[Brèves] ENTRETIEN. Michel Desjoyeaux sur les IMOCA : « C’est aberrant de vouloir voler sur deux pieds ! »


Le seul marin à avoir remporté à la fois la Route du Rhum, la Transat anglaise, le Vendée Globe (deux fois) et La Solitaire du Figaro (trois fois), est aussi un témoin privilégié de la voile. Il ne comprend pas pourquoi les bateaux du Vendée Globe refusent les plans porteurs sur les safrans. Desjoyeaux s’exprime aussi sur ses projets, à l’occasion des 50 ans de Voiles et Voiliers…

Michel Desjoyeaux à l’entraînement en Figaro 3 le 24 avril 2019 à Port-la-Forêt.
Michel Desjoyeaux à l’entraînement en Figaro 3 le 24 avril 2019 à Port-la-Forêt. | JEAN-MARIE LIOT

Propos recueillis par Didier RAVON.

Voiles et Voiliers : Toi, qui as toujours été impliqué dans tout ce qui est technologie, quel est ton sentiment sur l’évolution générale de la voile et notamment les foils ?

Michel Desjoyeaux : Déjà, chaque fois que l’on contraint une jauge, les architectes et les marins se débrouillent pour la contourner (rires). Bien sûr, les foils sont arrivés comme une solution… mais je pense que nous sommes encore loin de la panacée. Il va falloir quelques générations avant d’aboutir, et on l’a bien vu sur le dernier Vendée Globe. J’en sais quelque chose, car j’ai eu la chance de travailler sur l’Hydroptère il y a 28 ans. Tout le monde rigolait et se foutait de la gueule d’Alain Thébault. N’empêche, on savait déjà que ces solutions-là allaient marcher. Il a fallu du temps, par rapport aux contraintes de jauge, d’hydrodynamique, de stabilité du vol… et comme le principe du foil est très vieux, ce n’est pas une surprise qu’on arrive à de la haute technologie par rapport à des bateaux de plus en plus légers, puissants et rapides. Un foil n’a de l’intérêt que si ça va vite. Sinon, autant rester flotter en archimédien et tout ira bien…

Contourner des évidences coûte plus cher que faire des évidences

Voiles et Voiliers : Tu as dit que le fait de ne pas avoir de plans porteurs sur les safrans en Imoca, c’était un peu comme un tabouret auquel il manquerait un pied. Tu confirmes ?

Michel Desjoyeaux : Absolument ! Il ne faut pas faire trop cher, pas trop sophistiqué… mais c’est aberrant de vouloir voler sur deux pieds. Contourner des évidences, cela coûte plus cher que de faire des évidences ! Il y a des gens qui ont du mal à comprendre…

Voiles et Voiliers : Si sur ces cinquante dernières années, tu devais sortir quelque chose ayant révolutionné la voile, ce serait quoi ?

Michel Desjoyeaux : Je suis d’une vieille génération [il a 55 ans, ndlr] ! Quand on mettait du Rod (hauban en tige d’acier) sur un gréement, on nous disait « Attention il ne faut pas taper dessus. Ça va casser car c’est super fragile ! » Quelques années après, on a vu arriver des haubans en Kevlar. Là pareil : « Attention, il ne faut pas les plier, il faut les changer tout le temps, et ci et ça… ». Des années après, tu vois des bateaux de croisière avec des gréements en Rod qui n’ont pas bougé. Tu vois d’anciens bateaux de course avec des gréements Kevlar qui depuis vingt ans tiennent toujours… Aujourd’hui, on a des gréements en carbone certes un peu plus lourds, mais dont la traînée aérodynamique est moindre, et on te dit encore : « Attention c’est super fragile ! » Je ne sais pas comment ils vont évoluer dans vingt ans, mais ces matériaux que l’on connaissait déjà il y a cinquante ans, c’est surtout parce qu’en termes de prix, ils sont plus accessibles – même si c’est relatif – qu’ils sont omniprésents. Mais pour moi, c’est surtout l’évolution de la mise en œuvre des matériaux qui a permis de faire beaucoup de gains de poids. Avant, on mettait trop de matière car on ne savait pas la calculer, et on se mettait des facteurs de sécurité partout. Et plus ça allait, moins on mettait de matière… et maintenant on est obligé d’en remettre un peu plus, car comme on va plus vite et qu’on sollicite beaucoup plus les matériaux – je pense aux fonds de coque des Imoca – on fait des bateaux plus lourds. Mais s’il n’y avait pas ces matériaux aujourd’hui, on n’en serait pas là. Il n’y a pas un bureau d’études qui n’espère pas trouver un jour un matériau plus performant que le carbone…

Ce qui a révolutionné la voile, c’est l’évolution de la mise en œuvre des matériaux

Victoire. En 2009, Michel Desjoyeaux remporte le Vendée Globe pour la deuxième fois. Un exploit encore inégalé. | MARK LLOYD

Voiles et Voiliers : As-tu le sentiment que la nouvelle génération a moins de sens marin que les « anciens », et est devenue plus « pilote d’usine » ?

Michel Desjoyeaux : Je ne crois pas. Sur l’eau, ils continuent de regarder les nuages et leur baromètre, et je n’ai aucun doute là-dessus, mais aujourd’hui, les fichiers météo sont tellement « généreux », que tu peux quasiment te passer de voir ce qu’il se passe au-dessus de ta tête. N’empêche, les meilleurs sont ceux qui arrivent à mélanger toutes ces infos. Là où je pense que la jeune génération est en train de se perdre, c’est que dans un sport comme la voile, tu es obligé de rester au contact de la technologie, notamment quand tu bascules sur des séries non monotypes, qui sont le haut du panier. Là, un « pilote d’usine » va pouvoir être performant bien entendu, mais il le sera d’autant plus s’il est leader de son projet… et sur un Vendée Globe, c’est à mon avis la clé pour plus performer. J’ai le sentiment que certains ne sont pas dans cette démarche.

Je travaille dans la propulsion à énergie vélique durable

Voiles et Voiliers : Que fais-tu désormais ?

Michel Desjoyeaux : Je continue à m’occuper notamment [via sa société Mer Agitée, ndlr] de chantiers Imoca, avec Groupe Sétin à la demande de Manuel Cousin, et comme on l’a fait pour Arnaud Boissières (La Mie Câline Artisans Artipôle) pour le dernier Vendée Globe. L’objectif est d’essayer de faire perdre du poids à son bateau pour gagner en performance… sans pour autant s’emporter. On va aussi se séparer de Banque Populaire (ex-SMA, qui est à vendre) mené par Clarisse Crémer lors du dernier Vendée Globe et qui va bientôt avoir un nouveau propriétaire.

Voiles et Voiliers : Mais encore ?

Michel Desjoyeaux : Je travaille dans la propulsion à énergie vélique durable. On est dans la mise en œuvre d’une grande aile avec le laboratoire de Michelin à destination du transport maritime. Je suis à la fois consultant, metteur au point… et un peu ambassadeur. C’est passionnant.

Voiles et Voiliers : La croisière, c’est un domaine sur lequel tu t’investis ?

Michel Desjoyeaux : Oui, car je viens de racheter un Sense 43 qui avait été développé il y a quelques années par Bénéteau pour tester l’aile imaginée par Guy Baup (Matin Bleu). On est en train de le modifier pour installer une aile dans une version totalement automatisée. Ce n’est même plus du presse-bouton. L’aile se déploie toute seule, s’oriente toute seule, se rétracte toute seule. Tu n’as quasiment plus rien à faire. L’idée est d’amener des plaisanciers n’ayant pas spécialement envie de se prendre la tête avec toutes les finesses de réglages des voiles, mais qui veulent naviguer avec le vent plutôt qu’au moteur. ■

> Entretien à retrouver également dans notre numéro spécial anniversaire des 50 ans de Voiles et Voiliers.