[Systémie] Thomas Chatterton Williams, Glenn Loury, Coleman Hughes… Les anticonformistes de l’antiracisme


Dans une lettre ouverte publiée cet été, des personnalités dénonçaient la « cancel culture » à l’œuvre aux Etats-Unis dans le sillage du mouvement Black Lives Matter.

L’écrivain Thomas Chatterton Williams, à Paris, le 4 septembre.

Un chemin côtier, des criques sauvages, les volets bleu-gris d’Ars-en-Ré (Charente-Maritime) : sa page Instagram pourrait laisser croire que Thomas Chatterton Williams a passé un été de rêve. Ses abonnés sur Twitter – 71 000, deux fois plus qu’en juin – savent pourtant que les vacances de l’écrivain et journaliste américain ont été mouvementées. Tandis que la France, son pays de résidence, reprenait le pli de la vie normale, les Etats-Unis vivaient le grand retour de la question raciale, embrasés par la mort d’un homme noir sous le genou d’un policier blanc.

Porte-parole de la « lettre sur la justice et le débat public » * publiée dans Harper’s Magazine (traduite et publiée par Le Monde le 9 juillet), signée par 150 penseurs et artistes de renom dont Margaret Atwood, Noam Chomsky, J.K. Rowling, Salman Rushdie ou Kamel Daoud, l’écrivain s’est jeté dans la bataille corps et âme, avec le renfort occasionnel d’une intelligentsia noire iconoclaste qui monte en puissance, unie dans le rejet d’un certain antiracisme qu’elle tient pour une religion.

Ils s’appellent Glenn Loury, 72 ans, professeur d’économie à l’université Brown ; John McWhorter, 54 ans, professeur de linguistique à l’université Columbia ; Coleman Hughes, 24 ans, essayiste et animateur de podcast ; et donc Thomas Chatterton Williams, 39 ans, auteur notamment d’un essai autobiographique sur l’identité à paraître en France sous le titre Autoportrait en noir et blanc (Grasset). « Quatre intellectuels noirs sans maison », écrit-il début juillet quand on évoque l’idée d’un portrait de groupe.

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Une forme de punition

Par chance, on le coince le 19 août, entre deux trains, l’un en provenance de Bretagne et l’autre à destination de la Provence, pour faire le point sur cet été « vraiment fou » à la terrasse d’un café parisien. Chic en veste bleue d’ouvrier et lunettes de myope à montures dorées, il a déjà pris deux expressos, commande un verre de chablis puis un autre. Il se trouvait avec sa famille dans un manoir des Côtes-d’Armor au Wi-Fi défaillant au moment de la parution de la lettre dans Harper’s Magazine, le 7 juillet. Soudain, la BBC appelle. L’Allemagne, l’Espagne, le Chili appellent.

« On espérait faire un peu de buzz pendant quarante-huit heures, et cela a duré un bon mois, quatre ou cinq interviews par jour, ce qui montre que nous avons mis le doigt sur une chose qui n’est pas un épouvantail ni un faux débat, mais un vrai problème qui concerne plein de gens. » Cette chose, ce problème, c’est la cancel culture, une « intolérance pour les opinions contraires » – dixit la lettre – qui se manifeste le plus souvent par un opprobre assorti d’une forme de punition. « La nouveauté consiste à se servir des réseaux sociaux pour attiser une foule indignée qui cible l’employeur de la personne et la stigmatise afin qu’elle ne puisse pas être employée ailleurs, la privant fondamentalement de sa capacité de travailler », explique-t-il.

« L’antiracisme s’est substitué au christianisme. Le privilège blanc remplace le péché originel en tant que tache qui ne peut jamais disparaître. » John McWhorter, linguiste

Williams évoque David Shor, licencié début juin par Civis Analytics, une société de conseil politique proche des démocrates, pour avoir tweeté l’étude d’un chercheur de Princeton montrant que les émeutes ont tendance à booster le vote républicain. Il mentionne Gary Garrels, ex-conservateur au Musée d’art moderne de San Francisco, poussé à la démission pour avoir dit qu’il continuerait à collectionner des artistes blancs. « Le plus souvent, ce sont des personnes qui n’ont pas de plateforme ni de moyens de se défendre, pas des Margaret Atwood, pas des J.K. Rowling », poursuit l’écrivain. Sur la place publique qu’est Twitter, ces cas ont valeur d’exemples.

Cancel culture, woke : l’anglais est inévitable pour décrire cette révolution américaine qui nous éclabousse et nous étonne. Woke signifie littéralement « éveillé » en argot afro-américain — en l’occurrence, éveillé à l’existence d’une oppression systémique qui expliquerait la plupart des disparités entre les groupes humains. Utilisé par les Noirs depuis les années 1960, le mot est devenu à la mode chez les WASP vers la fin de la présidence d’Obama, courant 2014, précise John McWhorter, le linguiste de la bande. Cet universitaire est le premier des quatre, dès 2015, à détecter dans ce mouvement un phénomène qu’il qualifie de religieux, théorie sur laquelle il est en train d’écrire un livre à toute vitesse.

« L’antiracisme s’est substitué au christianisme, développe-t-il. Le privilège blanc remplace le péché originel en tant que tache qui ne peut jamais disparaître. Les hérétiques sont excommuniés, il y a un clergé qui dit en boucle le catéchisme, et la même crédulité est requise, il y a des questions que vous n’avez pas le droit de poser. Tout anthropologue qui se promènerait à travers l’Amérique de 2020 découvrirait qu’être woke est la religion des jeunes blancs diplômés. »

Plaidoyer controversé

Auteur d’une vingtaine de livres érudits sur l’histoire et les évolutions contemporaines de l’anglais, les argots ou les langues créoles, sa spécialité, John McWhorter cultive en parallèle un « intérêt passionné » pour la question raciale depuis l’écriture, il y a vingt ans, de Losing the Race (Free Press, 2000, non traduit), un plaidoyer controversé contre « l’autosabotage de l’Amérique noire ». « Il y affirmait qu’une partie des écarts de performance entre Blancs et Afro-Américains peut être attribuée à des choix culturels [en particulier la stigmatisation de la réussite scolaire chez les seconds], mais j’en ai surtout retenu que nous avons bien plus de contrôle sur notre destinée que le discours dominant voudrait nous laisser croire », se souvient Thomas Chatterton Williams, à qui cet essai a autrefois « ouvert les yeux ».

Le professeur John McWhorter, à New York, en septembre.

John McWhorter dit que c’est « exactement pour ça » qu’il avait écrit ce livre, pour que de jeunes Noirs se rendent compte qu’on pouvait être authentiquement noir sans s’enfermer dans le défaitisme. Il leur désignait trois « ennemis intérieurs » : l’esprit victimaire, le séparatisme et l’anti-intellectualisme. Un discours qui serait intenable s’il n’était afro-américain lui-même, admet-il, et à l’abri d’une chaire universitaire offrant une solide sécurité de l’emploi.

Fraîchement diplômé de Columbia et déjà doté d’une audience à six chiffres sur Twitter, Coleman Hughes est entré en scène à 23 ans en témoignant contre les réparations des préjudices de l’esclavage devant le Congrès américain, lors d’auditions publiques passionnantes incluant aussi, pour la partie adverse, l’essayiste Ta-Nehisi Coates et l’acteur Danny Glover. Son argument ? Une grande majorité de pauvres, dont un certain nombre de Noirs, ne sont pas descendants d’esclaves, cependant que de nombreux descendants d’esclaves, y compris lui-même, se débrouillent très bien ; une politique sociale visant à briser les cycles de pauvreté serait donc plus éthique et plus efficace.

Avec le même visage impassible, il conteste aujourd’hui l’idée que les Afro-Américains auraient davantage de risques d’être tués lors d’une interpellation. « La criminalité n’est pas répartie uniformément dans la société, objecte-t-il. Les Noirs représentent environ 13 % de la population mais commettent et subissent 50 % des meurtres. Même la police la moins raciste du monde, si elle intervient en fonction des appels d’urgence, entrerait en contact avec cinq ou six fois plus de Noirs sur la seule base de cette distribution. Y a-t-il un biais raciste en plus de cela ? C’est une question à laquelle il n’est pas si facile de répondre. Le mieux que les chercheurs puissent faire est de contrôler toutes les variables à l’exception de la couleur de peau pour déterminer si les policiers sont davantage susceptibles de vous arrêter, de vous fouiller ou de vous tirer dessus si vous êtes noir. Ce que les recherches les plus solides ont dit jusqu’à présent, c’est que, toutes choses étant égales par ailleurs, un Noir a une plus grande probabilité d’être brusqué et menotté, mais pas plus de risque d’être tué. »

« Pour chaque George Floyd, chaque Breonna Taylor, il y a un Tony Timpa ou un Duncan Lemp dont vous n’avez pas entendu parler. » Coleman Hughes, écrivain

L’étude en question, publiée en 2016 par un économiste (noir) d’Harvard nommé Roland Fryer, est critiquée pour sa méthodologie par le mouvement Black Lives Matter, qui met en avant l’indiscutable surreprésentation statistique des Noirs dans les données brutes. Mais Coleman Hughes rétorque que des dizaines d’Américains blancs non armés meurent chaque année aux mains des forces de l’ordre sans que leur nom atteigne la conscience collective. « Pour chaque George Floyd, chaque Breonna Taylor, il y a un Tony Timpa ou un Duncan Lemp dont vous n’avez pas entendu parler », pointe-t-il.

Coleman Hughes dit qu’il n’a jamais eu le sentiment d’avoir des opinions minoritaires avant d’arriver à Columbia, dont l’insularité se mesure, selon lui, à l’usage généralisé du pluriel « latinx » à la place de « latinos », trop genré, un mot que « 99 % des hispanophones new-yorkais n’ont jamais entendu ni employé » (sa mère est portoricaine). Pour souligner le fossé qui sépare les woke des minorités qu’ils prétendent représenter, il dresse le portrait-robot de l’Afro-Américain moyen, certes démocrate, mais socialement conservateur et religieux. « Les Afro-Américains votent invariablement pour le candidat démocrate le plus centriste, d’ailleurs Joe Biden doit pratiquement son investiture aux Noirs. Aucun des candidats woke n’a été capable d’attirer le vote noir, pas même les candidats noirs comme Kamala Harris. »

L’écrivain Coleman Cruz Hughes, à New York, en septembre.

Alors que des cortèges majoritairement blancs demandent l’abolition de la police dans les rues de New York, un récent sondage Gallup révèle que 81 % des Afro-Américains souhaitent autant ou davantage de présence policière dans leurs quartiers (« Lorsque la police se retire, la violence augmente, et des fillettes de 7 ans se font tirer dessus en rentrant du supermarché avec leur grand-mère », s’indigne John McWhorter). Pourtant, dans l’élite intellectuelle, culturelle, médiatique, de telles opinions ont un coût. Coleman Hugues : « Je ne dirais pas que j’ai perdu des amis proches, mais j’ai perdu des connaissances, des gens avec qui j’avais des rapports cordiaux et qui ne peuvent plus être dans la même pièce que moi. On m’a déjà expulsé d’un événement. »

« Ils veulent se débarrasser du concours parce que les élèves noirs sont sous-représentés ! Comment pouvez-vous imaginer un monde d’égalité si tels sont vos instruments de politique sociale ? » Glenn Loury, économiste

Glenn Loury se souvient d’avoir été arrêté par la police sans aucune raison valable quand il était un jeune homme au volant dans le Chicago des années 1960. Il raconte que, au début des années 1970, dans une Boston déchirée par une guerre sans merci autour de la déségrégation scolaire et du busing (le transport des élèves noirs vers les écoles des quartiers blancs), il évitait certaines plages de peur de se faire casser la figure.

Premier Afro-Américain à obtenir une chaire d’économie à Harvard, Loury flirte avec le reaganisme dans les années 1980 avant de faire une conversion évangélique à la faveur d’une crise personnelle ; il est, selon Thomas Chatterton Williams, « extraordinairement brillant et le plus anticonformiste d’entre nous ». Ses discussions avec John McWhorter attirent des dizaines de milliers de fans sur le site Bloggingheads : ces temps-ci, il y est souvent question des efforts du maire de New York, Bill de Blasio, pour réformer l’accès aux lycées publics sélectifs, l’initiative la plus contestée de son mandat.

L’économiste Glenn Loury, à Providence, en septembre.

Cette filière d’excellence, qui sert d’ascenseur social à des milliers d’enfants d’immigrés asiatiques grandissant dans la pauvreté, n’éduque pas assez d’élèves noirs et latinos eu égard à leur poids démographique, estime la mairie, qui s’est lancée dans un bras de fer avec l’Etat de New York pour abolir le concours d’entrée (juridiquement responsable de ce concours, l’Etat refuse pour le moment d’y toucher). « Ils veulent se débarrasser du concours parce que les élèves noirs sont sous-représentés ! s’indigne l’économiste. Comment pouvez-vous imaginer un monde d’égalité si tels sont vos instruments de politique sociale ? Cela revient à dire aux Noirs : Nous comprenons, vous ne pouvez pas rivaliser, nous reconnaissons que vous n’allez jamais être particulièrement doués pour ce genre d’activité. Les partisans de la discrimination positive gagneront peut-être, mais ils ne gagneront pas l’égalité. »

Messages de gratitude

Leurs boîtes aux lettres ont beau « déborder » de messages de gratitude – John McWhorter fait le décompte presque quotidiennement sur Twitter des personnels universitaires qui se sentent menacés pour leurs idées –, ils ne pèsent pas lourd face à la vague. Les deux bibles de l’Amérique woke que sont How to Be an Antiracist (Comment devenir antiraciste, publié en France le 9 septembre chez Alisio) et White Fragility (Fragilité blanche, paru en France aux Arènes le 1er juillet) se partagent le sommet de la liste des meilleures ventes du New York Times depuis une vingtaine de semaines. D’après Thomas Chatterton Williams, tous les salariés de l’éditeur Penguin Random House ont reçu un exemplaire du premier, et la lecture du deuxième est « fortement conseillée » par les services de ressources humaines des GAFA.

Ecrit par la consultante blanche Robin DiAngelo, White Fragility – 1,6 million d’exemplaires vendus – part du principe que « l’identité blanche est intrinsèquement raciste ». « Si vous le niez, c’est la preuve que vous êtes raciste, un raisonnement circulaire parfaitement irréfutable qu’elle déroule d’entreprise en administration, facturant des sommes folles pour expliquer qu’il n’y a pas de solution au problème », poursuit Williams, qui exagère à peine (Robin diAngelo a notamment été invitée à s’adresser aux salariés de Google et Microsoft).

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L’historien Ibram X. Kendi, auteur de How to be an Antiracist et d’Antiracist Baby, aussi un best-seller, soutient pour sa part que toute politique, toute idée, toute action est forcément raciste ou antiraciste. Est raciste toute mesure dont découle une disparité statistique entre groupes, par exemple l’évaluation standardisée des élèves ; est antiraciste l’opposé. Depuis l’université de Boston, où il dirige le premier centre de recherches sur l’antiracisme des Etats-Unis, Kendi appelle de ses vœux un nouvel amendement constitutionnel qui permettrait à un corps d’universitaires formés par lui d’examiner chaque politique au niveau fédéral, étatique et local. Le 20 août, le patron de Twitter, Jack Dorsey, lui a fait don de 10 millions de dollars.

Audition aveugle

Loin de faire rempart à la droite trumpiste, le nouvel antiracisme l’attise, disent les « intellectuels sans maison » : ces deux forces qui se nourrissent l’une de l’autre dans le culte partagé de la différence biologique sont à leurs yeux les meilleures ennemies du monde. A l’instar d’un Martin Luther King, qui rêvait d’un avenir où ses enfants seraient jugés « sur la valeur de leur caractère », ils disent vouloir une société où leur couleur de peau n’aurait pas plus d’importance que leur Etat de naissance (John McWhorter), une société aussi impartiale qu’une audition aveugle (Coleman Hugues).

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Adoptée à la fin des années 1960 pour prévenir toute discrimination dans le recrutement, cette méthode qui consiste à cacher les musiciens auditionnés derrière un paravent a changé le visage des orchestres symphoniques américains, qui se sont féminisés. Pour Coleman Hughes, l’audition aveugle est une réalisation chimiquement pure de la promesse méritocratique, une métaphore d’une société débarrassée de ses biais conscients et inconscients. Cet été, au nom de la justice raciale, Anthony Tommasini, le chef des critiques de musique classique du New York Times, a plaidé pour le retour des auditions sans paravent.

Tous les portraits en noir et blanc ont été réalisés par écran interposé, les 9 et 10 septembre.

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* lettre sur la justice et le débat public (traduite et publiée par Le Monde le 9 juillet) :