[Brèves] 3/5 Retour de Nantes en Bretagne : pourquoi le débat revient régulièrement depuis cinquante ans


ENTRETIEN. « La Bretagne à cinq est une évidence, elle a tout pour réussir »

Le géographe Jean Ollivro donne ses arguments en faveur d’une réunification de la Bretagne. Ils sont historiques, économiques, sociologiques… Troisième épisode de notre dossier sur la réunification de la Bretagne.

Les panneaux Breizh 5/5, symbole du militantisme des communes qui souhaitent la réunification de la Bretagne. La sélection
Les panneaux Breizh 5/5, symbole du militantisme des communes qui souhaitent la réunification de la Bretagne. | ARCHIVES

Jean Ollivro est un géographe breton. Il milite de longue date pour le rattachement de la Loire-Atlantique à la Bretagne. Il développe des arguments évidemment géographiques mais s’avance aussi dans le domaine économique et culturel. Il a répondu aux questions de Ouest-France.

Vous êtes géographe et vous êtes connu pour vos arguments favorables à une Bretagne à cinq. Vous parlez de cette Bretagne réunie comme d’une « évidence ». C’est-à-dire ?

Dans le fait d’aborder la Bretagne, on a une évidence historique qui est flagrante. Depuis le traité d’Angers de 851 (où Charles le Chauve reconnaissait Erispoë pour roi de Bretagne) ! Mais il y a aussi des évidences économiques sans parler des limites presque naturelles de la péninsule. Chaque point de cette presqu’île a une proximité maritime. On a une identité géologique et paysagère avec des terres schisteuses et granitiques, ainsi qu’un paysage de bocage unique, abîmé dans les années 1950 et 1960, qui s’étend jusqu’au Cotentin.

Jean Ollivro (au premier plan), est un géographe breton qui développe des arguments en faveur de la réunification de la Bretagne. | ARCHIVES OUEST-FRANCE

Une évidence économique ? Parlez-vous d’hier ou est-ce encore une évidence aujourd’hui ?

La porte de la Loire fut toujours la principale porte de rayonnement de la péninsule. La Loire-Atlantique représente 30 % de l’économie bretonne. C’est un effet de taille pour devenir une grande région européenne, avec bientôt près de cinq millions d’habitants. Un chiffre symbolique. Il y a bien sûr le réseau d’entreprises Produit en Bretagne , mais ça va plus loin. Quand on voit les exportations du port du Nantes, elles viennent pour une grande part de l’agroalimentaire, six millions de tonnes. Cet agroalimentaire vient de Bretagne.

Parmi les arguments des opposants, il y a l’idée que la réunification marginaliserait le Finistère. Qu’en pensez-vous ?

Ces personnes oublient que c’est à partir du moment où nous avons rompu avec les dynamiques maritimes que le Finistère s’est relativement marginalisé. Relativement, j’insiste… Toute la Bretagne reste attractive. On va gagner 400 000 à 500 000 habitants d’ici 2040-2050. La Bretagne n’a pas un problème d’attractivité mais d’équilibre de classes d’âges. Si on reprend l’histoire, Brest était deux à trois plus peuplée que Rennes en 1870. L’Ille-et-Vilaine n’a dépassé le Finistère en nombre d’habitants qu’au début des années 2000.

La polarisation à l’est a commencé quand la Bretagne s’est éloignée d’une organisation maritime, extrêmement forte au XVIIe par exemple. Elle a commencé par les réseaux terriens et l’arrivée du chemin de fer. Il faudrait aussi parler d’un l’âge d’or de la Bretagne du XVe au XVIIe, alors qu’elle a vécu un XIXe catastrophique du point de vue économique, qui a créé de l’exode. Ce qui a entraîné une marginalisation progressive de la Basse-Bretagne.

Une des hypothèses propose que, en cas de rattachement de la Loire Atlantique à la Bretagne, les Pays de la Loire soient fondus dans deux régions : Nouvelle-Aquitaine et Centre Val-de-Loire. | INFOGRAPHIE OUEST-FRANCE

Peut-on parler de singularités partagées par ces cinq départements ?

L’évidence économique est aussi là pour retrouver une organisation propre à la Bretagne. Il y a des dynamiques entre la terre et la mer, entre l’Armor et l’Argoat, entre le numérique, les énergies, le maritime, les ressources propres et des liens pour l’export… Il y a les singularités sociologiques comme un réseau de 250 entreprises de taille intermédiaire (ETI), plus nombreuses que dans le reste de la France. On a énormément de PME, PMI [petites et moyennes industries, N.D.L.R.], TPE. Pour l’économie sociale et solidaire, on est à 4 points de plus qu’en France.

En vidéo : Qu’est-ce qu’il y a de breton à Nantes ?

Nous avons des pratiques sur les cinq départements qui construisent un fort maillage associatif. Avec 1 280 associations de solidarité internationale, nous sommes la première région de France dans ce domaine. On a un esprit breton qui est réel et qui se maintient. Enfin, il existe un sentiment d’appartenance non démenti, même en Loire-Atlantique. C’est important pour la notion d’engagement, pour réaliser la modernisation des territoires et la bifurcation écologique. Il y a des défis à relever en Bretagne.

Par exemple, pour les cinq départements, nous importons 70 % de l’énergie que nous consommons. Il y a donc 70 % de parts à prendre plutôt que de construire une usine à gaz à Landivisiau… Il faut avoir une vision du territoire breton, qui a une richesse incroyable, des gens bosseurs. Nous avons tout pour réussir : une identité culturelle et sociale. Le rôle de la culture est crucial.

On a des Montoir-de-Bretagne, Le Temple-de-Bretagne, La Meilleraye-de-Bretagne etc. Et on nous dit qu’on est dans les Pays de la Loire ?

— Jean Ollivro, géographe breton

Parlons aussi de l’image. C’est important ou pas ?

Au niveau économique, c’est très important. Actuellement, nous sommes dans un bazar invraisemblable ! On parle parfois d’un « ouest », qui est une appellation catastrophique.

Les choses continuent d’avancer pour la Bretagne unie. N’oublions pas que depuis 1804, la cour d’appel de Bretagne compte les cinq départements. Ça n’a jamais changé et les avocats ont une identité bretonne forte. Oui, il y a la notion de marketing et d’image : le mot Bretagne est bien plus porteur que le mot Pays de la Loire. Un exemple : Nantes qui avait débaptisé son château en château des ducs a repris l’appellation château des ducs de Bretagne, simplement parce que la fréquentation était en baisse.

Globalement, on ne peut pas aller contre une culture alors que la réalité bretonne est inscrite en Loire-Atlantique : on a des Montoir-de-Bretagne, Le Temple-de-Bretagne, La Meilleraye-de-Bretagne etc. Et on nous dit qu’on est dans les Pays de la Loire ?

La Bretagne à cinq, c’est une visibilité renforcée pour s’affirmer comme une grande région européenne, pour des appels à projet, faire du lobbying et lutter contre l’hypercentralisme français. L’évidence, c’est Nantes en Bretagne.

« Nantes qui avait débaptisé son château en château des ducs a repris l’appellation château des ducs de Bretagne, simplement parce que la fréquentation était en baisse » Jean Ollivro, géographe. | ARCHIVES

Un des arguments des opposants à la réunification est celui de sa capitale qui créerait une concurrence entre Nantes et Rennes. Que répondez-vous ?

C’est l’occasion d’avoir plusieurs capitales et des éléments de rééquilibrage comme au Pays-Bas avec La Haye, ou l’Écosse avec Edimbourg. On le voit en Allemagne où les activités boursières sont à Francfort et non à Berlin. On peut fonctionner en réseau. La capitale ? C’est un faux problème. Réfléchissons au maillage des villes moyennes de la Bretagne. Et ne faisons pas un Toulouse et un désert toulousain.

L’unité de la Normandie est passée comme une lettre à la Poste. Un commentaire ?

Aujourd’hui quelqu’un qui parlerait de haute et basse Normandie semblerait sortir d’une armoire du XIXe ! C’est exactement cela. Le débat sur la capitale normande, plus personne n’en parle ! J’ai regardé l’évolution des marques. Il y a cinq ans, on avait 43 marques de Basse Normandie et une soixantaine de Normandie. Depuis la création de la Région Normandie, on a 800 marques. C’est un sacré coup de booster.

Revenons sur le projet du Comité Balladur, composé de gens de droite et de gauche, qui avant la création des régions actuelles en 2014, fait une proposition avec trois régions : Bretagne, Val-de-Loire et Normandie. Puis, il y eut le 2 juin 2014 et « une réforme élaborée sur un coin de table à l’Élysée », ainsi que l’écrit la presse dans les jours qui suivent…

Ce comité ne peut être taxé de partialité ! Sa proposition était simple avec un Val-de-Loire classé au patrimoine mondial de l’Unesco. C’est une appellation qui associe vignobles et châteaux, donc une bonne image touristique, qui correspond bien à des villes comme Tours, Angers, Saumur. C’est une réalité territoriale qui s’est exprimée depuis longtemps.

Or, cela a été changé à la dernière minute en juin 2014. D’abord parce que Jean-Marc Ayrault, ancien Premier ministre avait encore un pouvoir considérable. Il a d’abord voulu créer une fusion Pays de la Loire et Bretagne. Puis, il y a eu l’intervention de Le Drian et le statu quo Bretagne et Pays-de-la Loire. Que se passe-t-il aujourd’hui ? Et bien, on a comme une sorte de doublon qui ne tient pas debout : une région Centre Val-de-Loire et une région Pays-de-la Loire. Je ne reviens pas sur l’étymologie du nom Pays de la Loire qui, jusqu’aux années 1930, est surtout associée au pays du Forez et de Saint-Etienne… Sans parler des gens du Mans qui ne vont jamais à Nantes !

Vous dites aussi que cela a entraîné des fiascos. Quels exemples avez-vous ?

Le centre de sécurité maritime de l’Europe, une instance hyperstratégique promise à la Bretagne. Bretagne et Pays de la Loire se sont déchirés pour l’avoir. Brest et Nantes idem. Résultat, il est parti à Lisbonne. Il y a aussi le fiasco de l’Université Bretagne-Loire. Le fiasco des équipements aéroportuaires avec la proposition d’un aéroport à Notre-Dame-des-Landes, sans liaison ferroviaire initiale.

Alors ? Pensez-vous que la réunification se fera ?

Le fait est que nous n’avons pas le pouvoir de décision. Nous sommes avec une Bretagne un peu ratatinée à quatre départements. Est-ce que la réunification se fera ? Je dirais que oui. Parce qu’il est difficile d’aller contre une évidence. Il y a une nécessité de retrouver l’âme des lieux, le souci écologique aidant.