Archives de la catégorie: Non classé

[Non classé] Message à vous tou(te)s abonné(e)s : suspension de Moblog jusqu’à la rentrée prochaine en septembre …

Bonjour à toutes et à tous,


Je suis désolé de vous faire faux bond pendant au moins 3 mois, mais je vous rassure, ce n’est pas pour un problème de santé, c’est essentiellement pour terminer des travaux de rénovation …

Merci donc à tous les contributeurs(trices) de cesser leurs envois toujours pertinents et constructifs durant cette période estivale 🤪

Nous nous retrouverons donc en septembre pour continuer ensemble cette aventure démarrée il y a presque 30 ans sachant que, pour des raisons de place sur le serveur de mon neveu, seules les archives depuis 2012 y sont présentes.

En prime (sic) pour moi cette année, sera de pouvoir regarder Roland Garros plus sereinement sans la charge de modérateur du Moblog et à propos de “prime”, cette info envoyée à l’instant pas Christine H. qui pourrait vous permettre vous aussi d’accéder à l’intégralité des matchs si tant est que vous soyez intéressé(e)s :

Roland-Garros en direct sur Amazon Prime Video : Comment regarder gratuitement ?

Depuis ce dimanche, Roland-Garros 2021 est lancé. Cette année plusieurs changements dont la diffusion de plusieurs matchs sur Prime Video, un service payant d’Amazon. On vous explique comment en profiter gratuitement ?

Roland-Garros en direct sur Amazon Prime Video : Comment regarder gratuitement ?
Roland-Garros en direct sur Amazon Prime Video : Comment regarder gratuitement ?
Roland-Garros en direct sur Amazon Prime Video : Comment regarder gratuitement ? | AMAZON – PEXELS

Roland-Garros fait partie des quatre tournois du Grand Chelem annuels organisés sur le circuit ATP et WTA, en plus de l’Open d’Australie, de l’US Open et de Wimbledon. Roland-Garros a été créé en 1925, et il se tient tous les ans à Paris depuis 1928. Les Internationaux de France de tennis sont le plus grand tournoi de la saison sur terre battue, et le seul tournoi du Grand Chelem se disputant sur cette surface. Cette année, Roland-Garros se déroule du 30 mai au 13 juin pour ce qui est du tableau final, alors que les qualifications pour y accéder ont eu lieu du 24 au 28 mai. Le plus grand vainqueur du tournoi chez les hommes est l’Espagnol Rafael Nadal qui a 13 trophées au compteur, et qui est également tenant du titre. Chez les femmes, c’est la jeune Iga Swiatek qui s’est imposée l’année dernière en finale à seulement 20 ans. Les deux champions sont de nouveau présents cette année, avec des tableaux hommes et femmes plus disputés que jamais. La grande nouveauté de cette année ? Amazon fait son entrée parmi les diffuseurs du tournoi.

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Amazon Prime Video : diffuseur officiel de Roland-Garros

La grande différence avec les années précédentes se trouve au niveau de la retransmission du tournoi. Alors que France Télévisions et Eurosport étaient les deux diffuseurs officiels de Roland-Garros, il y a eu redistribution des droits TV pour les éditions 2021, 2022 et 2023 du Majeur parisien. Pour les trois éditions à venir, Roland-Garros sera à la fois diffusé par France Télévisions et par Amazon. Sur Amazon Prime Video, vous allez pouvoir regarder l’ensemble des rencontres se disputant sur le court Simonne-Mathieu, en plus des matchs du soir. Au total, il y a dix matches en night-sessions, soit un par jour à partir de 21h du lundi 31 mai au mardi 8 juin, et 20h le mardi 9 juin. Il y aura autant de rencontres diffusées par Amazon entre les tableaux féminins et masculins.

Programme Roland-Garros sur Amazon Prime Video :

À partir de 11h00 : les matchs du court Simonne-Mathieu en exclusivité

Tous les soirs à 21h00 : le match de la night-session en exclusivité (20h le mardi 9)

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Prime Video : un essai gratuit même pour Roland-Garros

Jeff Bezos, PDG fondateur d’Amazon, a communiqué en avril dernier qu’Amazon Prime venait de dépasser les 200 millions d’abonnés dans le monde. Un chiffre record qui montre l’attractivité de ce bouquet de services proposés aux particuliers pour profiter de nombreux avantages sur la plateforme comme la livraison gratuite et de nombreux services comme Prime Video. En effet, cet abonnement Amazon Prime vous permet de regarder de nombreux films et séries populaires, dont les séries Amazon Original The Boys, et American Gods et donc aussi Roland-Garros cette année. L’abonnement Amazon Prime coûte un tarif de 49,00 euros par an. Si vous êtes étudiant l’abonnement passe à Seulement 24 euros par an. Attention bonus : vous pouvez annuler à tout moment votre abonnement. Si vous hésitez encore, Amazon sort le grand jeu et propose un essai gratuit et sans engagement de 30 jours ! Cette offre est valable pour regarder Roland-Garros 2021. Après les 30 jours d’essai, soit vous avez arrêté votre abonnement, et dans ce cas vous ne payez rien, soit l’abonnement passe automatiquement à 49 euros par an.

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alain@barras.fr … en vacances … travailleuses 😷



[Non classé] Élections départementales : qui sont les candidats dans les 27 cantons du Finistère ?


Le 20 juin 2021, 236 candidats se présenteront à l’élection départementale dans le Finistère. Ce qui donne une moyenne de quatre à cinq binômes par canton… En 2015, on comptait 135 binômes.

Les élections départementales sont prévues les 20 et 27 juin 2021.
Les élections départementales sont prévues les 20 et 27 juin 2021. | ARCHIVES OUEST-FRANCE

Nous publions les listes des candidats à l’élection départementale du 20 juin 2021 avec les étiquettes proposées par la préfecture du Finistère.

Pour REM, il s’agit de La République en Marche ;

MDM, Mouvement des démocrates (MoDem) ;

ECO, écologistes, Europe Écologie les Verts (EELV) ;

REG, régionaliste ;

DVD, divers droite ;

SOC, Parti socialiste ;

COM, Parti communiste français ;

DVG, divers gauche ;

RN, Rassemblement national ;

DIV, Divers ;

DVC, divers centre ;

FI, La France Insoumise ;

LR, Les Républicains ;

UDI, Union des démocrates et indépendants ;

LRDG, les radicaux de gauche ;

PRG, Parti radical de gauche.

Pour être élu au 1er tour, il faut faire 50 % des voix et 25 % des inscrits. Pour être présent au 2e tour, il faut obtenir 12,5 % des inscrits. Ce qui peut vouloir dire 20 % des voix selon l’abstention.

La carte des cantons du Finistère. | OUEST-FRANCE

Les candidats par cantons

Brest-1 : Abdou Karfaoui (REM) et Christine Margogne (MDM), Fred Le Duff (ECO) et Marie Sergent (REG), Anne Gélébart (LR) et Yves Pagès (DVD), Martial Koffi (RN) et Élisabeth Louvel (RN), Kévin Faure (SOC) et Jacqueline Héré (COM).

Brest-2 : Marie Gueye (SOC) et Réza Salami (SOC), Jean-Paul Charée (RN) et Valérie Marec (RN), Barthélémy Gonella (DVG) et Pauline Louis-Joseph-Dogué (ECO), Marie-Capucine Beaud (FI) et Christophe Oswald (FI), Philippe Bazire (REM) et Nadine Guillemot (REM), Renaud Le Floch (DVD) et Gaëlle Monot (DVD).

Brest-3 : Véfa Kerguillec (ECO) et Sébastien Muscat (DIV), Florence Cann (SOC) et Marc Labbey (SOC), Yves Gueguen (DVD) et Magali Merour (DVD), Yves Du Buit (DVC) et Emmanuelle Tournier (REM), Frédéric Berna (RN) et Hénora Kersual (RN).

Brest-4 : Xavier Grall (RN) et Nadine Guiziou (RN), Véronique Bourbigot (LR) et Pierre Ogor (DVD), Gwénaël Kerjean (DVG) et Sylvie Taloc (PRG), Maëla Martin (ECO) et Fragan Valentin-Lemeni (REG).

Brest-5 : Frédérique Bonnard Le Floc’h (SOC) et Hosny Trabelsi (SOC), Mikaël Cabon (REM) et Gwénaëlle Porsmoguer (DIV), Monique Chabardin (RN) et Didier Marquès (RN), Manon Baudry (FI) et Pierre Smolarz (FI), Sandrine Migerel (ECO) et Gwendal Quiguer (ECO), Melvyn Hita (DVG) et Morgane Pernot-Goarvot (DVG).

Briec : Thomas Ferec (DIV) et Hélène Lollier (DIV), Stéphane Blondin (FI) et Catherine Malbranque (FI), Doriane Le Treust (GEN) et Grégory Lebert (ECO), Amélie Caro (DVD) et Raymond Messager (LR), Fabrice Collobert (RN) et Huguette Robert (RN).

Carhaix-Plouguer : Béatrice Balpe (DVD) et Jérôme Yvinec (DVD), Philippe Guillemot (REG) et Corinne Nicole (REG), Jean-Luc Croguennec (RN) et Stéphanie Herry (RN), Laure Boussard (DIV) et Yannick Jaouen (ECO), David Derrien (REG) et Valérianne Evin (REG).

Concarneau : Gilles Huard (MDM) et Michelle Le Breton Helwig (REM), Céline Gaz-Le Tendre (DVG) et Michel Loussouarn (DVG), Noémie Millot (RN) et Christian Perez (RN), Marc Bigot (DVD) et Pascale Pichon (DVD).

Crozon : Florence Le Coz (DIV) et Alain Le Quellec (DVG), Jacques Gouerou (DVD) et Monique Porcher (DVD), Patricia Le Moign (RN) et Fabrice Letort (RN).

Douarnenez : Florence Crom (SOC) et Damien Roffat (ECO), Patrick Couillaud (RN) et Marie Leroux (RN), Didier Guillon (DVD) et Jocelyne Poitevin (DVD).

Fouesnant : Alain Le Loupp (DVG) et Marie-Pierre Puillandre (DVG), Vincent Esnault (ECO) et Annie Gallo (DVG), Laure Caramaro (DIV) et Alain Le Grand (DVD), Marie-Laure Le Meur (DVC) et Jean-Pierre Marc (DVC), Laëtitia Conan (RN) et Joseph Pichon (RN).

Guipavas : Nathalie Marschal (DIV) et Claude Morizur (DIV), Didier Malleron (DVG) et Nathalie Sarrabezolles (SOC), Yvette Poullaouec (RN) et David Rivoalen (RN), Fabrice Jacob (DVD) et Elodie Roudaut (DVD), Pierre Guézennec (ECO) et Marie Quétier (ECO).

Landerneau : Claudine Galeron (DVG) et Stéphane Hervoir (DVG), Viviane Bervas (DVD) et Bernard Goalec (DVD), Chrystelle Couhault (RN) et Guy Léal (RN), Maëla Dupas (ECO) et Christophe Winckler (ECO).

Landivisiau : Benjamin Ropert (DVG) et Laétitia Tourolle (SOC), Elisabeth Guillerm (DVD) et Jean-Marc Puchois (DVD), Isabelle Chaillou (ECO) et Philippe Plouzané (REG), Tony Bihouee (RN) et Renée Thomaïdis (RN).

Lesneven : Marie Bousseau (DVG) et Nicolas Kermarrec (DVG), Florian Magotteaux (RN) et Cécilia Potin Kervran (RN), Bernard Bon (DIV) et Jannick Juglaret (DIV), Pascal Goulaouic (DVD) et Lédie Le Hir (DVD).

Moëlan-sur-Mer : Patrick Le Fur (RN) et Jasmine Sainpol (RN), Claude Jaffré (SOC) et Sandrine Manusset (DVG), Laurent Le Treust (GEN) et Françoise Monfort (ECO), Dominique Guillou (DVD) et Marie-Claude Le Maoût (DVD).

Morlaix : Aude Goarnisson (REM) et Jean-Charles Pouliquen (DVD), Josselin Boireau (ECO) et Charlotte Lepitre (ECO), Ismaël Dupont (COM) et Gaëlle Zaneguy (DVG), Erwan Abily (RN) et Tiphaine Simon (RN).

Plabennec : Marguerite Lamour (LR) et Guy Taloc (DVD), Antonia Bouchard (RN) et Pierre Orhan (RN), Nadine Kassis (ECO) et Mickaël Quemener (DVG).

Ploneour-Lanvern : Elisabeth Huet (DVG) et Sven Niel (DIV), Franck Pichon (DVD) et Jocelyne Plouhinec (DVD), Emmanuelle Rasseneur (DVG) et Philippe Ronarc’H (SOC), Anne-Sophie Delautre (RN) et Yoann Le Mentec (RN).

Plouigneau : Sylvie Collonges (DIV) et Thierry Riou (DVD), Joëlle Huon (SOC) et Pierre Le Goff (SOC), Michel Beaupré (REG) et Véronique Riou Pereira (ECO), Aurélie Colliou (RN) et Olivier Guéry (RN).

Pont-de-Buis-Lès-Quimerc’h : Marie-Line Mahe (GEN) et Ibrahim Mohammad (REG), Nathalie Godet (DVD) et David Guillerm (MDM), Isabelle Maugeais (DVG) et Julien Poupon (SOC), Éliane Beaumont (RN) et Franck Nicolas (RN).

Pont-L’Abbé : Agnès Belbéoch (RN) et Pascal Geneste (RN), Yves Canévet (SOC) et Maryse Rousseau (COM), Dominique Jolfre (ECO) et Janick Moriceau (ECO), Nathalie Carrot-Tanneau (DVD) et Stéphane Le Doaré (DVD).

Quimper-1 : Armelle Huruguen (SOC) et David Le Goff (DVG), Nolwenn Henry (ECO) et Bernard Le Mao (REG), Antoine Gabriele (DIV) et Valérie Lecerf-Livet (LR), Anthony Bathany (REM) et Véronique Plouhinec (DIV), Christel Hénaff (RN) et Guy Laine (RN).

Quimper-2 : Marie-Pierre Jean-Jacques (DVG) et Matthieu Stervinou (SOC), Emmanuel Le Grand (RN) et Edith Roussel (RN), Guillaume Menguy (DVD) et Estelle Quiniou (AGR), Thierry Biger (LRDG) et Martine Petit (ECO), Yves Gentric (LR) et Corine Nicolas Saliou (DVC).




[Non classé] FILM. En immersion à bord du légendaire Pen Duick VI d’Éric Tabarly (12 minutes)


Un très joli court-métrage témoigne de la vie à bord d’un bateau légendaire : le Pen Duick VI du regretté Éric Tabarly, mené aujourd’hui par sa fille Marie. Ce « documentaire expérimental » tout en nuances et en poésie, est signé Valentin Belleville. Il est magnifique.

Pen Duick VI au large de la Bretagne.
Pen Duick VI au large de la Bretagne. | DR

Voiles et Voiliers

« Dans ce film, je souhaite partager au plus grand nombre ce qui, selon moi, représente le mieux l’aventure à l’état brut, sans filtre ni romance » explique le réalisateur Valentin Belleville, auteur de ce court-métrage qui emmène le spectateur en immersion « Inside Pen Duick VI ». Sans esbroufe, il fait pénétrer le spectateur dans les entrailles de ce bateau de légende et sur le pont, dans sa vie d’aujourd’hui, entre autres au service d’Elemen’Terre Project et qui porte la cause de « Océan, bien commun de l’humanité. »

Dans ce court-métrage très réussi qui fait la part belle à la vie à bord du bateau, on aperçoit quelques têtes connues comme bien sûr Marie Tabarly, les navigateurs Sébastien Audigane et Benoît Marie ou encore Catherine Chabaud, mais aussi des anonymes qui font revivre ce voilier de légende, ainsi que les acrobates et artistes de la Compagnie Barcode Circus.

Mais c’est bien Pen Duick VI, le bateau des Tabarly, qui est le personnage central de ce film tout en douceurs qu’on visionne avec grand plaisir et que Valentin Belleville a eu la gentillesse de proposer à Voiles et Voiliers. Le voici : 

Réalisateur : Valentin Belleville

FILM. En immersion à bord du légendaire Pen Duick VI d’Éric Tabarly




[Non classé] Est-ce vraiment un atout d’être bilingue ?


Les enfants bilingues montreraient une plus grande flexibilité à jouer avec le langage et à en apprécier la nature arbitraire. Shutterstock

Longtemps considéré en France comme une exception, le bilinguisme, ou plus largement l’utilisation récurrente de deux langues ou plus au quotidien, s’impose de plus en plus largement dans notre société. D’après le psycholinguiste François Grosjean, la moitié de la population mondiale est considérée comme bilingue.

Depuis plus de 20 ans, l’UNESCO œuvre pour une sensibilisation aux langues dans l’éducation dès le plus jeune âge. En termes de politiques éducatives, cela suppose de s’appuyer sur une ou plusieurs langues maternelles, et d’inclure dès que possible des langues régionales et/ou internationales.

En France, les langues sont abordées de plus en plus tôt, dès la maternelle, pour favoriser l’éveil aux langues et le développement des habiletés phonologiques (notamment la capacité à discriminer et reproduire des sons) qui sont un fort prédicteur des performances futures en lecture.

Si le bilinguisme se développe, il continue néanmoins à susciter des craintes associées au développement langagier des enfants, et les discours visant à décourager l’acquisition simultanée de deux langues (« qu’il apprenne bien le français avant d’apprendre une autre langue » ; « les enfants qui apprennent deux langues sont moins bons que des natifs dans les deux langues ») sont encore largement véhiculés.

Savoir jongler avec les mots

Pourtant, les études en sciences cognitives ou en psycholinguistique, très développées sur la question, n’amènent pas à tenir un discours alarmiste. Les investigations menées par les chercheurs ces 20 dernières années ont même commencé mettre en avant, de façon récurrente, le terme « d’avantage bilingue ».

Les contributions les plus marquantes allant dans le sens de cet avantage bilingue ont été apportées par les travaux d’Ellen Bialystok, professeure de psychologie à l’Université de York (Canada), qui ont mis en évidence des effets bénéfiques du bilinguisme tout au long de la vie. Mais concrètement, comment peut-on qualifier cet avantage ?

Les bilingues sont parfois identifiés comme des « jongleurs », car ils sont amenés, de façon plus ou moins régulière, à passer d’une langue à une autre. Cette activité de changement de langue suppose d’exercer une forme forte de contrôle cognitif, puisque pour communiquer dans une langue donnée, il faut que l’autre soit mise en retrait, afin d’en limiter les interférences.

Les capacités cognitives seraient ainsi entraînées par l’expérience bilingue, ce qui se traduirait par un contrôle de l’activation langagière plus efficace, pouvant bénéficier également à d’autres composantes de notre système cognitif, comme la capacité à contrôler ses actions motrices. Cependant, ces bénéfices ne se limitent pas au bilinguisme, et l’on peut retrouver des capacités de contrôle améliorées chez des personnes pratiquant régulièrement la musique, et même les jeux vidéos !

Bonnes performances en lecture

Un premier élément de réponse se trouve dans les études examinant le fonctionnement cérébral des personnes bilingues. Plusieurs recherches ont considéré l’importance des stimulations environnementales – par exemple la diversité de l’environnement langagier ou le fait de réaliser quotidiennement des activités riches sur le plan cognitif – comme facteur expliquant l’augmentation de la densité de la matière grise.

Chez les enfants, ces bénéfices peuvent se traduire à différents niveaux. Au niveau des apprentissages scolaires, il semble que le bilinguisme favorise le développement du langage, de façon globale, et plus particulièrement les habiletés de littératie, qui définissent les aptitudes à utiliser les informations écrites dans la vie courante.


À lire aussi : Apprendre à raconter à l’école maternelle


Sur ce plan, certaines études ont mis en avant que les bilingues avaient de meilleures performances en lecture notamment, associées à de plus grandes habiletés à discriminer les sons. Cela fait référence, de façon plus large, aux habiletés métalinguistiques, notamment en termes de conscience phonologique : l’enfant a une plus grande conscience des représentations des sons, et est plus à l’aise pour jouer avec.

Sur le plan sémantique, les bilingues montrent une plus grande flexibilité à jouer avec le langage, et à en apprécier la nature arbitraire – jouer avec le sens des mots notamment, ainsi avec des homographes interlexicaux qui ont la même écriture mais un sens différent (par exemple, le mot français « four » se traduit par « oven » en anglais, et le mot anglais « four » se traduit par « quatre » en français).

Capacité d’autorégulation

Plus globalement, le bilinguisme aurait un apport positif sur le développement de l’attention, ce qui permettrait aux bilingues d’ignorer une information qui n’est pas pertinente, de résoudre un conflit généré par une compétition d’activation (en situation de double tâche par exemple), ou encore de minimiser la quantité de ressources cognitives associées au changement de tâche. Ils peuvent ainsi mieux focaliser leur attention sur l’information appropriée et ignorer les distractions.


À lire aussi : Pourquoi les petits bilingues ont l’oreille musicale


Ces avantages prennent particulièrement sens considérant les activités de classe auxquelles les enfants sont confrontés. Une meilleure capacité d’autorégulation est associée à une focalisation de l’attention beaucoup plus forte sur ce qui est important, dont le pendant est une distraction atténuée. Ces élèves font également montre d’une plus grande facilité à adopter un comportement adapté en fonction d’un contexte spécifique (comme refuser de participer à une activité dangereuse ou inappropriée).

Si la plupart de ces avantages se retrouvent chez l’adulte, le bénéfice le plus marquant concerne le vieillissement cognitif. Bialystok a évoqué à ce sujet un cerveau bilingue plus « sain » après avoir identifié, chez des patients atteints d’une démence de type Alzheimer, un retard dans l’apparition et le développement des symptômes. Le bilinguisme est ici considéré comme une source de gymnastique mentale qui profite à l’ensemble des structures cérébrales.

N’y a-t-il que des bénéfices ?

Si les avantages sont nombreux, plusieurs études de psycholinguistique ont mis en évidence des temps de réaction plus longs chez les bilingues dans certains tests évaluant l’accès au lexique mental. Il est admis également qu’un enfant bilingue ne dispose pas d’une quantité de vocabulaire aussi importante qu’un enfant monolingue du même âge.

Toutefois, cela ne doit pas conduire à conclure trop rapidement à un retard de langage car, si l’on considère les deux langues connues, la quantité de vocabulaire accessible pour le bilingue est comparable, voire supérieure, à celle d’un monolingue.

Les enfants bilingues peuvent également, lorsqu’ils commencent à parler, produire des énoncés qui mélangent deux langues. Ces alternances de code langagier, fréquentes souvent jusqu’à l’âge de 4 ans environ, diminuent lorsque le niveau de maîtrise de chacune des langues augmente, et de façon intéressante sont toujours élaborées en conservant le sens de la phrase énoncée.

En conclusion, les bilingues suivent les mêmes étapes de développement que les monolingues, mais sur un rythme adapté à la construction progressive d’un lexique en deux langues. C’est une spécificité qui doit pouvoir s’exprimer, car développer l’utilisation des langues est un excellent moyen de s’ouvrir au monde.




[Non classé] VIDÉO. Wing foil, kite, windsurf : un ballet glacé très spectaculaire


Quand le windsurfeur professionnel suisse Balz Müller et ses copains s’amusent sur un lac en partie gelé avec tous types d’engins légers à foils, cela donne une série de manœuvres aussi inspirées qu’improbables. Show devant, dans le froid, en kite, en wing foil, en planche…

Kitesurf, wing foil, snowboard tracté, etc. Les watermen suisses ont redoublé d’inventivité pour exploiter tous les plaisirs véliques possibles que pouvait leur offrir ce lac gelé.
Kitesurf, wing foil, snowboard tracté, etc. Les watermen suisses ont redoublé d’inventivité pour exploiter tous les plaisirs véliques possibles que pouvait leur offrir ce lac gelé. | CAPTURE ÉCRAN YOUTUBE

Christophe FAVREAU

En matière de voile légère, les plaisirs ne se limitent (heureusement) pas aux plages exotiques balayées par une chaude brise sous un ciel bleu immaculé. Le gel peut aussi offrir un terrain de jeu original aux véliplanchistes et autres watermen motivés. En témoigne cette petite vidéo du windsurfer Balz Müller, spécialisé dans le freestyle et star montante du Wing Foil (planche à foil associée à une voile libre tenue par le pratiquant).

Sur le lac de Silvaplana, situé à 1 790 mètres d’altitude en Suisse, dans le canton des Grisons, il s’est offert avec quelques amis une session complètement givrée où des trésors de créativités ont été développés. Voile de windsurf posé sur un surfboard, voile de wing foil greffée sur un skateboard monté sur des patinettes, kitesurf… Toutes les combinaisons semblent avoir été testées pour braver le froid et s’éclater coûte que coûte. À la limite de la glace et de l’eau, cette bande de jeunes gens motivés a multiplié les figures de style, enchaînant looping et manœuvres engagées. Mais regardez plutôt !

LA VIDÉO ICI :

https://youtu.be/i4tuW92Vd7s





[Non classé] TÉMOIGNAGE. « En voilier, en avarie de safran et de moteur dans le détroit de Gibraltar… »


Lors de son séjour au Maroc en tant que coopérant, Grégoire, jeune ingénieur et moniteur de voile aux Glénans, embarque sur le voilier d’un ami néophyte pour une croisière entre Casablanca et les Baléares. Mais une panne moteur puis une avarie de safran transforment la traversée du détroit de Gibraltar en une aventure digne du Salaire de la peur…

Dans le port de Sotogrande, où le voilier «Karim» est mis hors d’eau le temps de réparer le safran.
Dans le port de Sotogrande, où le voilier «Karim» est mis hors d’eau le temps de réparer le safran. | GRÉGOIRE BILLON-GALLAND

GRÉGOIRE BILLON-GALLAND (ET DAVID LOUIS), AVEC DELPHINE FLEURY.

Témoignage en avant-première, à retrouver dans la rubrique « Ça vous est arrivé » de Voiles et Voiliers N° 603 qui sera en kiosque le 16 avril :

Aix-en-Provence, mai 2018. « Allo Greg, c’est David, de Casa ! » Greg : « Oh, David, ça fait longtemps ! Quinze ans, non ? T’es où ? » David : « Écoute, je suis aux Açores, j’appareille dans cinq jours pour Gibraltar ou Malaga. Si tu veux, tu nous rejoins là-bas et tu termines avec nous notre circumnavigation jusqu’à Barcelone. » Cinq jours plus tard, après avoir reporté tous mes rendez-vous professionnels, me voilà à bord d’Unama, un Catana 582 sur lequel David travaille et finit un tour du monde de sept ans entrecoupé de nombreuses escales. Il m’explique : « Dès que j’ai vu Gibraltar, j’y ai repensé, c’était il y a quasiment vingt ans, tu te souviens ? »

Si je me souviens ! 1999, notre traversée du détroit de Gibraltar : épique ! À cette époque, je suis coopérant du service national en tant qu’ingénieur au Maroc, dont je suis également originaire – j’y suis né et y ai passé toute mon enfance. À mon arrivée à Casablanca, j’entends très vite parler du projet de David, par l’entremise de ma mère, son ancienne professeur, avec qui il travaille toujours au lycée français. David est employé comme surveillant au lycée Lyautey à Casablanca et suit un BTS. Toutes ses économies passent dans un projet : avec son ami Stéphane, travailleur acrobatique et plongeur sous-marin professionnel, ils rêvent de faire le tour du monde sur les traces de Joshua et de Damien. Une première visite à bord de Karim, un Hallberg-Rassy 352, est organisée, nous sympathisons rapidement. Comme je suis moniteur Glénans, David, néophyte, me propose de lui faire profiter de mon expérience. Entre soirées crêpes, apéros et journées de préparation, nous naviguons au large de Casa avec des amis « sponsors ».

Lors de notre premier mouillage à Mohammédia, devant une bière, idées de destinations fusent pour l’été suivant. Madère ? Les Canaries ? L’Andalousie ? Finalement, notre choix se porte sur Ibiza pour une croisière de deux semaines sur place avec trois amis motivés. Nous avons quelques mois pour finir la préparation du bateau et 600 milles devant l’étrave pour la mettre à l’épreuve. Départ prévu le 30 juillet pour cinq à six jours de mer. Merde, c’est un vendredi ! Le samedi sied mieux à David. Après l’accord d’Arielle Cassim (notre petite sirène*), nous voilà partis vers 17 heures le 31 juillet.

Après ce convoyage mouvementé par Gibraltar, Greg (à gauche) et David (à droite) retrouvent leurs amies pour la croisière aux Baléares. | NICOLAS WOLFF

Nous sommes finalement quatre : Stéphane, en dernière minute, a proposé à son amie de nous accompagner. J’avoue que je n’y suis pas super favorable, sachant que ce convoyage sert de galop d’essai pour nos futurs tour-du-mondistes et que Sandra n’a aucune expérience du bateau et n’est pas candidate au tour du monde. La suite confirmera qu’il ne s’agit pas d’une croisière du dimanche mais que finalement en mer, il n’y a pas de vérité sur le comportement du marin, même débutant, face aux éléments. Après un bord au large, par brise légère, force 3-4 au bon plein, Nord-Nord-Ouest, grand-voile haute et génois à poste, le vent tombe, on envoie la risée Volvo. Très vite, le compte-tours fait des siennes. Après consultation du Loisirs nautiques spécial moteur, et étant donné qu’une fumée noire s’échappe, David change les filtres, pourtant neufs et effectivement colmatés. Heureusement, il en avait prévu un stock.

Les quarts s’enchaînent, à raison d’une 1 heure 30 chacun, un barreur – nous n’avons pas de pilote – et un navigateur en veille. Nous reportons toutes les heures notre position sur le livre de bord et la carte papier grâce au GPS. En fin de nuit, le thermique s’établit et on peut enfin profiter du nahna (thé à la menthe) sous la voûte céleste marocaine. Nous longeons la côte à distance raisonnable. Sandra, qui n’a jamais barré, assure et impressionne, elle ne semble pas incommodée par la mer, contrairement à moi qui trouve que le poulet aux oignons n’a pas le même goût à l’aller qu’au retour ! La deuxième nuit, nous passons difficilement le cap Spartel.

La houle est face au courant et je décide de garder la barre 5 heures pour venir à bout du cap vers minuit, en barrant à la lame au près serré. Couché vers 2 heures du matin, me voilà réveillé par les dératés du moteur aux alentours de 6 heures. David tente de vider les dépôts de gazole de la cuve et change les filtres. L’odeur, au petit matin, n’est guère sympathique, mais je compatis avec mon ami qui y a passé une partie de sa nuit pour avoir un moteur fonctionnel à notre arrivée à Gibraltar, prochaine escale prévue. Passé le cap Spartel, nous sommes en panne de vent. Un épais brouillard s’installe et bouche le détroit et nous sommes encore sans moteur. Je dissuade David de tenter la réparation à Tanger, les tracasseries administratives risqueraient de nous retarder.

L’équipage de Karim profite de l’escale pour réparer la chute du génois sur le quai de Sotogrande. | GRÉGOIRE BILLON-GALLAND

Traversée à l’aveugle

Et finalement, en abattant un peu, le vent est là : nous étions bout au vent ! Le jour se lève et nous pouvons mettre le cap sur l’Est-Nord-Est, direction la Méditerranée. Après une heure de navigation, la position du GPS nous indique une belle progression de 7,5 milles. Poussés par un flux de courant rentrant, nous décidons de continuer, de passer le rail des cargos, toujours dans le brouillard malgré le vent ! Cette traversée à l’aveugle restera dans les annales, le DST se passe les fesses un peu serrées. L’atterrissage est plus délicat, le moteur refusant toujours de démarrer, le vent mollissant grandement nous pousse vers la pointe Ouest de la baie d’Algésiras. Lentement, la renverse ayant commencé, nous nous rapprochons dangereusement d’un îlot rocheux, l’Isla Cabrita. Une corne de brume retentit ! L’endroit n’est pas sain, la côte est proche et de nombreux cargos ou paquebots peuvent sortir de la baie à tout moment. Les sons lugubres et inquiétants se répètent, l’équipage s’observe mais reste calme… David s’active à la machinerie, l’ingénieur, c’est lui maintenant. Nous comprendrons plus tard cette régularité dans les signaux : il s’agissait en fait du phare-sirène de Punta Carnero. Les dauphins, qui nous rejoignent, semblent nous montrer le bon chemin et nous réchauffent le cœur. Le moteur chevrote en vain – Cabrita porte décidément bien son nom – puis finit par démarrer après de nombreux essais. Cap sur Gibraltar au moteur, douane, plein de gazole (espérons qu’il soit plus propre) et à Sheppard’s Marina, une douche et une soirée au pub pour nous remettre de nos émotions ! Le lendemain, nous checkons la météo à la marina. Flux d’Ouest force 4, forcissant dans l’après-midi. Je reste campé sur ma prévision météo méditerranéenne très personnelle, de nombreuses fois vérifiée en été sur les côtes, et surnommée quelques années plus tôt la « Météo Corse » : « Vent de secteur Nord à Sud, de force 1 à 7, houle de 50 centimètres à 5 mètres. » Nous voilà parés à toutes éventualités – bateau rangé, équipets fermés et affaires calées.

Quelques jours plus tard, l’équipage peut savourer sa croisière. Ici, Stéphane devant les îles Es Vedra y Es Vedranell. | GRÉGOIRE BILLON-GALLAND

Bateau couché

Nous repartons en fin d’après-midi et nous nous engageons dans le détroit en laissant Gibraltar et son rocher sur bâbord. Il est 17 heures quand je laisse David à la barre pour aller faire un somme, la route est encore longue. Karim file 6 à 7 nœuds, vent force 5, forcissant 6 en cette fin de journée, soleil, houle d’un mètre très courte, par trois quarts arrière, et au grand largue, un ris dans la grand-voile, génois en plein. Nous arrondissons « The Rock » et mettons cap au 85 degrés vers le Cabo de Gata. J’invite toutefois David à accompagner Sandra lors de son changement de quart et à bien lui expliquer comment barrer, anticiper la vague afin d’éviter tout risque d’empannage sauvage. Ce n’est que son troisième jour en mer et son premier portant. Trente minutes s’écoulent. Je suis allongé dans ma cabine et il nous reste près de 400 milles à parcourir, quand soudain le bateau se couche littéralement sur bâbord. J’entends crier et je m’imagine déjà le pire, l’homme à la mer… je sors comme je suis. Tout le monde est là. Ouf ! Le bateau est bien gîté à 45 degrés, nous n’avions pas anticipé l’accélération du vent par effet venturi en sortie de détroit. Le vent forcissant nous a emmenés, bateau surtoilé et ardent, dans un départ au lof d’anthologie ! Stéphane a un bon réflexe et choque l’écoute de grand-voile, le bateau se redresse travers à la houle, au bon plein. David a repris la barre et nous remettons les voiles en ordre pour cette nouvelle allure aussi imposée qu’imprévue. Le bateau commence à lofer puis abat, sans que nous comprenions pourquoi il n’en fait qu’à sa tête, impossible de manœuvrer… On roule quelques tours de génois, pas mieux. On prend un ris, guère mieux, on élimine l’hypothèse de surtoilage avec le troisième ris. David allume le moteur, les neurones s’activent tant ça fume… Mais que se passe-t-il ?

On arrive à virer de bord, mais à nouveau nous voilà bon plein et direction le rocher de Gibraltar, magistral, imposant – trop presque. Faut abattre, ça s’est sûr, on voudrait bien mais on ne peut point ! David vérifie le secteur de barre et les drosses. Tout fonctionne, la mèche répond parfaitement à la barre. Stéphane suggère de plonger – après tout c’est son métier – pour voir dessous, parce que là, nous en sommes tous convaincus : le safran nous joue des tours, même s’il nous paraît qu’il agit faiblement lorsqu’on tourne la barre à roue. Plonger nous semble trop risqué en plein détroit. Il nous faut d’abord atteindre la côte et le faire au mouillage. Le port de Gibraltar est trop au vent pour le tenter. Sous le vent, sur notre carte un peu ancienne (une photocopie, en fait !) il y a une plage, fond de sable et roche au Nord. C’est là que nous fixons la destination de notre escale forcée. Mais comment l’atteindre sans gouvernail ?

Premier portant pour Sandra, première navigation dans du vent soutenu pour l’équipage qui ne sera pas mécontent d’en finir avec la traversée. | STÉPHANIE WOLFF

Nous tentons de fixer sur l’arrière l’aviron d’un des canots de sauvetage de Casablanca que m’a prêté un ami chef scout marin avant le départ. Je l’avais pris au cas où ! Long de 3 mètres et plutôt robuste, celui-ci n’a aucun effet sur la marche et la direction du bateau. Dans tous les bons manuels, il est expliqué qu’il faut fixer les planchers du carré au bout d’un tangon ou aviron, mais David souhaite trouver une autre solution si possible. La nuit commence à tomber, le vent aussi…

Après deux virements de bord non souhaités, il me revient à l’esprit mon stage de monitorat sur l’étang de Thau. Sur une barque gréée en ketch, le moniteur avait retiré le safran pour nous apprendre à naviguer sans. « La grand-voile fait lofer et le foc fait abattre », répété comme un mantra, oui d’accord, mais… Finalement je pousse le raisonnement à l’extrême et décide de border le génois à contre, pour abattre. Eureka ! Nous filons 2,5 nœuds, grand-voile à 3 ris, aviron dans l’axe, moteur à 1 000 tours-minute : plus vite, ça relofe ! On fait un point, on a 6 milles nautiques à parcourir. On passe dans l’axe de la piste d’atterrissage de l’aéroport de Gibraltar, côté Est, un peu limite. On repère à la jumelle une digue non répertoriée sur notre carte. On décide de mouiller dans le Nord-Est de celle-ci, à vue, l’eau est claire et on largue l’ancre juste avant un rocher, dans 3 à 4 mètres d’eau. Stéphane est déjà à l’eau, équipé de sa bouteille, masque et détendeur. Si la barre à roue fait bien tourner le safran, lorsque Stéphane le bloque à la main, la roue tourne aussi.

Nous sommes relativement abrités du vent, qui s’est bien calmé en cette tombée de nuit. L’équipage est d’accord pour tenter de rentrer dans ce qui semble être un petit port de pêche en fin de construction. Notre tirant d’eau est à 1,60 mètre et un pêcheur à la ligne espagnol nous indique, depuis la digue, que la sonde est à 2 mètres. Ça passe, nous voilà à quai au port de La Atunara, et en Espagne, donc la bonne nouvelle c’est qu’on se rapproche du but. Après le passage de la douane à bord avec chien – nous sommes contents d’avoir des passeports français, cela simplifie les formalités, le pavillon du bateau étant marocain –, je remercie intérieurement David d’avoir toujours interdit les substances illicites sur son bateau lors des nombreuses soirées à quai à « Casa », ça ne rigole pas avec la Aduana española. À quai, pas de capacité de grutage pour un voilier de notre tonnage, de toute façon il n’y a pas d’atelier de réparation dans ce port. Après avoir avalé un repas chaud et passé en revue nos options, notre choix se porte finalement sur un départ aux aurores vers le port de Sotogrande (9 milles dans le Nord-Est), qui dispose d’une grue et d’un chantier. Couchés à 2 heures, levés à 4 heures, départ à 5 heures. Bon, il fait nuit, ça, on ne l’a pas anticipé – fatigue, fatigue ! Moteur, aviron dans l’axe, barre à roue, pétole sèche et mer plate.

Le détroit de Gibraltar est la deuxième voie maritime au monde en termes de fréquentation. | FRANÇOIS CHEVALIER

Nous arrivons à destination, après deux heures au moteur et un pilotage en mode Salaire de la peur, un long quai nous permet d’accoster sans encombre. Pas de chance : la grue du chantier est en panne. « Mais elle fonctionnera demain », indique l’employé du chantier. Il nous affirme même que notre bateau sera pris en priorité. J’en profite pour appeler ma sœur Capucine, qui habite Toulon et prévient nos futurs équipiers croisiéristes qu’on aura peut-être du retard au rendez-vous d’Ibiza.

Drôle d’émotion pour nous tous de voir le bateau dans les airs. Nous avons expliqué en espagnol que nous n’avons que peu de pesetas, mais des bras. On aide donc, on sort l’axe du gouvernail en cuivre, il doit bien faire 1 mètre de long et 40 millimètres de diamètre. Une clavette en bronze de 1 centimètre carré solidarisant la mèche avec le safran a été cisaillée en deux, sous la force exercée lors du départ au lof. L’ouvrier refait une clavette provisoire en inox et accepte de travailler à l’heure du déjeuner. Nous lui offrons un sandwich et « una caña » (une bière). Royal. Vagabonds des mers ou pas, nous payons notre dû au chantier, une misère… Une petite réparation de la chute de génois sur les quais avant ce nouveau départ, et nous repartons vers Ibiza, « heureux qui comme le Karim », quatre jours après le départ de Casablanca pour 400 milles. Ça va être juste.

Après un jour de navigation, on passe le Cabo de Gata, le vent devient plus soutenu : les moutons se resserrent en un troupeau digne des contreforts pyrénéens, le berger siffle dans les haubans ! Second, puis troisième ris. 7,5 nœuds de moyenne, on ne savait pas que c’était possible. Bon rouleur, bon marcheur ! Mais la fatigue et le stress aidant, nous commençons à prendre tous des couleurs différentes : je suis vert, David blanc, Stéphane dort sur le ventre et Sandra est invisible. Nous sommes super tendus. On a quand même brisé le safran il y a deux jours et c’est notre premier gros temps. Le moral baisse. David se lève et s’active malgré tout dans la cambuse. Il paraît que malgré le mal de mer il ne faut pas laisser la fatigue s’installer et ça passe par l’énergie ! Une odeur d’enfance monte de l’intérieur du carré, ça change du gazole : des crêpes ! On affale la grand-voile, ça nous détend. Le génois avec cinq tours stabilise le bateau qui file.

L’été suivant, Greg est à nouveau à bord de Karim pour une nouvelle croisière à Lanzarote. | NICOLAS WOLFF

Dernier round

Une fois passé Cabo de Palos, on renvoie la toile. Nous croisons un rorqual commun, bon présage. Finalement, nous arrivons le dimanche, une demi-heure avant l’heure dite au port d’Ibiza, après une navigation non-stop à 7 nœuds de moyenne sur une bonne partie du parcours. Nous sommes consécutivement refusés dans les trois ports d’Ibiza sans raison apparente, à part, peut-être, notre air hirsute, nos gueules mal rasées et fatiguées par trois jours de mer. J’use des droits maritimes à outrance et squatte un quai pour deux heures, et nous récupérons nos équipiers pour une croisière aux Baléares bien méritée, mais ceci est une autre histoire…

Épilogue : David est reparti six mois plus tard de Casa avec Stéphane. Après quelques mois aux Canaries, quelques années entre le Sénégal, où il a créé une petite entreprise de charter, et le Cap-Vert, il a fini par traverser l’Atlantique avec Karim et sa compagne Dorine, direction le Brésil. Puis il a fait son tour du monde avec un bateau de propriétaire Catana 582 en tant que skipper, sa profession depuis notre aventure. Pour ma part, j’ai repris le chemin du boulot en tant qu’ingénieur commercial et pratique chaque année le bateau en louant un voilier deux semaines par an. ■

*Arielle Cassim donnait la météo marine sur les ondes de RFI.

Grégoire Billon-Galland. C’est au Maroc qu’il a découvert la voile, en Optimist, lors d’un stage en classe de CM2. Il a ensuite pratiqué la croisière en famille puis lors de stages d’été à l’école des Glénans, où il a passé son monitorat fédéral habitable. | DORINE

Les leçons que j’en tire

– Avant de partir, toujours s’assurer de l’état du bateau. Le safran aurait-il pu être vérifié ? Il est important de connaître les systèmes de montage des éléments clés pour comprendre les pannes possibles et envisager les réparations de fortune éventuelles.

– L’aviron, fausse bonne idée ? Nous n’avions pas de tangon à bord. Il est important de s’informer sur les différentes fortunes de mer et leurs dépannages.

Heureusement que cela ne nous est pas arrivé de nuit ou plus près de la côte, soit quelques heures plus tard.

– Nous aurions peut-être dû avertir le sauvetage en mer par un pan pan a minima.

– Un parcours un peu moins ambitieux en termes de milles aurait peut-être été préférable pour un premier voyage.

– Bien s’informer sur les heures de marées et de courant et la météo. Les applis d’aujourd’hui le facilitent. Toujours se méfier des effets du vent contre-courant sur l’état de la mer, et prendre son pied de pilote concernant la météo.

– Le moteur était souvent encrassé par un gazole de piètre qualité, après des mois d’immobilisation. Les mouvements du bateau n’ont pas dû améliorer la situation. Cela aurait pu nous coûter cher. David a pris des cours moteur sur le tas et en accéléré ! Toujours avoir des filtres et accessoires de démontage à bord.

– Sécurité à bord : nous portions les harnais, les gilets la nuit. Et pour toute manœuvre à l’avant, obligation de mettre le harnais. Une ligne de vie avait été installée avant le départ.

– Le pied marin peut s’acquérir, mais tout le monde n’est pas égal devant les dieux de la mer.

Après quelques années entre Sénégal et Le Cap-Vert, Karim a traversé l’Atlantique jusqu’au Brésil. Ici en 2009, dans la baie de tous les Saints. | SAUDADE

L’analyse de voiles et voiliers

Autre temps, mêmes soucis !

Ce récit épique nous transporte dans un passé pas si lointain où l’on naviguait avec des cartes papier, où les principales sources météo étaient la radio et les bulletins affichés dans les ports, et où l’on n’avait pas de portable pour prévenir nos équipiers d’un éventuel retard ! Certes, nos conditions de navigation ont bien changé et nos outils de communication et de positionnement rendent nos traversées plus faciles. Mais ces équipements ne nous prémunissent toujours pas contre une avarie de safran ou une panne de moteur (et cet équipage a eu droit au deux), pas plus qu’ils ne peuvent nous éviter un démâtage ou une voie d’eau. En d’autres termes, la préparation du bateau et de l’équipage est – et restera – la meilleure garantie pour notre sécurité, et les principaux ingrédients d’une croisière réussie.

Le propriétaire du bateau, novice au moment de ce périple, n’avait pas anticipé le fait que le vieux gazole déjà présent dans son réservoir et/ou la mauvaise qualité de celui pris avant le départ pourraient lui jouer des tours, mais il avait prévu du matériel de rechange qui lui a permis de le maintenir (à peu près) en état de fonctionner.

La casse du safran était plus difficile à prévoir. Le fait de connaître des techniques de réparation ou des moyens de remplacement et d’embarquer en prévision le matériel adéquat aurait pu les aider (on peut notamment en trouver un descriptif dans le hors-série n° 46, 50 problèmes et 50 solutions). Mais leur position, dans une zone très fréquentée et à proximité des côtes, ne leur aurait pas vraiment laissé le temps de confectionner un gouvernail de fortune. En revanche, les réminiscences des cours de voile de Grégoire ont été précieuses pour leur permettre de continuer à faire route et à rejoindre un abri. C’est ainsi qu’en 2008, au retour de la course Québec/Saint-Malo, l’équipage de Victorien Érussard avait pu parcourir plus de 2 000 milles à bord d’un trimaran de 50 pieds privé de safran, rien qu’en jouant avec le réglage des voiles (lire VV n° 452). Preuve qu’avec des voiles et du vent, on peut aller loin ! Delphine Fleury

Le bateau, un rescapé du désert

Hallberg-Rassy 352. | FRANÇOIS CHEVALIER

Karim est un Hallberg-Rassy 352 construit en 1987 et baptisé alors Caterina par son premier propriétaire, un Suédois qui l’a perdu sur les côtes sahariennes, drossé à la côte lors d’un coup de vent de Sud alors qu’il faisait route vers l’Argentine. Le bateau est resté quelques mois sur une plage du Sahara où il fut pillé et pris pour cible par le Front Polisario, alors encore en activité. Il a été sauvé par un colonel des Forces armées royales qui dans le cadre d’un exercice militaire l’a fait hélitreuiller sur une corvette de la marine royale puis ramener à Casablanca. La coque a été revendue à un français résident à Rabat qui a mis en œuvre un chantier de reconstruction à l’identique des plans d’origine Hallberg-Rassy. Il a ensuite été racheté par David qui finit de le préparer en vue de son grand voyage.




[Non classé] « Black Blanc Beur » : le corps des héros et la fin d’un mythe


Les « Bleus » au Stade de France à Saint-Denis en 1998. À droite, l’équipe reçue et honorée à l’Elysée en 2019, après avoir remporté la coupe du monde en 2018.

Ces deux images nous rappellent de bons souvenirs : la liesse des joueurs de l’équipe de France de football à vingt ans d’intervalle. Ces corps qui exultent viennent de conquérir le Graal suprême : la Coupe du monde.

À ces corps en joie s’ajouteront d’autres corps, ceux des supporters en folie, rassemblés au soir de ces victoires. La fête fut belle le 12 juillet 1998, surprenante, vivifiante, fraternelle. Elle sera certes plus convenue en 2018, mais le bonheur était aussi au rendez-vous.

Après les concerts humanitaires et antiracistes des années 80, le football est devenu l’une des principales occasions de faire la fête, une fête multiculturelle de surcroît. Les occasions n’ont pas manqué en vingt ans : les Français y ont pris goût et en redemandent. Ces moments intenses et positifs qui contrebalancent les chiffres alarmants, les drames ou les inquiétudes sont de véritables aubaines pour les historiens du temps présent qui s’intéressent aux migrations et altérités.

Ainsi la victoire de 2018, dernière grande fête avant la crise du Covid permet de mesurer le chemin parcouru dans le rapport à l’altérité. D’autant qu’elle s’est inscrite dans le cadre de la commémoration un peu feutrée de la victoire de 1998 comme cela avait déjà été le cas en 2008. Vingt ans tout juste, le temps d’une génération ou presque.

Le 12 juillet 1998 a provoqué un réel effet sur la société, ne serait-ce que parce qu’on s’en souvient avec autant d’intensité et que la fête de 2018 s’est nourrie de celle qui s’est déroulée vingt ans plus tôt avec un brin de nostalgie, car, pour beaucoup, l’explosion de joie avait été largement plus intense le 12 juillet 1998 et les jours suivants.

« Black Blanc Beur », une mythologie de notre temps

L’effet 98 a surtout porté sur les imaginaires collectifs : qu’on le veuille ou non, malgré le racisme toujours ambiant, les consciences ont évolué en matière de rapport à l’altérité en France.

À la fin des années quatre-vingt-dix, cette victoire a permis de célébrer l’intégration républicaine, notion très en vogue à l’époque tant dans les médias que dans les politiques publiques. Le Haut Conseil à l’Intégration créé en 1989 (et dissout en 2012), alors dirigé par Simone Veil, promeut cette notion.

S’imposant comme une véritable mythologie dans le sens où il vient symboliser l’idéal d’une société multiculturelle guide de toute une génération, le slogan « Black Blanc Beur » devient l’emblème d’une France plurielle, unie, nourrie de ses multiples composantes rassemblées pour l’honneur de la Nation derrière son meilleur représentant : le fils de travailleurs immigrés algériens Zinedine Zidane.

https://youtu.be/EgKZ20mZZpQ

Réaction du leader du FN, JEAN MARIE LE PEN, après que l’equipe nationale de football se soit qualifiée pour les ½ finales de l’Euro 96 en battant hier soir l’equipe de Pays Bas, INA Sport.

Si les questions qui se posent sont d’ordre politique et social, dans les imaginaires, c’est bien le corps de « l’Autre » qui importe. En visuel, l’image de ces « Noirs » et « Arabes » qui portent le maillot bleu met parfaitement en scène le processus d’hybridation assumé par la République au grand dam d’un Jean‑Marie Le Pen qui en juin 1996, avait déclaré lors de l’Euro au cours duquel le Onze de France avait échoué en demi-finale que cette équipe ne peut pouvait dignement représenter la France compte tenu de la couleur de peau de la plupart des joueurs.

On pourra arguer que l’après 98 n’a pas été à la hauteur des espérances d’une société ouverte, entrevue sur une séquence – assez longue – allant de la victoire de 98 jusqu’à celle de l’Euro 2000.

Un long feuilleton

En effet, la route qui mène à 2018 sera longue et douloureuse, la preuve que le football n’est pas un outil si simple à manipuler. Le désastreux match amical France-Algérie d’octobre 2001) (Marseillaise sifflée, terrain envahi, match arrêté, le seul de toute l’histoire des Bleus) et la présence de Jean‑Marie Le Pen au second tour de l’élection de 2002 couplés avec l’échec cuisant en Coupe du monde cette année-là ont été le point de départ de vicissitudes dans le rapport de la France et de son équipe de football en lien avec questions liées à « l’immigration » : image détériorée des joueurs, échec des entraîneurs, désarroi généralisé.

https://youtu.be/6fT6XqwvbRE

retour sur le match amical France-Algérie en 2001 (TFI).

Il s’agit du début d’un feuilleton qui se poursuivra par le fâcheux « coup de boule » de Zinedine Zidane en guise de spectaculaire conclusion de sa carrière de joueur lors de la finale de coupe du monde de 2006 dont on dit qu’il avait porté une terrible atteinte à l’image du football dans les “banlieues” quelques mois après les émeutes de 2005.

Cet incident si commenté sur la nature même de ce que représente Zinedine Zidane n’annonce-t-il pas « l’affaire Benzema » qui pollue l’action pour efficace du sélectionneur Didier Deschamps depuis plusieurs années.

https://youtu.be/gM9l6JNfTmU

« Coup de boule » de Zidane, INA.

Ecarté du groupe France depuis 2015 malgré ses formidables performances, Karim Benzema est sans doute la victime de son comportement mais aussi, peut-être, d’un certain nombre de préjugés, défraie la chronique des Bleus. Avant la coupe du Monde de 2018 on accusera même Didier Deschamps de racisme.

Ces épisodes s’apparentent à une succession de mise en scène de l’échec de l’intégration que les milieux politiques et l’opinion publique vont acter en 2012-2013. Chantre de cette notion en 1998, le football en devient le fossoyeur au gré de ces incidents et mésaventures qui passionnent les réseaux sociaux.

Joueurs ou « racailles »

Dans ce cadre, on ne peut, bien entendu, ignorer le précipice devant lequel le football français s’est dangereusement placé avec « l’affaire du bus de Knysna lors de la Coupe du monde de 2010 en Afrique du Sud qui s’est soldée par un cinglant échec sportif avec une équipe sans génie, ni ambition.

Pire, cette étonnante « grève des Bleus » refusant de sortir de leur bus en raison d’un conflit avec leur staff et en particulier le sélectionneur Raymond Domenech ayant renvoyé Nicolas Anelka pour comportement irrespectueux et insultant, a profondément marqué les esprits. on a parlé de désamour de la France pour ses Bleus : quelle étrange descente aux enfers !

La lecture de leur « communiqué » par Domenech devant le bus, dans une ambiance de psychodrame et de délitement, est apparue comme le terrible aveu d’une incapacité à « vivre ensemble » au sein du groupe engendrant la forte déception de ses supporters. Mais aussi l’incapacité de « gérer » des jeunes à l’image de parvenus mal éduqués.

On ne parle alors plus que de « racailles » (nouvelle version des « sauvageons » et de joueurs trop gâtés, insconscients, abrutis et surtout sans aucun respect pour le maillot, le pays et de ses valeurs à l’image (en plus d’Anelka et de Benzema) d’un Hatem Ben Arfa, d’un Samir Nasri ou d’un Patrice Evra.

Loin des sommets de 1998, l’échec de 2010 est perçu comme un négatif, le revers de la médaille : Zinedine Zidane et ses coéquipiers, icônes de la politique française de l’intégration, ont été remplacés par ces « racailles » refusant tout compromis avec une France qu’ils ne portent pas dans leurs cœurs.

« L’affaire des quotas »

En 2010-11, alors que les plaies de la Coupe du monde sont loin d’être recousues, la question de la diversité est à nouveau mise à mal par l’« affaire des quotas ».

Dans le cadre d’une réunion technique au sein de la Fédération Française de Football, captée clandestinement et livrée au site Médiapart, la conversation tourne autour de l’idée d’instaurer des quotas au sein de l’équipe de France afin d’éviter qu’un jour elle ne soit représentée à 100 % par des « Noirs » et « Arabes ».

La présence du nouveau sélectionneur des Bleus, Laurent Blanc, lors de cette réunion a suscité une intense polémique dans les médias et sur les réseaux sociaux. Les autorités du football français sont-elles racistes ? Au point d’œuvrer en coulisse pour éviter que trop d’enfants de migrants ne soient représentés au plus haut niveau pour des questions d’image et de symbole ? On retouve le questionnement très visuel sur ces corps altérisés ici : onze « noirs » et « arabes » peuvent-ils représenter la France ? Voilà l’enjeu et le débat, un retour aux allégations de Jean‑Marie Le Pen en 1996 en somme.

Renouveau

Puis la situation s’est éclaircie en grande partie grâce aux résultats positifs des Bleus à partir de la Coupe du monde de 2014. Malgré le pénible échec en finale de l’Euro 2016, la solidité du groupe France, l’apparition de nouveaux talent comme celui de Kylian MBappé (qui n’était pas né lors de la Coupe du monde 1998) et le fabuleux parcours de 2018 ponctué par la victoire finale face à la Croatie, incite l’historien à constater qu’il s’agit d’une seule et même histoire qui se déroule sous nos yeux depuis plus de vingt ans : celle du football comme théâtre des passions françaises en lien avec les questionnements identitaires.

Mais aussi celle de l’évolution des corps : les exploits d’un Paul Pogba, d’un Kylian MBappé, d’un N’Golo Kanté, d’un Prensel Kimpembé ou d’un Ferlant Mendy ne sont généralement pas salués à l’aune de leur origines ou de leur couleur de peau. Et si tel est le cas, l’accusation de racisme totalement absente dans un passé même proche (y compris en 1998) ne tarde pas à surgir.

Kylian Mbappé à l’entrainement le 17 octobre 2017 à Saint-Germain-en-Laye. Franck Fife/AFP

Mais il y a un facteur décisif propre à l’essence même du football : au gré des bons ou mauvais résultats, le discours peut changer du tout au tout, preuve de la versatilité de l’opinion mais aussi de la fragilité des discours en la matière. L’assignation aux origines pourrait resurgir en cas de défaite ou de mauvais comportement des joueurs scrutés dans leurs moindres faits et geste par tout un univers médiatique qui vit à leurs dépens.

Un mythe en remplace un autre

Si le football ne peut pas tout endosser, il peut contribuer à constater que la notion d’intégration est tombée provisoirement ou définitivement en obsolescence et que la brillante épopée de l’équipe de France n’est plus célébrée à l’aune de la diversité des origines mais plutôt comme celle de Français à part entière.

Tous égaux au point de n’avoir pas d’origine déclarée comme le symbolise ce tweet du défenseur de Manchester City Benjamin Mendy qui en réponse à un internaute qui avait placé à côté de chacun des noms des Bleus le drapeau de leur pays d’origine. Celui-ci avait tout barré et remplacé chaque drapeau par le drapeau bleu blanc rouge.



Une preuve que l’intégration n’est plus à la page et que le mythe « Black Blanc Beur » a fait long feu sans doute pour de bonnes raisons. Mais une mythologie en remplace une autre : place à celle de la fraternité républicaine. Avec des joueurs, convaincus ou pas, sommés de taire leur sensibilité pour les pays d’origine, de chanter la Marseillaise et de policer leur discours sur la cohésion du groupe.

Valeur républicaine quelque peu en souffrance, notamment en matière d’accueil des « migrants » envers lesquels la France est apparue plus intransigeante que ses voisins européens, la fraternité a toutefois retrouvé du souffle grâce à nos footballeurs et à Emmanuel Macron qui en a exploité le filon. Nos 23 héros, rangés comme un seul homme derrière leur entraîneur Didier Deschamps, affichent des valeurs « républicaines » clairement exposées qui se résument à un idéal de fraternité incarnant une France rassemblée au-delà de toutes les différences.

Voilà le nouveau crédo de 2018 dépoussiérant celui de 1998. Le football nous entraînera-t-il dans un post-racisme qui permettrait de ne plus distinguer les couleurs de peau ?

Le football à l’ère « woke »

Le football et plus largement le sport seraient ainsi à l’avant-garde du « color blindism » (la non reconnaissance de la différence de couleurs de la peau) à l’ère du « woke » à laquelle appartient précisément la génération MBappé. Cette ambition d’un « daltonisme racial » promouvant l’idée d’une société au sein de laquelle la couleur de peau serait insignifiante n’est pas nouvelle, elle nous vient de théories élaborées aux États-Unis dans les années 60 dans le contexte du mouvement des droits civiques. Elle s’applique bien au monde du football, car tout entraîneur dira que lorsqu’il compose son équipe, les meilleurs éléments seront alignés sans distinction de « race ».

Il est vrai que les plus grands héros du sport et du football en particulier ont toujours eu cette exceptionnelle capacité à éteindre les assignations originelles pour prendre une dimension universelle.

Se rappelle-t-on que Pelé est « noir » ? Considère-t-on que Zinédine Zidane est « Arabe » ? Et aujourd’hui de quelle couleur est Kylian MBappé ? Non, ces joueurs exceptionnels dépassent ces clivages, leur statut de héros transcende les assignations à ce que peut représenter leur corps en action. Voilà la grande utilité du football de haut niveau : donner une autre image du corps en mêlant le particulier et l’universel.




[Non classé] [Société] Les « zones blanches » de la parité en politique : la nouvelle loi sera-t-elle efficace ?


Jean Castex en discussion avec la maire de Nantes Johanna Rolland. Sebastien SALOM-GOMIS / AFP

Dans les 10 plus grandes villes françaises, cinq femmes ont été élues ou réélues maires : Anne Hidalgo pour Paris, Michèle Rubirola pour Marseille, Jeanne Barseghian à Strasbourg, Martine Aubry à Lille, Johanna Rolland à Nantes. Cette actualité, fortement médiatisée, ne saurait masquer la réalité.

À l’issue des dernières élections municipales et communautaires, les femmes représentent selon un récent rapport, 19,8 % des maires et 11,2 % des président·e·s d’Etablissement public de coopération intercommunale – regroupement de communes permettant l’exercice en commun de certaines de leurs compétences. Il existe 1253 EPCI pour environ 35 000 communes en France. Le rapport note une légère progression par rapport à 2014, mais cela reste très faible. Par ailleurs, si les conseils municipaux des communes de plus de 1 000 habitants sont désormais paritaires depuis 2014, les femmes représentent 37,6 % des élu·e·s des communes de moins de 1 000 habitants.

Pour l’ensemble des communes, seulement un tiers des 1ers adjoint·e·s sont des femmes. Enfin, elles représentent 35,8 % des élu·e·s des EPCI et n’y occupent qu’un quart des sièges de vice-président·e·s.

Ce sont, d’après la formule du Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, les « zones blanches » de la parité en politique, soit les espaces politiques où les femmes et les hommes ne sont numériquement pas à égalité.

Une nouvelle loi est prévue d’ici la fin de l’année pour tenter de les combler. Il s’agira notamment de renforcer la parité dans les communes de moins de 1000 habitants, dans les exécutifs locaux et dans les conseils communautaires.

Cette nouvelle réforme arrivera deux ans après la loi « Engagement et proximité » promulguée le 27 décembre 2019 qui, tout en apportant un certain nombre d’avancées, avait repoussé le cœur du débat en prévoyant une modification du code électoral avant le 31 décembre 2021 afin d’« étendre l’égal accès des femmes et des hommes aux fonctions électives dans les communes et leurs groupements ».

Les avancées de la loi « engagement et proximité » en 2019

La loi « engagement et proximité », contient plusieurs avancées concernant la place des femmes dans les municipalités.

D’abord la liste des adjoint·e·s dans les communes de plus de 1 000 habitants devra dorénavant être composée alternativement d’un candidat de chaque sexe de sorte que si le 1er adjoint est un homme, le second soit une femme et ainsi de suite.

Ensuite, plusieurs mesures relatives à la conciliation des sphères de vie ont été votées : prise en charge des frais de garde des personnes à charge pour les élus locaux, généralisation du congé électif de 10 jours pour faire campagne, augmentation du crédit d’heures pour les élu·e·s salarié·e·s, formation obligatoire pour les élus des communes de moins de 3 500 habitants…

Ces mesures importantes devraient permettre de dépasser un certain nombre de pesanteurs socio-psychologiques relatives à la conciliation des sphères de vie ou au sentiment d’incompétence qui pèsent majoritairement sur les femmes lorsqu’il s’agit d’investir le champ politique.

Cependant, l’abaissement du seuil d’application du scrutin de liste paritaire aux communes de plus de 500 habitants, qui aurait permis de rendre la parité obligatoire dans 7 000 communes supplémentaires, n’a pas été adopté.

Proposée par le gouvernement, la mesure a souffert de plusieurs oppositions, notamment du Sénat et d’une partie des maires. Le principal argument soutenait la difficulté à constituer des listes complètes, faute de candidat·e·s, dans les communes les plus petites.

Des binômes pour valoriser les femmes

La commission des lois de l’Assemblée Nationale travaille actuellement sur le sujet, via la Mission Flash menée par Élodie Jacquier-Laforge (Dem, Isère) et Raphaël Schellenberger (LR, Haut-Rhin) dans le but de préparer la prochaine réforme.

Les enjeux sont nombreux pour ce nouveau texte qui permettra de légiférer pour la 4e fois en 20 ans sur la parité en politique.

D’abord, pour répondre au problème de la sur-masculinisation des têtes d’exécutif (maires et présidents d’EPCI), est évoquée l’idée des « tickets paritaires ». Il s’agirait d’élire un binôme femme/homme aux fonctions de maire/1er adjoint ou président/1er vice-président.

L’idée est sur la table depuis quelques années. Si son adoption ne permettrait pas de faire la parité dans l’immédiat parmi les maires et les président·e·s d’EPCI, la mesure aurait pour conséquence de faire « monter » des femmes à des postes de n°2 qui, on le sait, prédisposent à prendre la tête de l’exécutif à moyen terme.

La question du seuil d’application

Ensuite, le sujet du seuil d’application du scrutin de liste paritaire anime les débats à chaque nouvelle réforme portant sur la parité.

De fait, les 25 000 communes de moins de 1 000 habitants ne sont pas concernées par la contrainte paritaire. Et les femmes y sont moins représentées qu’ailleurs. Cela étant, la difficulté à constituer des listes dans les communes les plus petites est une réalité. En 2014, 64 communes n’avaient pas de candidats, dont 63 de moins de 1000 habitants. C’était le cas de plus de 100 communes en 2020. Des travaux ont montré que l’obligation de constituer des listes entraînait, dans les petites communes, une raréfaction de l’offre électorale et, conséquemment, un désintérêt des électeurs avec une augmentation du vote blanc et nul.

Ainsi, l’extension du scrutin de liste à toutes les communes pourrait entrainer un phénomène de « listes uniques » dans les plus petites d’entre-elles et ainsi porter atteinte au principe constitutionnel de pluralisme des courants d’idées et d’opinions.

Le risque de censure par le Conseil Constitutionnel est donc bien présent, à moins d’assouplir le mode de scrutin pour garantir le pluralisme.

En revanche, l’idée de pouvoir présenter des listes incomplètes ou d’abaisser le nombre de conseiller municipaux pour les plus petites communes permettrait d’atteindre le double objectif de pluralité et de parité.

Enfin, concernant les intercommunalités, le principal problème vient du mode de désignation des conseillers communautaires. Dans les communes de moins de 1000 habitants, ceux-ci sont désignés parmi les conseillers municipaux élus, en suivant l’ordre du tableau en commençant par le maire.

Comme ces communes envoient en général un seul représentant à l’intercommunalité et que celui-ci doit être le maire – qui est un homme dans 80 % des cas–, les conseils communautaires ne peuvent mécaniquement pas être paritaires. Ainsi, à défaut de modifier le mode de désignation des représentants intercommunaux, les EPCI comprenant de nombreuses communes de moins de 1000 habitants n’atteindront pas la parité.

Résistances et biais de genre

Quoi que ces mesures apportent d’un point de vue quantitatif, la répartition du travail municipal reste genrée. Un maire d’une petite commune de Gironde se livrait en entretien :

« J’ai rien contre les femmes, ça permet des fois quand on fait des choix de tapisserie, même pour tout hein, elles ont des goûts, ça apporte un plus. […] J’ai une femme adjointe, elle s’occupe de tout ce qui est bulletins municipaux. Les repas, le traiteur, tout ça, les menus, alors on voit ensemble et puis après elle affine quoi ». [Marcel D, maire, 300 habitants].

Si ce schéma paraît particulièrement rétrograde, l’analyse détaillée des délégations des adjoint·e·s fait apparaître des logiques stéréotypées du point de vue du genre. Par exemple, 4,5 % des délégations à la voirie et aux travaux sont attribuées à des femmes. À l’inverse, elles occupent 85 % des délégations aux affaires sociales.

Délégations municipales selon le sexe des adjoint-e-s élu-e-s en 2014 en Gironde (n=1360). V.Marneur, Author provided

Avec toute la bonne volonté du monde, le législateur ne pourra pas faire évoluer les choses sur ce point, qui relève de tendances de fond de la société française. Mais légiférer pour faire progresser numériquement la parité ne peut qu’aller dans le sens d’une meilleure répartition des responsabilités entre les sexes et participer d’une évolution des représentations vers plus d’égalité.




[Brèves, Non classé] Hervé Gloux, conservateur de musée de 1975 à 1995 aux quat’ Sardines

Hervé Gloux, conservateur de musée de 1975 à 1995 – 1

Le Musée de la Pêche de Concarneau fêtera ses 60 ans en juillet 2021, or voilà une décennie qu’Hervé Gloux disparaissait. En tant que fille et collaboratrice de ce personnage aux multiples réalisations dans le domaine du patrimoine maritime, voici en partage quelques articles de presse qui seront postés ces jours, liés à son implication au musée et à sa passion pour l’architecture et la construction navale ainsi qu’à l’histoire d’un territoire. Artiste protéiforme il aura marqué de son empreinte le paysage portuaire. Une énergie débordante, une force de travail, des idées tracées sur la table à dessin qui ont le mérite de se prendre véritablement forme. L’homme à la pipe ne manquait pas de volonté donnant toujours l’exemple:  le maniement des outils manches retroussées reposait son esprit bouillonnant. 

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Ouest France mars 1975

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Le Télégramme avril 1975, et la même année le lancement de la vedette “Paris-Tour-Eiffel” construite à Concarneau.

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le Télégramme juillet 1975

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Vedette Paris-Tour Eiffel

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Merci à Anh G. pour cet historique … familial 😷

[Non classé] Europa en Antarctique | Chasse Marée


Europa en Antarctique

Revue N°262

Très loin de l’embouchure de l’Elbe où il a servi de bateau-feu jusque dans les années 1970, l’Europa est devenu un familier du grand Sud. Les équipages du trois-mâts barque connaissent les meilleurs mouillages et se faufilent au ras des murs de glace ou des falaises pour trouver des abris sûrs. © Jordi Plana

Par Marine Veyer – Dernier grand voilier à courir les hautes latitudes, le trois-mâts barque Europa rallie chaque année la péninsule Antarctique depuis les Pays-Bas. Des Malouines à la Géorgie du Sud et jusqu’au continent blanc, l’ancien bateau-feu a traversé cette année les mers froides, venteuses et sublimes de l’arc de la Scotia.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Ils sont trois au mouillage devant Port Stanley, la capitale des Malouines. Trois voiliers traditionnels hollandais, l’Oosterschelde, le Tecla et l’Europa, un peu sonnés par leur traversée depuis l’Australie. La longue soirée australe – ciel clair et vent frais – n’en finit pas de faire chanter leurs cuivres­. Face à eux, dans la baie ample, la lumière rosit les murs chaulés de cet improbable port anglais. L’Union Jack claque sous le toit écarlate d’une église. Des mâchoires de baleine forment le porche d’un enclos de gazon et dans le fond de l’anse, sur le sable, se détache la silhouette d’une épave. Trois mâts légèrement penchés : Lady Elizabeth – «Lady Liz» –, sauvée du Horn in extremis il y a un siècle, s’endort. L’air sent le frais, le large. Tout autour du village palpite le grand vide salé. Il habite les grèves, fait danser les laminaires géantes et résonner un clapot léger sur les îles, archipel isolé et comme recueilli.

Demain, Éric, le capitaine hollandais, relèvera Klaas, patron historique de l’Europa, partie prenante de sa restauration depuis son rachat en 1986 et membre de la société batave qui le gère depuis les années 2000. Greg, le nouveau mécano australien, Jordi, l’Espagnol, chef d’expédition antarctique et quatre autres marins prendront leurs fonctions à bord du trois-mâts. Ils passent leur dernière nuit à terre avant qua­rante jours dans et sous les cinquantièmes, pour une boucle de 2 000 milles sur la dorsale de la Scotia.

Cette cordillère sous-marine prolonge les Andes jusqu’à la péninsule Antarctique et émerge ici et là en archipels volcaniques et mouvants, bousculés par une tectonique rebelle. Sources chaudes et eaux gelées, montagnes, glaciers, abysses et vie foisonnante…

Ils étaient nombreux autrefois, les voiliers à fréquenter ces cailloux pour la plupart déserts, afin d’y chasser le phoque, l’éléphant de mer ou la baleine. Nombreux aussi les navires à relâcher ici – dans les mêmes pubs, les mêmes baies – sur les routes de l’or, du blé, de la laine ou du guano. Dans cette communauté de trois mille âmes – pour un demi-million de moutons –, ils réparaient leurs avaries, faisaient des vivres et complétaient leurs équipages décimés par les « furies ». Le canal de Panamá, puis l’avènement de la vapeur ont depuis rendu ces îles à leur isolement.

16 décembre. Sur le ponton de bois où se prélasse, regard futé et peau cuivrée, une femelle otarie, les paquetages de l’équipage s’entassent. À l’heure dite, une annexe se détache du trois-mâts. Pelle, un Néerlandais de dix-huit ans, embarque les nouveaux arrivés. Les bottes s’alignent dans le pneumatique qui file vers le mouillage. Des sourires allument les visages silencieux. Dans moins d’une semaine, après avoir accueilli une trentaine de passagers, le nouvel équipage mènera l’Europa plein Est, avec les vents et les courants dominants, sur la Géorgie du Sud, à 800 milles de son mouillage actuel. Il devra ensuite remonter le vent d’Ouest vers les Orcades du Sud, puis les glaces de la mer de Weddell, la péninsule Antarctique et les Shetland du Sud. Il lui restera encore à franchir les 550 milles du passage de Drake, entre l’Antarctique et le cap Horn, avant d’atteindre Ushuaïa et clore ce parcours aux confins des mers na­vi­gables, à la voile et à l’ancienne, sur l’un des derniers grands trois-mâts à fréquenter couramment ces latitudes. Un rêve, même pour les plus aguerris.


Quarante jours sur le gaillard d’avant

Dix-huit membres d’équipage accueillent les nouveaux venus. Bouilles tannées, mains robustes et trognes ravies. Ceux qui viennent­ de passer le Horn et continuent à bord ont des milliers de milles dans les yeux et le bonheur d’une perspective chèrement disputée, car les candidats sont légion à vouloir en découdre avec ces circuits dans le grand Sud. Klaas impose à tous trois mois de « volontariat » minimum dans des mers plus amènes, et un entretien serré, sur sa péniche-bureau de Rotterdam, avant d’ins­crire un candidat sur la liste des équipiers potentiels pour les navigations antarctiques. Le pacha compose ensuite soigneusement ses équipes chamarrées et multinationales. « La mixité est la règle, explique-t-il. J’essaie de mêler les expériences, les cultures, les âges et les tempéraments pour former des équipages soudés et compétents. »

Klaas Gaastra, patron historique de l’Europa. © Jordi Plana

Certains, comme le jeune Pelle, restent près d’un an sur le navire. D’autres, les plus nombreux, alternent deux ou trois mois de haute mer et quelques semaines de relâche. Huit personnes débarquent donc aux Ma­louines. Heureux de rompre avec la discipline et les douze à quinze heures de labeur quotidien, la plupart envient cependant les nouveaux venus. « C’est la meilleure pé­riode pour observer les animaux, murmure le bosco sortant. Les petits viennent de naître, les colonies sont en pleine activité, les jours sont longs, vous allez vous régaler… La Géorgie du Sud est le plus bel endroit du monde ! »

18 décembre. L’Europa ressemble à une ruche. Le navire appartient, pour cinq jours encore, aux seuls marins. Des mâts aux fonds, il bruisse d’activité, de musiques et de chants. Conscient de participer à une aventure rare, dans la bonne humeur culti­vée comme une politesse, chacun s’applique. Les approvisionnements se calent en soute. Le nettoyage en grand se poursuit. Des réparations se terminent à l’atelier menuiserie. Sur le pont, Emma, la gréeuse, minuscule Anglaise au teint de porcelaine, joue de l’aiguille et de la machine à coudre pour réparer le clinfoc. Autour d’elle, cartons de laitues et cageots volent de bras en bras. Klaas, assuré et précis, veille à tout. Ce capitaine aux cheveux longs, un énorme – et faux – diamant à l’oreille, est connu pour mener le trois-mâts comme à la course : à la voile chaque fois qu’il est possible, et au plus fort de son potentiel, quels que soient les efforts requis. Même dans les ports les plus étroits, quand le vent le permet, il est réputé pour ses accostages et ses appareillages impeccables, sans moteur. Il est craint autant qu’admiré et unanimement reconnu par ceux qui l’ont servi. Son cri de guerre ? More canevas!: « Plus de toile ! »

Pour la prochaine boucle et la suivante, en Antarctique, il passera la main à Éric, ex-mécano du bord, puis officier et second avant de devenir capitaine. Sur le rôle d’équipage depuis 2002, ce géant d’Amsterdam est aussi à l’aise pour reprogrammer un ordinateur que pour dépanner une pompe haute pression ou régler les voiles. Débrouillard, tenace et drôle, ce régatier dans l’âme est follement épris des latitudes glacées. Au bar du bord, coude à coude avec le « patron », il passe en revue les listes de choses à faire ou arpente les ponts à larges enjambées.

Dans la bibliothèque en demi-lune qui occupe la poupe, le bosco canadien met la dernière main à ses dessins de gréement. « Voilà les assemblages actuels », explique-t-il en désignant des photos en gros plan des jonctions entre haubans et mâture, agrès et hunes. « Et voilà ce à quoi nous voulons arriver pour la saison prochaine », poursuit-il en montrant des croquis dignes des meilleurs manuels. Le gréement n’a pas radicalement changé depuis la remise en service du bateau en 1994, et les mâts se trouvent exactement au même emplacement que lorsqu’il balisait l’Elbe, de 1911 aux années soixante-dix, mais nous l’améliorons sans cesse en mélangeant les matériaux d’aujourd’hui et les techniques traditionnelles. Nous travaillons à le rendre toujours plus robuste, maniable et efficace dans tous les types de temps. » À ses côtés Dan, l’autre bosco, écossais, et Arran, le char­pentier maître d’équipage sud-africain, observent et commentent. Autour d’eux des maquettes, des cartes, des objets venus des quatre horizons et une mappemonde. Au « ciel » pend un piranha.

À quelques mètres de là, sur une autre table vernie, Éric et son second, Ross, le Tasmanien, discutent de l’organisation des bordées. « Quel système de quart veux-tu utiliser ? – Six heures, ça me va bien. – O.K., on continue sur six heures donc et on change les équipes à mi-parcours pour ne pas faire de jaloux. » Malgré leur décontraction, ils règlent le chassé-croisé des équipages – le hand over des Anglo-Saxons – comme une cérémonie de thé japonais. Une navigation dans ces parages ne se gère pas comme un pique-nique.


Tout dessus dans la mer belle

Pas question par exemple d’appareiller sans avoir suivi la formation sur l’hypothermie. À 14 heures, la cloche est piquée de deux coups, signe de ralliement de l’équipage. Cuisinier, barman, guides et chef mécano compris, la petite vingtaine de futurs partants se retrouve dans le mess, sous la lumière pâlotte des abat-jour en carte marine. Le médecin du bord détaille les mécanismes du refroidissement corporel et les gestes qu’il faut accomplir. « Dans quelques jours, quand nous franchirons la ligne de “convergence”, l’eau passera d’une température de 10 degrés, comme ici, à 3 ou 4 degrés. En Antarctique, elle ne dépassera pas moins 1 degré, ajoute Éric en désignant une ligne bleue sur la carte. L’eau ne peut pas être plus froide. En dessous, c’est de la glace ! »

Ces points dans le mess sont souvent l’occasion d’un moment convivial. © Marine Meyer

22 décembre. 51° 41’ 40” Sud, 057° 51’ 47” Ouest. Klaas a quitté le bord et chacun a pris son poste. Un exercice incendie surprise et quelques corvées de nettoyage plus tard, les trente « passagers équi­piers » – les voyage crew – hissent à bord leurs cirés Gore-Tex et leurs bottes dernier cri. Un peu gauches face aux marins pieds nus, barbus et aguerris, ils feront leur place peu à peu. « Le vent d’Ouest nous est favorable, la mer est belle, nous appareillerons à la voile à 8 heures », annonce Éric au petit déjeuner.

À l’heure dite, le foc d’artimon est établi à tribord et les trois premiers focs bordés à contre sur l’autre amure. La coque pivote tandis que la chaîne d’ancre est remontée. Des vergues, brassées en grand, tombent les quatre huniers qui aident le trois-mâts dans sa ronde. Sur le pont, toutes les mains vaillantes halent sous les ordres des maîtres de manœuvre qui, un œil sur les voiles, un autre à la côte fort proche, commandent en gardant une oreille pour la passerelle. Bientôt les focs sont passés sur le bon bord, puis la grand-voile et la misaine, libérées en­semble, accompagnent la danse. Un coup de corne pour saluer les autres navires et le port de Stanley rapetisse dans le sillage. Passent les plages aux manchots, étincelantes et désertes, entourées de champs interdits – non déminés depuis la guerre de 1982. Passent le phare noir et blanc de Pembroke, ses épaves, ses sturnelles à plastron rouge et son monument aux morts. L’Argentine, toujours, revendique ces terres proches de son continent et entourées de mers poissonneuses.

Aussitôt le cap stabilisé, les voyage crew entament leurs quarts à la mer. « Sur l’Europa, précise Éric, ils ne sont pas vraiment des passagers. Le bateau étant enregistré au commerce, ils sont considérés comme des membres d’équipage. Et de fait, nous ne pourrions manœuvrer au long cours sans leur aide. Nous avons besoin de bras pour peser sur les drisses et les écoutes, hisser les vergues et les brasser. » Le rythme des é­qui­piers payants – quatre heures de quart pour huit de repos – est cependant moins contrai­gnant que celui de l’équipage professionnel et n’inclut pas de poste de cuisine ou de nettoyage. Mais il leur incombe de barrer, de veiller au bossoir et de se tenir prêts à épauler la manœuvre. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, huit personnes sont ainsi disponibles pour seconder les marins de quart.

L’Europa appareille sous voiles dès que le vent le permet. Sous ces latitudes, on ne grée pas les bonnettes. © Donald Betts

Au sein de l’équipage, les bordées s’organisent aussi. Les gabiers nouvellement embarqués profitent de ces conditions rêvées pour se mettre les mâts dans les jambes, se familiariser avec l’accès aux hunes – en dévers –, avec les passages entre les mâts et les vergues et les astuces propres à chaque gréement. « Nous ne nous assurons que lors des transitions et quand nous nous arrêtons de travailler, leur a expliqué Tania, une grande Boer qui les a menés tout à l’heure dans les hauts. Pour le reste, nous considérons qu’il est plus dangereux de perdre son temps – et son équilibre – à manipuler les mousquetons de sécurité qu’à se concentrer sur ses prises. »

Les perroquets, le foc volant, la brigantine et le flèche d’artimon étant requis, une seconde montée s’organise, dans l’air frisquet qui force à serrer les doigts sur les haubans. Premier frisson, première griserie. « L’ascension se fait au vent, lance Tania en grimpant la première. Si le bateau roule trop, attendez à chaque vague le moment favorable pour monter. Quand le bateau roule vers vous, accrochez-vous jusqu’à ce que le balancier s’inverse. Là, reprenez l’ascension jusqu’à la prochaine vague. Vous verrez, on s’y fait ! ». On s’y fera, bien sûr, mais mieux vaut commencer avant le froid et le vent. Et saisir chaque occasion de jouir – furtivement car il s’agit de travailler – de la vision du bateau vu de haut, balancier de lumière dans la houle légère.

L’archipel s’éloigne. La coque s’élance, blanche et bois sur fond cobalt. Les vingt voiles gréées pour ces latitudes – bonnettes et cacatois n’y sont pas de mise – se gonflent. Un tangage léger s’installe et les pétrels du Cap, comme poudrés de neige, annoncent les frimas à venir. Tout dessus dans la mer belle, l’Europa taille sa route plein Est.


Scotia montre les dents

Le lendemain matin, à 2 heures, le soleil se lève sur un ciel brouillé. Toujours clair, mais chiffon. « Nous n’aurons pas moins de vent jusqu’à notre arrivée en Géorgie du Sud », annonce Capt’ain Éric au changement de quart. C’est-à-dire ? « Un coup de vent s’annonce par l’Ouest, le temps va changer et rester soutenu jusqu’à l’arrivée. » Les albatros patrouillent. Vol de seigneur et bec de prédateur, immenses arcs dansant au plus près des crêtes que le vent, virant Noroît, lève graduellement. Le foc volant est amené. Les premières voiles d’étai tombent et les lignes de vie sont gréées sur les ponts. La gîte et le tangage imposent leur tempo. Les gestes les plus bénins, le moindre­ déplacement requièrent désormais anti­cipation et concentration. « Finies les vacances, les agneaux, passons aux choses sérieuses ! » semble siffler la mer de Scotia.

24 décembre. « Bonjour tout le monde. It is cold, wet and miserable out there (il fait froid, tout est trempé et le temps est affreux) », annonce Emma à la cantonade dans la chambrée. En ciré intégral, ruisselante, elle poursuit : « Les portes étanches sont fermées et le harnais obligatoire, mais tout va bien. Nous sommes sous voiles et le bateau marche fort. » La relève, ainsi informée, sait à quoi s’en tenir et gagne quelques minutes pour s’équiper. Depuis quelques heures déjà, il était quasiment impossible de dormir dans des bannettes transformées en cabines de manège, mi-grand huit, mi-autotamponneuses.

Ciel brouillé et coup de vent d’Ouest force 9 à 10, en mer de Scotia. L’Europa donne toute la mesure de sa puissance. Dans ces conditions difficiles, le trois-mâts fonce à 10 nœuds de moyenne. © Jordi Plana

Quelques minutes plus tard, bâbordais et tribordais se retrouvent dans la passerelle que balade une houle de 6 à 8 mètres. « Comme le vent est à nouveau à l’Ouest, nous avons à nouveau établi des voiles carrées, mais nous venons d’amener les perroquets volants. Le vent grimpe, je ne serais pas étonné que vous ayez à réduire encore », euphémise Dan l’Écossais en dé­si­gnant l’anémomètre.

L’Europa semble avoir rapetissé en quelques heures. Le trois-mâts fonce, bondit, accélère. À 10 nœuds de moyenne, il surfe la houle qui continue de grossir. Les départs au lof et les abattées se succédant au point de faire frémir les vergues, Ross décide de relever les voyage crew à la timonerie. Désormais, les marins permanents se relaieront toutes les demi-heures à la barre à roue. Barre qui requiert plusieurs tours d’un bord ou de l’autre avant chaque lame pour anticiper le surf et éviter au trois-mâts de se faire embarquer. Tous les sens convoqués, sixième inclus, chacun se concentre, sourd au reste du monde. Observer, sentir, anticiper, agir. Et enfin, glisser… Puis recommencer, sans quitter du regard vergues, bordures et sillage, d’où accourent les lames suivantes. Griserie de la voile en majuscule et vision d’un autre âge.

« À carguer la grand-voile et la misaine ! » Aussitôt, les cinq marins disponibles s’extraient de la passerelle. Les ordres claquent. Chacun fonce à un poste précis… ou tente de le faire… Car ceux qui viennent d’embarquer hésitent parfois sur l’emplacement des manœuvres et perdent quelques se­condes à questionner les autres de la voix ou du regard, le doigt pointé sur le cabillot. Est-ce le bon ? Ils sont plus de deux cents à s’aligner au pied des mâts.

« C’est simple, avait pourtant résumé le bosco aux heures calmes. Plus une voile est placée haut dans la mâture, plus sa commande est reculée sur le pont. Et sur les râteliers, les manœuvres des voiles les plus basses se trouvent à bâbord, celles des sui­vantes à tribord et ainsi de suite. » Profitant des conditions encore favorables du départ, Dan avait rappelé quelques pièges à éviter, les usages en vigueur et la manière dont il entend que le navire soit tenu : « Je ne vous chercherai pas de noises sur la taille d’une glène. En revanche, je veux que toutes les manœuvres soient lovées et que chacun fasse régulièrement le tour du bord pour vérifier qu’aucun bout ne traîne. » Sur le pont que balaient les vagues à lampées écumantes, l’heure est venue de mettre ces consignes à exécution et de faire marcher ses méninges autant que ses bras.


Force 9 établi, 9 mètres de creux

Carguer la grand-voile et la misaine ne suffit pas. Dans ces mers brutales, les changements de temps semblent accélérés. La musique du ciel ressemble à celle des dépressions d’Irlande du Nord ou d’Écosse en hiver, mais en défilement rapide. En quelques minutes, le vent prend 10 nœuds. Puis 10 encore. Il s’agit de rabanter la toile avant qu’elle ne se déchire. « Ne vous précipitez pas, mais ne traînez pas ! » enjoint le chef de quart à ses troupes. « Travaillez vite, faites bien le boulot, mais tenez-vous ! L’eau est froide. »

Ça swingue dans les hauts. La toile détrempée, qu’enragent les rafales, semble de bois. Quant aux rabans censés la dompter, ils paraissent doués de vie. Ils s’échappent des doigts et s’envolent loin devant, dans le vide, dès qu’on desserre sa prise. Les plus aguerris des gabiers ca­ra­colent dans ce rodéo. Les autres s’appliquent, gauches et nauséeux – quoique secrètement heureux. Les voiles, finalement, sont serrées sur les vergues et tous se retrouvent dans la passerelle chauffée, un mug de thé en mains. La mer ne dépasse plus 2 degrés et l’air, 4 ou 5. Avec le vent et la pluie, les doigts se gercent, se dessèchent et saignent à l’ouvrage. Il faudra en prendre soin.

Les vagues, à présent sérieusement zébrées de blanc, font le gros dos. Certaines atteignent 10 mètres et l’anémomètre, stabilisé autour de 40 à 45 nœuds, s’autorise des envolées à 55, voire 60 nœuds. L’Europa cavale dans cet océan vide d’hommes, véloce et puissant, en robe de gros temps. Deux voiles carrées sur le grand-mât, autant sur la misaine (les quatre huniers). La dernière voile d’étai de gros grammage et les petits et grands focs ont été amenés.

© Jordi Plana

Sous les ponts, malgré le gros temps, l’atmosphère reste feutrée. Bien chauffées, les cabines de quatre à six couchettes, dotées de douches et de toilettes, permettent à tous de se refaire une santé avant de repartir au « charbon » des embruns, des rafales et du froid. En cuisine, Éric, « le coq », jongle avec des recettes du monde entier. Parfois, une vague imprévue fait voler une casserole ou l’oblige à de l’acrobatie préventive, mais il réussit à servir à tous – végétariens et allergiques au gluten compris – du réconfort en assiette trois fois le jour, en plus des en-cas, du pain frais quotidien, des gâteaux maison et des soupes qui égaient les quarts jour et nuit.

Chacun perd peu à peu le compte des heures, qui passent en quarts, corvées, repas et tentatives de repos… Jusqu’à cette nuit de vent plus amène, presque doux, où, dans le rose de l’aube, apparaissent enfin les sommets de la Géorgie du Sud. Aiguë et scintillante de gel, comme miraculeuse, la grande île émerge du brouillard et se détache, haute déjà, dans le ciel dont le noir se retire. Obscurément, chacun ressent un soulagement à la vue de cette terre. Un soulagement archaïque devant le sol retrouvé…

« Elles soufflent ! » hurle soudain Jordi. Bras tendu, il désigne un groupe de rorquals communs se dirigeant vers nous. Les grands mammifères sont bientôt une dizaine à escorter le trois-mâts. Immenses et tranquilles, tout proches. « Ce sont les plus grandes baleines du monde après les baleines bleues, explique Jordi, heureux comme un gosse. Tout à l’heure, nous avons aperçu une baleine à bosse. Nous entrons dans leurs eaux… Imaginez ! Elles viennent se nourrir ici mais se reproduisent dans les eaux tropicales des côtes pacifiques ou atlantiques. Ce sont les championnes du monde de la migration. »

Depuis des années, cet Espagnol bouillonnant travaille sur les écosystèmes polaires. Ses conférences sur les phoques, les oiseaux, les éléphants de mer et les équilibres des régions subantarctiques tiennent­ en haleine passagers et marins, qui prennent sur leurs heures de repos pour l’écouter raconter les amours des otaries ou les mœurs des albatros.

D’un coup, la vie qui s’était amoindrie au large, reprend : les pétrels entourent la coque ; des phoques l’observent et la suivent­ ; quelques manchots « marsouinent » drôlement dans le sillage. Tandis que les baleines continuent leur ballet, les albatros errants virevoltent au-dessus des ponts.


Noël aux tisons, la Géorgie au balcon

27 décembre. Au mouillage en baie d’Elsehul. 54° 01’ 6’’ Sud 037° 57’ 7’’ Ouest. Le jour révèle une crique couronnée de neige, sous un soleil intense et froid. La côte est couverte de tussock, l’herbe drue des îles subantarctiques. Les roches et les plages bouillonnent de vie et… de cris. Le fjord résonne des appels, alarmes et grognements de milliers d’oiseaux, de phoques et d’otaries à fourrure vaquant à leurs affaires. Affaires de mises bas, de nourrissage, de territoires et de harems. La combe sonne comme un champ de foire, un marché d’Orient.

Chaque jour, l’Europa change de mouillage. C’est l’occasion de découvrir, par exemple, les ruines des anciennes stations baleinières de la Géorgie du Sud. Celle-ci fut longtemps fréquentée par les chasseurs de mammifères marins norvégiens et anglais.© Jordi Plana

À bord, l’équipage passe en mode « escale » et apprête les annexes. Les trois guides préparent le débarquement des voyage­ crew sur les sites autorisés par l’iaato (l’Association internationale des tour opéra­teurs œuvrant en Antarctique) et par le « gouvernement » de Géorgie du Sud. Leurs équipements dûment nettoyés pour éviter l’introduction de graines exogènes, ils atterrissent dans le ressac, parmi les milliers d’ani­maux. L’euphorie, la gratitude et l’émerveillement se mêlent dans leurs regards quand, trempés et crottés, ils re­viennent à bord. Noël sera fêté ce soir, dans la luminescence de la nuit si brève, diaphane. La mer bruisse et glapit sans répit. Manchots royaux, skuas et mammifères continuent leur sarabande, de nuit comme de jour. Quant aux marins, ils peinent à aller se coucher quand se terminent leurs quarts. Il faudrait dormir, bien sûr, mais comment s’arracher au spectacle et manquer l’occasion de mettre pied à terre ?

Chaque jour, parfois deux fois dans la journée, l’ancre est levée et les mouillages se succèdent. Également féeriques mais chacun différemment. Nous voici sur les traces de Shackleton qui traversa l’île à pied après sa longue route en canot depuis les Shetland du Sud ; aux portes de la maison de Stromnes où il frappa, miraculé ; dans les colonies de manchots royaux d’Andews Bay, les plus denses et les plus nombreuses au monde ; parmi les ruines fantomatiques des anciennes stations baleinières, où le vent gémit dans les tôles ; autour des épaves de navires, enfin, dont certains ressemblent à notre trois-mâts barque.

Une semaine passe et une année se tourne, sous un soleil miraculeux. L’ordinaire, ici, c’est plutôt williwaws (fortes rafales catabatiques) et brouillards, mouillages qui valsent et vents furieux. Les ciels clairs, cette fois, libèrent les sommets. Une chance selon Sarah et Pat, gardiens des lieux : « Certains, venant ici plusieurs semaines, n’en voient aucun de tout leur séjour ». Avec une poignée de scientifiques, d’employés d’ong et de fonctionnaires, ils vivent en Géorgie du Sud depuis plus de vingt ans. Ils assurent la police des pêches, la surveillance de la côte, l’acquittement des droits de passage – très élevés – et l’entretien des sites naturels et historiques de cet éden.

Le 2 janvier, le trois-mâts barque se glisse finalement dans le fjord de Drygalski, parmi une armée de glaçons pétillants. Oui, pétillants car en fondant, ils libèrent l’air qu’ils enfermaient depuis des lustres et celui-ci s’échappe en fusant. L’étrave fend cette mer de champagne et s’engage dans un défilé aboutissant au front d’un glacier. Chamarrée, chavirée, sa matière accroche la lumière et secrète des bleus insensés. On perçoit le chuintement de ruisseaux et de nombreux craquements. À l’ombre de ce mur vivant, nombre d’oiseaux en tenue noire et blanche s’affairent, plongent, chassent. Certains se reposent, juchés sur les icebergs échappés du glacier, que le vent pousse vers l’océan. Le temps de grimper dans les mâts pour jouir du spectacle, de prendre une soupe sur le pont, et le navire tourne bride vers le large, direction les Orcades du Sud, à 500 milles dans le Sud-Ouest.


Bords carrés vers l’Antarctique

Coming back from where you start is not the same as never leaving, rappelle le manuel de bord, citant l’écrivain britannique Terry Prachett. « Revenir d’où vous êtes partis n’est pas la même chose que de ne jamais partir. » Certes, mais… malgré les prévisions qui donnaient un vent de Nord, la brise souffle du Sud-Ouest. Trop Sud pour notre navire qui n’est pas capable de remonter à plus de 60 degrés du vent. Comme les plannings de navigation sont calculés pour marcher à la voile, l’Europa s’engage alors dans des bords de « près ».

La Géorgie du Sud ressemble en hiver à un immense iceberg. L’été, la moitié de cette grande île volcanique, qui culmine à près de 3 000 m, est encore couverte de glaces. Ces conditions rudes n’empêchent pas la vie de proliférer. © Hajo Olij

Près carré, cela va sans dire, que le temps musclé rend inconfortable. Sur la carte, la route forme des entrelacs, chaque boucle de plusieurs heures se terminant par un virement lof pour lof. Cette manœuvre savamment rythmée permet, en une qua­rantaine de minutes, de faire changer de bord à l’énorme machinerie de toile, par vent arrière. À la barre, étape par étape, le virage se construit tandis que sur le pont s’affairent tous les bras vaillants. Quand le navire est finalement établi sous sa nouvelle amure, on a gagné peu de chose sur le bord précédent.

« Ces dernières vingt-quatre heures, nous n’avons pas avancé de plus 10 milles sur la route directe », confirme Cap’tain Éric deux jours plus tard, au rendez-vous quotidien des équipages. Les matelots, dont beaucoup connaissent leur histoire maritime, savent qu’ils jouent là une partition courante dans ces parages. Au temps de la voile, les long-courriers luttaient souvent plusieurs semaines contre le vent d’Ouest avant de passer le Horn. Et lorsque cette torture se prolongeait, les capitaines décidaient parfois de laisser porter vers l’Afrique pour rallier la côte pacifique de l’Amérique par l’autre côté du monde, via l’Australie, avec les vents portants. Ils sauvaient ainsi bateau, marins et cargaison mais rallongeaient leur voyage de plusieurs mois. S’affairant aux manœuvres en attendant la bascule au Sud-Est promise par les cartes météo, l’équipage de l’Europa prend pour l’instant son mal en patience. Même si, parmi les passagers, certains ont plus de peine à comprendre l’exer­cice…

5 janvier. Température de l’air : 0,4° C. Température de l’eau : 1° C. Sous les grains de neige, l’air descend en dessous de zéro et le vent, toujours contraire, varie de 25 à 35 nœuds, avec une mer désordonnée qui rend la vie du bord pénible. On ne remonte pas impunément ces latitudes avec un gréement à traits carrés… La bascule aux vents d’Est-Sud-Est se précisant pour les heures à venir, c’est désormais la carte des glaces qui préoccupe l’équipage. Des navires à passagers sont bloqués depuis plusieurs jours de l’autre côté du continent blanc et des glaces dérivantes de la mer de Weddell ont déjà piégé le trois-mâts, il y a quelques années. Certains, à bord, s’en souviennent et se préparent aux redoutables veilles à la glace, dans les hauts.

Trois jours plus tard, à 2 heures du matin, dans un reste de brise gelée et chargée de neige qui force l’Europa à naviguer au plus près, un premier iceberg apparaît. Le trois-mâts passe à la voile, en silence, près de ses flancs de marbre. La veille au bossoir s’ai­guise tandis que d’autres « glaçons » se succèdent, repérés au radar, en passerelle, avant d’être identifiés de visu. Puis, haute sur l’horizon, émerge une double tête de roche noire, caparaçonnée de glace : les premiers pics des Orcades du Sud. Les sommets de cet ancien eldorado des chasseurs de phoques­ norvégiens, anglais et américains, en partie cartographié par Dumont d’Urville, déchirent le ciel de coton mouillé. Armé de récifs et de glaces dérivantes denses et coupantes comme le silex, l’archipel montre son visage glacé. Ici, plus de verdure comme aux Malouines ou en Géorgie du Sud, le décor est en bichromie, noir et blanc. Cette fois, c’est bien l’Antarctique.


Un bateau-feu dans la glace

« Entre nous et les îles, il y a deux champs de glace à traverser », annonce Jordi. Passera ? Passera pas ? Le temps de dormir un brin et les glaçons cognent, dérapent, crissent et sombrent à mesure que la proue de métal les éperonne. La coque avance au ralenti, au moteur et en zigzag afin d’éviter les plus gros blocs susceptibles d’endommager les arbres d’hélice. Ouvrant un sillage serpentin à travers la surface mi-liquide, mi-solide, l’Europa atteint finalement le mouillage de Factory Cove, sur l’île Signy, par 60° 44’ 5’’ Sud et 043° 41’ 1’’ Ouest, le 8 janvier. La visite se déroule sans en­combre, mais le débarquement du lendemain, quelques milles plus loin, doit être annulé : les pneumatiques ne peuvent jouer à saute-glaçon et le vaillant trois-mâts n’est pas un brise-glace, juste un ancien bateau-feu.

« Pas n’importe lequel, précisait Klaas, avant le départ. Les Allemands et les Anglais considéraient leurs navires de signalisation maritime comme des barges et ne se préoccupaient pas de leurs aptitudes à la mer, mais les Hollandais et les Danois construisaient des bateaux-feux très marins. L’Europa s’appelait autrefois Senator Brockes. Il avait été commandé et armé par la ville de Hambourg pour baliser l’embouchure de l’Elbe. Vous connaissez cet estuaire ? Il est très large et bordé d’une immense zone inondable. Par endroits, on ne voit plus la terre. Le courant y est violent, les bancs de sable s’y déplacent sans cesse et le vent d’Ouest, très fréquent, y lève un clapot féroce. Au printemps, avant l’installation des centrales électriques qui réchauffent l’eau en hiver, le fleuve charriait de la glace. Dans ces conditions, il fallait des bateaux-feux robustes. Celui-ci est construit en acier de haute qualité, épais de 15 millimètres au-dessus de la ligne de flottaison et de 30 millimètres dessous. Quand la tempête s’annonçait, le bateau levait l’ancre pour ne pas risquer de chasser et de s’échouer. Il filait au large et ne reprenait son poste qu’une fois le vent calmé. Il était conçu pour naviguer dans le gros temps. »

© Jordi Plana

Puisque la brise est portante et les conditions de glace incertaines, Cap’tain Éric décide de quitter l’archipel et de mettre le cap sur l’île de l’Éléphant, à l’Est des Shetland du Sud. « Nous tenterons de débarquer à Wild Point, où les hommes de Shackleton ont attendu quatre mois le retour de leur capitaine, parti chercher secours en Géorgie du Sud », annonce-t-il. Quelques heures plus tard, tout dessus dans le bleu revenu, l’Europa court entre les icebergs. C’est comme une symphonie, ce trois-mâts dans le soleil, qui danse avec la glace. L’équipage aux aguets pilote au plus près et s’apprête, à tout instant, à manœuvrer.

La place manque ici pour dire chaque escale. Chaque baleine aux hanches du trois-mâts ; chaque groupe de manchots drôlement perchés sur les icebergs, familiers, curieux, malhabiles, en livrée de maître d’hôtel. Il faudrait décrire chaque nuit d’été austral, si courte, tantôt chargée de neige, tantôt nacrée, sur les glaciers, les îlots et les sommets de ce continent blanc à la fois vide et vibrant de vie. Dire aussi le brouillard et le vent qui se lèvent si soudainement en mer de Weddell, alors que le navire est à l’ancre et les annexes à terre ; les icebergs qui ferment la route et le retour à tâtons dans le nuage, au gps, jusqu’au trois-mâts, puis la fuite du grand navire devant le vent, pour ne pas se faire enfermer – pour combien­ de temps ? – dans des baies improbables dont chaque nom est une histoire. Et l’île de la Déception, cratère englouti où l’eau sourd, presque bouillante, sous le sable de la grève. On y tente le bain, pour le geste. Brûlure étrange sur la peau nue, transie de neige fondue. Il faudrait évoquer aussi la connivence qui unit désormais marins et passagers en un équipage attentif et respectueux.

Tant de beauté rince l’âme. Toute cette ampleur colonise le dedans, l’élargit. C’en est presque douloureux de s’émouvoir autant. « On croit faire un voyage, disait Nicolas Bouvier. Et c’est le voyage qui vous fait. Ou vous défait, c’est selon. » À ce spectacle, quelque chose, du côté du cœur, tremble­, craque, puis grandit. C’est une troupe bouleversée qui met à la voile le 17 janvier depuis Half Moon Island (62° 35’ 6’’ Sud, 059° 54’ 3’’ Ouest) vers le cap Horn, 500 milles dans le Nord ; une perspective quasi tropicale malgré le passage de Drake, versatile et redoutable, qu’il faut encore franchir avant d’apercevoir les falaises bleues du « Caillou », à la fin d’une nuit de quart.

Défile le cap sombre au front si connu, claque la toile dans le grain soudain dégringolé des Andes. Quelques heures plus tard – heures bénies par un temps de demoiselle –, le trois-mâts se glisse entre les îles de Lennox, Picton et Nueva, si vertes, si vertes ! Le canal de Beagle s’ouvre alors entre les montagnes, long corridor naturel, mira­culeux, jusqu’aux quais d’Ushuaïa.

Le croirez-vous ? C’est à la voile, moteurs débrayés que l’Europa appareillera de nouveau quelques jours plus tard, malgré les navires qui l’entourent et la berge dans l’axe. Dans un silence de cathédrale, le coin de la grand-voile replié pour laisser le vent gonfler la misaine, la coque pivote sur sa garde et glisse, au ralenti, vers l’Antarctique. Parcelle de légende, fragment de mémoire, reste de savoirs, un grand voilier glisse vers les mers australes.