[Société] 3/5 Mauvaise foi et mensonges : les avocats sont-ils prêts à tout pour défendre les criminels ?


Tout avocat ayant défendu un criminel s’est entendu poser cette question : mais pourquoi le défendre ? La réponse est invariable : parce que tout individu a le droit d’être défendu. Ils ne défendent pas un crime mais un individu. Pour autant, jusqu’où sont-ils prêts à aller pour assurer cette défense ? Quels sont leurs questionnements ? Voici le troisième volet de notre série, en cinq épisodes, consacrée aux avocats qui ont défendu de grands criminels.

Jusqu’où sont prêts à aller les avocats pour défendre leurs clients ? La sélection
Jusqu’où sont prêts à aller les avocats pour défendre leurs clients ? | ILLUSTRATION JEFF POURQUIÉ POUR OUEST FRANCE

Pour défendre un accusé, que ce dernier reconnaisse sa culpabilité ou clame son innocence, les avocats sont-ils prêts à tout ? Qui plus est lorsque l’affaire est médiatique. Défendre un homme accusé des pires monstruosités vous fera nécessairement détester d’une partie de l’opinion. Mais pourra aussi asseoir une solide notoriété, notamment si vous obtenez un acquittement ou une peine inférieure à ce que requérait le parquet général. L’aura de l’ex-avocat Éric Dupond-Moretti, adepte du rapport de force avec les magistrats, est née avec l’affaire d’Outreau et s’est poursuivie avec les multiples acquittements obtenus : plus de 140, selon sa secrétaire d’alors, à qui il faisait tenir une comptabilité.

Mais attention, la défense d’un accusé est un exercice périlleux et ne saurait se résumer à une question de notoriété. Elle pose, entre autres questions, celle du rapport de l’avocat à la vérité et aux mensonges. Sa manière de soupeser et de se positionner entre ce que lui raconte son client, d’un côté, et ce que révèle l’enquête, de l’autre côté. Deux récits d’une même affaire qui bien souvent ne concordent pas, en totalité ou partiellement. Lequel croire ? L’avocat doit-il se désister s’il a la certitude que son client ne dit pas la vérité ? Ou au contraire doit-il l’aider à admettre des faits que plusieurs indices concordants semblent attester ? Peut-il plaider contre l’avis de son client ?

Autant de questions auxquelles tout avocat pénaliste a forcément été confronté. Quand vous les interrogez sur ces questions, tous, unanimement, répondront que tout individu a le droit d’être défendu, quel que soit le crime commis. Mais derrière ce pilier éthique, la manière de l’appliquer révèle souvent des nuances.

« La vérité, je m’en fous. Je suis là pour défendre… »

Me André Buffard, 72 ans, a défendu quelques-uns des accusés les plus célèbres de la seconde moitié du XXe siècle, en France : le terroriste Carlos, le faux médecin Jean-Claude Romand ou encore le militaire Pierre Chanal. Pour lui, il n’y a pas de confusion à établir entre vérité et justice : Le job de l’avocat, c’est de défendre. Si on n’a pas chevillé au corps cette espèce d’instinct, il faut faire autre chose que le métier d’avocat. La vérité, ce n’est pas le problème de l’avocat, c’est celui du juge. Moi, je dis toujours à mes clients : La vérité, je m’en fous. Moi, je suis là pour défendre… dans un cadre légal bien sûr.

Me Buffard l’affirme : il ne ment jamais. Mentir, cela signifie produire une mauvaise pièce ou affirmer quelque chose qui n’est pas dans le dossier. Défendre, c’est faire valoir les arguments que vous soutenez. ​Lorsqu’ il commence une plaidoirie, il s’adresse souvent aux jurés ainsi : Cela fait une semaine que cette affaire est évoquée. Vous avez entendu tout le monde, vous devez déjà avoir une opinion et vous vous demandez ce que va pouvoir dire l’avocat. Il faut que les choses soient bien claires. Je ne suis pas là pour mentir, je suis là pour défendre un homme. Je vais peut-être dire des choses qui vont vous choquer. Mais je vais vous dire ce que l’accusé ne peut pas vous dire. Ou ce qu’il vous dit mal…

Me Buffard en est persuadé : les jurés et les magistrats savent faire la différence entre un avocat qui raconte n’importe quoi et un avocat qui sait défendre​.

Toute la difficulté et tout l’art du métier d’avocat consistent justement à défendre avec habileté. Me Patrick Elghozi a défendu Francisco Arce Montes lors du procès en appel de ce routard espagnol, à Saint-Brieuc, en 2005. Lors du premier procès à Rennes, cet homme (âgé de 70 ans aujourd’hui) avait été condamné à 30 ans de réclusion criminelle, avec une peine de sûreté de vingt ans, pour avoir violé et tué une jeune collégienne anglaise, Caroline Dickinson (13 ans), dans la nuit du 17 au 18 juillet 1996, dans une auberge de jeunesse à Pleine-Fougères, en Ille-et-Vilaine, près de Saint-Malo.


« Je pense qu’il ne voulait pas la tuer »

L’accusé s’était alors peu exprimé, mais soutenait que s’il avait bien violé l’adolescente, il n’avait jamais voulu la tuer. Après avoir étudié le dossier, Me Elghozi décide en appel de calquer sa ligne de défense sur les déclarations d’Arce Montes.

Il a violé la jeune Caroline Dickinson, c’est incontestable. Il l’a aussi étouffée. Mais voulait-il vraiment la tuer ? Il avait des pulsions sexuelles, mais avait-il pour autant des pulsions de meurtre ? On peut en douter. En 2001, à Miami, il se trouve dans un hôtel. En pleine nuit, une femme retourne dans sa chambre qu’elle partage avec une amie. Et là, elle trouve un homme à califourchon sur son amie, dans le lit, en train de se masturber. C’est Arce Montes. Il se lève, il a un couteau à la main, déclare qu’il s’est trompé de chambre et s’en va tranquillement. Le lendemain, il est interpellé dans ce même hôtel : il n’a même pas quitté les lieux ! À Pleine-Fougères, il a mis les mains sur le visage de l’adolescente pour la faire taire. Il a accentué la pression quand il a entendu les amies de Caroline se réveiller. Mais je pense effectivement qu’il ne voulait pas la tuer​, reste persuadé l’avocat briochin.

Cette version est-elle crédible ? Défendable ? Sa version était plausible. En tout cas, rien dans le dossier ne permettait de la contredire. Vous savez, l’avocat n’est pas un homme de certitudes, mais de doutes. Quand j’ai un doute, je l’accepte. À condition que ce doute soit raisonnable. Si un accusé me livre une version qu’aucun élément ne contredit formellement dans le dossier, je peux le défendre​, note Me Elghozi. La cour d’appel a finalement confirmé la condamnation prononcée à Rennes pour le viol et le meurtre de Caroline Dickinson. Elle n’a pas suivi pas l’avocat général qui réclamait la prison à perpétuité.

« J’ai scotché mon client au mur »

Quand un avocat défend un accusé, il le fait bien souvent contre les accusations portées par le représentant du parquet et les parties civiles. Mais il peut arriver aussi qu’il défende son client contre les propres déclarations de ce dernier. C’est le cas lorsque celui-ci s’accuse de crimes qu’il n’a pas commis ou dénonce des crimes qui n’ont pas existé.

Dans le tourbillon judiciaire qu’a constitué l’affaire d’Outreau, Me Fabienne Roy-Nansion a dû faire face à une telle situation. Elle défendait notamment l’un des quatre principaux accusés, David Delplanque, voisin du couple infernal, Thierry Delay et Myriam Badaoui.

Rapidement, l’avocate comprend que le prétendu réseau pédocriminel, impliquant des notables ​d’Outreau et de Boulogne n’a aucun sens. J’étais allé voir le juge Burgaud en lui disant : Arrêtez ça ! Est-ce que vous vous figurez cette affaire ? Vous êtes en train de nous dire que trente-cinq adultes ont violé à peu près une quarantaine d’enfants, en même temps, dans un appartement qui fait 50 m2 !

Mais le juge d’instruction n’en démord pas. Certains enfants confirment les accusations de Myriam Badaoui qui donne toujours plus de détails. Elle nous décrivait des scènes de viols, des trucs absolument abominables par le menu. Avec des fourchettes, du pain rassis… Elle décrivait cela avec une précision d’horloger suisse. C’est tout juste si on n’avait pas la couleur des choses…​, n’en revient toujours pas Me Roy-Nansion.

Le problème, alors, est que son client David Delplanque ne nie absolument pas toutes ces orgies. Lui, il disait simplement : Si Myriam le dit, c’est que c’est vrai… ​Autre problème : les confrontations. Le juge Burgaud organisait des confrontations collectives. Il confrontait toujours Thierry Delay, Myriam Badaoui, David Delplanque et Aurélie Grenon à l’huissier, au chauffeur de taxi, à la boulangère… À aucun moment il ne confronte David Delplanque, seul, avec l’abbé Wiel, seul, ou Alain Marécaux, seul…

Consciente des ravages que peut encore causer l’affaire d’Outreau, une machine de guerre qui ne tient pas, mais qui peut quand même vous passer dessus​, Fabienne Roy-Nansion décide d’aller voir son client, un soir en prison, et de le bousculer. Le procès de Saint-Omer a alors débuté depuis une semaine. À la maison d’arrêt de Longuenesse (Pas-de-Calais), à cette heure tardive, les parloirs ne sont pas ouverts. L’entrevue a lieu dans un couloir. Je l’ai scotché au mur​, raconte l’avocate. Qu’est-ce qu’il vous prend ?​, réplique David Delplanque, surpris. « C’est pas compliqué, poursuit l’avocate. ​Ouvrez la bouche et dites des choses. Si vous dites, ils y étaient, ok ! Mais expliquez ! Qui ? Pourquoi ? Comment ? Dans quelles conditions ? Répétez que si Myriam le dit, c’est que c’est vrai, ça ne suffira pas à notre défense. Impossible. Donc, soit vous y étiez. Soit, ils y étaient tous ! Ou ils n’y étaient pas. Et dans ce cas, il faut le dire aussi. » ​Fin de l’entrevue.

« N’avais-je pas trahi mon client ? »

Cette discussion musclée est sans doute l’un des moments clés qui va faire basculer le procès de Saint-Omer, en 2004. Quelques jours plus tard, dans la salle d’audience, David Delplanque demande la parole : J’ai un truc à dire…​, annonce celui qui jusque-là passait son temps à dessiner dans le box des accusés. C’est lui le premier qui commencera à disculper plusieurs accusés. Il va finalement être condamné à six ans de prison pour les viols des enfants Delay et les agressions sexuelles de ses propres enfants.

Pour un avocat, la défense d’un accusé – ce jusqu’où il est prêt à s’engager – dépend donc de son client, des accusations, mais aussi parfois des propres limites humaines. Dans son livre, La parole et l’action (Fayard, 2017), Me Henri Leclerc raconte une scène rare. Elle se passe dans les années 1960 et celui qui est devenu célèbre pour avoir défendu, entre autres clients, Richard Roman, Roger Knobelspiess, Dominique de Villepin, Véronique Courjault…, est alors commis d’office pour défendre un jeune homme accusé de viols répétés, avec un copain, sur la petite amie de ce dernier. Selon les deux accusés, la jeune femme était consentante. Et, lors du procès, elle n’avait pas d’avocat pour l’épauler.

Mon confrère et moi avions repéré des incertitudes dans ses déclarations et disions qu’elle mentait […] Alors que je l’interrogeais, elle ne répondit plus, baissa la tête, puis ses larmes se mirent à couler en silence. Le regard qu’elle me lança était un regard de détresse, de femme humiliée. Je m’interrompis. Mon confrère allait me le reprocher : Pourquoi n’as-tu pas poussé ton avantage ? Elle était sur le point de craquer […] N’avais-je pas trahi mon client ? Mais je me sentais mal et je finis par fuir piteusement la difficulté en me faisant remplacer dans ma commission d’office. Avais-je failli dans ma fonction de défense ou blessé injustement une victime ? Le poids de ce questionnement ne m’a jamais quitté.