[Mac] «Fortnite» contre Apple : début d’un procès épique

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«Fortnite» contre Apple : début d’un procès épique

Le studio Epic Game, créateur du jeu vidéo à succès Fortnite, entre en procès ce lundi contre le géant Apple pour «pratiques anticoncurrentielles et monopolistiques». (Chris Delmas/AFP)

Le fabricant de l’iPhone est accusé par Epic Games, le studio qui est derrière le célèbre jeu vidéo «Fortnite», d’imposer des règles injustes aux éditeurs d’applications sur mobile. 

L’histoire des nouvelles technologies est marquée de grands procès emblématiques. Celui qui s’ouvre aujourd’hui à San Francisco restera-t-il dans les annales ? Lundi, Apple et Epic Games, le studio qui développe le jeu Fortnite, vont s’affronter pour la première fois devant un tribunal. Le procès doit durer trois semaines, mais pourrait continuer plus longtemps, si l’un des protagonistes décide de faire appel. Il faut dire que le sujet est majeur, et pas seulement pour Apple et Epic Games. Le studio, qui est à l’origine de la plainte, s’attaque au modèle économique de l’App Store, la boutique d’applications des iPhone. Et, derrière, les clauses imposées aux développeurs et développeuses du monde entier.

En effet, quand on veut proposer une application sur iPhone, il faut montrer patte blanche à Apple, que l’on soit une grosse entreprise ou une start-up de trois personnes. Le géant se réserve le droit d’autoriser, ou non, la publication d’un service. Surtout, il oblige les développeurs et développeuses à utiliser son outil de paiement, par exemple pour proposer un abonnement payant ou des achats au sein d’une application. Toute transaction est soumise à une commission, allant de 15 à 30%. Ce système est régulièrement dénoncé pour sa rigidité et son opacité. Mais jusqu’ici, peu d’entreprises avaient les moyens d’aller véritablement à l’affrontement contre Apple.

Système cadenassé

En toute logique, la bataille a débuté sur le terrain privilégié d’Epic Games : les jeux vidéo. En août 2020, l’entreprise a annoncé à Apple qu’elle rejetait les conditions de l’App Store. Puis elle a fait apparaître sur Fortnite une nouvelle option, permettant aux joueurs et joueuses d’acheter des V-bucks, la monnaie virtuelle du jeu, en passant par le site d’Epic Games, moyennant une réduction de 20%. Apple ne l’a pas entendu de cette oreille. Fortnite a aussitôt été banni de l’App Store. A ce jour, il est toujours impossible de télécharger le jeu sur iPhone ou iPad. En effet, sur iOS (le système d’exploitation mobile d’Apple), on ne peut pas télécharger une application sans passer par l’App Store. Ce n’est pas le cas, par exemple, sur Android, le système d’exploitation mobile de Google. Même si Fortnite a également été banni du Google Play Store, on peut toujours télécharger le jeu via d’autres boutiques en ligne. L’écosystème des iPhone est, lui, complètement cadenassé. Seul Apple en détient les clés.

Epic Games a donc porté plainte, accusant Apple de «pratiques anticoncurrentielles et monopolistiques». Il réclame le droit de proposer des microtransactions en exploitant son propre système de paiement, et de fournir son jeu sur iPhone en dehors de l’App Store. La société a aussi porté plainte, pour les mêmes motifs, en Australie, au Royaume-Uni, et auprès de la Commission européenne. Une autre procédure, cette fois-ci contre Google, est en cours.

Héraut des applications

Même si Epic Games est loin d’être une petite société en difficulté (sa valorisation est estimée à 29 milliards de dollars), elle se présente comme le héraut des applications victimes de la cupidité des grandes plateformes. Sa plainte s’est accompagnée d’une large campagne médiatique. L’entreprise a également lancé, en septembre, la Coalition for App Fairness, qui représente les intérêts de plusieurs sociétés concernant les conditions au sein du Google Play Store et de l’App Store. On y retrouve notamment Match Group (propriétaire de Tinder) et Spotify, qui a lui-même porté plainte contre Apple en 2019, mais aussi des start-up françaises, sous la bannière de l’association France Digitale.

De son côté, Apple affirme qu’il lui est nécessaire de vérifier la qualité et la sécurité des applications disponibles sur l’App Store, pour garantir la meilleure expérience possible aux utilisateurs et utilisatrices d’iPhone et iPad. Il est donc logique, selon le géant, d’être rémunéré pour ce service. Apple rejette par ailleurs les accusations de pratiques anticoncurrentielles, arguant que son système d’exploitation ne domine pas le marché mondial des smartphones (Android est le premier système d’exploitation mobile dans le monde) et que son système de commissions est le même que sur d’autres boutiques d’applications pour smartphones.

Les analystes s’accordent à dire qu’Epic Games a peu de chances de remporter cet affrontement judiciaire. Il s’agit tout de même d’une situation périlleuse pour Apple, qui n’a pas spécialement intérêt à ce qu’on ouvre un large débat sur ses pratiques commerciales Les applications sont un business juteux, estimé à plus de 10 milliards de dollars par an, et en forte expansion. Le procès devrait aborder des questions sensibles pour le géant, et l’industrie de la tech tout entière : comment définir un monopole en ligne, et Apple en bénéficie-t-il ? Le sujet est particulièrement d’actualité. Vendredi, la Commission européenne a officiellement soutenu Spotify dans son affrontement comme le fabricant des iPhone, l’accusant d’abus de position dominante en faveur de sa propre application de musique, Apple Music.