[Santé] Le choix gagnant des pays ayant opté pour la stratégie du zéro Covid


Des chercheurs ont comparé les situations socio-économique et sanitaire de l’Australie, l’Islande, le Japon ou la Corée du Sud, qui ont refusé de « vivre avec » le virus, à celles de trente-deux autres pays ayant choisi de le faire, comme la France.

Des personnes prient pendant un service au temple bouddhiste Jogyesa à Séoul, en Corée du Sud, lundi 12 avril 2021. Le pays fait partie de ceux ayant opté pour une stratégie d’élimination du virus.

Elimination ou atténuation ? Tout faire pour se débarrasser au plus tôt du virus ou s’accommoder de sa présence et tenter de « vivre avec » − comme l’ont décidé la France et la plus grande part des pays européens ? Partout dans le monde, les deux grandes options stratégiques de gestion de la pandémie de Covid-19 sont au centre d’un intense débat politique. Une dizaine d’économistes internationaux, d’experts en santé publique et de politistes, viennent d’y apporter de nouveaux éléments, qui plaident fortement pour l’élimination.

Dans une brève étude publiée le 28 avril dans la revue The Lancet, Miquel Oliu-Barton (université Paris-Dauphine, Esade Centre for Economic Policy de Barcelone), Bary Pradelski (CNRS, Oxford-Man Institute of Quantitative Finance) et leurs collègues ont comparé les situations socio-économique et sanitaire des pays ayant adopté l’une ou l’autre de ces approches. Par rapport aux pays ayant opté pour le « vivre avec », ceux qui ont misé sur des mesures précoces en faveur de l’élimination ont connu une mortalité très réduite, un retour plus rapide de l’activité économique et ont déployé des mesures globalement moins liberticides.

« Nous avons beaucoup entendu un discours opposant les mesures de préservation de la santé à l’activité économique, explique Miquel Oliu-Barton, coauteur de ces travaux. Nous avons simplement cherché à objectiver ce discours, à travers l’analyse des données disponibles sur la première année de pandémie. » Les chercheurs ont utilisé les données des 37 pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), dont cinq ont opté pour une stratégie d’élimination (Australie, Islande, Nouvelle-Zélande, Japon, Corée du Sud) − les trente-deux autres ayant cherché à « vivre avec » le virus, tout en adaptant les mesures prises pour éviter la saturation de leur système de santé.


En agrégeant les données de mortalité dans ces deux groupes de pays, les chercheurs indiquent que les premiers ont connu une mortalité due au nouveau coronavirus environ 25 fois inférieure à celle éprouvée par les autres. Le différentiel est massif. La mortalité, écrivent les chercheurs, est un bon indicateur de l’impact de la maladie sur un pays (l’incidence, dépendant fortement du niveau de surveillance sanitaire), même si « les décideurs devraient aussi tenir compte des preuves, qui s’accumulent, de morbidité à long terme après l’infection par le SARS-CoV-2 ».

Résultat inattendu

La plus grande surprise de ces travaux est l’effet contre-intuitif des stratégies d’élimination sur l’activité économique. En comparant, semaine après semaine, la croissance du produit intérieur brut (PIB) à son niveau de l’année précédente, les chercheurs montrent que les cinq pays ayant opté pour des mesures précoces et énergiques d’endiguement n’ont pas connu de baisse d’activité économique plus forte que les autres. Au contraire, notent les auteurs, « début 2021, la croissance du PIB a retrouvé son niveau d’avant la pandémie dans les cinq pays qui ont opté pour l’élimination, alors que son évolution est encore négative pour les 32 autres pays de l’OCDE ».

Le dernier aspect examiné par les chercheurs est le lien entre l’élimination du virus et les limitations des libertés imposées aux populations. Là encore, le résultat est inattendu. Les chercheurs ont utilisé un indice construit par des chercheurs de l’université d’Oxford (Royaume-Uni), combinant un grand nombre de paramètres − fermetures des commerces, des lieux culturels, restriction de la liberté de circulation, interdiction des rassemblements, instauration de couvre-feu, etc. − quantifiant sur une échelle de 0 à 100 la rigueur des mesures mises en œuvre par les gouvernements.

Résultat : ce n’est que pendant les dix premières semaines de la pandémie que les restrictions de liberté ont été légèrement plus fortes dans les pays ayant opté pour l’élimination du virus. Passé ce cap, les pays ayant agi moins vite et moins vigoureusement dans la perspective du « vivre avec » ont globalement dû imposer, sur la longueur, des mesures bien plus attentatoires aux libertés. En fin d’année 2020, les chercheurs notent une différence considérable, l’indice de privation des libertés étant plus de deux fois plus élevé dans les pays ayant choisi le « vivre avec ».

De là à suggérer que la France, en optant dès le début de la pandémie pour des mesures plus précoces et plus vigoureuses d’éradication du virus, pourrait aujourd’hui avoir à déplorer 25 fois moins de morts du Covid-19, tout en garantissant le retour plus rapide des libertés individuelles, et en recouvrant une pleine activité économique dans le pays, il semble n’y avoir qu’un pas, mais les chercheurs ne le franchissent pas. En effet, précisent-ils, leur analyse demeure corrélative : en se fondant sur une analyse rétrospective, il n’est pas possible de démontrer formellement que la stratégie d’élimination adoptée par les cinq pays les plus précautionneux de l’OCDE explique, à elle seule, la totalité des différences observées.

« Une menace pour les autres »

En particulier, quatre des cinq pays en question sont insulaires : une stratégie d’élimination aurait-elle porté autant de fruits dans des pays comme l’Allemagne ou la France ? « Il est incontestable qu’il est plus facile de contrôler ses frontières lorsqu’on est entouré par la mer, répond M. Oliu-Barton. Mais ce n’est pas, selon moi, le critère déterminant qui est plutôt la volonté politique de contrôler ses frontières. Si l’on regarde hors OCDE, des pays comme la Chine ou le Vietnam semblent y être parvenus. Et nous observons avec intérêt ce qui se passe au Portugal, qui malgré sa longue frontière avec l’Espagne, est en train de réussir à faire baisser considérablement la circulation du virus. » Pour les auteurs, un fait est cependant clair : « Les pays qui choisissent de vivre avec le virus constitueront probablement [à l’avenir] une menace pour les autres. »

« Nous ne disons pas ce qu’il faut faire à partir de maintenant, nous nous contentons de dresser un état des lieux de ce qui s’est produit jusqu’à présent, poursuit M. Oliu-Barton. Mais le débat doit continuer car la plupart des épidémiologistes nous disent qu’il est risqué de compter uniquement sur les vaccins pour contrôler la pandémie, en raison de leur déploiement très lent dans certaines régions du monde, de la durée limitée de l’immunité qu’ils confèrent et de l’apparition de nouveaux variants qui échappent à la protection vaccinale. »

En France, Emmanuel Macron assume son choix du « vivre avec » et mise sur la campagne vaccinale pour le retour à la vie normale à court terme. Mais à plus longue échéance, le débat pourrait se poursuivre dans son entourage. Parmi les auteurs de l’étude du Lancet figurent par exemple les économistes, réputés proches de l’Elysée, Patrick Artus (Natixis) et Philippe Aghion (Collège de France), qui a notamment contribué à l’édification du programme économique de M. Macron. Les deux avaient déjà, dans une tribune au Monde publiée en novembre, appelé à ce que la France sorte du stop-and-go » sanitaire. Les voici donc avec de nouveaux arguments. « On voit que le consensus très fort du monde médical en faveur de la stratégie d’élimination est en train d’être rejoint par le monde économique », estime M. Oliu-Barton.