Archives de la catégorie: Brèves

[Brèves] Concarneau. L’hôpital entame une thérapie contre la voiture.


Le centre hospitalier de Cornouaille et Concarneau Cornouaille agglomération (CCA) ont signé une convention visant à limiter l’usage de la voiture pour les trajets entre son domicile et l’hôpital.

Olivier Bellec, président de CCA, et Karelle Hermenier, directrice de l’hôpital de Concarneau, ont signé une convention de quatre ans liant l’agglomération au centre hospitalier de Cornouaille.
Olivier Bellec, président de CCA, et Karelle Hermenier, directrice de l’hôpital de Concarneau, ont signé une convention de quatre ans liant l’agglomération au centre hospitalier de Cornouaille. | OUEST-FRANCE

Le diagnostic n’est pas encore totalement posé. Mais le « mal » est connu. Comment limiter l’usage de la voiture pour les trajets entre son domicile et son lieu de travail ? À l’hôpital de Concarneau, on a décidé de se pencher sur la question afin d’opérer le changement.

Dans cette optique, le centre hospitalier de Cornouaille (Chic) a signé une convention, intitulée « plan de mobilité durable », avec Concarneau Cornouaille agglomération (CCA). Par ce biais, la collectivité s’engage à accompagner, durant quatre ans, l’établissement de santé avec un objectif clair : proposer aux salariés une alternative à la voiture. « De manière presque individualisée, souligne Karelle Hermenier, directrice de l’hôpital de Concarneau. Car, chez nous, de nombreux salariés ont des horaires variant d’un jour à l’autre. »

Une « appétence » pour la pratique du vélo

Plusieurs options se dégagent pour répondre au défi : le vélo, la marche, les transports en commun et le covoiturage. « On a déjà identifié de potentiels utilisateurs du vélo ou du bus », note Arnaud Sandret, directeur des ressources humaines et des relations sociales au Chic. Sur les 377 personnes travaillant sur le site du Porzou, près de la moitié habite à moins de 300 mètres d’un arrêt de bus, ou vive à vingt minutes maximum à vélo. « Reste désormais à identifier les freins  , enchaîne Arnaud Sandret.

Le vélo ? « On voit qu’il y a une appétence pour sa pratique, pointe Olivier Bellec, président de CCA. Ceci dit, on est très retard en termes d’aménagement. Dans le département, on ne peut pas toujours pédaler en toute sécurité, loin des automobiles. Il y a sans doute des aménagements qui peuvent être réalisés en concertation avec les élus locaux. » Sachant que, comme le soulignent Karelle Hermenier et Arnaud Sandret, l’hôpital dispose d’un parking à vélo mais également de vestiaires et de douches, permettant aux salariés de se changer une fois leur trajet effectué.

Création d’une communauté de covoitureurs en 2021

Les transports en commun ? « Les horaires peuvent constituer un obstacle », souligne Arnaud Sandret. « Mais il y a des aménagements possibles, enchaîne Benoît Bithorel, responsable du service déplacements à CCA. Il suffit parfois d’avancer de dix minutes l’horaire d’un bus pour que les usagers y trouvent leur compte. »

Le covoiturage ? Le Chic créera, en 2021, une communauté regroupant les salariés de l’hôpital via le site Ouestgo.

Pour limiter la place de la voiture à l’hôpital, la thérapie s’annonce longue mais les remèdes existent.




[Brèves] De la glace fraîche découverte au nord d’Encelade, la lune glacée de Saturne


Vingt-trois rencontres rapprochées et au total, 13 années d’observations. C’est grâce aux précieuses données recueillies par la sonde Cassini entre 2004 et 2017 que les astronomes de la Nasa sont parvenus à produire une carte extrêmement détaillée de la surface d’Encelade, lune de Saturne. Une carte qui révèle la présence de glace fraîche dans l’hémisphère nord.

Si les astronomes s’intéressent d’aussi près à Encelade, la lune glacée de Saturne, c’est parce qu’ils espèrent y trouver des traces d’une vie extraterrestre. Et en utilisant les données recueillies en 13 ans d’exploration de la planète aux anneaux et de ses lunes par la sonde Cassini, les chercheurs de la Nasa sont parvenus à produire les images infrarouges d’Encelade les plus détaillées jamais produites. Elles apportent notamment la preuve de l’existence de glace fraîche du côté de l’hémisphère nord de la lune de Saturne.

En 2005, les astronomes avaient déjà découvert des panaches de glace et de vapeur d’eau provenant de l’océan liquide qui coule sous l’épaisse couche de glace qui recouvre Encelade. C’était du côté du pôle sud et des fameuses rayures de tigre.

Cette activité géologique apparait clairement sur les nouvelles images infrarouges que les chercheurs de la Nasa présentent aujourd’hui. Des images tirées des données de l’imageur spectral visible et infrarouge (Wims) de la mission Cassini. Et qu’ils ont obtenu après application d’une technique de correction photométrique. Car la luminosité observée d’Encelade dépend des propriétés du matériau de surface, de la forme de la surface et de l’angle sous lequel elle est vue. Une correction de ces variations était nécessaire pour montrer les différences de composition et d’état physique à la surface.


Ici, cinq vues infrarouges d’Encelade, la lune glacée de Saturne. D’abord centrée sur le côté avant, puis sur le côté tourné vers Saturne et sur le côté arrière. Et sur la seconde ligne, les pôles nord et sud. © Nasa, JPL-Caltech, University of Arizona, LPG, CNRS, Université de Nantes, Space Science Institute

Ici, cinq vues infrarouges d’Encelade, la lune glacée de Saturne. D’abord centrée sur le côté avant, puis sur le côté tourné vers Saturne et sur le côté arrière. Et sur la seconde ligne, les pôles nord et sud. © Nasa, JPL-Caltech, University of Arizona, LPG, CNRS, Université de Nantes, Space Science Institute 

Une activité géologique au nord d’Encelade

« L’infrarouge nous montre que la surface du pôle sud-est jeune, ce qui n’est pas une surprise, car nous connaissions les jets qui y projettent des matières glacées », explique Gabriel Tobie, chercheur à l’université de Nantes et coauteur de la nouvelle étude, dans un communiqué du JPL (Jet Propulsion Laboratory). Mais le fait que des caractéristiques similaires à celles observées au sud apparaissent dans l’hémisphère nord mène les astronomes à la conclusion que, non seulement cette région est — comme l’hémisphère sud — recouverte de glace fraîche, mais qu’elle est le siège d’une activité géologique du même type.

« Maintenant, grâce aux yeux infrarouges de Wims, nous pouvons remonter le temps et dire qu’une grande région de l’hémisphère nord semble également jeune et était probablement active il n’y a pas si longtemps, géologiquement parlant », poursuit Gabriel Tobie. Les astronomes estiment que ce qu’ils qualifient de resurfaçage de l’hémisphère nord pourrait être dû à des panaches de glace semblables à ceux observés du côté du pôle sud. Ou à un mouvement plus progressif de la glace à travers les fractures de la croûte, depuis l’océan souterrain jusqu’à la surface.

Les chercheurs comptent maintenant appliquer la même technique à d’autres lunes glacées du Système solaire. Avec pour objectif de les comparer à Encelade. En commençant pourquoi pas avec Europe et Ganymède, les lunes de Jupiter, grâce aux missions Juice et Europa Clipper.




[Brèves] L’UFC-Que choisir porte plainte contre Nintendo pour obsolescence programmée


L’UFC-Que choisir porte plainte contre Nintendo pour obsolescence programmée

Elle reproche à l’entreprise japonaise de « vendre des manettes qui ont vocation à tomber en panne avant la fin de la première année d’utilisation ».

Les manettes détachables de la Switch rencontrent souvent un problème avec leur stick directionnel, les rendant inutilisables.

Après un premier coup de semonce en novembre 2019, l’UFC-Que choisir passe à l’acte : l’association de consommateurs a annoncé, mardi 22 septembre, dans un communiqué, porter plainte contre l’entreprise Nintendo, pour obsolescence programmée, auprès du procureur de la République de Nanterre.

L’UFC-Que choisir s’intéresse depuis des mois à un problème auquel de nombreux clients de la firme japonaise sont confrontés, celui de manettes Switch défectueuses. Depuis longtemps, des utilisateurs de la console se plaignent de dysfonctionnements – généralement le dérèglement du joystick directionnel au bout de quelques mois d’usage – rendant les Joy-Con (le nom commercial des contrôleurs) quasi inutilisables.

Lire aussi La Switch de Nintendo rattrapée par ses manettes défectueuses

En novembre 2019, l’UFC-Que choisir avait mis en demeure Nintendo de réparer gratuitement les manettes défaillantes, lui reprochant de facturer 45 euros leur remplacement. Dans la foulée, elle avait lancé un appel à témoignages auprès des consommateurs concernés. Si le PDG de Nintendo France a depuis mis en place un service après-vente permettant de faire réparer gratuitement ces manettes, l’UFC n’a pas baissé les armes.

Une action collective aux Etats-Unis

Après avoir récolté, dit-elle, plus de 5 000 témoignages en seulement quarante-huit heures, elle a décidé de « diligenter une expertise sur plusieurs manettes défectueuses, plus ou moins récentes, afin d’analyser l’origine de cette panne », peut-on lire dans son communiqué. Résultat :

« Les experts ont relevé que des modifications ont été réalisées par Nintendo dans la conception de ses manettes, il y a quelques mois, mais pas sur le problème à l’origine des pannes. Alors que Nintendo était informée de ce dysfonctionnement, le géant nippon a choisi de ne pas intervenir sur les composants sujets à cette panne. »

Les experts ont trouvé deux causes pouvant expliquer le problème : « une usure prématurée des circuits imprimés » et « un défaut d’étanchéité qui entraîne une quantité inquiétante de débris et poussières au sein du joystick ». En ne modifiant pas ces caractéristiques, dénonce l’association, « la société continue de vendre des manettes qui ont vocation à tomber en panne avant la fin de la première année d’utilisation, en connaissance de cause ». Pour elle, « Nintendo s’adonne à des pratiques d’obsolescence programmée ».

Les milliers de témoignages reçus par l’UFC-Que choisir lui ont permis de se faire une image plus précise du problème :

« 65 % des consommateurs victimes ont constaté cette panne moins d’un an après l’achat des manettes. Elle apparaît quel que soit le profil ou l’âge du joueur, même en jouant moins de cinq heures par semaine. 25 % des consommateurs ont même vu la panne survenir dans les six mois après l’achat, malgré la faible utilisation de la console. »

Le défaut des Joy-Con de Nintendo lui vaut déjà une action collective aux Etats-Unis, lancée en juillet 2019. S’il n’existe aucun chiffre officiel quant au nombre de manettes défectueuses, des indices de leur récurrence existent. Sur YouTube, par exemple, les tutoriels vidéo de réparation du Joy-Con les plus populaires ont été vus plus d’un million et demi de fois.




[Brèves] Vie extraterrestre : un gaz troublant identifié dans l’atmosphère de Vénus

Une molécule associée sur Terre à l’activité de bactéries anaérobies, la phosphine, a été découverte dans l’atmosphère de Vénus. Cela suggère l’existence, postulée depuis plus d’un demi-siècle, de formes de vie microscopiques dans les hautes couches de l’atmosphère de la planète. Mais la prudence s’impose comme l’a expliqué à Futura l’astrophysicien Franck Selsis qui nous a autorisés à reprendre un texte qu’il a rédigé à ce sujet.

C’est le buzz du moment alimenté par une publication dans le très réputé journal Nature Astronomy. Il faut dire que l’article peut laisser penser que l’on a trouvé une biosignature suggérant l’existence de formes de vie microscopiques dans certaines couches de l’atmosphère de Vénus, qui sont relativement clémentes pour des organismes connus sur Terre du point de vue des températures et pressions présentes. Une équipe d’astronomes de l’université de Manchester, du Massachusetts Institute of Technology et de l’université de Cardiff annonce en effet avoir identifié la signature spectrale d’une molécule bien particulière dans ces couches en utilisant le mythique radiotélescope Atacama Large Millimeter/submillimeter Array (Alma), au Chili et le James Clerk Maxwell Telescope (JCMT) situé à Hawaï. La molécule en question est loin d’être aussi complexe que celle de l’ADN ou encore de la chlorophylle dont la découverte avait été mise en scène sur Europe dans la toute aussi mythique adaptation sur grand écran du roman du regretté Arthur Clarke2010 : Odyssée deux. En effet, il s’agit de la phosphine, une molécule contenant seulement quatre atomes, un de phosphore (P) et trois d’hydrogène(H) donc de formule PH3.

Le phosphore est indispensable pour la vie telle que nous la connaissons sur Terre puisque, rappelons-le, chaque nucléotide de l’ADN est constitué d’un groupement phosphate (ou acide phosphorique) lié à un sucre, le désoxyribose, lui-même lié à une base azotée. Le squelette de l’ADN est donc formé de la répétition sucre-phosphate. On a fait la découverte du phosphore dans la composition de la comète 67P/Churyumov-Gerasimenko, comme l’expliquait Futura dans un précédent article. Ce qui laisse penser que c’est le bombardement des comètes et des astéroïdes qui l’a amené sur la Terre primitive.

Des explications de Jane S. Greaves (École de Physique & d’Astronomie, université de Cardiff, Royaume-Uni), qui a mené l’étude publiée aujourd’hui. Pour obtenir une traduction en français assez fidèle, cliquez sur le rectangle blanc en bas à droite. Les sous-titres en anglais devraient alors apparaître. Cliquez ensuite sur l’écrou à droite du rectangle, puis sur « Sous-titres » et enfin sur « Traduire automatiquement ». Choisissez « Français ». © Royal Astronomical Society

La phosphine, une molécule biotique et abiotique

Sur notre Planète bleue, la phosphine est bien présente dans notre atmosphère et on peut relier son existence, avec les quantités observées, à celle de l’activité de bactéries anaérobies. Dans un précédent article que l’on peut consulter sur arXiv, la célèbre exobiologiste Sara Seager (qui a contribué à l’article de Nature Astronomy), avait avancé avec ses collègues que la présence de phosphine dans une atmosphère d’une planète tellurique de type terrestre pouvait constituer un argument pour l’existence de formes de vie, qui constitueraient la seule explication plausible à la présence des molécules PH3 en certaines quantités. Dans un autre article, où elle expliquait que l’on avait découvert des micro-organismes dans les nuages sur Terre, elle développait, toujours avec ses collègues, des réflexions et un modèle pour un cycle de vie pour ces formes vivantes, dans l’atmosphère de Vénus.

La condition qui fait intervenir un environnement associé à une planète de type terrestre a son importance pour donner du poids à cet argument. En effet, l’atmosphère de Jupiter contient de la phosphine et cela n’étonne personne depuis longtemps car on explique très bien sa présence par des processus abiotiques. La prudence s’impose donc, comme nous allons bientôt le voir, quand on parle de biosignatures. Car cette notion n’est pas sans poser des problèmes et exige d’être maniée avec précaution, tellement il est difficile d’être sûr que certaines molécules ne peuvent être produites que par l’activité de formes de vie.

Pour Janusz Petkowski et Clara Sousa Silva, chercheurs au MIT et parmi les auteurs de la découverte de la phosphine, nous ne connaissons aucun processus non biologique sur Vénus capable de produire les molécules détectées. Pour obtenir une traduction en français assez fidèle, cliquez sur le rectangle blanc en bas à droite. Les sous-titres en anglais devraient alors apparaître. Cliquez ensuite sur l’écrou à droite du rectangle, puis sur « Sous-titres » et enfin sur « Traduire automatiquement ». Choisissez « Français ». © Massachusetts Institute of Technology (MIT)

Mais comment des micro-organismes, fussent-ils extrêmophiles, pourraient-ils survivre dans l’atmosphère de Vénus ? C’est un enfer avec une pression au sol d’environ 90 atmosphères et surtout des températures de l’ordre de 450 °C, sans parler des nuages responsables de pluies d’acide sulfurique.

Certes, mais nous savons que certaines des couches de la haute atmosphère de Vénus ont des conditions plus clémentes, à savoir des températures et des pressions comparables à celles de l’atmosphère tempérée sur Terre et que l’on doit même y trouver des gouttelettes d’eau liquide, à tel point que Russes et Américains ont envisagé sérieusement d’y installer des colonies avec des ballons. Toutefois, si des températures de l’ordre de 30°C doivent bien exister dans ces couches, les modélisations et les mesures concernant l’atmosphère de Vénus laissent penser que les nuages y seraient très riches en acide sulfurique, à 90 % contre 5 % pour les environnements terrestres où survivent malgré tout des extrêmophiles. L’existence de micro-organismes sur Vénus n’a donc rien d’évident.

Une autre question que l’on peut se poser est celle de l’origine de ces formes de vie. En fait, on soupçonne depuis quelque temps que Vénus n’a pas toujours été un enfer et qu’il y a environ un milliard d’années, elle était habitable. Les formes de vie microscopiques qui existent peut-être aujourd’hui dans son atmosphère pourraient donc être des vestiges des formes de vie vénusiennes initiales. On peut aussi penser qu’il s’agit de contaminations bien terrestres, apportées par des météorites, si l’on croit quelque peu à la théorie de la panspermie.

En tout état de cause, on pourrait tester cette théorie avec des missions à destination de Vénus qui sont déjà en projet et qui pourraient, par exemple, introduire un ballon dirigeable dans l’atmosphère de Vénus pour y faire des analyses qui pourraient s’avérer concluantes. On pense par exemple à une mission russe à l’étude, Venera D.


La conférence du 14 septembre 2020 sur la découverte de la phosphine. Pour obtenir une traduction en français assez fidèle, cliquez sur le rectangle blanc en bas à droite. Les sous-titres en anglais devraient alors apparaître. Cliquez ensuite sur l’écrou à droite du rectangle, puis sur « Sous-titres » et enfin sur « Traduire automatiquement ». Choisissez « Français ». © Royal Astronomical Society

Que pense aujourd’hui Franck Selsis, bien connu des lecteurs de Futura pour ses travaux sur les exoplanètes et notamment la recherche de biosignatures, de la publication de Nature Astronomy ? Nous lui avons demandé et voici ses commentaires.


L'astrophysicien Franck Selsis étudie les atmosphères planétaires et l'exobiologie. © Benjamin Pavone
L’astrophysicien Franck Selsis étudie les atmosphères planétaires et l’exobiologie. © Benjamin Pavone  

La plus grande découverte scientifique de l’histoire ?

Voici quelques remarques qui me semblent importantes, suite aux communiqués annonçant la mise en évidence d’un possible marqueur de vie, ce que l’on appelle aussi souvent une biosignature, sur Vénus, à savoir l’observation de phosphine (PH3) dans l’atmosphère vénusienne :

Détecter un ou plusieurs constituants simples comme la phosphine (PH3), le méthane (CH4), l’oxygène (O2), l’ozone (O3) dans l’atmosphère d’une planète ou en mesurer l’abondance, ne peut pas être en soi considéré comme une biosignature.

Soyons précis sur le vocabulaire : une biosignature ou un biomarqueur, ce n’est pas quelque chose qui est possiblement lié à la vie, c’est la “preuve” non ambiguë que la vie est impliquée.

Donc annoncer la détection d’une biosignature sur une autre planète, c’est annoncer la plus grande découverte scientifique de l’histoire. Or, on ne compte plus, hélas, de telles annonces en particulier dans l’histoire de l’exploration martienne.

Ce n’est en effet pas parce que la vie peut produire une molécule que la présence de cette molécule implique la vie.

« On ne comprend pas donc c’est la vie ! » Non ! Se trouver face à un phénomène qui n’est pas immédiatement compris est très commun en science et heureusement car c’est la principale motivation et source d’enthousiasme dans la recherche.

Affirmer qu’une propriété dérive d’un processus biologique implique justement d’en comprendre et d’en démontrer la nature et non pas d’avoir mis en évidence une “anomalie”, c’est-à-dire une observation pour l’instant sans explication. Par exemple, si je vois une lumière inhabituelle dans le ciel, je peux ne pas avoir d’explication pour le phénomène, mais affirmer qu’il s’agit d’un vaisseau extraterrestre nécessiterait des données solides démontrant que c’est de cela qu’il s’agit.

Il faut donc bien prendre garde avec ce communiqué sur la phosphine vénusienne à ne pas se retrouver dans une posture qui ne serait pas différente de celle consistant à crier à l’invasion extraterrestre parce qu’on voit une lumière inhabituelle dans le ciel.

Que signifierait “trouver une biosignature” en observant une autre planète ?

  • Que l’on dispose d’un ensemble assez détaillé d’informations concernant la composition et les conditions physiques sur cette planète, son irradiation par l’étoile, ses dégazages volcaniques, etc. Or, cette condition n’est pas encore remplie pour Vénus dont les processus atmosphériques et les échanges entre la surface et l’atmosphère sont encore mal compris.
  • Que cet ensemble de propriétés soit inexplicable par des processus physico-chimiques et géophysiques seuls et que cette conclusion fasse consensus au sein de la communauté scientifique. Il n’y a qu’une publication pour l’instant !
  • Que l’on propose l’hypothèse que des métabolismes puissent être à l’origine de l’anomalie observée [on a sauté directement à cette étape] et que cette hypothèse s’accompagne d’un ensemble de tests observationnels, c’est-à-dire de conséquences impliquées par l’hypothèse et vérifiables par l’observation.
  • Que cette hypothèse tienne la route face aux tests observationnels proposés et à toutes les nouvelles observations disponibles mais aussi face aux théories alternatives, jusqu’au stade éventuel (atteignable ou non ?) où la communauté considérera que cette hypothèse biologique est bien confirmée.




[Brèves] Les moines bretons faisaient déjà des crêpes au Moyen-Âge


Des galettières médiévales ont été retrouvées sur le site de l’ancienne abbaye de Landévennec, dans le Finistère. Les analyses physico-chimiques et expérimentales ont permis de déterminer que celles-ci servaient à faire cuire des crêpes dès le 13e siècle.


Exposition

Au terme de recherches étalées sur plus de cinq ans, les scientifiques du musée de l’ancienne abbaye de Landévennec ont eu une conclusion sans appel : les moines de l’abbaye cuisaient déjà des galettes bretonnes au Moyen-Âge.

Des galettières retrouvées dans les fosses de l’abbaye

L’origine de cette étude remonte à une découverte : dans les fosses de l’ancienne abbaye du Finistère ont été retrouvés des morceaux de céramiques médiévales d’une forme bien caractéristique… Ces galettières, plats circulaires en terre cuite d’un centimètre d’épaisseur et de vingt-cinq à quarante centimètres de diamètre, ne se retrouvent en effet nulle part ailleurs que dans la région bretonne.

L’objet retrouvé était archéologiquement complet, c’est-à-dire suffisamment bien conservé pour être reconstitué dans sa forme d’origine. Crédits : Archéologues : A. Bardel et R. Pérennec, coll. Musée de l’ancienne abbaye de Landévennec

Ces récipients sont reconnaissables à la fois par leur forme, mais également leur matériau, la céramique onctueuse, riche en talc pour renforcer leur résistance à une cuisson à haute température”, explique à Sciences et Avenir Guénolé Ridoux, chargé des expositions du musée de l’ancienne abbaye de Landévennec. Mais comment s’assurer que ces plats, datés du 13e et 14e siècles, étaient bien utilisés pour cuire la célèbre galette bretonne ?

Des traces de beurre et d’autres produits laitiers

Des analyses chimiques – une chromatographie et une spectrographie de masse – ont d’abord été réalisées sur les deux galettières retenues pour l’étude. Les scientifiques ont alors pu déterminer la présence d’acides gras à chaînes courtes, marqueurs chimiques des produits laitiers. Les analyses ont également révélé des traces d’acides phytaniques et de cholestérol ainsi que des produits de la dégradation de triglycérides à haute température, témoins de l’utilisation du beurre pour la cuisson.

Les résultats de l’analyse physico-chimique ont été résumés dans une infographie. Crédit : David Yven

Plus intéressant encore, les cétones impaires détectées dans la céramique suggèrent une cuisson de matière grasse à très haute température, entre 240 et 270°C. “Ces données sont parfaitement compatibles avec la cuisson des crêpes aujourd’hui, à plus de 220°C !”, souligne Guénolé Ridoux.

À la recherche de la cuisson parfaite

Afin de vérifier ces résultats d’analyse, les scientifiques se sont attelés à l’archéologie expérimentale, un domaine de l’archéologie visant à retracer les gestes et techniques passées par l’expérimentation. Six galettières ont ainsi été reconstituées pour être testées dans différentes conditions de cuisson. Au beurre, au saindoux ou encore sur foyer, chaque récipient a été soumis à un protocole distinct. L’objectif : comparer les traces laissées par ces différentes utilisations avec les galettières d’origine.

Les six galettières ont été testées avec des températures de cuisson et graissages différents. Crédits : Musée de l’ancienne abbaye de Landévennec

Au total, l’équipe a pu réaliser une douzaine d’expérimentations. Si l’analyse des échantillons et la comparaison avec les galettières médiévales sont encore en cours, les archéologues peuvent déjà affirmer certains éléments : l’aliment cuit dans le récipient breton était une pâte liquide, contenant des produits laitiers et chauffée à une température de plus de 200°C… Pas de doute, il s’agit bien de crêpes !

“Quand la crêpe devient bretonne”

Cette enquête autour des galettières médiévales est en réalité incluse dans une plus grande investigation autour de l’origine de la crêpe. Celle-ci a donné lieu à l’exposition “Quand la crêpe devient bretonne”, ouverte depuis juin 2020 au musée de l’ancienne abbaye de Landévennec. Au programme : jeux, manipulations et vidéos pour en apprendre plus sur l’origine, les traditions et les controverses qui planent autour de ce plat mythique.

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Vidéo de l’exposition “Quand la crêpe devient bretonne” au musée de l’ancienne abbaye de Landévennec. Réalisation : Marc Beugnot, Her-Bak Médias

Exposition Quand la crêpe devient bretonne au musée de l’ancienne abbaye de Landévennec. Du 21 juin au 1er novembre 2020, tous les jours de 10 h 30 à 18 h. Tarif : 6 euros (réduit : 5 euros).

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Merci à Mari-Maël T. pour cette belle idée de ballade 😷

[Brèves] Yvon Le Corre : l’ivre de mer


Yvon Le Corre : L’ivre de mer

Revue N°232

Détail d’une aquarelle, tirée des Outils de la passion, avec cette légende manuscrite : « Après douze jours de mer depuis Tréguier, Éliboubane en route pour le Cap-Vert vient reconnaître la pointe du Pargo, Madère. 25 août 1990. »

par Nathalie Couilloud – Yvon Le Corre se raconte magistralement à travers ses ouvrages. Dans son L’Ivre de mer, il conte la quintessence d’une vie qui s’écrit depuis l’enfance en lettres capitales, tonnantes et vivifiantes, laissant derrière elle un sillage lumineux. Comme si le marin dessinateur avait cherché à illustrer tout au long de sa longue route la maxime de Saint-Exupéry : « Il faut laisser son rêve dévorer la vie avant que la vie ne dévore son rêve ».

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.


Yvon Le Corre revient de sa dernière navigation au long cours ; elle a duré cinq ans, un lustre. À Tréguier, dans une rue qui grimpe du port pour prendre d’assaut la cathédrale, à deux pas de la maison d’Ernest Renan, entre une librairie et un café, il a aligné pendant des milliers d’heures des lettres de plomb lors d’une « fascinante plongée dans l’art du livre, comme le fut [s]a première virée d’adolescent, seul, au large : enivrante. Ces deux voies sont, à titre égal, apprentissage de la liberté, cette fleur rare qui exige tellement de passion. »

Il vient de publier à compte d’éditeur et d’auteur un ouvrage qu’il a entièrement conçu, écrit et fabriqué. Trente exemplaires originaux acquis au prix fort par des privilégiés, dont il a aussi fait imprimer deux mille fac-similés qu’il vend dans son atelier. Dans cette ultime navigation littéraire, Yvon Le Corre échappe à tous les circuits de l’édition et de la librairie. À tous les circuits en vérité.

Il a rencontré des imprimeurs, dont René Rougerie, l’éditeur de poésie, aujourd’hui décédé, qui était devenu un ami. Il a fait fondre à Orléans cinq mille caractères en plomb de police plantin. Il a acheté du papier, un vélin Lana de 250 grammes, qui n’est plus commercialisé, ce qui d’emblée lui fixait une contrainte de pagination. On l’attendait sur un format raisin, mais c’est sur un quart-jésus qu’il s’est couché. Perdu dans les lignes qui dansaient sous ses yeux, recommençant mille fois le lent et bel ouvrage, après Heureux qui comme Iris et bien des voyages, Yvon Le Corre s’est fait Pénélope, reprenant chaque jour, avec une infinie patience, une tâche hors du temps. « Quand je changeais un mot, parce que j’en trouvais un plus beau, je devais refaire toute la ligne pour retrouver la bonne justification dans le composteur ! » Il a utilisé une presse à taille-douce pour les eaux-fortes, puis, une fois sèches, il les a passées sous la presse au plomb. Un travail de fourmi, solitaire, les doigts tachés d’encre et l’âme entachée de doutes. Il a continué coûte que coûte.

Yvon Le Corre, qui prône avant tout « le courage d’oser être soi-même », trouve aujourd’hui une « forme de sérénité dans le fait d’accepter sa vie au point où elle en est ». Dans son dernier ouvrage, il livre en guise d’inventaire un condensé des événements et des rencontres qui l’ont profondément marqué. © Yvonnig, Paimpol

En présentant enfin son travail, l’heureux apprenti typographe écrit aussi : « Toutes les jambes grasses des “m”, que de mamelles ! Et tous ces “i” qui rigolent dans leur cassetin : ouistiti hi hi hi… » Car il s’est amusé aussi, « retrouvant un joyeux goût d’anarchie » dans le fait de renouer avec le métier disparu des typographes, en première ligne jadis dans les luttes sociales.

Yvon a écrit son texte au fil de ses souvenirs de mer, avec un canevas où des thèmes ont habilement été cueillis en treize chapitres. De ces fleurs éparses, de ses brouillons maintes fois raturés, il a composé un bouquet. Dans lequel, il offre « un peu comme une suite des Outils de la passion, des faits maritimes qui, échappés de mon sac, vous entraîneront dans les flots du large, là où se font ou se défont les âmes, bien à leur insu… » Les pépites d’une vie servies dans un écrin typographique. Une profession de foi, aussi, car le livre s’ouvre avec Che Guevara et se referme avec Nelson Mandela. Aucune censure, cette fois, car si cette aventure est née, c’est aussi pour balayer trente ans d’édition où l’amertume finissait par dominer.


Un concentré d’exaltation, de colère et d’indignation

Ce L’Ivre de mer, c’est donc du Le Corre brut de raisin : du concentré d’exaltation, d’enthousiasme, de colère et d’indignation, sentiments dont il n’est pas avare. N’étant pas de la race des tièdes, il assène parfois ses vérités au marteau-piqueur. Dans la vie, c’est pareil, il ne tourne pas autour du pot, il le casse s’il le faut, « parce que pour être entendu, il faut parfois gueuler, dire des énormités. Après, on peut s’asseoir et discuter. » Savoir ce que les autres ont dans le ventre, ne pas perdre de temps en circonlocutions, car la vie est courte, faut-il s’en souvenir ? Il s’en souvient.

C’est la mer qui lui a torché ce fichu caractère. À douze ans, elle lui fait rendre les armes, et les tripes, sur le bateau de pêche où son père l’a fait embarquer « parce qu’il avait encore fait le con ». La punition d’une journée sera une révélation pour la vie : « Je me sens presque un homme. Si la mer ce jour-là m’a un peu défait, elle a surtout contribué à me faire », se souvient-il dans L’Ivre de mer.

Yvon Le Corre arrive à l’île de Batz en 2009 avec Girl Joyce, première étape d’un tour de Bretagne pour dire au revoir aux amis avant de partir vers Tristan da Cunha dès qu’une fenêtre météo se présentera. © Yvonnig, Paimpol

De cette confrontation avec le père et avec la mer est née une personnalité bien trempée. Fréquentant la classe de ses parents instituteurs à La Vicomté-sur-Rance, il a été nourri de pédagogie Freinet, qui s’inspire de la phrase de Montaigne : « Éduquer ce n’est pas emplir un vase, c’est allumer un feu ». Et ce père, dont il n’a jamais connu la tendresse et qu’il n’a plus revu après ses dix-huit ans, lui avait déjà donné des armes pour la vie : Yvon n’a jamais eu depuis assez d’océans pour assouvir sa soif de curiosité.

Car ce L’Ivre de mer sonne aussi comme un retour aux sources. C’est enfant, dans l’école de ses parents, qu’il a appris l’art de l’imprimerie : « On partait faire des enquêtes de terrain dans la campagne. On dessinait, on écrivait, puis on revenait et on imprimait un petit journal. » Dans ces années cinquante, un livre retient également toute son attention, Les Vieux Métiers, de Jean de La Varende, illustré par Mathurin Méheut. Les croquis de Méheut surtout, maître de l’instantané, le marquent à jamais. Yvon se met à dessiner les bisquines, les derniers terre-neuviers, les villages de charbonniers en forêt, les lougres du Légué, tout un monde dont il a la conscience aiguë, et douloureuse, qu’il est en train de disparaître devant la modernité triomphante. Des marins observés alors sur les quais de Saint-Malo ou du Légué, il écrit : « C’était une époque où les grèves étaient libres, ouvertes à tous, où il n’y avait pas de marinas ni de plaisanciers, ni accastillages coûteux et congélateurs à remplir. Ces hommes savaient recoudre leurs voiles, rafistoler un vieil aviron, recalfater un galbord. Ils exprimaient juste l’autonomie qui me semblait indispensable pour prendre la mer. »


L’ingéniosité de l’homme en harmonie avec son milieu

De ce monde-là, il n’est jamais vraiment revenu. Du Cap-Vert au Brésil, des Açores à l’Irlande, il est parti à la recherche des hommes dont les gestes sûrs et efficaces s’inscrivent dans une tradition, un pays, une fratrie. Il aime les êtres simples qui savent adapter les matériaux dont ils disposent autour d’eux à des fins pratiques : construire une maison, un bateau, fabriquer des engins de pêche ou un foyer pour cuire le repas. C’est l’ingéniosité de l’homme en harmonie avec son milieu dont il garde l’éternel émerveillement. Dans le désert, sur les traces de Taïeb, Touareg de la Teffedest, avec Cachiche au Brésil, au Portugal ou au Mali, partout il s’est enchanté des rencontres qui touchaient à cette harmonie. Celles que décrivent Théodore Monod dans le désert, Claude Lévi-Strauss en Amazonie, Jean Malaurie chez les Inuits. Par ses dessins, l’artiste a révélé la beauté, la simplicité, la sobriété de ces savoir-faire, trois mots qui reviennent sans cesse dans L’Ivre de mer, en hommage à ces hommes qui ont nourri sa vision du monde et lui ont offert une esthétique, en même temps qu’une éthique, de vie. Lui, dit simplement que « c’est une leçon de savoir-vivre que d’aller vers les autres et de comprendre qui ils sont ».

« Iris voulait connaître l’île d’Er de trop près », note Yvon sur cette aquarelle, qui montre le smack échoué juste avant la basse mer.

C’est souvent par la mer qu’il est allé à leur rencontre. Il a longuement évoqué ses voiliers dans Les Outils de la passion. De Marie-Chose, cotre de Carantec, à Iris, smack de Colchester de 1902, « victorienne à souhait dans sa robe noire », d’Éliboubane, qu’il a fait construire sur les plans d’une chaloupe sardinière de 1880, à Yuna, petit færing des îles Lofoten, en passant par le chaland Diwalo, la « pantoufle des grèves », il a expliqué comment la mer avait exigé de lui des « outils » pour la parcourir. Il a raconté les aventures qu’ils ont vécues ensemble. Certaines de ces histoires reviennent dans L’Ivre de mer, comme le naufrage d’Iris sur les côtes écossaises, ou la triste fin d’Éliboubane donné aux pêcheurs du Cap-Vert qui n’en ont rien fait.

Dans L’Ivre de mer, il présente sa dernière conquête, Girl Joyce, croisée il y a cinquante ans et dont le souvenir ne l’avait jamais quitté jusqu’à ce qu’il l’acquière en 2002. Leur première rencontre a eu lieu en Bretagne Nord, sur la grève du port de Perros, où Yvon est arrivé de nuit. « Au réveil, surprise : également au sec et béquillé à côté, un superbe cotre, anglais d’apparence. Faisant le tour de cette pièce de musée (cent ans au moins, me disais-je) je découvrais les archaïsmes de cette carène, de son gréement, de son accastillage avant d’arriver au tableau en cœur couronnant un étambot très élevé : Girl Joyce-Jersey. »

Suit cette description : « La finesse de son étrave droite, tranchante, les entrées d’eau extrêmement tendues jusqu’au retour de galbord dégageaient un plan de dérive impressionnant s’opposant à une section en V forte par le travers du mât. C’était un vocabulaire bien contrasté qui n’était pas sans évoquer la forme ramassée du ventre des poissons. Juste après un brion pincé et profond (80 cm) on pouvait deviner une légère amorce de plein qui se perdait vers le maître-couple, aux deux tiers arrière, mais sans bouchain marqué. Quant au tableau, jamais je n’en avais vu d’aussi élégant, sa pointe fine à peine immergée dans le tracé généreux de la flottaison.

« Le boute-hors, important, était gréé d’une sous-barbe en cuivre et laiton, articulée, relevée ici pour l’évitage du mouillage. À l’arrière, une bôme en beau pin rouge sombre, agrémentée de colliers en bronze, débordait le couronnement d’un bon mètre cinquante, suivant une mode ancienne. […] Dans la mâture et les cordages régnait une sorte de rigueur quasi militaire, digne des fiers cotres corsaires : la pente marquée des étais, bastaques et balancines, les courtes pattes-d’oie de pic placées en bout d’espar, les retours de drisses palanquées à l’anglaise. […] Les proportions élégantes du mât, le calibrage des câbles et drisses, sans surcharge, le dessin nerveux des poulies à contre-ciel, évoquaient pour moi un classicisme évanoui. C’était le rappel brutal d’une marine ancienne et fonctionnelle, aux muscles évidents comme ceux des vieilles mécaniques. »


La « Fille de joie » le porte au septième ciel

Avec de tels arguments, il n’est pas étonnant que cette « Fille de joie » l’ait littéralement porté au septième ciel ! Et c’est « tremblant d’émotion » qu’il la retrouvera dans un petit chantier de la Rance. Grâce à la complicité d’un ami, la belle abandonnée va lui tomber dans les bras « pour une poignée de moules ». Dans la vase, ils dégagent le lest en plomb, des gueuses en forme : « On a fait un pont avec les espars pour les transporter sur des palettes à côté du bateau. Le lendemain, la grue qui venait chercher Girl a pesé les palettes : il y en avait 6 tonnes ! » Le voilier est rapatrié sur Paimpol au chantier de Gilles Conrath. Un bonheur n’arrivant jamais seul, le lendemain la Brittany Ferries lui demande de dessiner la construction du Pont-Aven, ce qui va lui permettre de disposer des fonds pour la restaurer…

Aquarelle, d’Aweya, fait au Sénégal en 1995.

Un an plus tard, à l’été 2003, Girl Joyce est à nouveau prête à courir les mers. « Première sortie : un Nordé vif donne dans la rade, il faut donc tirer des bords (il n’y a pas de moteur). Sous la presqu’île de Guilben une rafale nous couche à peine tandis que Girl lofe, lofe, pour venir se caler à moins de 40 degrés du vent, rapide et sûre. “Azou, sors la bouteille de rhum, c’est trop beau !” Tout au long de cette journée, le bateau (dont j’avais imaginé les performances quarante années auparavant) tient ses promesses : confiance totale. »

Avec elle commence une nouvelle tranche de vie dont le journal de bord ressuscite les perles, avec de petits croquis en guise d’enluminures, car l’artiste y a installé sa table à dessin. « Là, bien calé, fumer la pipe, devant le feu allumé dans le poêle du carré, c’est pas triste. Un autre endroit privilégié, à la tombée de la nuit, est le banc arrière sur le pont. C’est là qu’il m’arrive souvent de guetter la lune jusqu’à ce que sa clarté inonde les voiles. C’est comme un tour de jardin le soir, et ici je me sens un petit rien, mais qui existe, entièrement solidaire du cosmos. Quoi de mieux en effet qu’un voilier fonçant dans la nuit, bien réglé et puissant, bousculé gentiment par une onde noire et vive, pour laisser l’esprit vagabonder ? »

Malgré leur complicité et trois tentatives, Girl Joyce et Yvon ne gagneront pas l’archipel de Tristan da Cunha, dans l’Atlantique Sud. « Je sais ma volonté (malgré des ennuis de santé) et sais aussi la force de mon bateau : je souhaite qu’il m’emporte, le temps de faire quelques aquarelles, jusqu’à cette île où s’accroche une poignée d’humains, à la limite des mers rugissantes, à Tristan da Cunha. »

En 2005, il touche 75 nœuds de vent au cap Vilano dans une dépression tropicale. Le câble de la drisse de foc se détoronne, Yvon laisse porter sur Brest. En 2007, ce sont ses jambes en feu, au large du Cap-Vert, qui l’obligent à retourner sur les Açores, où il sera hospitalisé. En septembre 2009, il y retourne, plus sûr de lui que jamais. Yvon et sa Girl coulent des jours heureux jusqu’à l’équateur. Une mauvaise blessure à la jambe, les antibiotiques introuvables et ce sont soudain cinq jours d’enfer qui s’éternisent après la touffeur du pot au noir. « Je n’y croyais plus, c’est Girl qui m’a ramené à Bahia. À 4 heures de l’après-midi, j’avais senti un friselis sur l’eau et on a fait 80 milles sur un seul bord, voiles tangonnées, avec Hector, le correcteur d’allure. Moi, je pouvais à peine passer la tête par la descente en me hissant sur les bras. C’est Girl qui a pris le relais pour moi cette nuit-là, j’en suis sûr. »

Yvon passe devant le phare de Barra, affale ses voiles avant le banc de Sao Antonio, et touche Salvador de Bahia, qui a bien changé depuis sa dernière visite en 1977. Il parvient à amarrer Girl à un ponton et use ses dernières forces pour sortir du bateau le 25 novembre à 4 heures du matin. Hôpital, couloir de la mort aux urgences, perfusion dans la salle commune, risque d’amputation, opération… Yvon restera plus d’un mois à l’hôpital et en convalescence au Brésil, avant de pouvoir reprendre l’avion. Cette fois, Girl Joyce rentrera en cargo.

Le rêve de l’inaccessible Nightingale s’est éloigné. « Si j’y retourne, ce sera avec quelqu’un », dit posément Yvon. Qui parle maintenant d’aller dessiner les goélettes de Macassar, ou les derniers grands boutres indiens, mais « il paraît qu’il n’en reste plus »…


« Avoir une journée vierge devant soi pour l’inventer »

Toujours aller de l’avant. À soixante-dix printemps comme à quinze, Yvon Le Corre n’aime rien tant que « d’avoir une journée vierge devant soi pour l’inventer ». Si ce n’est l’Atlantique, ce sera un après-midi passé sur l’île d’Er, dans la rivière de Tréguier : ramasser des bigorneaux puis, adossé à un rocher, à l’abri du vent, fumer une pipe et s’offrir une sieste. Le lendemain, dans son atelier, coucher à l’aquarelle le magnifique et vénéneux cumulonimbus qui l’a accompagné à son retour. Car l’essentiel est fait de frugalité et de cette poésie qu’il veut saisir jusqu’au cœur du quotidien. S’il n’est pas rassasié des « latitudes sans vent, là où tout se décante par 10 000 mètres de fond », il sait aussi « en attendant, sur la côte, le long du petit pays, reconnaître ses amis et vivre largement, loin des tristes ».

Les tristes, ou pire encore les hypocrites. Il n’a pas de mots assez durs pour dénoncer une société clinquante et fustiger une civilisation des loisirs où l’argent mène la danse. Il se moque des chants de marins, qu’on « entend brailler et ce d’autant plus fort qu’il n’y a plus de manœuvres, plus de marins avec des cals aux mains », et des fêtes maritimes où l’« on s’invite de baie en baie mais dès que c’est un peu loin on transporte les bateaux par la route ». Il est fatigué des « bateaux de plaisanciers, tristes choses couleur d’aspirine », condamne la fausse sécurité des ordinateurs et des aides à la navigation pour prôner le sens marin et la recherche « d’une sorte d’équilibre entre soi et la force du bateau ». Il en appelle à Slocum, à Gerbault, célèbre les grands voiliers, « la Manche-Valparaiso en quatre-vingt-cinq jours, 5 000 mètres carrés de toile et leurs capitaines de vingt-cinq ans », hissez haut !

Ce monde moderne lui hérisse littéralement le poil. Au point qu’il se demande parfois si « son besoin du large n’est pas une forme de résistance à la veulerie généralisée ». Lui qui sait, comme tout marin, qu’en mer « la vigilance est de règle, car la vie est en jeu, c’est un engagement vif de tous les instants, dans le choix d’une voilure, d’une manœuvre ou d’un cap », place au panthéon de ses valeurs la liberté, qui exige un grand sens des responsabilités. Or, il ne voit dans cette société qu’une machine à déresponsabiliser les individus pour en faire des assistés… Il ne doit pas être facile de vivre avec un tel degré d’exigence envers soi et envers les autres.

Ses engagements, à l’instar de ses colères, sont sincères et ne datent pas d’hier. Il est toujours reconnaissant à Dédée, la bibliothécaire de Roscoff, militante communiste active, « dont le cœur faisait le tour de la planète », de lui avoir mis dans les mains des livres essentiels, tout en lui ouvrant les yeux sur le monde. Engagé dès 1967, avec Un bateau pour le Vietnam, au secours des boat people, avec les Artistes pour la paix dénonçant l’assassinat de Matoub Lounès en Algérie, militant contre la guerre en Irak, messager de la paix à l’onu, assidu des manifestations pour défendre la retraite à soixante ans, Yvon Le Corre ne lâche jamais prise. Il cite Martin Luther King, Gandhi, Nelson Mandela, se désespère que leurs combats soient sans cesse remis en cause – « On devrait avoir honte ! » –, vitupère les consensus mous qui blessent tant « son besoin et son impatience de justice ». « Ceux qui vivent sont ceux qui luttent », écrivait Hugo ; Yvon l’insoumis est bien vivant…


Pierre Marchand l’éditeur Titouan Lamazou l’élève

À l’opposé du politiquement correct, il navigue hors de toutes modes. Lorsque paraît en 1978 Heureux qui comme Iris chez Gallimard, sous l’égide du grand éditeur Pierre Marchand, Yvon relance un genre qui n’avait plus cours, le journal de voyage illustré. Celui-ci est un journal de bord, avec son écriture manuscrite et celle de Karine Huet, sa compagne d’alors, accompagnées des dessins de l’artiste. Pierre Marchand a comparé Le Corre à Jack London, dans un texte publié en 2000 : « Comme le loup des mers, Yvon sait raconter les colères de l’océan en y mêlant les siennes. Il sait parler des bateaux et de ceux qui naviguent dessus. Il sait mettre en scène les gens qu’il aime et encore mieux ceux qu’il n’aime pas. Il sait voyager de taverne en taverne, d’Alcina à Tréguier ou d’Itaparica à Bamako. Mais s’il est marin, s’il est écrivain, s’il est poète, il est encore plus dessinateur et peintre et s’il me fallait comparer les épais carnets de croquis d’Yvon, ce serait à ceux de Delacroix ou aux pages de Noa Noa de Gauguin ! En conjuguant tous ses talents, Yvon fait vivre aujourd’hui les plus beaux rêves d’éditeur. »

Yvon mettra en contact Pierre Marchand et Titouan Lamazou. Son ancien élève en classe de seconde à Marseille publiera ensuite tous ses livres chez Gallimard. Titouan revient volontiers sur cette année marquante pour lui : « Après avoir rencontré Yvon, j’ai arrêté l’école. Je n’étais pas fan des études et je voulais déjà être peintre. Il a été un catalyseur de prédispositions et m’a encouragé à faire ce que je voulais. » Malgré leur différence d’âge, le maître et l’élève vont déserter les bancs de l’Éducation nationale presque en même temps, Titouan pour suivre les cours des Beaux-Arts à Marseille et Aix, alors qu’Yvon rempile pour une ultime année de professorat avant de jeter l’éponge.

Iris au mouillage à Marseille

Titouan Lamazou a aussi écrit de son ami qu’il « était un artiste-marin-anarcoco (communiste-cocotier) qui, comme qui dirait, brûlait sa vie par les deux bouts ». Ajoutant : « Je devins marin-artiste, la barre résolument à gauche mais au sillage solitaire et la main droite toujours disponible pour touiller un ti-punch » ! Après cette seconde mouvementée, Yvon ira chercher Iris en Angleterre et proposera à Titouan, qui n’avait jusque-là pratiqué qu’un peu de dériveur, de ramener le voilier avec lui jusqu’à Perros. Ce ne fut sans doute pas leur plus triste navigation…

« Quand j’ai commencé à dessiner aux Beaux-Arts, je faisais du sous-Le Corre ! Et moi qui rêve depuis vingt ans de construire un bateau-atelier sur lequel je vivrais, il le fait à sa façon depuis longtemps. J’aime les gens qui ont de la suite dans les idées, qui sont fidèles à eux-mêmes. Tabarly était de ceux-là aussi. » Ancien équipier d’Éric Tabarly, vainqueur du premier Vendée Globe en 1990, Titouan Lamazou a eu de bons maîtres à son école de marin dessinateur, et le reconnaît volontiers. Comme Yvon, il critique la profusion de carnets de voyage qui choisissent un pays au prétexte d’en ramener des dessins plus ou moins inspirés. Des produits « fabriqués » qui n’ont rien à voir avec la démarche d’Yvon Le Corre qui, lui, voyage et, accessoirement, publie. Pour Les Outils de la passion, il a ainsi dû choisir parmi plus de cinq mille dessins avant de commencer à rédiger son texte. Mais cet ouvrage, s’il relate des voyages, est surtout un livre de vie, un pendant maritime magistralement illustré des Nourritures terrestres d’André Gide, avec qui il aurait pu écrire : « Je me suis fait rôdeur pour frôler tout ce qui rôde, je me suis épris de tendresse pour tout ce qui ne sait où se chauffer et j’ai passionnément aimé tout ce qui vagabonde ».


« Rien n’est plus intime qu’un carnet de voyage »

Dans une interview à France Culture en septembre dernier, Yvon évoquait le travail de carnétiste : « Rien n’est plus intime, personnel, hasardeux, surprenant qu’un carnet. C’est une magie, le carnet, les humeurs passent dans les dessins, plus que si on les écrivait. Le carnet, c’est l’outil. L’aquarelle, c’est tellement rapide. Dix minutes, un quart d’heure, parce que la lumière va s’en aller, parce que les gens vont partir. Il y a du bon, du moyen, du très mauvais aussi, dans les carnets, mais on ne peut pas arracher la page parce qu’on écrit des deux côtés. […] On est vraiment aux aguets, il faut aller droit au but, on ne s’éternise pas dans ce genre de dessin… Le côté blanc de la feuille où le dessin est resté inachevé, c’est magique. Dans le dessin, on témoigne, mais pour y faire croire c’est bien de mettre une date, un nom. […] On est lent, on s’assied au même niveau que les gens, ils se penchent au-dessus de notre épaule, on est amené à parler avec eux, d’où un rapport suffisamment intime. On a l’impression de faire partie des gens du pays, et c’est un honneur. Parfois, ce sont juste les mains de quelqu’un qui est à côté, un regard d’enfant fugitif… Le dessin va directement au sentiment. »

Et d’ajouter que le bon carnetiste est celui qui oublie qu’il dessine : « Quand le dessin court sur la page, c’est l’âme qui nous guide, ce qui nous a fait nous arrêter, saisir la chance, on s’arrête parce qu’on ne peut pas faire autrement, on est là, le temps n’importe plus ». D’un caractère diamétralement opposé à celui d’Yvon, Henry Kérisit (CM 222) qui confesse « être né dans la vase » et ne pas aimer naviguer, retrouve Yvon sur le terrain du dessin et l’amour des belles carènes. Un jour, alors qu’ils sont ensemble au Portugal, Henry voit s’éloigner Yvon au moment de se mettre à pique-niquer : happé en urgence, il est parti dessiner à quelques mètres de là des barcos do mar au mouillage. Henry se souvient aussi que, lors de ce même voyage, Yvon avait été invité par des marins à décorer la proue d’un moliceiro : « Il a repris le dessin qui existait, une jolie fille avec une robe rouge. Mais quand Yvon a achevé son travail, la robe avait disparu et il avait dessiné la silhouette d’Éliboubane en arrière-plan ! »

Pour ce voyage au Portugal, en 1988-1989, Yvon est descendu avec Éliboubane, sa compagne Azou et son fils Yun, trois ans, « à la recherche de ce qui vit fort encore, le long des grèves ». Pendant les « trente heures de cape dues à un force 9 au large de Finisterre, Yun ne fait que dormir à l’abri de l’annexe retournée ». Yvon traverse ensuite en famille, avec une carriole à bras, une partie du pays, d’où il ramènera mille deux cents dessins, dont certains seront publiés dans le bel ouvrage, Les Tavernes d’Alcina (1990). Il rentrera à la maison à bord de « Lili » avec des amis : « Re-la barre d’Aveiro, courant dans le cul, vent dans le pif, hum… L’entrée de la ria de Vigo, en fuite, force 10, sans visi. Et tout le Gascogne au près serré, pendant que mon petit frère Titouan le descendait au portant, lui, au même moment. Un jour, le sextant nous dit : Ouessant à 15 milles, Nord-Nord-Est. On vire à droite. Ça y est. 1er mai 1989. Un an juste. »

Dans ce livre, il cite Jean-Louis Étienne : « Il est important de faire des voyages à pied, car ils dilatent le temps ». Les deux hommes se sont connus en 1977 aux Antilles sur Pen Duick vi. En 1992, Yvon publie Antarctide, journal de bord d’un peintre dans les glaces, sur ses aventures dans les mers australes à bord de la goélette de 36 mètres Antarctica. Le 12 novembre 1991, il croise son premier iceberg. « “Nul n’a jamais réussi à rendre la véritable impression que donne un iceberg”, écrivait Richard Henry Dana. C’est peut-être cette phrase qui m’a décidé à aller faire un tour en Antarctique », raconte Yvon, qui navigue « dans la grande houle où le bateau semble se désarticuler », parmi les cormorans, les damiers du Cap et les albatros… Au passage, il croise le Damien de Sally et Jérôme Poncet, l’ancien complice de Gérard Janichon autour du monde, et salue le phare de Diego-Ramirez, le plus austral du monde, dont il envoie le dessin à son ami artiste François Jouas-Poutrel, ancien gardien du phare des Roches-Douvres.

Dans ce rêve glacé se mêle le cauchemar, car les vestiges des anciennes bases baleinières se dressent en Géorgie du Sud, « île des contrastes inouïs : une nature forte servant d’écrin à la barbarie de l’homme ». La condamnation des atteintes portées à la nature est un thème récurrent chez Yvon, qui dénonce le « hochet de l’écologie » agité en pure hypocrisie, selon lui, par les politiques. Même en mer, son refuge, « nous attendent fleuves de mazout, poissons enrichis de mercure, déchets et autres épaves nucléaires pourries, sous les nues atomiques ou les défis que se jettent l’Orient et l’Occident », écrit-il dans L’Ivre de mer.

Malgré ces critiques, Yvon Le Corre ne se laisse jamais aller au pessimisme. Pour se sauver du désespoir, il relit les Rubâ’iyât d’Omar Khayyâm, poète persan du xie siècle qui célèbre la vie, les femmes et le vin. Un exemplaire de ses quatrains n’est jamais loin ; peut-être y puisera-t-il celui-ci : « Du vin ! Du vin, en torrent ! Qu’il bondisse dans mes veines ! Qu’il bouillonne dans ma tête ! Des coupes… Ne parle plus ! Tout n’est que mensonge. Des coupes… Vite ! J’ai déjà vieilli… »


« Endurcis-toi sans perdre la tendresse, jamais ! » (Che Guevara)

Ses yeux si bleus brillent toujours comme un feu. Tantôt incendiaires quand brûlent ses colères, tantôt flammèches joyeuses et gaies quand il est en amitié. On imagine aussi ces prunelles coulées dans le bleu du ciel, enfin apaisées, en harmonie avec l’azur. Pareillement apaisées près d’Azou, ce qui n’est pas si loin d’azur, « Azouyadé » la bien- aimée, à qui il a consacré un joli poème ainsi nommé en hommage à la brune Aziyadé de Pierre Loti. Dans la maison d’Azou, qui crée des bijoux au rez-de-chaussée, ou dans l’atelier d’Yvon, baptisé Alexandrie, tous deux reliés par un beau jardin, caché derrière les murs en pierre de la vieille ville, se dégage une même poésie. Ainsi, dans l’atelier, les toilettes ont un mur bleu nuit tapissé d’éclats de mosaïque et de coquilles d’ormeaux… qui n’ont pas tous la taille réglementaire, ce qui fait souffler jusque dans ces lieux paisibles un vent de piraterie !

L’îlot de la Douane dans le Trieux. « Le Trégor est un patchwork de champs blonds et de bois sombres. Ma joie est d’en pénétrer les rias, avec le flot du soir, sous des lumières qui n’en finissent plus de mourir ».

Cette ruine, acquise en 1979 pour « mettre [s]es vieux os au sec », Yvon l’a remontée poutre après poutre, « maître absolu du chantier comme on est maître de sa barque », avec ce « bonheur d’entreprendre » qu’il salue quand il le reconnaît chez les autres. La barre d’Iris sert de rampe d’escalier, celle d’Éliboubane est accrochée sur une poutre de l’atelier qui porte en lettres peintes une devise de Che Guevara que lui a jadis laissée en souvenir une jeune Brésilienne : Endureça, sem perder a ternura, jamàis ! (« Endurcis-toi sans perdre la tendresse, jamais ! »). Une aquarelle de Marin Marie – qu’Yvon a bien connu à la fin de sa vie à Chausey –, un tableau de son ami Gildas Flahaut, voisinent avec ses propres toiles. Fortement marqué par le peintre tchèque Josef Sima, qu’il a rencontré jeune homme à Paris, Yvon poursuit dans ses tableaux abstraits une quête de la transparence, de la pureté où se mêlent lumière et minéral : « C’est une ascèse, un pari vertigineux, rien ne doit venir troubler le regard intérieur, au moindre manque c’est la chute, on se cogne à sa propre médiocrité, on tourne en rond, en désespoir », écrit-il à la dernière page du L’Ivre de mer.

Cultivant un rare sens de l’épicurisme, adepte de la lenteur, dans ses navigations à la voile ou dans ses longues marches à pied, Yvon Le Corre est aussi un grand raconteur d’histoires – « Que le grand cric le croque ! » –, comme ceux qui ont vraiment voyagé et connaissent « l’usage du monde ». À l’image de Nicolas Bouvier à qui nous laisserons le mot de la fin : « Le bonheur, c’est le vrai talent, le grand bonheur, bien sûr, pas le sourire des cloches. »




[Brèves] Pétition : Plus de 700 personnes en danger de mort à Marseille!


Pétition : Plus de 700 personnes en danger de mort à Marseille!

Aidez-nous à faire réagir les autorités responsables : Maire et adjoints concernés, Préfet, Ministre de la Ville, avant qu’il ne soit trop tard.


Après la catastrophe des immeubles effondrés de la rue d’Aubagne en octobre 2018, très médiatisée, des milliers de locataires ont été évacués à cause du piège mortel de l’habitat indigne à Marseille. Mais, évidemment, les autorités responsables n’ont pas tiré les leçons de cette tragédie dont les conséquences, à ce jour, ne sont pas toujours réglées.


Actuellement, il y a encore plus de 700 personnes en danger de mort potentiel à Marseille.


Il s’agit du « Saint-Georges », un des plus grands immeubles de Marseille (20 étages, 700 résidents), emblématique, labellisé patrimoine du XXe siècle, création du célèbre architecte Claude Gros et d’une entreprise renommée, La Savoisienne. Le Saint-Georges est un grand complexe recevant du public (école, annexe de Mairie, église, hôtel, commerces, salles de conférences, etc.). La majorité de ses résidents sont des familles de locataires précaires et des personnes vulnérables, âgées.


Le Saint-Georges subit, au titre d’une réparation de l’existant, des travaux de démolition, sans permis de démolir, sans afficher d’autorisation valide, sans fournir de nouveaux calculs et au mépris des règles de l’Art. Alors que sa structure bétonnée d’origine a été calculée et conçue pour résister aux vents les plus violents (jusqu’à 180 km/h) et aux tornades saisonnières en zone littorale 4 où il est situé, ce qui entraîne un grave danger pour l’intégrité de l’immeuble et pour de nombreuses vies humaines.


 Tout cela est le résultat du cumul, depuis de longues années, des magouilles des copropriétaires bailleurs, du syndic et de ses complices, ainsi que de l’indifférence ou de la connivence des autorités municipales, pourtant largement informées de la dangerosité d’une telle « réparation ».


 Alors qu’il existe un projet très sérieux de réparation de l’existant presque intact, sans démolition et validé par un rapport d’expert judiciaire.


La destruction avance en marche forcée, tout le monde est au courant, mais on reste sans réagir dans la situation absurde d’une « chronique d’une mort annoncée ».


 Le saccage va continuer jusqu’à quand, jusqu’où ? Qui sera responsable d’une nouvelle tragédie ? Les experts marseillais chargés de la prévention des risques et de l’insalubrité, qui ont déjà été jugés incompétents (a minima) par les contre-experts missionnés par le Ministre de la Ville et de l’Habitat pour évaluer la situation au désastre de la rue d’Aubagne ?


On fera quoi alors ? A nouveau des marches blanches ? Des manifestations solidaires des familles dévastées ? Des condoléances de politiciens hypocrites ?


Le Collectif Sauvons le Saint-Georges




[Brèves] TÉMOIGNAGES. Chats, chiens, vers de terre… Leur phobie des animaux leur gâche la vie



Clémence, Caroline et Manon sont respectivement phobiques des chiens, des chats, et des vers de terre. Elles sont conscientes que leur peur est disproportionnée mais n’arrivent pas à lutter contre la panique qui les envahit quand elles voient ces animaux et elles nous racontent comment cela perturbe leur vie au quotidien.

Crises d'angoisse, peur panique... La phobie des animaux peut perturber fortement la vie quotidienne de ceux qui la subissent.
Crises d’angoisse, peur panique… La phobie des animaux peut perturber fortement la vie quotidienne de ceux qui la subissent. | ILLUSTRATION ALAÏS RASLAIN

Changer de route en apercevant un pigeon, ne pas supporter de voir un serpent en photo, paniquer dans le métro quand un chien s’approche… La zoophobie, la phobie des animaux et insectes, est courante. Et selon l’animal concerné, elle peut être plus ou moins handicapante.

Clémence, 24 ans, et Caroline, 30 ans, respectivement phobiques des chiens (cynophobie) et des chats (ailurophobie), y sont confrontées au quotidien. Aucune des deux ne sait réellement ce qui a pu déclencher cette peur irrationnelle.

La cause d’une phobie n’est en effet pas facile à identifier : elle peut être due à un traumatisme, un parent peut la transmettre à son enfant en ayant des réactions inadaptées face à un animal ou une situation… Selon la psychiatre Christine Mirabel-Sarron, « une dizaine de raisons neurobiologiques, neuropsychologiques et génétiques amènent à être phobique », et plusieurs de ces raisons peuvent se cumuler.

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« Mes parents ont l’impression que j’ai toujours eu peur, alors que je n’ai jamais été mordue ou attaquée, confie Clémence, originaire de Rennes. D’après un psychologue que j’ai consulté et qui m’a confirmé qu’il s’agissait d’une phobie, le fait d’avoir vu mes parents pas très rassurés face aux animaux et d’avoir été « protégée » (en étant portée sur leurs épaules par exemple) quand j’avais peur d’un chien pourrait être une piste. »

« Voir un chat en photo me met mal à l’aise »

Du côté de Caroline, sa phobie des chats est apparue quand elle avait 8 ans. « Pourtant, plus jeune, j’avais des chatons et je n’en avais pas peur. En revanche, j’étais terrorisée par les chiens ! » Un jour, elle se rend chez sa tante, qui a un chat : « Je me rappelle être entrée dans l’appartement, avoir vu le chat et avoir eu super peur. » Elle nous répète l’histoire que sa mère lui a racontée, sans savoir si cela est lié à sa phobie : « Quand elle était enceinte de moi, à deux jours d’accoucher, un oiseau est rentré dans ce qui serait ma future chambre. Il a tapé tous les murs, ça a mis du sang partout et il est mort à ses pieds. Sous le choc, elle s’est directement rendue chez le médecin qui lui a dit qu’il y avait un risque que son bébé ait la phobie des animaux, que ça avait sûrement déclenché un truc. »

La phobie est bien ancrée chez la gestionnaire e-commerce : elle ne peut pas être dans la même pièce qu’un chat et change de chemin quand elle en repère un dans la rue. Même en voir en photo ou en vidéo la met mal à l’aise. « Le problème, c’est qu’il y a des chats partout, constate Caroline. Beaucoup de mes amis en ont : du coup, je ne vais pas chez eux, sauf s’ils enferment leur chat dans une pièce. Même là, je ne suis pas sereine : quand j’arrive dans l’appartement, je vérifie que la porte ferme bien, je garde un œil dessus… »

La jeune femme anticipe autant que possible : avant de se rendre dans un endroit qu’elle ne connaît pas, elle demande systématiquement s’il y a un chat et prévient de sa phobie. « Souvent, ça fait rigoler, et c’est vrai que c’est risible, mais les gens sont plutôt compréhensifs. Je pense que j’en avais beaucoup plus honte quand j’étais jeune : je racontais que j’étais allergique. »

Un chat sur son paillasson

Mais pas toujours possible d’échapper à sa pire peur : « Un soir, j’ai entendu des miaulements. Je pensais que le chat était dans la cour de l’immeuble. Le lendemain matin, ça miaulait encore. Quand j’ai ouvert ma porte pour sortir, j’ai vu que le chat s’était installé sur mon paillasson, au pied de chez moi, alors qu’il y avait plein d’autres tapis dans le couloir ! Complètement paniquée, je me suis enfermée chez moi et j’ai dû appeler une amie pour qu’elle vienne le déloger. J’étais incapable de sortir autrement. » 

Caroline a aussi passé des vacances mémorables en 2017, lors d’un court séjour sur l’île de Koh Phi Phi en Thaïlande : « En arrivant, j’ai très vite constaté qu’il y avait des chats partout. Mon stress a un peu cassé l’ambiance de ces trois jours. Je ne voulais pas aller dans les restaurants typiques car ils étaient ouverts aux chats et privilégiais plutôt des restaurants ultra-touristiques où les gérants les repoussaient un peu. J’allais à la plage car il y avait de l’eau et ils venaient moins. Dès que possible, je préférais être dans ma chambre : un comble compte tenu des paysages magnifiques de l’île ! »

« Ce n’est pas qu’avoir peur »

Clémence rencontre les mêmes difficultés avec sa peur panique des chiens, qui se manifeste principalement lorsqu’il peut y avoir un contact : « J’ai moins peur si je sais qu’il ne peut pas m’atteindre », explique-t-elle. La jeune femme se prive parfois de se rendre chez des amis s’ils ont des chiens, et, adolescente, refusait de partir en colonie de vacances par peur d’en croiser.

Impossible pour elle de passer une journée sans y penser. « Je suis tout le temps sur mes gardes. Je sais que sur mon trajet pour aller au bureau, à Paris, il y a un monsieur qui promène trois chiens sans laisse. Ça me motive à partir un petit peu plus tôt pour éviter de tomber sur lui. » Les transports en commun sont aussi source d’inquiétude : « Quand je suis dans le métro et qu’il y a un chien, je change de place. Un matin, en me rendant au travail, je me suis retrouvée dans une rame bondée. Un homme est rentré avec son chien et je ne pouvais pas bouger. J’ai fait une crise de panique et je suis arrivée au boulot mal en point », se rappelle la chargée de recrutement.

L’entourage de la jeune femme est au courant de sa phobie : « Les gens autour de moi savent que j’ai peur, je peux difficilement le cacher. Mais souvent, ils pensent que j’ai juste peur et ne se rendent pas compte que c’est une phobie. Ce n’est pas qu’avoir peur : quand un chien approche, je panique, je pleure, je n’arrive pas à respirer ni à me contrôler. »

Elle confie toutefois avoir des amis très prévenants : « Surtout quand ils m’ont déjà vu faire une crise, sourit-elle. Ils anticipent pour moi. Cet été, je suis partie en randonnée avec mes amies. Quand elles marchaient devant et croisaient un chien, elles demandaient à leurs maîtres de le tenir devant moi. »

« Mon frère me courait après avec des vers »

Manon, 24 ans, peut, elle, compter sur ses collègues, plus compréhensifs que sa famille face à sa phobie des vers de terre (anthelmophobie). « Elle est apparue quand j’avais 7 ans, raconte-t-elle. Un jour, il y a eu une averse. En allant récupérer ma corde à sauter qui était sur la terrasse, j’ai vu un énorme truc gris sur le sol. Mon père a la phobie des serpents, et sur le coup, j’ai cru que ça en était un. Il me répétait toujours que c’était dangereux. Je me suis donc mise à hurler, mais en fait, c’était juste un gros ver. » 

Selon elle, c’est comme cela que sa phobie des vers de terre a débuté. « Par contre, je n’ai pas la phobie des serpents, précise-t-elle. Après cet épisode, mes parents trouvaient ça très drôle de laisser mon frère me courir après avec des vers de terre dans la main, alors que j’étais vraiment en panique. Ça a alimenté ma phobie. »

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Crise de panique au boulot

L’assistante en post-production essaie de venir à bout de sa phobie seule, en regardant des images et des vidéos de vers de terre. « Ça allait un peu mieux. Mais il y a deux ans, mon petit frère m’a fait une blague, en me touchant avec un bâton et en disant : « Attention, c’est un ver de terre ». Je suis repartie de zéro. » Sa peur, bien réelle, dépasse sa famille : « Ils me disent que c’est idiot et que les vers de terre ne font pas peur, que ce n’est pas dangereux. Je le sais bien mais quand j’en vois, je ne me contrôle pas, ça ne passe pas par la case réflexion dans mon cerveau », explique-t-elle.

La phobie impacte son quotidien à elle aussi : « Entre chez moi et le tramway, il y a un endroit avec de la terre. Quand il pleut, j’appréhende toujours de prendre le tram, par peur qu’il y ait des vers de terre. Même les voir en photo, ça me fait une sensation dans mon corps très désagréable, c’est presque douloureux. »

Et cela va parfois jusqu’à la crise de panique. La dernière en date, c’était il y a quelques semaines, à son travail. « Mon bureau est situé au rez-de-chaussée et a une porte vitrée qui donne sur un jardinet. Il pleuvait, je regardais par la fenêtre et je vois un ver de terre qui est sur la petite terrasse du jardinet. J’ai hurlé, je suis allée me cacher dans le bureau de mes collègues à côté, et l’un d’eux a dû aller l’enlever de là. »

L’hypnose pour vaincre la phobie

Si, comme l’explique la psychiatre Christine Mirabel-Sarron, la plupart des personnes phobiques des animaux arrivent à vivre avec leur peur, Caroline et Manon envisagent de suivre, un jour, une thérapie pour en venir à bout. Clémence, elle, a déjà sauté le pas il y a quelques années, quand elle a compris que cela prenait une très grande place dans sa vie : « Je me suis rendu compte que ça pouvait vraiment me pénaliser quand j’ai cherché mon premier job étudiant. J’ai fait un essai dans un bar où je devais faire du service en terrasse. Des gens étaient installés avec des chiens : j’étais incapable de traverser la terrasse avec le plateau de boissons ou d’aller les servir. Même mon choix de métier est contraint par cette peur ! » 

Ses parents l’avaient déjà emmenée, enfant, voir un psychologue et un magnétiseur, sans grand succès. « Ce n’était pas vraiment ma décision, alors que pour venir à bout d’une phobie, je pense qu’il faut que ça soit à l’initiative de la personne concernée », avance Clémence.

Elle décide de tester l’hypnose à 19 ans. « J’ai fait quatre ou cinq séances et à ma grande surprise, j’étais réceptive. » La praticienne lui lance des défis entre les séances. « Par exemple, à la fin de la première séance, elle m’a demandé d’essayer de ne pas changer de trottoir la prochaine fois que je croiserais un chien dans la rue. Un jour, elle m’a dit qu’elle aimerait que je prenne un chien dans mes bras. J’ai trouvé le plus petit chiot dans mon entourage et ses maîtres l’ont fait courir dans le jardin pour que, quand je le prenne, il soit tout endormi », raconte-t-elle.

Clémence remarque qu’elle fait des progrès mais arrête les séances d’hypnose quand elle déménage. « Je pense que ça serait bien que je reprenne, admet-elle. Parce que je me dis que quand j’aurai des enfants, si j’ai toujours cette phobie, ça sera très compliqué : quand je fais une crise, plus rien de ce qui se passe autour de moi ne compte. »




[Brèves] Du Sénégal à l’Ethiopie, des pluies diluviennes ravagent la bande sahélienne


Cette année, la saison de la mousson est d’une rare violence. Les morts et les disparus se comptent par centaines, les déplacés par centaines de milliers.

En une journée, le Sénégal a enregistré plus de pluies que durant une saison habituelle. Ici à Keur Massar, dans la banlieue de Dakar, le 8 septembre.

Des habitants sur des radeaux de fortune, d’autres qui sauvent à bout de bras quelques affaires ou regardent impuissant les véhicules flotter dans les torrents de boue. Dakar, Abidjan, Nouakchott, Ouagadougou, Accra, Cotonou, Niamey, Douala, Khartoum ont les pieds dans l’eau. Depuis la fin juin, les images de destruction se succèdent au rythme des pluies diluviennes qui ont frappé douze pays d’Afrique de la bande sahélienne. Du Sénégal à l’Ethiopie, la saison de la mousson est, cette année, d’une rare violence. Les morts et les disparus se comptent par centaines.

Du nord du Nigeria aux environs d’Agadez au Niger, des frontières du Cameroun à celles du Tchad, de vastes zones déjà fragilisées par l’insécurité et les attaques des groupes armés ont été inondées par la crue d’affluents du Niger et le débordement du bassin du lac Tchad. Plus de 360 000 personnes ont dû quitter leur foyer, dont 12 000 pour la seule semaine du 8 au 16 août, selon le décompte de l’Organisation internationale des migrations (OIM). Plus à l’est, dans le nord de l’Ethiopie, des dizaines de milliers d’habitations ont également été détruites, des villages, dissous par les eaux.

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Au Soudan, où pas moins de 650 000 personnes sont affectées par cette catastrophe d’après le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA), les autorités ont décrété l’état d’urgence pour trois mois. Le ministère de l’eau et de l’irrigation a annoncé qu’avec un niveau à 17,57 m, le Nil avait atteint un record absolu depuis plus de cent ans et les premiers relevés du fleuve.

Du côté de Niamey aussi, le « niveau du fleuve Niger est à son plus haut historique depuis le début des relevés en 1929 », explique Sylvie Galle, responsable de l’Observatoire Amma-Catch qui documente l’impact du changement climatique sur le cycle de l’eau en Afrique de l’Ouest. Le pays compte déjà plus de 65 morts et 320 000 sinistrés.

Des voitures ont dérivé, suite aux pluies torrentielles et la crue du fleuve Niger, à Niamey, le 9 septembre.

Des pluies plus courtes et violentes

Même si on ne dispose pas pour le moment de données précises – les serveurs de certains centres d’observation sont noyés –, l’ampleur exceptionnelle de la mousson sahélienne cette année pose déjà question. Assiste-t-on à une accélération du réchauffement climatique ? Difficile à dire. Les scientifiques ont largement documenté le dérèglement des phénomènes de mousson. Après les deux décennies de sécheresse des années 1970-1980, la pluviométrie avait repris de la vigueur sur toute la bande sahélienne. Mais, depuis le mitan des années 1990, les périodes sèches sont devenues plus arides et la mousson se traduit désormais par des pluies plus courtes et violentes – de quelques heures à quelques jours – entrecoupées de retours à un temps sec.

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Tous les experts interrogés appellent à la prudence : le régime sahélien, bien que profondément perturbé, est par nature sujet à une grande variabilité. Cependant, « le cumul des précipitations de cette année sera supérieur à la moyenne des précédentes et elles témoignent de ce dérèglement climatique », estime Thierry Lebel, hydroclimatologue de l’Institut de recherche pour le développement (IRD).

La ville de Keur Massar est encore sous les eaux, trois jours après les pluies diluviennes qui se sont déversées sur Dakar, le 8 septembre.

Sylvie Galle, chercheuse et responsable l’Observatoire Amma-Catch, rappelle que « le régime sahélien continue de se modifier depuis dix ans avec des crues plus précoces et des pluies de plus en plus intenses. S’il faut rester prudent, une année comme celle-ci tend à démontrer qu’on est dans le pire scénario des modélisations du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat [GIEC] ».

Artificialisation des sols, abandon des jachères

Au-delà du caractère exceptionnel de l’année 2020, les acteurs de terrain s’inquiètent de l’inadaptation du continent à ces bouleversements. Car qui dit pluie ne dit pas forcément inondation. « Le risque d’inondation est à la fois le produit d’un aléa et d’un niveau de vulnérabilité, souligne Wafa Essahli, ancienne directrice des programmes de l’Observatoire du Sahara et du Sahel (OSS), et aujourd’hui consultante indépendante. Quand la Suisse connaît des épisodes de pluie sévères, les habitants ne se retrouvent pas avec de l’eau dans leur salon. ».

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Les inondations monstres qui touchent la bande sahélienne révèlent surtout la vulnérabilité et la très faible résilience des Etats du continent. « La bonne pluie est une pluie utile, analyse Thierry Lebel. Or le résultat de ce dérèglement est que les sols, trop secs, ne peuvent plus accueillir ces eaux : le ruissellement emporte tout, habitations, cultures. »

La digue qui protège Niamey des crues du fleuve Niger a rompu, le 6 septembre.

Mais le climat n’est pas seul responsable. Le changement d’usage et l’artificialisation des sols, l’abandon des jachères, l’exil de populations vers les villes, les constructions anarchiques, un urbanisme inadapté, le défaut d’entretien d’infrastructures vieillissantes ou sous-dimensionnées démultiplient les effets des phénomènes météorologiques.

« Le réchauffement est bien là, mais les principales causes des inondations sont dues à l’inadaptation des politiques mises en œuvre, quand elles le sont », résume Wafa Essahli, qui regrette que la communication ne porte pas suffisamment sur ce qu’il est possible de faire, nourrissant un sentiment d’impuissance, voire de fatalité face aux événements climatiques.

Vers une crise alimentaire majeure

« Aussi étonnant que cela puisse paraître, l’expertise scientifique a du mal à irriguer la décision politique et même les bureaux d’études et d’ingénierie qui construisent les villes africaines, témoigne encore Thierry Lebel. Il n’y a pas forcément de mauvaise volonté, mais l’urgence domine et les marchés publics sont très concurrentiels. Il faut faire progresser l’intégration des savoirs et faire évoluer les normes, notamment hydrologiques, qui sont en retard par rapport aux modélisations scientifiques les plus optimistes. »

A l’arrivée, les conséquences sont dévastatrices. La moitié de la population de Niamey a fui la ville, 34 000 maisons et cases ont été rasées, près de 6 000 hectares de cultures sont immergés, 448 greniers à céréales et 713 puits d’eau potable ont été détruits et au moins la moitié des récoltes de riz sera perdue, selon le dernier bilan du ministère nigérien de l’action humanitaire et de la gestion des catastrophes.

Sur l’île de Tuti, où le Nil Bleu et le Nil Blanc se rejoignent, entre les villes de la capitale Khartoum et d’Omdourman (Soudan), le 3 septembre.

Et la situation menace encore de s’aggraver puisque la saison des pluies court jusqu’à fin septembre, voire au-delà en cas d’année exceptionnelle. Pour les derniers pays de l’arc sahélien, l’est de l’Ethiopie, l’Erythrée, Djibouti et la Somalie, qui relèvent du régime de l’océan Indien, la mousson s’étend d’octobre à novembre.

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Plusieurs pays ont d’ores et déjà appelé à l’aide les grandes agences onusiennes pour faire face à la crise alimentaire majeure qui s’annonce alors que celle du Covid-19 a précipité le continent dans une grave crise économique. Et, tandis que la saison du paludisme bat son plein, le spectre du choléra ressurgit avec les décrues.