[Brèves] 4/5 Retour de Nantes en Bretagne : pourquoi le débat revient régulièrement depuis cinquante ans


ENTRETIEN. La Bretagne à cinq départements ? « Une revendication à caractère identitaire »

Que recouvre la revendication de réunification de la Bretagne ? Que nous dit-elle de la société où nous vivons ? André Rousseau, docteur en sociologie, chercheur associé au Centre de recherche bretonne et celtique (CRBC), propose son décryptage. Quatrième épisode de notre série sur le débat autour de la réunification de la Bretagne.

Depuis une cinquantaine d’années, des militants réclament la réunification de la Bretagne avec le retour de la Loire-Atlantique dans la région. Des manifestations viennent parfois soutenir ces revendications (comme ici à Nantes, en 2014).
Depuis une cinquantaine d’années, des militants réclament la réunification de la Bretagne avec le retour de la Loire-Atlantique dans la région. Des manifestations viennent parfois soutenir ces revendications (comme ici à Nantes, en 2014). | OUEST-FRANCE

À quelques semaines des élections régionales, le débat sur la réunification de la Bretagne est relancé. Depuis cinquante ans, des militants souhaitent voir la Loire-Atlantique rejoindre les quatre départements bretons. Le sociologue André Rousseau, docteur en sociologie, chercheur associé au Centre de recherche bretonne et celtique (CRBC), a analysé les phénomènes identitaires en Bretagne. Il livre son interprétation de ces revendications.

À quand remonte cette revendication de réunification de la Bretagne ?

La Révolution de 1789 a supprimé les anciennes provinces au profit des départements. Les premiers débats sur la régionalisation du territoire français datent de la période de l’entre-deux-guerres. En 1941, le gouvernement de Vichy crée des préfectures de région. Le département de la Loire Inférieure (qui deviendra plus tard la Loire-Atlantique) est alors rattaché à la région administrative d’Angers.

André Rousseau est docteur en sociologie. Il s’intéresse aux phénomènes identitaires en Bretagne et dans le catholicisme. | DR

Depuis lors, ce schéma d’une région Bretagne réduite à quatre départements a prévalu…

Effectivement, il n’a été revu ni lors de la naissance des régions économiques de programme en 1955, ni lors de la création des régions administratives en 1964, ni lors du vote des lois de décentralisation à partir de 1981. Cette situation a été maintenue en 2015, lors du redécoupage des régions. Les Bretons – du moins une partie des élus – ont alors refusé de se fondre dans une région Grand Ouest. Ils se sont manifestés bruyamment, Jean-Yves Le Drian le premier, avec l’argument qu’une union avec les Pays de la Loire serait le « mariage de la carpe et du lapin », les Pays de la Loire n’ayant ni culture, ni identité !

Pourquoi ce refus de s’intégrer à une région Grand Ouest ?

Lors du redécoupage proposé par François Hollande, Pierrick Massiot, le président de la région Bretagne (entre 2012 et 2015), a publié dans la presse régionale une lettre ouverte où il prenait à témoin les habitants de la Bretagne. On y lisait entre autres : « A qui voudrait-on faire croire que, pour être modernes, il faudrait renoncer au nom de Bretagne, se privant ainsi d’un porte-drapeau, formidable atout pour la conquête de marchés nouveaux, vecteur d’affirmation dans le monde entier ? » Ce paragraphe est saturé d’idées-forces de ce qu’est devenue « l’idée bretonne » : un mixte d’ambition économique et de culte de l’identité. Les socialistes bretons ont institutionnalisé cette idée. Ce qui unifie les politiques publiques de la région est « l’attractivité du territoire ». Avoir une identité, une culture, c’est un gage d’efficacité économique. Ce thème est récurrent depuis que les socialistes détiennent le pouvoir à la Région Bretagne.

En décembre 2020, le drapeau breton prend place dans la cour de l’hôtel de ville de Nantes. Un acte symbolique pour les partisans de la réunification de la Bretagne. | DR

Comment la cause de la réunification est-elle devenue populaire à Nantes ?

Il a fallu pour cela que l’action associative des Bretons devienne assez puissante pour se manifester à travers la musique, la danse, la langue. La présence bretonne à Nantes résulte pour partie d’une immigration pour le travail et pour partie d’un déplacement de jeunes pour les études. C’est dans les années 1960 que les universités se sont développées et qu’une masse importante de jeunes Bretons a fait des études à Nantes. Nantes est un mélange de gens d’origines diverses. Mais les Bretons y sont actifs et se font entendre. Ils ont le don de s’organiser. Des manifestations pour la réunification ont eu lieu régulièrement à Nantes. En 2014, près de 30 000 personnes, qui n’étaient pas seulement de Nantes, ont ainsi défilé en faveur du rattachement de la Loire-Atlantique à la Bretagne administrative.

Ce qui s’exprime à travers cette demande, c’est une vision de l’histoire et de la société ?

Sur le plan historique, il est incontestable que Nantes et son hinterland faisaient partie du duché de Bretagne. Derrière la revendication de reconstitution du territoire du duché, il y a cette idée-force qu’une culture, une langue et l’histoire du peuple doivent être respectées. Et que c’est cela – et d’abord cela – qui forme les entités régionales.

Même le Rassemblement national revendique la réunification. Il y a sans doute pas mal d’opportunisme.

— André Rousseau, sociologue

La revendication de réunification est donc identitaire ?

Tout à fait. Ainsi, l’affaire de la langue bretonne à Nantes, comme d’ailleurs à Rennes, est plutôt étrange sur le plan historique. On n’a quasiment jamais parlé le breton à Rennes. Et à Nantes, on l’a peu parlé, sinon avec l’immigration des Bas-Bretons. Mais la langue est un aspect essentiel de l’identité. Un territoire historique est déterminé normalement par une langue. D’où la nécessité pour le rendre évident d’y rendre visible la langue. C’est à cette fin que la signalétique rennaise est devenue bretonne. Faute de parler le breton, on en parle et on en fait parler. Démographiquement, il est pourtant bien probable que, d’ici 2040, le nombre de locuteurs du breton sera de 60 000, contre 207 000 aujourd’hui, malgré le soutien du conseil régional de Bretagne, ou pour certains, à cause de la mollesse de ce soutien.

Quelles forces portent cette revendication de réunification ?

Des associations militent de longue date pour la réunification, comme Bretagne réunie et Europa Breizh. Des médias participatifs comme l’Agence Bretagne Presse ou NHU, acronyme de Ni Hon-Unan (« Nous-mêmes », en français), sont aussi très actifs. Sur le plan politique, en Bretagne, hormis à l’extrême-gauche, tous les partis, de l’extrême droite à la gauche, entonnent le discours de l’identité bretonne. Même le Rassemblement national revendique la réunification. Il y a sans doute pas mal d’opportunisme. La droite ne veut pas laisser le monopole du régionalisme aux socialistes qui ont enfourché ce cheval dès les années 1970.