mon père suscitait parfois, jamais par la noirceur de ses paroles ou les sujets qu’il abordait.”

La mélancolie était très présente ?
Nous baignions dans la mélancolie ! Il y avait un côté sombre dans ce qu’il me transmettait, même si je n’en garde pas un souvenir triste. Il avait le goût du drame. De la passion. Ses relations étaient loin d’être apaisées. Plutôt corsées. Avec ma mère, ils se mettaient pas mal sur la gueule, j’en garde des souvenirs cuisants, et elle n’était pas en reste. Même après leur séparation, quand il venait nous voir chez elle, les assiettes volaient. Ils buvaient beaucoup. L’alcool ne le rendait pas violent, plutôt doux au contraire. Un peu larmoyant. Moi, je n’ai jamais eu le goût de ça. Adolescente, j’ai cherché un équilibre ailleurs. Je me suis aussi construite sans eux. Les tournages de cinéma sont devenus comme une autre famille. Et j’ai passé du temps en pension.

Comment avez-vous vécu avec ses chansons ? 
J’ai refusé de les écouter après sa mort, mais je connaissais déjà son répertoire par cœur. On entendait tout le temps ses chansons chez nous. Surtout les disques sur lesquels il travaillait. Je trouvais drôle qu’il s’écoute lui-même. Il me demandait mon avis avant de choisir les titres qu’il allait enregistrer. Pendant mon adolescence, une intégrale est sortie et j’ai tout écouté. Avec Bambou, on se passait surtout la période Initials B.B. J’ai aussi eu une phase yéyé, à l’époque de L’Effrontée, avec L’Appareil à sous par exemple, ce qui ne lui plaisait pas beaucoup. Enfant, je ne jurais que par L’Ami Caouette, il ne supportait pas d’être réduit à cette chanson ! Autrement, j’ai toujours un faible pour la période où il a écrit Je suis venu te dire que je m’en vais.

Comment entendiez-vous le côté sulfureux et l’humour misogyne des paroles ? 
J’étais dans l’admiration totale. Peut-être que je ne comprenais pas tout, mais quand même, jusqu’à mes 19 ans, j’ai eu le temps d’assimiler. Les textes ne me choquaient pas du tout. De même, je n’ai vu Je t’aime moi non plus que peu de temps avant sa mort, et j’ai trouvé le film magique. Je n’ai pas été gênée par sa crudité, pas embarrassée de voir ma mère filmée ainsi. En fait, je n’étais dérangée que par les réactions que mon père suscitait parfois, jamais par la noirceur de ses paroles ou les sujets qu’il abordait. Je n’ai jamais fait l’expérience de sa misogynie. J’étais plutôt heurtée par l’alcool, par les états dans lesquels il se mettait. Je sentais qu’il se faisait du mal. Il s’accrochait à moi pour monter dans les taxis, je ne comprenais pas où il voulait aller, ce qu’il cherchait. C’était douloureux d’accepter qu’il se brûle.

Est-ce qu’il serait encore possible d’enregistrer aujourd’hui ‘Lemon Incest’ ?
Lui le ferait. Et moi aussi…”

Lors de votre dernière tournée, vous repreniez Lemon Incest sur scène…
J’aimerais me souvenir plus précisément de l’enregistrement et de la manière dont il m’a présenté cette chanson. J’avais 13 ans, j’étais sur un tournage au Canada, et Bambou est venue pour me conduire dans une maison près de New York, où était installé le studio. Nous étions en été, il y avait une piscine. Je me baignais, on est venu me chercher pour que j’enregistre les voix. Est-ce qu’il m’a fait lire les paroles avant ? Quelle perception en avais-je ? Je m’en veux de ne pas avoir retenu ces instants.

En tout cas, je me sentais à l’aise. Quelle expérience intense de me retrouver soudain derrière un micro, avec lui à mes côtés qui me donnait des indications à la façon d’un metteur en scène ! Il était ému quand il réécoutait les prises, ravi par les moments où ma voix déraillait un peu. C’est ce qu’il cherchait. Ensuite, je suis repartie en pension. Et je n’ai aucune idée de ce qui se passe quand le disque sort. Je suis à l’abri du scandale. Un tel disque ferait-il encore plus de bruit aujourd’hui ? Sûrement. Est-ce qu’il serait encore possible de l’enregistrer ? Lui le ferait. Et moi aussi. Lemon Incestest une déclaration d’amour pure et innocente d’un père pour sa fille. Bien sûr, il joue avec les mots et les interdits, mais n’était-ce pas sa force ? Évidemment, il y a des actes terribles qu’il faut condamner, mais la provocation artistique, je la trouve utile.

Votre collaboration a continué sur son film et son disque Charlotte Forever…
Le cinéma était devenu mon univers et j’avais l’impression qu’il s’y immisçait. J’avais du mal à trouver mes marques à ses côtés. Il était bruyant sur le plateau, un peu frimeur, alors que j’aimais être discrète. Je n’arrivais pas à être moi-même en sa présence. Je n’ai pas revu le film, mais je me rappelle que certaines scènes m’ont gênée. Il fallait que je touche les seins d’une actrice ou que je me mette torse nu. Un cauchemar devant lui, surtout à 15 ans. Je prenais un peu mes distances avec lui et son esthétique, ces années-là.

Mais j’ai adoré le travail sur le disque, je me sers encore de ces souvenirs quand j’enregistre : les choix qu’il faisait, son goût pour les accidents, les moments de fragilité plutôt que de maîtrise. Il n’aimait pas les interprétations propres, il a amené à la chanson des actrices dont ce n’était pas le métier pour cette raison. Par contre, j’ai détesté le travail de promotion, les interviews, les émissions de télé, les couvertures de magazine. Lui, en revanche, en a toujours raffolé. Il avait un côté mégalo, il fallait toujours qu’on le regarde à la télévision, qu’on achète les journaux dont il faisait la couverture. Il prenait plaisir à être aimé, il était toujours ému, je ne l’ai jamais connu blasé.

C’est que le grand succès lui est venu tard, après la cinquantaine. Avant, ses chansons marchaient quand elles étaient interprétées par d’autres, mais ses albums restaient confidentiels. Il y avait des graffitis injurieux sur les murs de sa maison. À l’école, on me disait : ton père est un drogué, ta mère est une pute. Je l’entendais toujours se plaindre d’être dans le rouge. Il vivait au-dessus de ses moyens, il flambait, il donnait beaucoup. Parfois, des chauffeurs de taxi me racontent qu’il a payé leur toiture ou leurs frais de dentiste. Qu’il n’ait pas été reconnu quand il aurait dû l’être me bouleverse.

“À chaque tournée, je m’autorise une reprise, ce sont les chansons que je préfère au monde.”

La rumeur bruisse sans cesse de chansons inédites, vous les publierez un jour ? 
Je ne sais pas. J’ignore même comment elles sont archivées. Je devrais m’y intéresser, mais ça me dépasse complètement. Je laisse faire la maison de disques. Je suis heureuse de voir des gens fascinés à l’idée de ce qui pourrait exister, mais quand on me fait entendre des choses, j’ai plutôt l’impression de fonds de tiroirs, sa voix simplement posée sur un instrumental. Il faut trier, je ne saurais pas par où commencer, et pendant longtemps je n’ai pas eu la force de mettre le nez dans son répertoire. Pour l’album qu’il s’apprêtait à enregistrer quand il est mort, j’ai un peu hésité. Dans sa mallette, il y avait des débuts de textes que je garde précieusement, mais ce ne sont que des ébauches, je ne sais pas s’il aurait aimé qu’on les montre. J’ai l’impression qu’il partait dans une inspiration très russe, mais peut-être que je me trompe.

Vous pensez enregistrer un jour ses chansons ? Frotter la génération de musiciens qui vous accompagne à ses compositions ?
Formulée ainsi, l’idée pourrait me séduire mais elle ne m’est jamais venue. À chaque tournée, je m’autorise une reprise, ce sont les chansons que je préfère au monde, mais j’ai toujours pensé qu’il fallait que je m’en éloigne, que je fasse mon propre chemin. C’est ma mère qui faisait vivre son répertoire, elle le chantait sur scène, elle était son porte-parole. Ça ne semble pas être ma place, c’est déjà tout nouveau pour moi de parler de lui, je suis encore à la frontière.

Charlotte Gainsbourg en cinq dates
1971 
Naissance à Londres.
1986 Charlotte Forever, le disque et le film avec son père, et césar du meilleur espoir féminin pour L’Effrontée.
2001Ma femme est une actrice, d’Yvan Attal.
2006 5:55, premier disque enregistré sans son père.
2018 Meilleure interprète aux Victoires de la musique pour l’album Rest.

GAINSBOURG, 30 ANS APRÈS, LE SOMMAIRE DE NOTRE DOSSIER-HOMMAGE ♦ Lundi 22 février : “Mon père prenait plaisir à être aimé…”, entretien avec Charlotte Gainsbourg ♦ Mardi 23 février : Critique de l’intégrale des enregistrements studio 1958-1987 de Gainsbourg et Le top 10 des chansons de Gainsbourg  ♦ Mercredi 24 février : “Délit de fuite”, entretien avec Serge Gainsbourg (“Télérama”, 1987) ♦ Jeudi 25 février : Le génie de Gainsbourg vu par Arnaud Viviant ♦ Vendredi 26 février :  Gainsbourg, initiales BO ♦ Samedi 27 février : Les dessous de “Melody Nelson”, l’album culte de Gainsbourg ♦ Dimanche 28 février :  Gainsbourg et ses hommes de l’ombre