[Systémie] La menace politique WhatsApp


C’est le réseau social qui a le plus profité du confinement. Mais son expansion marque une désintégration des valeurs communes. À rebours des premières communautés en ligne, les groupes sont les relais de théories du complot, de propos haineux et d’une défiance générale vis-à-vis des institutions.


Dessin de Joe Magee / Royaume-Uni

Au printemps, alors que le coronavirus se propageait dans le monde entier et que des milliards de personnes étaient enfermées chez elles, un réseau social a connu plus de succès que tout autre : WhatsApp enregistrait fin mars une hausse de 40 % de son trafic global. En Espagne, où le confinement était particulièrement strict, son utilisation a augmenté de 76 %. WhatsApp – positionnée sur un créneau singulier entre courrier électronique, Facebook et texto, permettant à des groupes de partager aussi bien des messages que des liens et des photos – a fait déferler des vagues d’informations, de mèmes et d’anxiété collective.

Au début, ses nouveaux usages ont généralement été plutôt réconfortants : des groupes d’entraide se sont constitués pour soutenir les plus vulnérables ; familles et amis passaient par la messagerie privée pour maintenir le contact, partager leurs angoisses en temps réel. Mais vers la mi-avril, WhatsApp a commencé à jouer un rôle un peu plus sombre dans la pandémie. Une théorie du complot sur le déploiement de la 5G, née bien avant l’irruption du Covid-19, prétendait que les antennes de téléphonie étaient responsables des contaminations par le coronavirus. D’un bout à l’autre du Royaume-Uni, des antennes 5G ont été incendiées, et durant le seul week-end de Pâques, une vingtaine ont été visées par des tentatives d’incendie volontaire.

Avec Facebook et YouTube, WhatsApp a été l’un des principaux vecteurs de cette théorie du complot, et on a soupçonné les groupes de communautés nés en mars de contribuer à faire enfler la rumeur liant la 5G au Covid-19. Dans le même temps, la messagerie a permis la diffusion de faux enregistrements audio, comme ce message vocal largement relayé dans lequel un prétendu employé de la NHS [le système de santé publique britannique] affirmait que plus aucune ambulance ne serait envoyée aux patients en détresse respiratoire.

Après Cambridge Analatyca

Ce n’était pas la première fois que WhatsApp se retrouvait au cœur d’une polémique. Si les scandales de désinformation qui ont bouleversé les résultats des élections au Royaume-Uni et aux États-Unis étaient davantage centrés sur Facebook – propriétaire de WhatsApp –, ce sont les campagnes incendiaires menées sur WhatsApp qui ont favorisé la victoire de Jair Bolsonaro au Brésil et celle de Narendra Modi en Inde, grâce à l’immense couverture de l’application dans ces pays. En Inde, des rumeurs véhiculées sur la messagerie privée ont provoqué des émeutes qui se sont soldées par au moins trente morts. Et lorsque le ministre indien de l’Information et des Télécommunications a voulu réglementer les contenus WhatsApp, il a soulevé une nouvelle polémique sur la restriction des libertés civiles.

Le risque est ici, comme toujours, de faire porter la responsabilité des crises politiques à une technologie. La messagerie américaine a elle-même déployé des mesures pour lutter contre la désinformation. En mars, un porte-parole annonçait au Washington Post que son entreprise s’était “concertée avec les ministères de la Santé de tous les pays afin d’assurer à leurs citoyens des moyens simples de recevoir des informations exactes sur le virus”. Or, au-delà de ces intox visibles, WhatsApp apparaît bel et bien comme un support exceptionnellement efficace pour exacerber la défiance envers les institutions et les procédures officielles.

Un groupe WhatsApp peut exister sans que quiconque, à l’extérieur, ne connaisse son existence, l’identité de ses membres et ce qu’ils partagent, puisque leurs échanges, chiffrés de bout en bout, échappent à toute surveillance. Les groupes WhatsApp peuvent non seulement semer la suspicion dans l’opinion publique, mais également créer un climat de méfiance parmi leurs propres participants. Comme l’ont également démontré les groupes fermés Facebook, les mécontentements – pas toujours fondés – grondent en privé avant de déborder sur la sphère publique. Il est plus facile de faire circuler de fausses informations que de les corriger.

Intimité des échanges

Contrairement à bien d’autres médias sociaux, WhatsApp a été conçu pour assurer la confidentialité des échanges, ce qui, d’un côté, nous permet de préserver une certaine intimité avec nos proches et de parler librement, mais qui d’un autre, introduit dans la sphère publique un état d’esprit de secret et de suspicion. Alors que Facebook, Twitter et Instagram deviennent des tribunes de plus en plus démonstratives – où chacun se met en scène pour impressionner la galerie ou parer la critique –, WhatsApp fait figure de sanctuaire dans un monde déroutant et peu fiable, où les utilisateurs peuvent parler plus franchement. Plus les groupes instaurent des rapports de confiance, plus ils se méfient des institutions et des responsables officiels. Une nouvelle forme de “bon sens” apparaît, fondée sur un scepticisme instinctif envers le monde au-delà du groupe.

Dessin de Yenpitsu Nemoto, Japon. Ikon-Images

L’essor de WhatsApp et le défi qu’il représente pour les institutions traditionnelles comme pour les médias sociaux ouverts posent une question politique grave : comment préserver la légitimité et le capital de confiance des institutions et du débat face à des groupes d’individus qui s’organisent en communautés fermées et invisibles ? Cet état de fait risque d’enclencher un cercle vicieux dans lequel les groupes diffusent toujours plus d’informations, vraies et fausses, pour discréditer les responsables politiques et la communication officielle, tandis que nous prenons nos distances avec la démocratie.

Première messagerie au monde

Lorsque, en 2014, Facebook a racheté WhatsApp pour 19 milliards de dollars [16,7 milliards d’euros], il signait l’acquisition la plus chère de l’histoire de la technologie. À l’époque, WhatsApp apportait 450 millions d’utilisateurs. En février dernier, il en revendiquait 2 milliards – et ce, avant même l’explosion du trafic liée au confinement –, ce qui en faisait de très loin la première messagerie du monde et la deuxième application la plus utilisée après Facebook. Dans de nombreux pays, c’est devenu l’outil de communication numérique et de coordination sociale par défaut, notamment parmi les jeunes.

Les deux grandes caractéristiques qui ont fait de WhatsApp un vecteur privilégié de contenus complotistes et de la contestation politique n’existaient sur aucune application de messagerie instantanée et ont davantage en commun avec le courrier électronique : la création de groupes et la possibilité de transférer des messages. Or, le transfert de messages d’un groupe à un autre – récemment limité pour briser les chaînes de désinformation liées au Covid-19 – en a fait une puissante arme d’information. À l’origine, les groupes étaient limités à 100 personnes, plafond qui a par la suite été relevé à 256. C’est une taille encore assez raisonnable pour préserver ce sentiment d’exclusivité, mais si chacun des 256 utilisateurs relaie un message à 256 autres, 65 536 personnes l’auront reçu.

Joyeuse anarchie

Les groupes se créent pour toutes sortes de raisons – organiser une fête, une manifestation sportive, partager un centre d’intérêt –, puis acquièrent une existence autonome – ce qui peut donner lieu à une joyeuse anarchie, à mesure qu’un groupe bâtit son identité sur ses propres blagues et traditions. Dans un article publié l’an dernier dans le New York Magazine sous le titre “Les groupes de discussion rendent à l’Internet son côté ludique”, le critique technologique Max Read estimait que les groupes “ont purement et simplement remplacé le mode d’organisation sociale dominant de la décennie précédente : le réseau social autocentré associé à un fil d’actualité.”

Quand les groupes sont perçus comme des tribunes où chacun peut exprimer absolument tout ce qui lui passe par la tête, en s’affranchissant du jugement public ou du politiquement correct, ils laissent le champ libre à l’expression des préjugés et des propos les plus haineux qui sont inacceptables (voire illégaux) ailleurs. Santiago Abascal, dirigeant du parti d’extrême droite espagnol Vox, a défini ce dernier comme une formation déterminée à “défendre ce que les Espagnols disent sur WhatsApp”.

Solidarité négative

Un autre type de groupe peut être formé par des utilisateurs partageant un même service – école, immeuble d’habitation, formation. Le risque potentiel est alors de basculer dans la solidarité négative, la cohésion étant renforcée par la contestation du service en question. Créé pour mettre des informations en commun – des étudiants se coordonnant sur les calendriers de rendus, par exemple –, le groupe peut rapidement devenir une arme retournée par ses membres contre l’institution qui les relie.

Face à la montée en puissance des nouvelles technologies, les institutions et les associations peuvent choisir de suivre les gens sur leur plateforme de prédilection. En mars, le gouvernement britannique a ainsi mis en place un chatbot (ou “agent conversationnel”) sur WhatsApp pour diffuser les informations officielles sur le Covid-19. Mais les groupes ne sont pas forcément un vecteur fiable lorsqu’il s’agit de transmettre des informations essentielles à la population. Responsables politiques locaux et représentants syndicaux ont ainsi constaté qu’en dépit de l’efficacité initiale des groupes WhatsApp leur charge de travail était souvent décuplée par la prolifération de sous-communautés, chacune devant être contactée séparément. L’époque du tableau d’affichage, physique ou numérique, où l’on peut publier une bonne fois pour toutes l’information afin que tout un chacun puisse y accéder, est révolue.

Fake news, rumeurs et calomnies

La fonction “liste de diffusion” de WhatsApp, qui permet d’envoyer des messages à plusieurs destinataires invisibles aux autres (comme la copie cachée du courriel), atténue un certain nombre de problèmes spécifiques aux groupes ayant pris une vie propre. Mais, là encore, les listes ne peuvent comporter que des utilisateurs qui sont déjà des contacts communs du propriétaire de la liste. Le problème, pour les institutions, est que les utilisateurs de WhatsApp semblent préférer les communications informelles et privées. Les universitaires sont souvent surpris d’apprendre que beaucoup d’étudiants et de candidats ne lisent pas leurs courriels. WhatsApp ne semble pas être un bon outil pour partager aussi largement que possible des informations vérifiées.

Les groupes sont une soupape idéale pour les brefs échanges de plaisanteries ou de coups de gueule, mais ils sont par nature bien moins utiles pour favoriser la diffusion d’informations officielles. Si, dans un réseau ouvert, on peut craindre d’être jugé par un observateur extérieur, que ce soit son patron ou un proche, dans un groupe fermé, on peut craindre d’exprimer des opinions contraires aux codes qui fondent l’identité du groupe. Les groupes peuvent très vite être dominés par un certain ton ou une certaine vision du monde qu’il est difficile de mettre en cause et pratiquement impossible d’éradiquer. La machine WhatsApp alimente l’angoisse du faux pas, lorsqu’un commentaire traîne sur le fil d’un groupe, attendant une réponse.

Il en découle que si les groupes peuvent induire des niveaux de solidarité élevés, ce qui en principe pourrait avoir de puissants effets politiques, il devient également plus difficile d’exprimer des désaccords en leur sein. Comme sur les réseaux sociaux ouverts, l’une des recettes les plus efficaces pour cimenter un groupe sur WhatsApp consiste à dénoncer une injustice ou à désigner un ennemi menaçant le groupe et ses membres. Dans les cas les plus extrêmes, des théories du complot se déchaînent contre des adversaires politiques, accusés de pédophilie ou d’intelligence avec des puissances étrangères. Ces calomnies, pourtant aisément réfutables, ont déferlé sur de nombreuses plateformes en marge des campagnes électorales qui ont abouti à la victoire de Modi, Bolsonaro et Trump.

WhatsApp pourrait être plus dangereux que les médias sociaux ouverts dans la mesure où les groupes privés partent souvent du principe que leurs membres sont fiables et honnêtes. Or, la vitesse de propagation des rumeurs sur la messagerie cryptée témoigne de leur naïveté et de leur manque d’esprit critique. Lorsque des utilisateurs partagent de fausses informations sur le Covid-19, ce n’est généralement pas dans l’intention de nuire mais bien par sollicitude pour les autres membres. Par exemple, les rumeurs antivaccins, anti-G5 ou anti-Hillary associent l’identification d’un ennemi et un fort sentiment de solidarité. Elles confortent ainsi l’impression que le monde extérieur est hostile et dangereux.

“On ne nous dit pas tout”, “personne ne nous a demandé notre avis”, “notre avis ne compte pas”. Autant d’expressions qui reviennent sans cesse dans le climat politique actuel. Alors que de plus en plus de gens passent par WhatsApp pour s’informer, un cercle vicieux pourrait s’enclencher : la sphère publique apparaît de plus en plus lointaine, impersonnelle et fallacieuse, tandis que le groupe privé devient un espace de prévenance et d’authenticité.

Tournant dans l’histoire de l’Internet social

Il s’agit là d’un nouveau tournant dans l’évolution de l’Internet social. Depuis les années 1990, Internet porte des promesses de connectivité, d’ouverture et d’inclusion, mais a dû affronter d’inévitables menaces pour la vie privée, la sécurité et les données personnelles. Les groupes créent en revanche un climat de sécurité et d’appartenance, mais contribuent du même coup à fragmenter la société en une multitude de petites communautés fermées sur elles-mêmes, qui ne savent rien de l’existence des autres. Voilà à quoi ont abouti plus de vingt ans de batailles idéologiques sur la définition de l’espace social qu’Internet devrait être.

Durant la première décennie du XXIe siècle, les conférences O’Reilly sur les technologies émergentes ou ETech ont été le laboratoire où s’imaginait et se discutait l’avenir du nouveau monde numérique. Lancées par le grand éditeur et entrepreneur Tim O’Reilly et organisées chaque année en Californie, elles attiraient un mélange de geeks, de gourous, de développeurs et de chefs d’entreprise, réunis dans un esprit de curiosité plus que dans un esprit commercial. En 2005, O’Reilly a inventé le terme “web 2.0” pour décrire une nouvelle génération de sites reliant les internautes entre eux plutôt qu’avec les institutions traditionnelles. Quelques mois plus tard, un étudiant de Harvard de 21 ans achetait le nom de domaine facebook.com et l’ère des réseaux sociaux géants était née.

Gourous de l’open source

En l’espace de quelques années, des visions concurrentes de ce que devait être une communauté en ligne se sont affrontées. Les gourous technologiques les plus idéalistes qui assistaient aux ETech plaidaient pour que l’Internet reste un espace public ouvert, tout en réservant des niches fermées à certains groupes pour mener à bien des objectifs particuliers – créer des logiciels open source ou des entrées Wikipédia, par exemple. Le potentiel inexploité de l’Internet devait selon eux déboucher sur plus de démocratie. 

Mais des entreprises comme Facebook voyaient davantage dans le réseau l’occasion de recueillir des masses de données sur les utilisateurs ; son potentiel devait plutôt déboucher sur plus de surveillance. Cette dernière vision l’emporta, comme en témoignait dès 2005 l’envolée des plateformes géantes. Or, par un étrange revirement, nous assistons aujourd’hui à un renouveau des groupes numériques anarchiques à organisation spontanée – à ceci près que maintenant ils sont aussi aux mains de Facebook. Les deux visions concurrentes ont fini par se télescoper.

Dynamique de groupe

Pour bien comprendre comment cette histoire s’est développée, il faut remonter à 2003. Cette année-là, dans son discours inaugural de la conférence ETech, Clay Shirky, passionné du web et écrivain qui enseigne aujourd’hui à l’université de New York, a pris son public de court en déclarant que la conception de communautés en ligne opérationnelles n’avait pratiquement rien à voir avec la technologie. Dans son exposé, intitulé “Un groupe est son propre meilleur ennemi”, il revenait sur l’une des périodes les plus fertiles de l’histoire de la psychologie sociale.

Clay Shirky s’appuyait sur les travaux du psychanalyste et psychologue britannique Wilfred Bion qui, avec Kurt Lewin, fut l’un des grands précurseurs de l’étude de la “dynamique de groupe” dans les années 1940. La thèse centrale de cette école était que tout groupe possède des propriétés psychologiques qui existent indépendamment des individus qui le constituent. Les membres d’un groupe ont des comportements qu’ils n’auraient jamais eus en dehors, de leur propre initiative.

Expérience de Migram

Dans la lignée de la tristement célèbre série d’expériences menées au début des années 1960 par Stanley Milgram pour évaluer l’obéissance à l’autorité – en persuadant certains participants d’infliger à d’autres ce qu’ils pensaient être de douloureuses décharges électriques –, au mitan du XXe siècle, l’intérêt pour la dynamique de groupe avait mûri à l’ombre des horreurs politiques des années 1930 et 1940, qui avaient porté à s’interroger sur ce qui pouvait pousser des individus à abdiquer tout sens moral ordinaire. Kurt Lewin et Wilfred Bion postulaient que les groupes possèdent des personnalités distinctives, qui se manifestent naturellement à travers l’interaction de leurs membres, indépendamment des règles qui ont pu leur être imposées ou de ce que chaque individu ferait rationnellement s’il était seul.

Sabotage en communauté

Au fil des années 1960, alors que les aspirations politiques se faisaient plus individualistes, l’intérêt des psychologues pour les groupes s’est estompé. L’idée que le conformisme est le moteur premier de l’individu a été abandonnée. Lors de la conférence O’Reilly de 2003, Clay Shirky s’aventurait donc sur un terrain glissant en présentant les travaux de Wilfred Bion. Il avait compris qu’en l’absence de toute structure ou règle explicite, les communautés en ligne étaient confrontées à un grand nombre des dynamiques destructrices qui fascinaient les psychologues des années 1940.

Il revint en particulier sur un aspect des travaux de Bion : comprendre comment les groupes peuvent spontanément saboter leur propre objectif déclaré. Les premières communautés en ligne, comme les serveurs de listes de diffusion, les forums de discussion et les pages Wiki, avaient ceci de remarquable qu’elles étaient animées d’un esprit d’égalitarisme, d’humour et de décontraction. Mais ces mêmes qualités les desservaient souvent lorsqu’il s’agissait d’accomplir concrètement quelque chose et, par effet boule de neige, pouvaient provoquer des résistances et de la colère. À partir du moment où un groupe se laissait aller à se moquer, perturber ou s’attaquer à un autre groupe, il devenait difficile de le recadrer.

Dynamique de réputation

Le pessimisme de Bion provenait de la crainte que l’homme cède à ses pulsions les plus sombres, mais la vision que Clay Shirky présentait à son public ce jour-là était plus optimiste. Si les concepteurs d’espaces virtuels pouvaient anticiper une dynamique de groupe perturbatrice, assurait-il, il devait alors être possible de favoriser l’émergence de communautés virtuelles soudées, productives, qui restent tout à la fois ouvertes et utiles. Comme un parc ou une rue bien dessinée, un espace virtuel bien conçu pourrait alimenter un sain esprit de sociabilité sans qu’il soit besoin de le discipliner, de le surveiller ou d’en limiter l’accès au grand public. Entre un extrême chaos anarchique (où la polémique et la provocation règnent en maîtres) et une stricte modération et régulation des discussions (où l’on accepte une figure d’autorité), raisonner en termes de dynamique de groupe portait la promesse d’un web social qui s’organiserait encore essentiellement de façon spontanée, mais n’en serait pas moins relativement ordonné.

Mais certains avaient une autre solution en tête, dont les conséquences devaient bouleverser la donne : oubliez la dynamique de groupe et raisonnez plutôt en termes de dynamique de réputation. Si un internaute possède dans la vraie vie un certain nombre d’attributs – un titre professionnel, un album de photos sur lesquelles il est identifié, une liste d’amis, et une adresse e-mail –, il réglera son comportement sur ces identifiants publics. Ajoutez à cette formule une dose supplémentaire de surveillance de l’internaute, exercée aussi bien par ses pairs que par les entreprises, et le problème de la dynamique de groupe spontanée disparaît. Il est plus facile de se contrôler et d’agir selon sa conscience lorsque l’on s’expose au regard des autres, y compris de ses amis, de sa famille et de ses collègues.

Pour beaucoup de pionniers californiens de la cyberculture, attachés aux communautés virtuelles comme échappatoire aux valeurs et contraintes de la société capitaliste, le triomphe de Mark Zuckerberg [cofondateur et PDG de Facebook] est une défaite cuisante. Cet espace ne devait pas tomber sous la coupe des entreprises. Jusqu’en 2005, on espérait encore que le web social s’articulerait sur des principes démocratiques et des communautés gérées horizontalement par les utilisateurs. Facebook a tourné le dos à ce modèle en faisant tout bonnement de l’Internet un annuaire téléphonique multimédia.

La dernière conférence ETech s’est tenue en 2009. Moins de dix ans plus tard, Facebook était accusé de pousser la démocratie libérale au bord du précipice, voire de détruire la vérité. Mais à mesure que les contraintes des médias sociaux se sont imposées, chacun d’entre nous soignant son profil et projetant une identité, l’attrait du groupe autonome a refait surface. Par certains côtés, la vision optimiste de Clay Shirky est devenue la vision pessimiste d’aujourd’hui. En partie grâce à WhatsApp, le collectif non modéré, autonome et amoral – plus vaste qu’une conversation et plus restreint qu’un public – est devenu une force politique dominante et perturbatrice de notre société, comme le redoutaient Bion et Lewin.

Amplificateur complotiste

Les théories du complot et la dynamique de groupe paranoïaque faisaient partie intégrante de la vie politique bien avant l’irruption de WhatsApp. Mais WhatsApp contribue à amplifier ces tendances générales. C’est en premier lieu un support qui n’a pas son pareil pour propager les théories du complot, mais force est d’admettre que c’est également un outil tout indiqué pour favoriser des comportements véritablement complotistes. Lorsque l’on se penche sur les théories du complot dans le monde d’aujourd’hui, l’une des grandes difficultés tient au fait qu’indépendamment de WhatsApp certaines rumeurs qui passaient pour complotistes finissent par se vérifier : songeons au scandale du Libor [affaire de manipulation du taux d’intérêt interbancaire par concertation entre plusieurs grandes banques entre 2006 et 2009], aux écoutes téléphoniques ou aux menées du parti travailliste pour saborder les ambitions électorales de Jeremy Corbyn [en 2019]. Tout cela est bel et bien arrivé, mais si quelqu’un avait évoqué ces affaires avant qu’elles ne soient confirmées par des preuves concrètes, il serait passé pour un conspirationniste.

Un outil de communication qui relie des groupes pouvant compter jusqu’à 256 utilisateurs, sans aucune visibilité publique, opérant à partir de téléphones mobiles, est par nature parfaitement adapté pour entretenir la culture du secret. Toute conversation de groupe ne relève certes pas forcément de la “conspiration”. Mais cela porte à s’interroger sur la façon dont la société se constitue en un tout cohérent, sur qui est associé à qui – et partant, laisse entrevoir en filigrane une trace de théorie du complot. En ce sens, WhatsApp n’est pas uniquement un vecteur de propagation des théories du complot, il leur offre aussi un contenu. Le médium est le message.

La vie publique côté coulisses

WhatsApp est en quelque sorte devenu les “coulisses” de la vie publique, où l’on part du principe que les gens expriment ce qu’ils pensent et croient vraiment en secret. C’est une sensibilité qui a longtemps alimenté les théories du complot, en particulier les thèses antisémites. Les groupes WhatsApp invisibles proposent maintenant une version moderne du genre d’“explications” qui visaient autrefois les loges maçonniques ou les Rothschild​.

Loin du monde de la politique partisane et des médias d’actualité, ce que l’on voit se profiler est une société organisée en une mosaïque de groupuscules se recoupant, chacun régi par ses propres codes internes. Les groupes sont moins susceptibles d’encourager l’hétérodoxie ou la prise de risque que d’exhorter au conformisme, mais un conformisme qui serait réglé sur un ensemble de normes contraires à celles du “courant dominant”, qu’il s’agisse des médias, de la politique ou des fonctionnaires qui ne font que leur travail. Retranché dans la sécurité du cocon du groupe, il devient possible d’avoir le beurre et l’argent du beurre, d’être tout à la fois radical et orthodoxe, hypersceptique et pourtant inconséquent.

Désintégration des valeurs communes

Malgré tous les avantages qu’offre WhatsApp pour aider les utilisateurs à se sentir proches des autres, son expansion rapide est un signe supplémentaire de la façon dont des valeurs publiques communes – fondées sur des faits vérifiés et des procédures reconnues – sont en train de se désintégrer. WhatsApp dispose de tous les attributs pour alimenter les échanges en marge des institutions et du débat public, et permet à des députés de base de manigancer des coups bas, à des parents d’élèves de discréditer les enseignants, à des amis de partager des mèmes subversifs, à des journalistes de lancer des rumeurs, à des individus lambda de relayer à leurs proches des conseils sanitaires douteux.

Une société qui ne dit ce qu’elle pense que dans les marges aura plus de mal à défendre la légitimité des experts, des responsables politiques et des représentants de l’autorité qui, par définition, œuvrent en pleine lumière. Entre-temps, la défiance, l’aliénation et les théories du complot deviennent la norme, érodant peu à peu les institutions qui pourraient assurer notre cohésion.

William Davies

William Davies enseigne l’économie politique et la sociologie à l’université Goldsmiths de Londres. Spécialiste de l’histoire de l’économie et des idées, et notamment du néolibéralisme, il est l’auteur de Nervous States. How Feeling Took Over the World (2018, non traduit), The Happiness Industry (2015, non traduit) et The Limits of Neoliberalism (2014), et écrit régulièrement pour le Guardian et la London Review of Books.

L’indépendance et la qualité caractérisent ce titre né en 1821, qui abrite certains des chroniqueurs les plus respectés du pays. The Guardian est le journal de référence de l’intelligentsia, des enseignants et des syndicalistes. Orienté au centre gauche, il se montre très critique vis-à-vis du gouvernement conservateur.
Contrairement aux autres quotidiens de référence britanniques, le journal a tout d’abord fait le choix d’un site en accès libre, qu’il partage avec son édition dominicale, The Observer. Les deux titres de presse sont passés au format tabloïd en 2018. Cette décision s’inscrivait dans une logique de réduction des coûts, alors que The Guardian perdait de l’argent sans cesse depuis vingt ans. Une stratégie payante : en mai 2019, la directrice de la rédaction, Katharine Viner, a annoncé que le journal était bénéficiaire, une première depuis 1998.

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À voir et à revoir les groupes USENET, dont usenet.fr , que les vieux dinosaures* de fcsm (fr.comp.sys.macont bien connus à l’époque où c’était là que s’échangeaient les idées et que s’apprenait les règles de … l’échange ! 
USENET pourraient bien redevenir d’actualité 😀

Dinosaure: Ancien des débuts des forum de discussion, certains en ayant créé. On en trouve partout, surtout sur fufe et ils ont même créé une réserve pour leurs (d)ébats (fr.misc.bavardages.dinosaures). Sont souvent des Geeks, feraient partie de la Kabale et tentent avec plus ou moins de bonheur face aux jeunes iconoclastes de maintenir un certain esprit Usenet des origines. Cf aussi la def. d’Eric Demeester in [FAQ] (Lexique des termes employes sur Usenet) qui est excellente.