[Société] « Je suis inquiète pour mes enfants » : aux Etats-Unis, hommages et craintes après la mort de la juge Ruth Bader Ginsburg


A child places a flower outside of the US Supreme Court after the passing of US Supreme Court Justice Ruth Bader Ginsburg, in Washington, DC on September 19, 2020. Ginsburg died September 18, opening a crucial vacancy on the high court expected to set off a pitched political battle at the peak of the presidential campaign.  / AFP / Jose Luis Magana

JOSE LUIS MAGANA / AFP

Par Stéphanie Le Bars

Des centaines de personnes sont venues déposer des fleurs, des petits cailloux, des dessins et des messages sur les marches de la Cour suprême, à Washington, samedi. Tous espèrent une forte mobilisation des démocrates à la présidentielle.

De loin en loin, quelques voix entonnent un vibrant « RBG ! RBG ! » en hommage à Ruth Bader Ginsburg, juge de la Cour suprême américaine, décédée la veille à 87 ans. Puis le silence retombe, solennel et recueilli. Samedi 19 septembre, rassemblées au pied des marches immaculées de la plus haute institution judiciaire, à Washington, des centaines de personnes sont venues déposer des fleurs, des petits cailloux, des dessins et des messages.

« Merci de nous avoir appris à nous battre », disent nombre d’entre eux ; « la place des femmes est à la Cour », plaident aussi des cartons confectionnés à la hâte ; d’autres insistent : « respectez ses dernières volontés », allusion au souhait de cette avocate, devenue icône de la résistance aux vues conservatrices de la Cour suprême, de ne pas être remplacée avant l’installation d’un nouveau président en janvier 2021. Peine perdue : Donald Trump a affirmé samedi qu’il comptait nommer un candidat « sans délai », pour une confirmation par le Sénat à majorité républicaine.

Au-delà de l’émotion et des sanglots de cette foule majoritairement féminine, l’enjeu politique de ce décès survenu en pleine campagne électorale n’échappe donc à personne.

Des centaines de personnes rendent hommage à la juge Ruth Bader Ginsburg, devant la Cour suprême des Etats-Unis, à Washington, le 19 septembre.

« Je suis inquiète pour mes enfants. Quel sera leur avenir si les républicains parviennent à installer un sixième juge conservateur [sur neuf] à la Cour ? Quelle marge de liberté auront-ils ? », s’interroge Mary Gonzalez, appliquée à écrire son message personnel sur un petit papier vert : « Merci d’avoir ouvert la voie pour toutes les femmes. » Les Américains venus manifester leur peine et leurs craintes redoutent une remise en cause du droit à l’avortement, une promesse des républicains, mais s’inquiètent plus globalement de la mainmise d’un camp politique sur une institution censée garantir les droits de tous.

« Hypocrisie du Parti républicain »

Aussi, beaucoup veulent croire que la mort de Ruth Bader Ginsburg va galvaniser le vote démocrate, comme cela a été le cas lors des élections de mi-mandat en 2018, après la nomination controversée du juge conservateur, Brett Kavanaugh, accusé d’agression sexuelle. « Les démocrates voient bien ce qui est en jeu ici : leurs droits à disposer de leurs corps, leur assurance santé, les droits des personnes homosexuelles, la légalité des élections… Ils vont voter comme jamais auparavant, assure Tracey Edwards, une démocrate afro-américaine du Nebraska, dont le t-shirt et le masque défendent les couleurs du « ticket » Joe Biden-Kamala Harris. Les femmes vont se mobiliser plus encore que d’habitude. Il est essentiel que l’on élise un Sénat qui croit en la Constitution. »

Des manifestants se rassemblent devant la maison du leader républicain du Sénat, Mitch McConnell, à Louisville (Kentucky), le 19 septembre.

Malgré des réserves émises ces dernières années à l’encontre de Mme Bader Ginsburg, critiquée pour ne pas avoir démissionné sous l’administration Obama, lorsque l’octogénaire aurait pu être remplacée par un(e) juge plus jeune, l’heure n’est pas aux reproches. « Qui aurait pu penser que Trump allait être élu et qu’on serait témoins d’un tel manque de respect des règles ? », balaye la militante du Nebraska.

En 2016, la majorité républicaine du Sénat avait refusé d’examiner la candidature d’un juge proposé par M. Obama pour remplacer Antonin Scalia, conservateur décédé en février, sous prétexte que l’élection présidentielle se tenait… huit mois plus tard.

Des manifestants se rassemblent devant la maison du leader républicain du Sénat, Mitch McConnell, à Louisville (Kentucky), le 19 septembre.

A l’évocation de cet épisode, la tristesse de Jangela Wendel, perceptible derrière de larges lunettes, se mêle de colère. Cette républicaine, esseulée dans une foule largement démocrate, est venue avec son jeune fils et son mari rendre hommage à « une femme humaniste qui a toujours été du bon côté de l’histoire ». Anti-Trump, décidée à voter Joe Biden, elle se désole de « l’hypocrisie du Parti républicain qui ne veut pas jouer selon les mêmes règles qu’en 2016 ». « Une Cour suprême qui menacerait le droit à l’avortement, ce serait terrible », déclare-t-elle aussi en rupture avec la base électorale évangélique de M. Trump.

Sentiment d’urgence

Dans la foule plane un sentiment d’urgence. Il s’agit de montrer son attachement à la Constitution et aux valeurs incarnées par RBG : égalité entre les sexes, justice équitable, respect des institutions… Une mobilisation d’autant plus nécessaire « dans le contexte actuel, où les républicains semblent prêts à tout pour gagner l’élection avec des discours sur la fraude électorale et la suppression des votes », témoigne Sydney Smith, 54 ans, coiffé d’une casquette noire invitant à condamner le racisme.

Mais ce nouveau psychodrame révèle aussi aux yeux d’Erich Eiselt, 66 ans, les faiblesses de la Constitution américaine : « Les Pères fondateurs n’auraient jamais imaginé que des juges nommés à vie allaient vivre jusqu’à 90 ans et qu’un président aurait le loisir de nommer plusieurs juges durant son mandat. » Comme d’autres, il plaide pour des réformes, qu’aucun responsable politique n’a pour l’heure envisagées.

Hommage à la juge Ruth Bader Ginsburg, devant la Cour suprême américaine, à Washington, le 19 septembre.

Aussi, malgré l’espoir d’un « raz de marée » démocrate dans les urnes, la crainte chez beaucoup est bien réelle que les républicains parviennent à leurs fins et imposent au pays une Cour suprême conservatrice « pour les prochaines décennies ».