[Systémie] C’était 1960, l’année des indépendances africaines


On l’appelle désormais “l’année de l’Afrique”. En 1960, dix-sept pays du continent sont devenus indépendants. Pour cet anniversaire, le New York Times a ressuscité des photos de cette période “grisante” et demandé à de jeunes personnalités africaines d’y réagir. De l’Éthiopie au Sénégal, de Monrovia à Abuja, voyage en images et en textes en cinq épisodes.

Au Cameroun, parade des femmes lors du défilé d’accession du pays à l’indépendance, à Yaoundé, le 1er janvier 1960.  PHOTO / AFP

“Indépendance cha-cha to zuwi ye !” [“Indépendance cha-cha, nous avons gagné !”]. Dans les clubs de Brazzaville, Kinshasa, Dakar ou Abidjan, la musique du Grand Kallé et de l’African Jazz résonne en cette année 1960. Elle ne peut que devenir un tube. Un à un, les pays africains sont en train d’arracher leur liberté. À Bamako, les robes virevoltent, on écoute du rock’n’roll. On danse et on drague jusqu’au bout de la nuit ; derrière son objectif, le jeune Malick Sidibé, dont nous publions un des clichés, capture ces euphories collectives. Cette année-là, “c’était l’amour, c’était la beauté”, écrit la libérienne Wayétu Moore.

En cette année anniversaire, “que reste-t-il de nos indépendances ?”, s’interroge le site burkinabè Wakat Sera, dans une tribune cinglante que nous avons reproduite début août. Un à un, les pays africains célèbrent leur soixantième année, mais loin de l’insouciance, l’heure semble celle des doutes. Comme la réminiscence d’une Afrique que beaucoup auraient aimé conjuguer au passé, Idriss Deby en profite pour se sacrer maréchal, des militaires putschistes renversent un président au Mali.

Dans toute l’Afrique francophone, les débats sur le Franc CFA ou la restitution des biens culturels font rage. Alors que l’Afrique aiguise les appétits des plus grandes nations mondiales, les anciennes puissances coloniales suscitent de plus en plus de défiance de la part des populations du continent.

Alors, comment évoquer cet anniversaire ? Nous avons décidé de le faire avec le New York Times. Dans une très belle série, le journal américain a choisi des photos, “grisantes” de ce début des années 1960, et a demandé à des personnalités africaines, jeunes, talentueuses et célèbres, d’y réagir. Du footballeur Didier Drogba au photographe Omar Victor Diop, elles nous racontent, à la première personne du singulier, leur Afrique.

1. Éthiopie. Au-delà du Nil Bleu

L’empereur Hailé Sélassié et la reine Élisabeth II devant les chutes du Nil bleu, en Éthiopie, le 5 février 1965.  Photo / AP / SIPA

Quand j’étais enfant, on trouvait une carte postale des chutes du Nil Bleu sur les réfrigérateurs de presque toutes les familles éthiopiennes que nous connaissions en Amérique. Les chutes étaient représentées sous la forme d’une cataracte d’eau blanche écumante qui dégringolait en grondant de falaises vertes, parfois ornée d’un arc-en-ciel surgissant de la brume.

Éthiopie

Carte Éthiopie
En 1965, Élisabeth II se rend pour la première fois en visite officielle en Éthiopie. À son arrivée, “ elle est escortée par 100 chevaux de la garde impériale ”, rapporte le Guardian de l’époque, qui note que, pour l’occasion, l’Ethiopian Gazette, seul journal du pays, célèbre à sa une la reine. Aux côtés de l’empereur Hailé Sélassié, elle visite le palais royal éthiopien, où “ de nombreuses fois, ces derniers mois, dix-huit dirigeants africains se sont retrouvés pour dénoncer la colonisation ”, poursuit le Guardian. “ Dans les yeux éthiopiens, la Grande-Bretagne est plutôt vue comme une puissance libératrice que coloniale ” parce que des généraux britanniques ont aidé à “ libérer l’Éthiopie ” des Italiens. Quelques jours plus tard, les deux souverains se rendent au bord des chutes du Nil bleu, au nord du pays.
L’auteur
Dinaw Mengestu est un auteur américano-éthiopien. Il a quitté Addis-Abeba pour Chicago en 1980, lorsqu’il avait deux ans. L’Éthopie était en pleine guerre civile. Histoire d’exil et de déchirements, son dernier roman, Tous nos noms, paru en France en 2015 (éd. Albin Michel), a été remarqué aux États-Unis.

Aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours aimé cette image – en grande partie parce qu’elle dépeint une version idyllique de l’Éthiopie, décrite comme une terre aussi belle et luxuriante que pourraient en rêver les Occidentaux –, et je m’étais toujours dit que si un jour je rentrais en Éthiopie une des premières choses que je ferais serait d’aller admirer les chutes et sentir le sol trembler.

La grande fumée

Il m’a fallu une quarantaine d’années et plusieurs voyages en Éthiopie avant d’enfin me rendre à Tis Abay, le nom donné aux chutes en amharique [qui signifie “grande fumée”]. En août dernier, par un dimanche après-midi pluvieux, j’ai pris l’avion avec ma famille d’Addis-Abeba à Bahir Dar, puis la voiture pendant deux heures en empruntant des routes à demi inondées. C’était vers la fin de la saison des pluies, un des meilleurs moments pour aller voir les chutes, qui, à la saison sèche, se réduisent à de rares filets d’eau qui coulent sur la falaise nue.

Il avait donc plu toute la matinée ce jour-là, et quand nous sommes arrivés au pied du sentier qui menait vers les chutes, Deme, notre guide, nous a dit que nous étions le deuxième et dernier groupe de visiteurs. Au cours des trente minutes qu’a duré la randonnée, j’ai discuté avec Deme du nouveau Premier ministre, dont le prénom en anglais, Abiy, ressemble au nom des chutes.

Comme nombre de ses amis et des membres de sa famille, Deme avait passé les années précédentes derrière les barreaux pour avoir manifesté contre le gouvernement de l’époque. Avec des milliers d’autres prisonniers politiques, il venait d’être libéré, à l’accession du nouveau Premier ministre au pouvoir. Mais Deme se montrait de plus en plus sceptique, pour ne pas dire pessimiste, au sujet de ce Premier ministre qui, tel un monarque, n’avait pas été élu directement par le peuple.

Une perfection de carte postale

Tout près du sommet de la colline, les bois touffus qui nous entouraient ont soudain cédé la place à une clairière qui offrait une vue panoramique des chutes, que l’on pouvait sentir et entendre longtemps avant de les voir, exactement comme je l’avais imaginé. Les eaux qui cascadaient du haut de la falaise étaient d’un brun chaud et profond, de la couleur du chocolat, plus étonnantes, plus belles que toute photographie ou image que j’avais vue. Deme et moi nous tenions à peu près là où l’empereur Hailé Sélassié et la reine Élisabeth II s’étaient tenus cinquante-quatre ans plus tôt. Nous étions tous un peu essoufflés, nos pantalons et nos chaussures couverts du même limon riche qui plongeait dans le Nil.

Du doigt, Deme a indiqué un endroit juste de l’autre côté des chutes. En prison, il avait perdu un frère, et plusieurs amis. Dès qu’il avait été remis en liberté, il était revenu à Tis Abay, non seulement à cause de la beauté des lieux, leur perfection de carte postale, mais aussi parce que tout ce dont a besoin l’Éthiopie s’y trouvait : l’eau, la terre, l’énergie. Plus loin, nous a-t-il expliqué, au-delà des chutes, se dressait son village. Bien sûr, de là où nous étions, il était le seul à pouvoir le voir.

Dinaw Mengestu

2. Côte d’Ivoire. Une grande famille


Toute la famille à moto, 1962.  Photo Malick Sidibé, courtesy galerie MAGNIN-A, Paris.

Le photographe

C’est LE photographe de l’indépendance africaine. De ce parfum de liberté qui régnait au début des années 1960 : libéré du joug colonial, on croyait alors que tout était possible. Malick Sidibé est alors un des rares à avoir un appareil photo à Bamako. Vêtue de ses plus beaux costumes et accompagnée de ses objets favoris, toute la capitale malienne se presse dans son studio du quartier Bagadadji. Puis la nuit, le photographe enfourche son vélo et fige les nuits bamakoises. C’est l’ère de la drague, de la fête, et& nbsp;de la danse. “ Les nouveaux rythmes joyeusement délurés que sont le twist, le rock’n’roll et la musique yé-yé rendent la jeunesse bamakoise complètement folle ”, écrit Le Temps. C’est dans un Mali bien plus sombre que meurt ce “ baobab ” de la photo africaine, en 2016. Entre-temps, il est devenu superstar, exposé partout dans le monde, dont à Paris où un an après sa mort Mali Twist remporte un grand succès. Évoquant cette reconnaissance, il avait déclaré, “ Tu n’imagines pas pouvoir parvenir jusque-là quand tu viens d’un petit village et sans être jamais allé à l’école ”, rappelle Mali Actu.

Ce dont je suis fier, quand je vois cette photo, c’est qu’elle est très différente de celles qu’on a l’habitude de voir sur l’Afrique : un continent pauvre, à l’agonie. Cette photo montre l’Afrique réelle. On y voit des gens stylés. Des gens qui aiment la vie et sont en quête de liberté. Les Ivoiriens adorent l’allure. Ils ont besoin d’être bien habillés, élégants, chics. Cela fait partie de leur mode de vie.

Côte d’Ivoire

Carte Côte d'Ivoire
“ Tard dans la nuit, la foule a dansé dans les faubourgs d’Abidjan, comme elle l’a fait déjà la veille en scandant joyeusement : ‘ C’est la fête de l’indépendance ’ ”, rapporte l’Agence France Presse, le 7 août 1960. Le matin même, Félix Houphouët-Boigny, le président de la nouvelle nation avait “ proclamé solennellement l’indépendance de la Côte d’Ivoire. ” Comme 14 autres colonies françaises, elle obtient sa totale autonomie, promise deux ans plus tôt par le général de Gaulle : “ L’indépendance, quiconque la voudra, pourra la prendre aussitôt ”.
La Côte d’Ivoire garde néanmoins des liens extrêmement étroits avec la métropole. Ancien député puis ancien ministre français, Félix Houphouët-Boigny est le meilleur allié de Paris en Afrique. C’est d’ailleurs le président ivoirien qui invente l’expression “ France-Afrique ” qui deviendra “ Françafrique ”, alors qu’il souhaite conserver des liens très étroits avec l’ancienne métropole.
En 1993, la mort de cet homme à poigne et très puissant sur le continent après trente-trois ans à la tête de l’État ouvre la voie à une instabilité du pays. Ce sont toujours ses “ enfants ”, Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié, qui se disputent le pouvoir en vue de la prochaine présidentielle, prévue en octobre 2020.
L’auteur
Si le football est une religion en Côte d’Ivoire, Didier Drogba y est un demi-Dieu. Sans conteste star la plus adulée du pays, l’attaquant de Guingamp, Marseille puis Chelsea où il sera à l’apogée de sa carrière, dirigea la sélection ivoirienne. Il n’a pourtant jamais gagné de titre majeur avec les Éléphants, qu’il quitte un an avant qu’ils ne remportent la Coupe d’Afrique des Nations en 2015. Didier Drogba a désormais des ambitions aussi politiques que sportives et souhaite diriger la Fédération de football de son pays.

Je suis né à Abidjan et j’ai quitté la Côte d’Ivoire – et mes parents – à l’âge de 5 ou 6 ans pour vivre avec mon oncle en Bretagne. Dans notre tradition, si la situation d’un des membres de la famille est meilleure que la nôtre, on peut lui confier un de nos enfants pour qu’il ait un meilleur accès à l’éducation. À 11 ans, je suis rentré en Côte d’Ivoire pour deux ans, puis je suis retourné en France. Je me sentais bien dans les deux pays.

En Côte d’Ivoire, le mot “famille” prend une signification différente. La famille africaine est large : elle peut englober les oncles, tantes, cousins. On vit en communauté. On apprend à partager, à respecter l’autre. On grandit avec ses proches et on se fabrique des souvenirs. Pour nous, la famille s’écrit avec un grand “f”. Alors qu’en Europe la famille ne comprend que la mère, le père et les enfants. Le contraste est grand.

Poser les armes et se rassembler

Je pense que mes enfants ont de la chance, car ils ont les deux cultures. Ils savent d’où ils viennent et d’où viennent leurs parents. Mais, de par leur séjour en Angleterre et en France, ils ont aussi une culture européenne. Ils sont influencés par ces deux mondes, ce qui est très important pour moi. Je dois dire cependant que la meilleure chose qui me soit jamais arrivée est d’avoir joué pour l’équipe nationale de Côte d’Ivoire.

Le football n’est pas seulement un sport en Afrique. C’est une véritable religion. Le football unit les gens. Quand on s’est qualifié pour notre première Coupe du monde, en 2006, le pays était divisé en deux par une guerre civile. Le seul moment où le peuple a posé les armes et s’est rassemblé – laissant les fusils dehors pour regarder la télévision dans la maison –, c’est quand l’équipe ivoirienne a joué. Imaginez la scène. Puis, à la fin du match, tout le monde a repris ses armes et a recommencé à tirer. C’était notre réalité. Quand on regarde des gens jouer, on voit des adultes, des enfants. Il n’y a pas de première classe ni de classe affaires. Tout le monde est égal.

Didier Drogba

3. Liberia. Monrovia, c’était quelque chose


Le président du Libéria William V. S. Tubman et la reine Élisabeth II, à Monrovia, en 1961.  Photo / Keystone-France / Getty Images

Quand mes oncles et mes tantes se retrouvent, en général autour d’une table couverte de riz aux fruits de mer et à la sauce aux noix de palme, agrémenté de plein d’épices, ils se racontent des histoires des jours heureux du Liberia, un temps plus ancien que mes souvenirs. “Monrovia, c’était quelque chose.” Notre capitale – ces rues animées et pleines d’espoir bordées de cocotiers immenses chargés de fruits qui s’étendaient au bord de l’océan – portait par son existence même l’esprit élémentaire de la liberté.

Liberia

Carte Liberia
En 1847, le Liberia, dont le nom vient de liberty, est le premier pays d’Afrique à proclamer son indépendance. C’est que la nation a une histoire singulière. En 1822, le pays est fondé par une société américaine privée au projet hautement controversé. L’American Colonization Society achète des terres en Afrique de l’Ouest pour renvoyer des États-Unis des esclaves affranchis. Les “ Congos ” comme ils sont surnommés aujourd’hui, ultraminoritaires dans la population, prennent les rênes politiques et économiques du pays aux dépens des natives, la population autochtone. Le ressentiment ne se dissipera jamais.
Cette rivalité sera notamment une des causes des douze ans de terribles guerres civiles (de 1989 à 1997 puis de 1999 à 2003). L’arrivée au pouvoir de la première femme présidente d’Afrique, Ellen Johnson Sirleaf, en 2005, puis celle de George Weah, en 2018, ne suffisent pas à redresser un pays, dont la capitale Monrovia, loin de celle de 1960 décrite par Wayétu Moore, est encore dévastée. Footballeur international et superstar avant d’être chef d’État, Weah est le deuxième native à se hisser à la tête du Liberia.
L’auteure
Wayétu Moore est une auteure libéro-américaine, dont la nouvelle She Would Be King, parue en 2018 a été remarquée aux États-Unis. Elle est également auteure de plusieurs livres pour la jeunesse. Née au Liberia, Wayétu Moore a quitté son pays avec sa famille durant la guerre civile, lorsqu’elle avait 5 ans.

Dans le Liberia des années 1960, on alignait de temps en temps les enfants des écoles en uniforme le long des principales artères et ils agitaient les petits drapeaux des pays africains nouvellement souverains au passage des véhicules officiels, où se trouvait en général le chef de l’État. Dès que nos voisins obtenaient leur indépendance, leur première visite était notre paradis côtier, notre douce mère. Monrovia, c’est là qu’il fallait aller.

Nous étions le bastion économique de la région et utilisions dans un premier temps le dollar américain. William V.S. Tubman, le dix-neuvième président du Liberia, est entré en fonction alors que la Seconde Guerre mondiale était en train de se terminer. Le monde regardait davantage le Liberia depuis que les États-Unis y avaient construit une base pour la guerre. On s’intéressait à la Firestone Natural Rubber Company, elle possédait depuis 1926 la plus grande plantation d’hévéas au monde sur près de 405 000 hectares de terre libérienne qu’on lui avait opportunément louée. La politique de la “porte ouverte” de M. Tubman, qui visait à attirer les investissements étrangers en particulier dans l’abondant minerai de fer, marchait tellement bien qu’au milieu des années 1960, le produit intérieur brut croissait en moyenne de 12 % par an. Le Liberia – la plus ancienne république africaine – avait été fondé par des Américains noirs au début des années 1820 et avait proclamé son indépendance en 1847. Notre souveraineté précédait 1960 de plus de cent ans.

L’amour, la beauté

Pour être clair, le Liberia n’a pas été colonisé par un État étranger mais par l’American Colonization Society – une organisation privée qui a obtenu la terre où se sont formées les premières colonies. Nombre de ceux qui étaient venus des États-Unis – parfois d’anciens esclaves – sont devenus la classe dirigeante du pays.

Dès qu’ils avaient obtenu leur liberté, les chefs d’État africains s’empressaient de se rendre au Liberia. À cette époque, c’était l’amour, c’était la beauté. C’était des corps noirs nouvellement libérés qui se réunissaient, l’excellence, les capacités intellectuelles, le génie musical et l’innovation philosophique noirs. L’alliance des Afro-Américains et la réalisation de leur rêve de retour. Les dignitaires et les personnalités africaines reconnaissaient que c’était désormais à nous de rectifier et de nous approprier les frontières calamiteuses créées pendant la ruée européenne sur l’Afrique. C’était le début.

Ils ne pouvaient certainement pas savoir à l’époque quelle allure pouvait prendre une chose aussi abstraite que la liberté, et comment elle pouvait disparaître. Certains prévoyaient les scénarios les plus sinistres et se sont donc concertés pour trouver comment ces nouveaux pays pouvaient fonctionner sans le soutien de l’Occident. La solution fut le panafricanisme.

Unifier le continent

Chacun d’entre nous pouvait être le garant de la sécurité de l’autre. Chacun d’entre nous serait la lumière de l’autre. Kwame Nkrumah, le premier président du Ghana, souhaitait regrouper les États indépendants sous l’égide d’une entité panafricaniste similaire aux États-Unis, qui fusionnerait les souverainetés et les ressources humaines et matérielles. Cette idée était soutenue entre autres par le Guinéen Sékou Touré et l’Égyptien Gamal Abdel Nasser. M. Nkrumah se rendait souvent au Liberia pour convaincre M. Tubman de se joindre à ce projet.

Celui-ci souhaitait en revanche unifier le continent en prenant l’exemple du Liberia. Les barrières linguistiques présenteraient en effet des difficultés pour la fédération politique à l’échelle du continent que proposait M. Nkrumah. M. Tubman a donc proposé de lancer des organisations régionales, par exemple celle qui deviendrait la Communauté Économique des États d’Afrique de l’Ouest. Cette approche plus modérée a séduit plusieurs pays, par exemple le Nigeria, le Sénégal et le Cameroun. Les points de vue divergents ont fini par converger pour former l’Organisation de l’Unité Africaine en 1963, où la vision de M. Tubman l’a emporté sur celle de M. Nkrumah.

Mais avant, quand mes oncles et mes tantes écoliers agitaient leurs drapeaux, déposaient des pagnes de couleurs vives aux pieds de nos visiteurs, servaient la meilleure soupe de feuilles de patate douce de grand-mère pour leur souhaiter la bienvenue et leur dire “chacun est la lumière de l’autre”, quand nos ancêtres délibéraient sur le meilleur moyen de soigner nos jeunes libertés, où allaient-ils ? À Monrovia, bien sûr.

Wayétu Moore

4. Nigeria. “Robe à pois, c’était la fiesta”


Rosemary Anieze est sacrée Miss Indépendance face à quinze autres candidates au stade national de Lagos, au Nigeria, le 28 septembre 1960.  PHOTO / AP / SIPA

C’est le continent le plus calomnié, le plus moqué et le moins bien compris. Pour beaucoup, c’est le “continent noir”. Pour moi, c’est là que réside l’espoir. Voilà ce que je me dis alors que nous fêtons les soixante ans de l’“année de l’Afrique”.

Soixante ans, c’était hier. Quand on parle d’histoire, on pense généralement au temps long, celui d’avant les avions, les voitures et l’électricité. On imagine des photos en noir et blanc et des guerres qui se menaient au mousquet.

Nigeria

Carte Nigeria
Lorsqu’il obtient son indépendance des Britanniques le  1er octobre 1960, le Nigeria est déjà le plus peuplé des pays africains, et le plus puissant économiquement… L’un des plus grands aussi. La taille de ce royaume – qui devient république en 1963 – est dès l’origine l’objet de tensions, et conduit à plusieurs conflits. Ce n’est qu’en 1999 que de premières élections démocratiques ont lieu. Aujourd’hui encore, chaque scrutin illustre les rapports de forces entre les trois ethnies majoritaires : les Ibos, majoritairement dans l’Est, les Peuls dans le Nord – dont est issu Muhammadu Buhari, le président actuel –, et les Yorubas, dans l’Ouest.
L’auteure
“ Écrivaine ”, “ diseuse de vérité ”, “ dérangeante ”, c’est ainsi que se définit Luvvie Ajayi. On pourrait ajouter “ humoriste ”, “ blogueuse ”… difficile donc de définir cette Nigériane de 35 ans. Influenceuse à la voix qui porte, son livre I’m Judging You : The Do-Better Manual, publié en 2016, est devenu un best-seller.

Le simple fait que tant de pays d’Afrique célèbrent en 2020 soixante ans d’indépendance est stupéfiant. Cette année, ma mère va fêter ses 65 ans, dix-huit jours après [les 60 ans d’indépendance du] Nigeria, mon pays natal. Elle est plus âgée que le pays où elle est née ! Elle est plus vieille que le drapeau vert-blanc-vert, que l’hymne et les emblèmes nationaux du Nigeria. (Non, pas besoin de te cacher derrière des lunettes de soleil, maman ! Tu as toujours l’air incroyablement jeune.)

L’histoire, c’est la vie d’aujourd’hui et d’hier, surtout quand on parle de racisme, de colonialisme et d’apartheid. Alors que nous célébrons ce soixantième anniversaire, je ne peux m’empêcher de remarquer que le continent considéré comme le berceau de l’humanité est aussi celui qui compte certaines des plus jeunes nations du monde. C’est complètement fou.

Comme un jeu de Monopoly

Et cela me fait penser au pur poison que sont l’impérialisme, le colonialisme et les suprémacistes blancs. Trop longtemps, l’Afrique a été vue comme un territoire à conquérir, et les Européens l’ont envahie, plantant sur son sol des drapeaux et des frontières arbitraires. L’histoire regorge de gens qui ont simplement débarqué et fait main basse sur des pays comme dans un jeu de Monopoly, mais avec des nations entières. Celles-ci ont fini par résister et se sont battues pour retrouver leur indépendance.

En l’espace de douze mois, dix-sept pays africains se sont libérés des colonisateurs européens. Quatre d’entre eux – le Bénin, le Niger, le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire – sont devenus indépendants la même semaine (du 1er au 7 août). Un vrai festival d’indépendances sur le continent ! La grande fiesta de la décolonisation !

Je trouve cela inspirant de voir à quelle vitesse les choses peuvent changer lorsque nous nous rassemblons tous comme un escadron de super-héros. Quand on pense à toutes les forces qui se dressent contre nous aujourd’hui et aux systèmes d’oppression qui nous ligotent, la bataille semble parfois perdue d’avance.

Ce que cela fait d’être libre

Car les conséquences du racisme blanc se font malheureusement encore sentir bien après la disparition des lois créées par cette idéologie. L’indépendance n’a évidemment pas marqué la fin de l’impérialisme sur le continent. Français et Britanniques ne se sont pas contentés de plier bagage en laissant les clés sur le comptoir. Ils ont conservé une emprise sur l’économie de nombreux pays fraîchement “libérés”.

Ces conséquences à long terme – sans parler du racisme blanc – ne concernent toutefois pas que les Africains.

Dans son livre The Fate of Africa, Martin Meredith raconte les célébrations de l’indépendance du Ghana en 1957 auxquelles avait assisté Richard Nixon, alors vice-président. Selon Meredith, Nixon avait interpellé un homme noir pour lui demander ce que cela faisait d’être libre. Ce à quoi, l’homme avait répondu : “Je ne sais pas, monsieur. Je viens d’Alabama.”

C’est pourquoi, où que nous soyons, nous devons nous battre les uns pour les autres, célébrer nos victoires et en partager les leçons. Partout dans le monde, nous luttons tous encore pour défendre nos droits les plus élémentaires.

Se battre pour l’égalité

Et c’est aussi la raison pour laquelle j’ai vu avec plaisir le panafricanisme occuper le devant de la scène en 2019, comme durant les années 1960. L’an dernier a été déclaré “année du retour”, et des centaines de milliers de personnes sont venues du monde entier pour commémorer au Ghana le 400e anniversaire de l’arrivée par bateau des premiers esclaves africains sur le territoire de l’actuelle Virginie.

Hier comme aujourd’hui, le panafricanisme nous rappelle que, où que nous soyons dans le monde, les descendants d’Africains mènent des combats parallèles, partagent une culture et l’obligation d’unir leurs forces pour le bien commun. C’est particulièrement frappant quand on voit que des États-Unis à l’Afrique du Sud en passant par le Brésil, les Noirs se battent sans relâche pour l’égalité.

C’est cet appel qui résonne à nouveau aujourd’hui.

Je fais le choix de l’optimisme, comme les gens que l’on voit sur cette photo débordant d’enthousiasme et de confiance en l’avenir. La Miss Indépendance du Nigeria, en robe à pois et chaussures ouvertes, résume tout un état d’esprit, et les gens autour d’elle sont les porteurs de promesses. C’est ainsi que je vois l’avenir d’un tas de pays africains. En dépit des hauts et des bas, à travers les guerres et les moments de paix.

Luvvie Ajayi

5. Sénégal. Lettre d’amour à l’avenir de mon pays


 Bakary, 1960.  Photo / Roger daSilva / Xaritufoto

Je suis le plus jeune fils d’une famille qui a vécu l’indépendance du Sénégal. En 1960, mes parents sont devenus des citoyens de leur propre rêve.

Mon père est né avant la Seconde Guerre mondiale, le digne fils aîné d’un employé zélé d’une compagnie coloniale française. Élève brillant, papa, comme nous aimions l’appeler, est devenu l’un des premiers experts-comptables du pays.

Ma mère est née en 1944. Seule de ses nombreuses sœurs à être allée à l’école, elle a obtenu haut la main tous ses diplômes, du droit à la linguistique, et n’a pas eu à choisir entre la vie de mère de six enfants et celle de cadre supérieur dans le secteur privé. Elle a eu la chance de pouvoir mener les deux de front.

Sénégal

Carte Sénégal
Par deux fois, les Sénégalais ont proclamé leur indépendance. La première, c’était le 20 juin 1960, Léopold Sédar Senghor et Modibo Keita décident d’unir leurs deux pays, le Sénégal et le Soudan français (actuel Mali) au sein d’une Fédération du Mali. Le projet, unique sur le continent, est de se lier pour être plus fort. Mais il achoppe lorsqu’il s’agit de choisir les dirigeants du nouveau pays. Deux mois plus tard, le 20 août 1960, le Sénégal rompt l’accord et proclame son indépendance. Le célèbre poète Senghor en devient président.
L’auteur
Héritier de Malick Sidibé ou Seydou Keïta, Omar Victor Diop est un photographe sénégalais dont les autoportraits créatifs revisitent des moments historiques où des fils et des filles de l’Afrique ont survécu, prospéré ou résisté dans des contextes difficiles. Ses œuvres sont exposées dans le monde entier. Il vit à Dakar.

Mais mes parents ne sont pas nés citoyens de la république du Sénégal, comme mes frères et sœurs et moi-même. Nous n’avons pas eu à aspirer à l’indépendance : nous sommes nés avec le droit de posséder un passeport.

Je réfléchis souvent à la manière dont un tel événement peut vous changer. Le simple fait de se réveiller sénégalais le 5 avril 1960 a-t-il eu un impact sur de jeunes gens instruits tels que mes parents, qui allaient bientôt faire partie de la première génération de cadres diplômés de l’enseignement supérieur ? Qu’ont-ils choisi de laisser derrière eux ? Qu’ont-ils conservé dans leur nouvelle vie sénégalaise ?

Immortaliser la grandeur de ce peuple

Je ne sais pas à quoi ils ont renoncé, mais je suis sûr que ce qu’ils ont gardé, c’est le fondement de mon identité sénégalaise. Ce dont j’ai été nourri dès mon premier jour.

Une confiance inébranlable dans l’avenir, un amour absolu pour l’avenir : ces sentiments, je les partage avec les personnes qui apparaissent sur ces photos. Je les vois, je les vois dans chaque paire d’yeux de chacune des photos.

Je voyais ce regard sur le visage de ma mère quand je rentrais chez moi avec de bonnes notes. Je l’ai vu sur le visage de mon père quand j’ai voté pour la première fois, à l’élection présidentielle de 2000. Ma mère avait le même regard quand je suis rentré de Paris avec une maîtrise, qu’elle avait financée avec ses économies (car elle savait quel avenir cela annonçait). Et je l’ai vu sur le visage de mes parents le jour où j’ai décroché mon premier emploi.

Ce regard magnifique est une déclaration d’amour et de confiance en l’avenir. Car nous sommes ainsi. Souvenez-vous-en chaque fois que vous regarderez l’un de ces portraits. Je saisis aujourd’hui l’occasion pour écrire solennellement ma contribution à cette éternelle histoire d’amour avec le futur.

Comme toutes les belles personnes sur ce cliché, j’ai confiance. J’ai confiance dans notre capacité à nous pardonner de ne pas être là où nous pensions être, soixante ans après 1960 : il faut du temps pour construire une nation et une république qui marche. J’ai confiance en notre capacité à reconnaître les grandes choses que nous avons accomplies, à commencer par le fait d’être restés ensemble et en paix. Et pour finir, je sais qu’à l’instar du photographe béninois Roger da Silva [qui travailla au Sénégal], j’aurai l’honneur d’immortaliser la grandeur de ce peuple élégant, plein d’espoir et de foi en l’avenir, que sont mes compatriotes.

Omar Victor Diop