[Systémie] Notre-Dame de Paris, un édifice pas si catholique


Alors que certains s’entêtent à vouloir défendre une prétendue identité chrétienne de l’Europe, l’experte britannique Diana Darke rappelle tout ce que les grands édifices religieux européens ont emprunté à la culture islamique.

Deux tours encadrant une entrée arquée : la façade de Notre-Dame de Paris (à gauche, après l’incendie de 2019) est inspirée de celle de l’église de Qalb Lozeh, en Syrie (à droite). Photo de gauche : Pierre Suu /Getty Images. Photo de droite : Photo12/Alamy/Dario Bajurin.

Le 15 avril 2019, tandis que les flammes ravageaient la cathédrale Notre-Dame, des milliers de spectateurs effarés se sont désolés de voir disparaître ce fleuron de la civilisation occidentale. Ce symbole par excellence de l’identité culturelle française, cœur battant de la nation, était en train de partir en fumée.

Diana Darke, spécialiste du Moyen-Orient, avait une tout autre vision des choses. Elle savait que, contrairement à ce que beaucoup ont toujours pensé, ce majestueux monument gothique n’était pas le pur produit de l’histoire chrétienne de l’Europe, mais trouvait son origine dans les déserts montagneux de Syrie, et plus précisément dans un village situé à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest d’Alep. “La conception architecturale de Notre-Dame, comme celle de toutes les cathédrales gothiques d’Europe, vient en droite ligne de l’église syrienne de Qalb Lozeh, bâtie au Ve siècle [un vestige des débuts de la chrétienté, datant de l’époque byzantine, célèbre pour ses innovations architecturales]”, s’est empressée de tweeter l’experte au matin du 16 avril, alors que la poussière n’était pas encore retombée à Paris. “Les croisés ont ramené en Europe l’idée des ‘tours jumelles encadrant la rosace’ au XIIe siècle.”

Des siècles d’emprunts à l’Orient

Outre les grands beffrois carrés et la rosace, soulignait-elle, les voûtes nervurées, les arcs brisés et même la recette du vitrail ont leurs racines au Moyen-Orient. L’architecture gothique telle que nous la connaissons doit beaucoup plus à la tradition arabe et musulmane qu’aux Goths qui dévastaient tout sur leur passage. Diana Darke poursuit :

Les réactions [que mon tweet a suscitées] m’ont étonnée. Je pensais que davantage de gens savaient, mais apparemment, l’histoire de l’appropriation culturelle a basculé dans un gouffre d’ignorance. Face à la montée actuelle de l’islamophobie, il m’a semblé qu’il était grand temps que quelqu’un rétablisse la vérité historique.”

C’est ce qu’elle a entrepris de faire à travers son livre, Stealing from the Saracens [“Ce que l’on a volé aux Sarrasins”, voir encadré ci-dessous]. Cet ouvrage passionnant et soigneusement documenté jette un éclairage sur des siècles d’emprunts, retraçant la généalogie des grands monuments européens – du palais et de l’abbaye de Westminster à la cathédrale de Chartres et à la basilique Saint-Marc, à Venise – pour remonter à leurs précédents moyen-orientaux. C’est autant une histoire de pouvoir politique, de richesse et de mode que de foi religieuse, émaillée d’anecdotes sur les croisés et leurs pillages, les évêques sensibles aux exigences de la mode et les marchands cosmopolites qui découvrirent de nouveaux styles et de nouvelles techniques et les rapportèrent dans leur pays. “Nous avons aujourd’hui cette conception dualiste d’un Orient et d’un Occident, poursuit Mme Darke. Mais il en allait tout autrement à l’époque : il existait de nombreux échanges culturels, et la plupart s’effectuaient de l’Orient vers l’Occident. Très peu faisaient le chemin inverse.”

L’arc brisé, inventé à Jérusalem

La haute voûte nervurée et l’arc brisé affirment si bien leur présence dans les grandes cathédrales d’Europe que l’on serait tenté de croire qu’ils ont été inventés dans la chrétienté. Or, le plus ancien exemple d’arc brisé est un temple musulman du VIIe siècle à Jérusalem, alors que la première voûte à arêtes est apparue au Xe siècle dans une mosquée d’Andalousie [la péninsule Ibérique étant alors sous domination arabe] – elle tient toujours debout. Dans la Grande Mosquée de Cordoue, le visiteur découvre en effet avec émerveillement l’entrelacement de fines arcades formant un chef-d’œuvre de géométrie appliquée et une structure décorative qui, depuis plus d’un millier d’années, n’a jamais exigé la moindre réparation. La coupole centrale de la maqsura – la zone de prière privée de la mosquée réservée au calife – a été conçue pour nimber le souverain d’une aura sacrée. La brochure touristique distribuée sur place est cependant étrangement laconique sur les origines musulmanes de l’édifice, sans doute parce qu’il est reconverti en église catholique depuis 1236.

L’arc brisé apportait une solution pratique à un problème qu’avaient rencontré les maçons au cours de l’édification du Dôme du Rocher de Jérusalem. Ce sanctuaire, qui est l’un des sites les plus sacrés du monde musulman, a été bâti en 691 par le calife omeyyade qui régnait alors sur le premier grand empire islamique. Toute la difficulté tenait à aligner une arcade extérieure en plein cintre sur une plus petite arcade intérieure tout en préservant une voûte plate entre les deux. Pour aligner les ouvertures, les maçons ont dû resserrer l’angle curviligne des arcatures, leur imprimant un profil pointu au sommet. On aperçoit une autre grande innovation en levant le regard vers le Dôme, encerclé d’une succession d’arcs trilobés, motif architectural que s’empresseront d’adopter les architectes chrétiens comme symbole de la sainte Trinité et qui ornera pratiquement toutes les cathédrales européennes.

Dignes d’un sketch des Monthy Python

“Je suis toujours stupéfiée de voir à quel point une grande part de ce que nous pensons être fondamentalement chrétien et européen provient d’une ignorance et d’une lecture fallacieuse de formes islamiques très antérieures”, poursuit Diane Darke. Elle rappelle au passage que c’est aux Chevaliers du Temple que le Dôme du Rocher doit son influence prépondérante, pour la simple et bonne raison qu’ils avaient cru y voir le Temple de Salomon. Ils ont donc repris le modèle du dôme circulaire de ce sanctuaire qu’ils supposaient chrétien pour bâtir leurs propres églises (d’où la nef ronde de l’église du Temple de Londres), allant jusqu’à recopier les inscriptions arabes décoratives, qui reprochent ouvertement aux chrétiens de croire à la Trinité plutôt qu’en l’unité de Dieu. Leurs calligraphies pseudo-coufiques ont été gravées dans la pierre des cathédrales et brodées sur le pourtour de somptueux textiles sans que personne ne sache ce qu’elles signifiaient.

Cette confusion a par la suite été entretenue par la première carte imprimée de Jérusalem, publiée à Mayence, en Allemagne, en 1486. Le Dôme du Rocher y est non seulement désigné sous le nom de Temple de Salomon, mais coiffé d’un magnifique bulbe en oignon [en lieu et place de sa coupole] – fantaisie purement orientaliste née de l’imagination d’un graveur sur bois hollandais du nom d’Erhard Reuwich. Le récit de voyage qu’illustrait cette carte [Peregrinatio in Terram Sanctam, “Voyage en Terre Sainte”, de Bernhard von Breydenbach] rencontra un immense succès, fut réédité treize fois et traduit dans plusieurs langues, contribuant ainsi à propager le dôme en bulbe dans l’architecture religieuse de l’Europe du XVIe siècle. Cette histoire de malentendu identitaire aux conséquences involontaires est digne d’un sketch des Monthy Python.

Les voies détournées de l’architecture

La transmission des motifs musulmans en Occident n’a cependant pas toujours été aussi simple. L’arc brisé a pris des voies plus détournées. D’abord repris au Caire, rappelle Diana Darke, il est devenu plus aigu et plus pointu sous l’empire abbasside [750-1258], et il fit l’admiration des marchands venus du port italien d’Amalfi [dans le golfe de Salerne], lesquels, autour de l’an mille, appliquèrent les leçons de leurs voyages en Orient pour bâtir leur basilique éclectique. En 1065, l’abbé Desiderius [le futur pape Victor III], de passage à Amalfi pour y acheter des marchandises de luxe, séduit par cet édifice, décida de reprendre l’arcade ogivale des fenêtres pour le monastère du Mont-Cassin [dont il supervisait la reconstruction].

Ces fenêtres furent ensuite copiées à l’abbaye bénédictine de Cluny, qui fut en son temps la plus grande église du monde. L’abbé Suger, ministre des rois Louis VI et Louis VII, fut à son tour émerveillé par ces fenêtres qui laissaient entrer des flots de lumière et reproduisit le motif pour la basilique de Saint-Denis, au nord de Paris. Considérée comme la première construction purement gothique, la basilique a été achevée en 1144 et son architecte a par la suite travaillé sur Notre-Dame. “Ils ont simplement copié le modèle, reprend Mme Darke. Comme c’étaient les églises les plus puissantes d’Europe, le style a prospéré, ce qui vaut pour toutes les modes. Dès que des puissants adoptent quelque chose, tout le monde veut la même.”

Venise, ville plus arabe qu’européenne

La liste serait longue. Les premiers minarets carrés s’étrécissant vers le sommet et couronnées d’un épi de faîtage en coupolette, tel celui de la Grande Mosquée de Damas, ont inspiré les hauts campaniles italiens, comme ceux de l’hôtel de ville de Florence et de la basilique Saint-Marc de Venise, préfigurant les clochers des siècles à venir.

S’appuyant sur les recherches de l’historienne Deborah Howard [spécialiste de l’architecture vénitienne], Diana Darke démontre que Venise est plus arabe qu’européenne, entre ses ruelles étroites et tortueuses, ses maisons à patio et à toit plat, les motifs ornementaux islamiques du palais des Doges (bâti sur le modèle de la mosquée Al-Aqsa de Jérusalem) et les dômes en bulbe de Saint-Marc. Autant de caractères rapportés d’Égypte, de Syrie, de Palestine et de Perse par les marchands vénitiens, et dont l’influence devait se faire sentir jusque dans les modes vestimentaires : dans la Venise de l’époque, les femmes se voilaient en public et s’habillaient de noir des pieds à la tête. “On ne peut voir leur visage pour rien au monde, commentait une source du XVe siècle. Elles se promènent si bien couvertes que c’est à se demander comment elles y voient suffisamment pour déambuler dans les rues.”

Pille bien qui pillera le dernier

Ce livre arrive à un moment sensible, où les formations nationalistes de droite s’emparent de l’architecture prétendument occidentale pour légitimer leur vision idéalisée d’une identité européenne “pure”. Sur les réseaux sociaux, d’innombrables comptes se prévalent de leur admiration pour notre patrimoine pour défendre le principe de suprématie blanche, et dans certains pays [notamment l’Allemagne], les récentes directives officielles de restauration au nom de la “beauté” et de la “tradition” relaient un message similaire. Le travail de Darke démonte de façon très convaincante cette propagande aussi ignare que pernicieuse, rappelant que les monuments idéalisés par l’extrême droite sont le précisément le fruit de la culture dont celle-ci se méfie tant.

Cette ignorance est généralisée, mais ce que ce livre nous apprend de plus surprenant est justement que rien de tout cela ou presque ne devrait étonner le lecteur moderne. Page après page, en effet, l’auteure cite le grand architecte britannique Christopher Wren, qui savait parfaitement que l’architecture gothique et les techniques constructives qu’il mit en œuvre pour construire la cathédrale Saint-Paul [à Londres] venaient en droite ligne du Moyen-Orient. Ainsi qu’il l’écrivit-il au début du XVIIIe siècle :

Le gothique moderne se distingue par la légèreté de son style architectural, par excessive pureté de ses élévations… par la délicatesse, la profusion et l’extravagance de ses ornements… Ces ouvrages, si aériens, ne sauraient être l’œuvre des grossières peuplades gothiques.” En revanche, concluait-il, “toutes ces marques de la nouvelle architecture ne peuvent en vérité qu’être attribuées aux Maures ; ou, pour dire la même chose, aux Arabes et aux Sarrasins”.

L’ironie réside dans l’usage même du mot “Sarrasins” qui, à l’époque de Wren, était un terme péjoratif désignant les Arabes musulmans, contre lesquels les croisés avaient mené leur “guerre sainte”. Il était dérivé du verbe arabe saraqa, “voler”, car les Sarrasins étaient considérés comme des pillards et des voleurs. C’était sans doute pour mieux faire oublier que les croisés eux-mêmes avaient laissé dans toute l’Europe, à Jérusalem et à Constantinople un sillage de dévastation, s’appropriant à mesure de leur avancée les merveilles de l’architecture islamique et usurpant au passage la paternité de leur butin.


Oliver Wainwright


https://youtu.be/RUEfyQDYnj4



Spécialiste de la Syrie et de la culture moyen-orientale, Diana Darke intervient régulièrement dans les grands médias britanniques. Née en 1956, diplômée d’Oxford, cette arabisante est l’auteure de plusieurs ouvrages inédits en français. Stealing from the Saracens : How Islamic Architecture shaped Europe (“Ce que l’on a volé aux Sarrasins : comment l’architecture islamique a façonné l’Europe”) a paru le 20 août aux éditions londoniennes Hurst Publishers. Aucune traduction en français pour l’instant.


L’indépendance et la qualité caractérisent ce titre né en 1821, qui abrite certains des chroniqueurs les plus respectés du pays. The Guardian est le journal de référence de l’intelligentsia, des enseignants et des syndicalistes. Orienté au centre gauche, il se montre très critique vis-à-vis du gouvernement conservateur.
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