Archives de la catégorie: Société

[Société] Arrêt du Moblog 😀

Bonjour à toutes et à tous,
Comme promis lors de la mise en veille du Moblog avant les vacances, je pensais le reprendre début septembre. Nous y sommes, mais comme certain(e)s le savent, je sors d’un infarctus et d’une hospitalisation en urgence qui me laisse avec une insuffisance cardiaque imposant un repos complet 😟
Et comme je dois retourner à l’hôpital début octobre pour la pose de 2 autres stents, je crois qu’il me faut accepter d’arrêter le Moblog qui nécessite tous les jours quelques heures de dépouillement des revues, de lecture et de mise en ligne ce qui en la circonstance ne semble vraiment plus raisonnable 😟

Je vais donc résilier mes 11 abonnements actuels aux revues et journaux et mettre fin, à mon grand regret, dans l’édition journalière du Moblog que je tiens depuis 25 ans avec l’aide efficace de plusieurs contributeurs(trices) que je remercie encore pour leur participation active à cette édition.

Je ne résiste pas au plaisir de vous communiquer un dernier blog qui m’a particulièrement agacé lorsque j’ai réactivé mon iMac en rentrant de l’hosto où j’ai été accueilli par toutes ces injonctions comminatoires de Facebook ! Je vous laisse apprécier ci-après …

Bon vent à vous toutes et tous, les abonné(e)s avec tous mes remerciements aux contributeurs réguliers et  en particulier à mon neveu qui en a assuré la logistique, la maintenance et mon équipement😀 
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Voilà pourquoi, Facebook est intolérable 😟

Si, comme moi, vous n’acceptez jamais d’autoriser tous les cookies et que vous passez alors par “Autres options” … :



… vous entrez alors dans un dédale odieux de chantages à tous les étages : Florilèges :



Franchement intolérable et inacceptable 😟

À bon entendeur, salut …

[Société] Musiques du monde : quatre chanteuses avec le Sahara en partage

Musiques du monde : quatre chanteuses avec le Sahara en partage

« Sahariennes », une création musicale dirigée par le chanteur et guitariste Piers Faccini, est présentée à l’Opéra de Lyon le 3 juin, puis en tournée.

La chanteuse mauritanienne Noura Mint Seymali.

De retour chez lui, dans les Cévennes, au milieu du silence et des chants d’oiseaux, vendredi 28 mai, le chanteur et guitariste Piers Faccini savoure la satisfaction d’avoir bien rempli sa mission. Il rentre de cinq jours passés à Lyon pour une résidence de travail en vue de préparer et d’ajuster Sahariennes, une création musicale qui sera présentée le 3 juin à l’Opéra de Lyon, puis à Lille, Paris et Orléans. S’inscrivant dans la saison Africa 2020 (initialement prévue de juin à décembre 2020), coproduit par l’Opéra de Lyon et l’agence de concerts et management Dérapage Prod, ce projet original et prometteur réunit quatre chanteuses de grand talent menant chacune sa propre carrière : Noura Mint Seymali, l’une des voix les plus renommées de Mauritanie, venue spécialement de Nouakchott avec son mari, le guitariste et joueur de luth tidinît Jeiche Ould Chighaly, Souad Asla, originaire de la région de Béchar, dans le Sud algérien, installée en France, la chanteuse sahraouie Dighya Moh Salem, née à Dakhla, au Sahara occidental, également basée en France, et l’artiste marocaine Malika Zarra, qui mène sa carrière entre l’Europe, le Maroc et les Etats-Unis.

Lire le portrait : On dirait le Sud dans le chant de Piers Faccini

A l’origine de Sahariennes, une idée aux allures de défi : construire une rencontre entre des artistes venant de pays du Sahara. Un projet quasi utopique quand on sait les relations conflictuelles de certains de ces pays et territoires de cette région entre eux… « Le répertoire de cette création vient des compositions de chacune des chanteuses et des chansons traditionnelles évoquant la fête, le mariage, les histoires de grands-mères, mais également des épreuves ou des chagrins, explique Greg Connan, de Dérapage Prod. C’est un voyage et un partage dont le sens est d’abord de raconter les héritages culturels communs ou cousins de femmes artistes du Sahara. » La question du Sahara occidental – dont le statut oppose depuis des décennies le Maroc aux indépendantistes du Polisario et à l’Algérie – n’y est pas abordée : « C’est un hymne au savoir-vivre-ensemble»

« Un vrai défi »

Une idée qui fait sens pour Piers Faccini, sollicité récemment afin d’assurer la direction artistique de cette création musicale. L’homme dont le métier est d’abord d’écrire des chansons a abordé cette nouvelle mission avec un réel enthousiasme : « Vu la situation actuelle tellement tendue, politiquement, mettre ensemble sur scène une Mauritanienne, une Algérienne, une Marocaine et une Sahraouie, quelle belle démarche ! Ces chanteuses montrent que la paix est possible au-delà des conflits de frontières, tout simplement en unissant la force de leurs voix. J’ai pris beaucoup de plaisir à guider humblement ces quatre artistes talentueuses et les musiciens qui les accompagnent, dans la narration de ce spectacle, le choix et la couleur des arrangements. C’était un défi pour moi de trouver le bon équilibre, d’inventer des ponts entre leurs répertoires respectifs. » 

Lire aussi : Sélection albums, Noura Mint Seymali, Daniil Trifonov, Louis-Jean Cormier…

L’idée de s’impliquer dans cette histoire l’a d’autant plus emballé qu’il y a parmi les chanteuses Noura Mint Seymali, issue d’une lignée d’iggawin(équivalent mauritanien des griots ouest-africains), dont la voix puissante perpétue dans des couleurs contemporaines l’héritage dont elle est dépositaire. « Travailler avec elle et son mari, Jeiche, un musicien incroyable lui aussi, joueur de tidinît et guitare électrique microtonale, c’est aussi une belle aventure pour moi. » Piers Faccini se dit amoureux de la musique mauritanienne, depuis qu’il a découvert l’album Guitare des sables, de Moudou Ould Mattalla (Buda Records, 2006). « J’ai trouvé alors cette musique extraordinaire, et je ne comprenais rien du tout. » Il a passé ensuite beaucoup de temps à customiser sa guitare avec des frettes pour jouer des quarts de ton et des microtons, à se plonger dans les modes non tempérés.

« Ce fut un vrai défi de mettre ensemble les modes de la musique mauritanienne, le tidinît et la guitare microtonale avec la mandole[instrument à cordes pincées utilisé dans le chaâbi et la musique kabyle] de Mohamed Abdennour, l’un des musiciens algériens participant à cette aventure », explique Piers Faccini. Lui-même ne devrait pas rejoindre avec sa guitare la petite troupe sur scène. Il part en tournée dès le 5 juin avec ses musiciens pour présenter son nouvel album, Shapes of the Fool(Beating Drum- Nø Førmat !).

Sahariennes, le 3 juin (18 h 30) à l’Opéra de Lyon, le 4 juin (19 heures) au Grand Sud, à Lille (en partenariat avec l’IMA de Tourcoing), le 5 juin au 360 Paris Music Factory (à 17 heures et 19 heures) à Paris, le 6 juin (17 heures) au Grand Théâtre d’Orléans (concerts donnés en jauge limitée à 35 %) puis tournée à la rentrée.



alain@barras.fr et merci à Christine H. pour cette douceur qui fait plaisir aux oreilles et aux cœurs



[Société] Prostitution : des passes à portée de clic

(Hugues Micol/Libération)

Loin des regards et des questions, de plus en plus de femmes, parfois mineures, sont recrutées en ligne pour vendre leur corps. Désertant la rue pour se rabattre sur des locations Airbnb, les proxénètes appâtent leurs cibles sur Instagram ou Snapchat.

Maria (1), 37 ans, est arrivée en France dans l’espoir d’un nouveau départ. C’était en mars 2020, juste avant le premier confinement. Une femme, rencontrée quelque temps plus tôt en Colombie, l’attend à l’aéroport. Ensemble, elles prennent la route, direction le sud. Elles doivent se rendre dans une maison, où Maria est censée travailler comme jeune fille au pair. Son futur employeur avait même payé son billet d’avion. Mais à peine arrivée, elle comprend. «L’appartement faisait 17 m² avec des rideaux et trois petits lits. Il y avait quatre Colombiennes habillées avec des vêtements moulants.» Maria est prise au piège d’un vaste réseau de prostitution en ligne. «Qu’est-ce que je pouvais faire ? Je ne savais rien d’ici. Je ne parlais pas français. C’était le confinement, où aller ?»

Les premiers jours, elle pleure «tout le temps». «On me disait “si tu pleures ce n’est pas bon pour les clients”. Pour l’argent, c’était 50-50.» L’appartement est une location Airbnb, équipée de caméras. Les filles ont chacune une annonce sur une plateforme d’escort et les réservations sont gérées par un centre d’appels. Elles restent seules la journée, les proxénètes suivent leurs faits et gestes et les allées et venues des clients, à distance. Elles doivent travailler tous les jours sauf le dimanche et quand elles ont leurs règles. «Les filles me disaient “je n’ai jamais travaillé de ma vie comme ça”. Un jour, l’une d’entre elles a même fait une tentative de suicide. Elle s’est coupé les veines et a perdu beaucoup de sang», se souvient Maria. Tout est piloté depuis l’Espagne : l’une des têtes du réseau – la mère de famille qui a fait venir Maria – mène une vie paisible à Barcelone. Chaque matin, elle accompagne ses enfants à l’école du quartier, et gère son activité «en télétravail», pendant la journée.

Marché dans les lycées et les collèges

En février dernier, ce réseau – l’un des plus importants jamais révélé jusqu’à présent de mémoire de policier – a été démantelé par les enquêteurs de l’office central pour la répression de la traite des êtres humains (OCRTEH, sur pied depuis 1958). Après une altercation, l’une des filles était parvenue à s’enfuir et à trouver refuge au commissariat. Elle avait donné l’alerte. Des perquisitions simultanées ont été menées dans dix-sept lieux en France, et quatre pays. En tout, trente-trois jeunes femmes, dont Maria, ont été découvertes dans des appartements loués sur des plateformes à Montpellier, Nîmes, mais aussi à Dax, Bordeaux, Niort, Grenoble ou encore Poitiers. Et dix proxénètes arrêtés. Le réseau, surnommé «Colombia», prospérait à la faveur des confinements.

Cette découverte ne fait que confirmer ce que les enquêteurs et les associations constatent sur le terrain : la crise sanitaire, et la vie cloîtrée derrière nos écrans, a accéléré un mouvement de fond. La prostitution de rue dégringole encore plus vite (elle ne représente plus que 10% des cas aujourd’hui, selon l’OCRTEH), au profit d’une autre forme, moins visible et plus pernicieuse. La prostitution d’appartement, via les plateformes en ligne, s’amplifie à l’abri des regards et des questions. Au premier confinement, Ian Brossat, adjoint PCF à la mairie de Paris, s’en est inquiété publiquement : une dizaine de signalements sont arrivés sur son bureau. Des riverains se plaignaient que des appartements Airbnb soient loués à des prostituées dans leurs immeubles. Depuis un an, le nombre de signalements a explosé partout en France. Derrière, se cachent bien souvent des réseaux structurés, comme celui de Maria, sur lesquels Libération a enquêté.

«Internet facilite l’exploitation des mineures. Elles se retrouvent dans des Airbnb et ça défile ! Parfois, elles sont séquestrées dans des villes qu’elles ne connaissent pas.»

—  Delphine Jarraud, déléguée générale de l’Amicale du nid

La prostitution contemporaine s’organise en quelques clics. Que ce soit pour recruter, mettre en vitrine les filles sur Internet ou organiser les passes, via les plateformes de location. Aujourd’hui, des proxénètes internationaux font venir des filles de quatre pays essentiellement : Colombie, Nigeria, Roumanie et Chine. En parallèle, prospèrent des réseaux nationaux, encore balbutiants mais qui font leur marché directement dans les lycées et les collèges. «C’est un système. Internet facilite l’exploitation des mineures. Des proies faciles. Elles se retrouvent dans des Airbnb et ça défile ! Parfois, elles sont séquestrées dans des villes qu’elles ne connaissent pas», explique Delphine Jarraud, déléguée générale de l’Amicale du nid, une association qui aide les personnes prostituées.

«Un monde parallèle»

Il n’est pas simple de les approcher, et encore moins de les convaincre de parler. Parfois, elles n’ont plus accès à leur téléphone, dans les mains des proxénètes. Parfois, l’emprise est telle que les discours sont décousus. Nous avons longuement discuté avec Vanessa, 16 ans, qui se prostitue depuis deux ans. Elle a grandi à Lyon, avec sa mère Barbara, son frère et sa sœur. L’échange, par téléphone, dure une heure, sans que l’on arrive à savoir où elle se trouve précisément. Sa mère, morte d’inquiétude, l’ignore aussi. Vanessa fugue à répétition depuis ses 14 ans. Ce qui surprend d’abord, dans son discours, c’est la facilité avec laquelle elle a glissé dans «ça», comme elle dit. «Des mecs que je connaissais à Lyon nous ont proposé ça avec ma copine. Elle, elle le faisait déjà.» Elle ne se souvient pas comment ils ont présenté les choses pour l’appâter, mais c’est allé très vite. Les deux jeunes filles ont suivi les garçons, guère plus âgés, dans un premier appart, puis un deuxième. «Je me rappelle que les mecs m’interdisaient d’appeler ma mère, ça m’a marquée.»Les clients se succèdent.

La bande de mecs poireaute dans la salle de bains ou joue à la console. Là encore, les annonces sont gérées sur des sites en ligne et les appartements loués sur Airbnb. Ils répondent aux messages de nombreux clients et récupèrent les billets. Vanessa raconte s’être enfuie des griffes de cette bande, «une nuit, au bout de quinze jours, avec le sac de billets». Déscolarisée, elle dit avoir quitté la ville d’elle-même, et s’être enfuie à Marseille. Sa mère n’y croit pas, convaincue qu’elle est sous emprise. «Non, personne ne m’a aidée, répète la jeune fille qui assure ne plus faire partie d’aucun réseau. C’est facile : tu mets une annonce sur Sexemodel [un site de “libertinage”, ndlr]. C’est gratuit, tu paies juste si tu veux être VIP. Moi, pas la peine : je reçois 300 messages par jour.» Elle facture 150 euros l’heure. Un mois classique, c’est 15 000 euros, «parfois beaucoup, beaucoup plus». Elle dit avoir levé le pied ces derniers mois, mais avoir du mal : «Quand tu as pris l’habitude de vivre avec des sous, c’est compliqué de vivre ensuite normalement.»

A l’écouter, on mesure aussi l’impact des réseaux sociaux, qui façonnent les idéaux de beaucoup d’ados. En ce moment, Vanessa se rêve à Dubaï, «tout le monde [les influenceurs] est là-bas aujourd’hui, c’est trop bien, les restos sont ouverts». Sur Instagram, il suffit de taper deux mots, comme «plan sous», pour trouver plein de comptes (suivis par des milliers de personnes) vendant du rêve : gagner beaucoup d’argent «le plus rapidement possible». Avec des photos prises aux Emirats, de grosses berlines, des liasses de billets et des cigares sur la plage. Elles servent d’appât. La contrepartie est sous-entendue en légende, avec la mention «appartement dispo».

«J’ai l’impression d’avoir découvert un monde parallèle : ces sites d’annonces, Snapchat, les réseaux sociaux, ces numéros sans traçabilité…. On dirait que tout un système a été créé pour aider les délinquants, ces gens qui organisent des réseaux et se font de l’argent», se désole Barbara (1), la mère de Vanessa. Depuis trois ans, elle se prend des murs. Elle a alerté les services sociaux. La police. Toujours cette même réponse : «Votre fille n’a pas de problème psychologique, c’est du ressort de l’éducatif.» Par téléphone, elle nous livre sa bagarre «dans le vide», «sans autre choix que de tenir parce que c’est mon enfant». Elle a retrouvé un peu de force, et d’espoir, en lisant le livre Papa, viens me chercher ! (2), de Thierry Delcroix, un chef d’entreprise qui raconte comment son ado aussi est devenue une proie pour ces proxénètes. «Il fallait en parler, dit-il. Que les gens sachent qu’aujourd’hui, cela peut arriver à n’importe qui.»

«J’ai l’impression d’avoir découvert un monde parallèle : ces sites d’annonces, Snapchat, les réseaux sociaux, ces numéros sans traçabilité…. On dirait que tout un système a été créé pour aider les délinquants/»

—  Barbara, mère d’une jeune fille qui se prostitue

Le problème commence à émerger politiquement. Adrien Taquet, le secrétaire d’Etat chargé de la Protection de l’enfance, a mis sur pied un groupe de travail pour établir un état des lieux de la situation. Des référents «prostitution de mineurs» ont été désignés dans plusieurs parquets. Cela avance. Doucement, à écouter les témoignages de parents. Barbara se désole du manque de tact des policiers, de formation aussi – «quand vous voulez déposer plainte parce que votre enfant, à 12 ans, est harcelée, et vous raconte faire des fellations. Le policier m’a dit : “Elle est consentante.” Consentante ? A 12 ans ?» Vanessa dit avoir été victime d’un viol collectif, en novembre 2020, pour lequel elle affirme avoir déposé plainte. «Lors d’une passe, raconte sa mère, six jeunes hommes l’attendaient. Deux l’ont allongée sur le lit, et l’ont violée. Ils avaient deux couteaux, l’un sous sa gorge, l’autre au niveau de la hanche. Je sais très bien que la plainte n’aboutira pas. Le policier m’a prévenue tout de suite. Ce qui passe par les sites hébergés à l’étranger, c’est trop compliqué de retrouver les auteurs. C’était important [de déposer plainte], au moins pour que ma fille sache que c’est très grave. Elle ne voyait pas l’intérêt.»

Quand on lui raconte, Romain Guigny, travailleur social, soupire : «Il faut absolument plus former les policiers dans les commissariats sur ces sujets.» Employé par l’Amicale du nid en Bretagne, il multiplie les actions de sensibilisation auprès des acteurs locaux : policiers, éducateurs dans l’Aide sociale à l’enfance, mais aussi infirmières scolaires et assistantes sociales. Et déploie une énergie folle dans le développement de maraudes virtuelles : sur les sites de petites annonces, mais aussi sur Snapchat, Instagram. Et TikTokOnlyFans, les petits nouveaux dans le monde des réseaux : «A chaque fois, il faut assimiler les codes, les nouvelles façons de communiquer. Mais c’est central. Il faut absolument contrebalancer les discours sur l’argent facile.»

«La vie de rêve, c’est maintenant»

Pour comprendre comment des jeunes filles comme Vanessa peuvent «basculer», nous nous sommes fait passer pour une jeune ado sur Instagram. En message privé, on demande à des comptes «pour filles ambitieuses» comment gagner les 2 000 euros par semaine promis : «C’est de l’escorting», répond l’un d’eux, nous invitant à passer sur Snapchat. Il s’interroge ensuite sur notre expérience. Et précise, cash : «Je prends des filles qui veulent bosser au mois, pas celles qui veulent deux ou trois jours. Tu seras logée dans un appartement privé, seule, et nourrie. On fait que des prestations sérieuses. La fellation, c’est toi qui voit si tu la fais nature. Si le gars est propre, c’est le mieux. Le paiement c’est 60-40 [60 pour lui, 40 pour la fille]

Le proxénète explique que tout est à ses frais «sauf les clopes» et qu’on sera accompagné d’un homme chargé de notre sécurité. Il poursuit : «On peut changer de ville. Pour l’instant on est à Paris, mais j’ai envie de bouger.» Avant de nous interroger sur nos pratiques : «Sodo, tu fais ? Rapports protégés ou pas ? Ejac faciale et buccale ?» Et de nous demander de lui envoyer une photo de notre corps sur Snapchat pour lui permettre de juger sur pièce. «La vie de rêve, c’est maintenant», promet-il sans jamais parler de prostitution.

Une fois prises dans l’engrenage, tout va très vite : quelques clics pour mettre une annonce en ligne. Notre proxénète précise : «Pour lancer l’activité, il me faut trois photos de toi dénudée pour que je te fasse une annonce sur Wannonce [un site généraliste hébergé en France].» Pour ne pas tomber sous le coup de la loi française, le site publie les annonces de prostitution au milieu des ventes de voitures et de meubles, dans l’onglet «rencontres coquines éphémères». Ça passe crème. Nous avons tenté de les joindre, en vain. Il existe aussi des sites spécialisés, sortes de supermarchés virtuels : Sexemodel, Escortsexe, Ladyxena… Ces plateformes sont, elles, hébergées à l’étranger – souvent dans des paradis fiscaux. Et donc hors de contrôle. Les «prestations» sont listées, très détaillées et sans aucun paravent. Exemple : «Fellation naturelle, éjac bucale, viol théâtralisé, masturbation espagnole.» Il y a un système de notation avec des médailles (bronze, argent, or).Les clients, comme ils évalueraient une pizzeria, postent des commentaires, visibles par tous : «Je l’ai rencontrée ce soir et vraiment elle assure. Je l’ai démontée et j’ai pu lui donner à fond. J’ai bien aimé son gros cul» ; «Rencontré, vrai bon boule ! Encaisse très bien, en plus adore ça. Fait tout pour vous satisfaire» ; «Prestations au top. On sent son envie de bien faire. Elle a un corps somptueux. Pour ceux qui aiment les gros seins lourds, ils seront servis.»

Les numéros de téléphone mentionnés sont souvent gérés par des proxénètes. Ce sont eux qui fixent les rendez-vous, dans des hôtels à bas prix – automatisés et donc sans qu’il y ait besoin de croiser de personnel – ou dans des appartements loués par Airbnb ou Booking. Si possible en rez-de-chaussée avec une entrée indépendante sur rue pour ne pas éveiller les soupçons des voisins. On s’est rendu devant deux de ces appartements dans Paris, à la façade en vitre fumée des anciens baux commerciaux. Les adresses nous ont été soufflées par un homme, en lutte contre Airbnb, qui passe son temps libre à traquer les magouilles. Il avait prévenu : «Vous verrez, toujours le même rituel.» Un homme arrive quelques minutes avant l’heure dite, la tête en l’air de celui qui cherche une adresse. Il s’arrête, plonge dans son téléphone, et quelques secondes plus tard, pousse la porte avec assurance. Une heure plus tard, c’est un autre qui fait de même. Les profils sont très différents : des pères de famille qui roulent en Scénic, avec les sièges enfants à l’arrière. Des jeunes que l’on aurait pu imaginer fauchés, et des costards-cravates. Catherine (1), propriétaire d’un appartement qu’elle loue à Charleville-Mézières (Ardennes), a failli faire une syncope quand elle a compris. Vite, elle a menacé d’appeler la police pour faire déguerpir les occupants, écœurée. «Ça m’a dégoûtée parce que je m’y investissais beaucoup, dans cette location…»

«Avec les bars et les boîtes fermées, les clients ne peuvent plus choper»

Les propriétaires qui font de la location de leurs apparts un business ferment plus souvent les yeux, trop contents de trouver des remplaçants aux touristes absents. En ces temps confinés, les sextours ont la cote. Sur les annonces de prostitution en ligne, on trouve écrit à la place du pseudo de certaines filles : «En exclusivité, pendant une semaine à Lorient.» D’autres se disent temporairement à Paris, Lyon, Toulouse, ou dans des villes de plus petite taille : Quimper, Pau, Niort, Cholet, Blois… Certaines prostituées peuvent faire jusqu’à huit villes en un mois. «Avec les bars et les boîtes fermées, les clients ne peuvent plus choper. Alors on fait le tour de la France», justifie par téléphone une jeune femme.

Ce qui pose une question : les propriétaires de logement et les plateformes de mise en location peuvent-ils, les uns comme les autres, être accusés de complicité de proxénétisme ? Oui, a répondu un juge du Havre. En mars, les propriétaires d’une dizaine de biens loués en Airbnb, un père et son fils, se sont fait prendre. Soupçonnés de louer sciemment à des réseaux, ils ont été condamnés pour «proxénétisme immobilier» : trois et dix mois de prison avec sursis et des amendes de 3 000 et 25 000 euros. Interrogée, la société Airbnb, reconnaît, du bout des lèvres, des signalements en ce moment. Puis déclare : «Nous avons une tolérance zéro envers toute activité illégale et nous utilisons des technologies sophistiquées afin d’aider à détecter et prévenir les comportements indésirables. Nos équipes d’assistance à la communauté sont formées par des experts de lutte contre le trafic d’êtres humains et nous coopérons étroitement avec la police française, notamment via notre portail dédié aux forces de l’ordre.»

Dans son bureau à Nanterre, la commissaire Elvire Arrighi, chef de l’OCRTEH, penche la tête d’un côté, puis de l’autre. Partagée : «Airbnb fait de vrais efforts. On travaille très bien avec les représentants français, notamment sur l’élaboration d’une fiche “réflexe”, pour mettre en garde les propriétaires contre ce phénomène de traite. En revanche, la communication n’est pas fluide avec les plateformes qui sont établies à l’étranger et donc soumises des règles juridiques différentes.»Souvent longs à la détente quand il s’agit de donner en vitesse le nom des loueurs à tel et tel endroit. «Or, pour nous, il faut aller très vite.» L’enjeu, explique la commissaire, est d’intervenir dans un maximum d’appartements au même moment, pour «pouvoir identifier et aider les victimes. Sinon, elles s’évaporent et se retrouvent parfois dans des situations encore plus difficiles».

Avec sa vingtaine d’enquêteurs, la commissaire mène un travail de fourmi, fastidieux et complexe contre cette «ubérisation de la prostitution», et «la dématérialisation de tout le mode opératoire», point commun entre les réseaux internationaux et ceux des mineures. Elvire Arrighi confie la difficulté d’«extraire» les jeunes femmes, qui souvent, au moment des perquisitions, disent être bien et vouloir continuer… «Cela implique d’être absolument convaincu qu’il faille protéger les gens, y compris sans leur consentement.» Très peu déposent plainte. Soutenue par une association, Maria, la Colombienne, l’a fait. Un an après son arrivée en France, elle a obtenu un titre de séjour, a appris le français et trépigne désormais de pouvoir trouver un boulot. Elle commence à entrevoir la vie qu’elle espérait.

(1) Les prénoms ont été modifiés.

(2) Papa, viens me chercher ! de Thierry Delcroix et Nina Delcroix. Editions de l’Observatoire, 2020.





[Société] 3/5 Mauvaise foi et mensonges : les avocats sont-ils prêts à tout pour défendre les criminels ?


Tout avocat ayant défendu un criminel s’est entendu poser cette question : mais pourquoi le défendre ? La réponse est invariable : parce que tout individu a le droit d’être défendu. Ils ne défendent pas un crime mais un individu. Pour autant, jusqu’où sont-ils prêts à aller pour assurer cette défense ? Quels sont leurs questionnements ? Voici le troisième volet de notre série, en cinq épisodes, consacrée aux avocats qui ont défendu de grands criminels.

Jusqu’où sont prêts à aller les avocats pour défendre leurs clients ? La sélection
Jusqu’où sont prêts à aller les avocats pour défendre leurs clients ? | ILLUSTRATION JEFF POURQUIÉ POUR OUEST FRANCE

Pour défendre un accusé, que ce dernier reconnaisse sa culpabilité ou clame son innocence, les avocats sont-ils prêts à tout ? Qui plus est lorsque l’affaire est médiatique. Défendre un homme accusé des pires monstruosités vous fera nécessairement détester d’une partie de l’opinion. Mais pourra aussi asseoir une solide notoriété, notamment si vous obtenez un acquittement ou une peine inférieure à ce que requérait le parquet général. L’aura de l’ex-avocat Éric Dupond-Moretti, adepte du rapport de force avec les magistrats, est née avec l’affaire d’Outreau et s’est poursuivie avec les multiples acquittements obtenus : plus de 140, selon sa secrétaire d’alors, à qui il faisait tenir une comptabilité.

Mais attention, la défense d’un accusé est un exercice périlleux et ne saurait se résumer à une question de notoriété. Elle pose, entre autres questions, celle du rapport de l’avocat à la vérité et aux mensonges. Sa manière de soupeser et de se positionner entre ce que lui raconte son client, d’un côté, et ce que révèle l’enquête, de l’autre côté. Deux récits d’une même affaire qui bien souvent ne concordent pas, en totalité ou partiellement. Lequel croire ? L’avocat doit-il se désister s’il a la certitude que son client ne dit pas la vérité ? Ou au contraire doit-il l’aider à admettre des faits que plusieurs indices concordants semblent attester ? Peut-il plaider contre l’avis de son client ?

Autant de questions auxquelles tout avocat pénaliste a forcément été confronté. Quand vous les interrogez sur ces questions, tous, unanimement, répondront que tout individu a le droit d’être défendu, quel que soit le crime commis. Mais derrière ce pilier éthique, la manière de l’appliquer révèle souvent des nuances.

« La vérité, je m’en fous. Je suis là pour défendre… »

Me André Buffard, 72 ans, a défendu quelques-uns des accusés les plus célèbres de la seconde moitié du XXe siècle, en France : le terroriste Carlos, le faux médecin Jean-Claude Romand ou encore le militaire Pierre Chanal. Pour lui, il n’y a pas de confusion à établir entre vérité et justice : Le job de l’avocat, c’est de défendre. Si on n’a pas chevillé au corps cette espèce d’instinct, il faut faire autre chose que le métier d’avocat. La vérité, ce n’est pas le problème de l’avocat, c’est celui du juge. Moi, je dis toujours à mes clients : La vérité, je m’en fous. Moi, je suis là pour défendre… dans un cadre légal bien sûr.

Me Buffard l’affirme : il ne ment jamais. Mentir, cela signifie produire une mauvaise pièce ou affirmer quelque chose qui n’est pas dans le dossier. Défendre, c’est faire valoir les arguments que vous soutenez. ​Lorsqu’ il commence une plaidoirie, il s’adresse souvent aux jurés ainsi : Cela fait une semaine que cette affaire est évoquée. Vous avez entendu tout le monde, vous devez déjà avoir une opinion et vous vous demandez ce que va pouvoir dire l’avocat. Il faut que les choses soient bien claires. Je ne suis pas là pour mentir, je suis là pour défendre un homme. Je vais peut-être dire des choses qui vont vous choquer. Mais je vais vous dire ce que l’accusé ne peut pas vous dire. Ou ce qu’il vous dit mal…

Me Buffard en est persuadé : les jurés et les magistrats savent faire la différence entre un avocat qui raconte n’importe quoi et un avocat qui sait défendre​.

Toute la difficulté et tout l’art du métier d’avocat consistent justement à défendre avec habileté. Me Patrick Elghozi a défendu Francisco Arce Montes lors du procès en appel de ce routard espagnol, à Saint-Brieuc, en 2005. Lors du premier procès à Rennes, cet homme (âgé de 70 ans aujourd’hui) avait été condamné à 30 ans de réclusion criminelle, avec une peine de sûreté de vingt ans, pour avoir violé et tué une jeune collégienne anglaise, Caroline Dickinson (13 ans), dans la nuit du 17 au 18 juillet 1996, dans une auberge de jeunesse à Pleine-Fougères, en Ille-et-Vilaine, près de Saint-Malo.


« Je pense qu’il ne voulait pas la tuer »

L’accusé s’était alors peu exprimé, mais soutenait que s’il avait bien violé l’adolescente, il n’avait jamais voulu la tuer. Après avoir étudié le dossier, Me Elghozi décide en appel de calquer sa ligne de défense sur les déclarations d’Arce Montes.

Il a violé la jeune Caroline Dickinson, c’est incontestable. Il l’a aussi étouffée. Mais voulait-il vraiment la tuer ? Il avait des pulsions sexuelles, mais avait-il pour autant des pulsions de meurtre ? On peut en douter. En 2001, à Miami, il se trouve dans un hôtel. En pleine nuit, une femme retourne dans sa chambre qu’elle partage avec une amie. Et là, elle trouve un homme à califourchon sur son amie, dans le lit, en train de se masturber. C’est Arce Montes. Il se lève, il a un couteau à la main, déclare qu’il s’est trompé de chambre et s’en va tranquillement. Le lendemain, il est interpellé dans ce même hôtel : il n’a même pas quitté les lieux ! À Pleine-Fougères, il a mis les mains sur le visage de l’adolescente pour la faire taire. Il a accentué la pression quand il a entendu les amies de Caroline se réveiller. Mais je pense effectivement qu’il ne voulait pas la tuer​, reste persuadé l’avocat briochin.

Cette version est-elle crédible ? Défendable ? Sa version était plausible. En tout cas, rien dans le dossier ne permettait de la contredire. Vous savez, l’avocat n’est pas un homme de certitudes, mais de doutes. Quand j’ai un doute, je l’accepte. À condition que ce doute soit raisonnable. Si un accusé me livre une version qu’aucun élément ne contredit formellement dans le dossier, je peux le défendre​, note Me Elghozi. La cour d’appel a finalement confirmé la condamnation prononcée à Rennes pour le viol et le meurtre de Caroline Dickinson. Elle n’a pas suivi pas l’avocat général qui réclamait la prison à perpétuité.

« J’ai scotché mon client au mur »

Quand un avocat défend un accusé, il le fait bien souvent contre les accusations portées par le représentant du parquet et les parties civiles. Mais il peut arriver aussi qu’il défende son client contre les propres déclarations de ce dernier. C’est le cas lorsque celui-ci s’accuse de crimes qu’il n’a pas commis ou dénonce des crimes qui n’ont pas existé.

Dans le tourbillon judiciaire qu’a constitué l’affaire d’Outreau, Me Fabienne Roy-Nansion a dû faire face à une telle situation. Elle défendait notamment l’un des quatre principaux accusés, David Delplanque, voisin du couple infernal, Thierry Delay et Myriam Badaoui.

Rapidement, l’avocate comprend que le prétendu réseau pédocriminel, impliquant des notables ​d’Outreau et de Boulogne n’a aucun sens. J’étais allé voir le juge Burgaud en lui disant : Arrêtez ça ! Est-ce que vous vous figurez cette affaire ? Vous êtes en train de nous dire que trente-cinq adultes ont violé à peu près une quarantaine d’enfants, en même temps, dans un appartement qui fait 50 m2 !

Mais le juge d’instruction n’en démord pas. Certains enfants confirment les accusations de Myriam Badaoui qui donne toujours plus de détails. Elle nous décrivait des scènes de viols, des trucs absolument abominables par le menu. Avec des fourchettes, du pain rassis… Elle décrivait cela avec une précision d’horloger suisse. C’est tout juste si on n’avait pas la couleur des choses…​, n’en revient toujours pas Me Roy-Nansion.

Le problème, alors, est que son client David Delplanque ne nie absolument pas toutes ces orgies. Lui, il disait simplement : Si Myriam le dit, c’est que c’est vrai… ​Autre problème : les confrontations. Le juge Burgaud organisait des confrontations collectives. Il confrontait toujours Thierry Delay, Myriam Badaoui, David Delplanque et Aurélie Grenon à l’huissier, au chauffeur de taxi, à la boulangère… À aucun moment il ne confronte David Delplanque, seul, avec l’abbé Wiel, seul, ou Alain Marécaux, seul…

Consciente des ravages que peut encore causer l’affaire d’Outreau, une machine de guerre qui ne tient pas, mais qui peut quand même vous passer dessus​, Fabienne Roy-Nansion décide d’aller voir son client, un soir en prison, et de le bousculer. Le procès de Saint-Omer a alors débuté depuis une semaine. À la maison d’arrêt de Longuenesse (Pas-de-Calais), à cette heure tardive, les parloirs ne sont pas ouverts. L’entrevue a lieu dans un couloir. Je l’ai scotché au mur​, raconte l’avocate. Qu’est-ce qu’il vous prend ?​, réplique David Delplanque, surpris. « C’est pas compliqué, poursuit l’avocate. ​Ouvrez la bouche et dites des choses. Si vous dites, ils y étaient, ok ! Mais expliquez ! Qui ? Pourquoi ? Comment ? Dans quelles conditions ? Répétez que si Myriam le dit, c’est que c’est vrai, ça ne suffira pas à notre défense. Impossible. Donc, soit vous y étiez. Soit, ils y étaient tous ! Ou ils n’y étaient pas. Et dans ce cas, il faut le dire aussi. » ​Fin de l’entrevue.

« N’avais-je pas trahi mon client ? »

Cette discussion musclée est sans doute l’un des moments clés qui va faire basculer le procès de Saint-Omer, en 2004. Quelques jours plus tard, dans la salle d’audience, David Delplanque demande la parole : J’ai un truc à dire…​, annonce celui qui jusque-là passait son temps à dessiner dans le box des accusés. C’est lui le premier qui commencera à disculper plusieurs accusés. Il va finalement être condamné à six ans de prison pour les viols des enfants Delay et les agressions sexuelles de ses propres enfants.

Pour un avocat, la défense d’un accusé – ce jusqu’où il est prêt à s’engager – dépend donc de son client, des accusations, mais aussi parfois des propres limites humaines. Dans son livre, La parole et l’action (Fayard, 2017), Me Henri Leclerc raconte une scène rare. Elle se passe dans les années 1960 et celui qui est devenu célèbre pour avoir défendu, entre autres clients, Richard Roman, Roger Knobelspiess, Dominique de Villepin, Véronique Courjault…, est alors commis d’office pour défendre un jeune homme accusé de viols répétés, avec un copain, sur la petite amie de ce dernier. Selon les deux accusés, la jeune femme était consentante. Et, lors du procès, elle n’avait pas d’avocat pour l’épauler.

Mon confrère et moi avions repéré des incertitudes dans ses déclarations et disions qu’elle mentait […] Alors que je l’interrogeais, elle ne répondit plus, baissa la tête, puis ses larmes se mirent à couler en silence. Le regard qu’elle me lança était un regard de détresse, de femme humiliée. Je m’interrompis. Mon confrère allait me le reprocher : Pourquoi n’as-tu pas poussé ton avantage ? Elle était sur le point de craquer […] N’avais-je pas trahi mon client ? Mais je me sentais mal et je finis par fuir piteusement la difficulté en me faisant remplacer dans ma commission d’office. Avais-je failli dans ma fonction de défense ou blessé injustement une victime ? Le poids de ce questionnement ne m’a jamais quitté.




[Société] Tchad : à Komé, «où est passé le magot du pétrole ?»


Dans une station de pompage du pétrole à Komé, dans le sud du Tchad. (Gail Fisher/Los Angeles Times / Getty Images)

Dix-huit ans après le début de l’exploitation de l’or noir, le rêve s’est dissipé. A l’échelle du pays comme dans la région productrice, les retombées n’ont jamais été à la hauteur des attentes, malgré les garde-fous des institutions internationales.

La terre de Komé est piquée de centaines de tuyaux blancs. C’est ici que l’exploitation du pétrole a commencé au Tchad, en 2003. L’usine géante d’Esso aspire aujourd’hui le sous-sol du bassin de Doba, dans le sud du pays, à travers un vaste réseau de pompes, de valves, de vannes, de tableaux électriques, de raccords, d’oléoducs souterrains, commandés à distance depuis une centrale grillagée et interdite d’accès. Ses hautes formes verticales, dans le paysage plat de la savane, sont visibles à plusieurs kilomètres à la ronde. Encore davantage la nuit, quand la flamme de la torchère, qui brûle les rejets de gaz fossile, illumine les ténèbres. Elle flambe en continu depuis dix-huit ans.

«On pensait que le pétrole allait être la solution à tous nos problèmes, se remémore Mahamat Ahmat Alhabo, ministre des Finances à la fin des années 90, passé depuis dans l’opposition. Je me souviens d’une réunion, aux Etats-Unis, avec tout le gratin de l’industrie pétrolière, la Banque mondiale, les bailleurs. On me tapait dans le dos en disant : “Félicitations, vous allez avoir tellement d’argent que vous n’allez pas savoir comment le dépenser !”» Il reçoit aujourd’hui les visiteurs sur la terrasse fleurie de la maison familiale, à N’Djamena, à 500 kilomètres de Komé. «Où est passé le magot ? On a reçu des sommes inimaginables, surtout quand le prix du baril a grimpé, au début des années 2010. Mais le trésor a été dilapidé et détourné massivement.»

Fonds «siphonné»

L’histoire du pétrole tchadien est celle d’une désillusion. En 2019, le pays pointait à la 187e place sur 189 au classement de l’indice du développement humain calculé par les Nations unies. Près de la moitié de la population vit avec moins de deux dollars par jour. Les habitants de la région productrice sont les plus amers. «Quand on me parle du pétrole, j’ai la gorge qui se noue», mime une dame dont la maison jouxte l’enceinte sécurisée du camp d’Esso. Vendeuse ambulante installée «sur la route de la Centrafrique», elle était rentrée pleine d’espoir dans son village à l’annonce du démarrage de l’exploitation. «De l’argent, honnêtement, il y en a eu. La compagnie payait des compensations aux paysans pour les champs qu’elle accaparait. Des pauvres cultivateurs analphabètes recevaient subitement des millions de francs CFA. En liquide ! Les premières années, les commerçants comme moi se sont frotté les mains. Et puis tout ça s’est tari. Aujourd’hui, c’est pire qu’avant.»

Les histoires de «compensations», réelles ou légendaires, se racontent encore pour rire et pour pleurer dans les cabarets de Doba. L’homme qui vida des casiers entiers de bière dans une baignoire pour prendre le bain de ses rêves, celui qui acheta une télévision à écran plat devenue une table de salon faute d’électricité dans le village, les clients qui posaient des billets de 10 000 francs CFA sur leurs verres pour en barrer l’accès aux mouches… «Ces paysans, qui n’avaient jamais eu d’autres revenus que le produit de leur récolte, n’ont pas su gérer, épargner ou investir, commente sèchement le chef de canton de Komé. Ils n’ont pas été accompagnés. Il y a eu un gaspillage terrible.»

Selon le dernier rapport de l’Initiative pour la transparence des industries extractives, portant sur l’année 2018, «les revenus [étatiques] générés par le secteur totalisent un montant de 676 millions USD [560 millions d’euros environ, ndlr]», soit «56,29% des revenus de l’Etat tchadien». Le contrat avec Esso (puis avec le groupe China National Petroleum Corporation, qui exploite un second gisement depuis 2009) prévoit que N’Djamena récupère 12,5% des recettes des exploitants – en nature, sous la forme de livraisons de pétrole brut. Une manne que les institutions internationales avait encadrée de nombreux garde-fous au tournant des années 2000.

La Banque mondiale, notamment, l’un des bailleurs du pipeline Tchad-Cameroun, qui écoule le pétrole de Doba vers la côte du golfe de Guinée, avait imposé des mécanismes de «bonne gouvernance pétrolière» aux autorités tchadiennes comme aux exploitants. «Ils ont tous sauté, raconte Mahamat Nour Ahmat Ibédou, défenseur des droits humains, célèbre pour ses nombreux séjours en prison. Le fonds réservé aux générations futures a été siphonné, celui dit “de stabilisation” [qui prévoyait que 80% des redevances soient affectées aux secteurs prioritaires du développement] a été dévoyé.» Quant à l’instance indépendante chargée d’examiner les circuits financiers liés aux hydrocarbures, le Collège de contrôle et de surveillance des revenus pétroliers, elle a été purement et simplement supprimée en 2018.

«Quartier Satan»

A Komé, un quartier entier est né du rêve pétrolier. Situé à quelques kilomètres du vieux village, cet agglomérat de baraques s’est greffé à l’entrée de la base d’Esso. Des paysans privés de terre, des aventuriers, des étrangers, s’y sont entassés, attirés par la promesse des retombées de la centrale. Une usine aussi gigantesque, la plus grande que le Tchad ait jamais connue, allait forcément embaucher, dépenser, ruisseler, pensaient-ils. On a baptisé l’endroit «Quartier attend». Mais les cadres comme les ingénieurs sont arrivés directement du Texas, voire du Nigeria voisin. Les habitants de Komé ne les croisent jamais, l’aéroport par lequel ils arrivent et ils repartent tous les mois, est situé à l’intérieur de la base. De toute façon, l’industrie des hydrocarbures requiert très peu de main-d’œuvre. Le pétrole de Doba est pompé de façon automatisée. Tout au plus quelques chanceux ont-ils été employés pour des tâches ménagères. La cité désœuvrée est maintenant surnommée «Quartier Satan». Avec plus de 12 000 habitants, elle a toutefois obtenu un statut de ville – réputée pour sa violence, sa prostitution et ses dérives alcoolisées.

En revanche, l’électricité n’est jamais arrivée jusqu’à Komé. Les quatre puissantes turbines d’Esso, qui alimentent l’usine et la base, narguent le reste de la province, l’une des plus peuplées et des plus pauvres du Tchad. Les lignes électriques raccordées aux centaines de puits de pétrole ne daignent pas descendre jusque dans les villages, plongés dans le noir à la nuit tombée. Là encore, les promesses de développement se sont peu à peu évanouies.

Pourtant, 5% des revenus du pétrole devaient être reversés à la région productrice. Le chiffre est même gravé dans la loi tchadienne. Un Comité de gestion a été mis en place à cet effet. Son vice-président, Iréné Mbaikoro, est un homme exténué. Il a passé la nuit précédant notre entrevue à «compiler les résultats» de l’élection présidentielle dans son bureau climatisé de Doba, le chef-lieu de la province. Iréné Mbaikoro est aussi le secrétaire local du Mouvement patriotique du salut, le parti au pouvoir depuis 1990. «Selon les prix du baril, la région reçoit entre 2 et 9 milliards de francs par an [entre 3 et 13 millions d’euros], explique-t-il. Mais on ne peut pas faire ce que l’on veut avec cet argent : on doit suivre le plan national de développement, qui identifie des secteurs prioritaires, comme la santé, l’éducation, l’accès à l’eau. Dans la pratique, le fonds peut aussi servir à construire les logements des autorités administratives…»

Lui-même en convient : l’argent du pétrole est rarement utilisé de façon optimale.«On est soumis à d’intenses pressions politiques. Pour les écoles, par exemple. On en construit dans des endroits absurdes, parfois pour satisfaire des requêtes individuelles, admet-il. Notre marge de manœuvre, en réalité, n’est pas énorme. Entre 2011 et 2017, on nous a imposé de faire des crédits à la population : on a distribué plus de 4 milliards de francs CFA [6 millions d’euros] ! La plupart n’ont pas été et ne seront jamais remboursés.»

Une «gestion caporalisée»

Esaie Mbaïtelsem Betel, coordinateur de l’Association tchadienne des acteurs du développement rural de Doba, a aussi été membre du Comité de gestion, en tant que représentant de la société civile. Dans la cour nue de son association, il a disposé quelques chaises en plastique pour discuter de cette «supercherie». «Des piles de projets étaient prêts, mais à l’époque, Déby a dit “non, distribuez des crédits aux gens, et construisez des abattoirs”, raconte-t-il en redressant sa casquette à carreaux. La gestion des 5% a été totalement caporalisée, c’est un vrai gâchis.»

L’homme politique et l’activiste se rejoignent surtout sur un constat : au lieu d’aider la région, l’argent du pétrole est venu se substituer aux fonds nationaux de développement. «Le caractère additionnel du fonds n’est pas respecté, répète Iréné Mbaikoro. Les ministres, les autorités, les députés… tout le monde se dit : à Doba, ils ont déjà les 5%. Résultat : la région est moins bien dotée financièrement que les autres, c’est un comble !»

A Komé, sur les bancs de l’église, dans les tavernes ou au marché, les revenus du pétrole sont souvent qualifiés d’«argent du diable». Celui qui brûle les doigts et qui «apporte le malheur», insiste le chef de canton. Assis sous un vénérable manguier, il a revêtu ce vendredi ses habits brodés, couleur safran, pour se rendre à des obsèques. Entouré de ses conseillers, il attend la moto qui doit passer le chercher pour le conduire à la cérémonie. Le bourdonnement de la radio meuble les silences. De temps en temps, des mangues mûres s’écrasent au sol. L’une tombe à quelques centimètres d’un bébé, surpris, qui s’arrête de pleurer. «Il est comme nous avec le pétrole, rit soudainement le chef, en pointant l’enfant avec sa canne. Esso nous est tombé du ciel. Sauf que notre mangue à nous était pourrie.»


[Société] Kylian : « J’ai peur de mourir, pourtant c’est ce qui va m’arriver, comment je fais pour ne plus avoir peur ? »


Avoir peur de la mort est tout à fait normal, mais il faut savoir profiter de la vie. Intueri/Shutterstock

Tu as peur de mourir et c’est quelque chose de normal, même les adultes ont peur de la mort, peur de mourir, ou peur de la mort de personnes qu’ils aiment. Si avoir peur est normal, la mort fait partie de la vie : on naît, on grandit, on devient un grand et tout ce temps… nous vieillissons. Comme tu le dis d’ailleurs très bien dans ta question, « tu as peur, pourtant c’est ce qui va t’arriver » et c’est ce qui va arriver à tout le monde. En plus, personne ne peut savoir quand il va mourir, donc c’est comme savoir que quelque chose va arriver, mais sans savoir quand, et cela aussi peut faire peur. Il faut savoir qu’en général, sauf un accident grave ou une maladie très grave on meurt quand on est très vieux.

Pourquoi la mort fait-elle peur ?

Nous sommes tous attachés à des personnes, celles que nous aimons particulièrement. Nous avons tissé des liens forts d’amour au fur et à mesure de notre vie. Comme ces liens d’amour sont associés eux-mêmes à des personnes, quand les personnes meurent ces liens pourraient donc être rompus. Prendre conscience de cela fait très peur parce que nous pouvons nous demander comment nous allons faire pour continuer à vivre sans eux. Mourir c’est aussi peut-être faire de la peine à des personnes qui nous aiment et cela peut également faire peur.

C’est aussi normal d’avoir peur parce que personne ne sait ce qu’il y a « après la mort ». Cela peut être inquiétant de ne pas savoir ce qui va arriver, pour soi et pour les personnes auxquelles nous tenons. Nous pouvons nous imaginer toutes sortes de choses plus ou moins angoissantes, parfois associées à des films ou à des livres. Notre imagination aussi va parfois se manifester de façon très créative et nous faire penser à des perspectives qui peuvent faire vraiment peur ou au contraire nous rassurer, comme devenir un ange.

Comment faire pour ne plus avoir peur ?

Pour revenir à ta question, il faut essayer d’apprivoiser cette peur et pour cela plusieurs choses peuvent aider : comprendre. En parler. Et surtout : profiter de la vie.

Comprendre que la peur de la mort est un sentiment normal. Comprendre qu’elle peut provoquer une grande tristesse, on a beaucoup de peine quand une personne que l’on aime meurt. Avoir de la peine et pleurer est normal et il faut toujours du temps pour que la peine s’en aille, il faut du temps, mais, après les larmes et la tristesse vient un moment où tu te rappelles de tous les bons moments que tu as passés avec la personne qui a disparu. Grâce à tes souvenirs, elle fait un petit peu partie de toi pour toujours.

Parler des rituels possibles de la mort, de ce que les gens font dans les différents pays et de ce qu’on voudrait personnellement pour soi. On ne traite pas la mort et les défunts de la même manière selon les pays, au Ghana qui est un pays d’Afrique de l’Ouest, les enterrements sont une fête. Connaître tout ça, c’est apprivoiser, et cela aide à moins avoir peur.

Profiter de la vie : puisque je vais mourir, je profite de l’instant présent, j’apprécie ce que j’ai là et je me nourris de tous ces liens d’amour. Au fur et à mesure de la vie, tu vas aussi construire d’autres liens d’amour et tu vas te rendre compte – et peut être tu l’as déjà vécu – que parfois, dans la vie on se fait des copains des copines, puis parfois on se fâche, ou ils déménagent, parfois on les voit moins ou on ne les voit plus, mais on a d’autres copains, d’autres copines, c’est la vie. Ce n’est pas pour cela qu’on les oublie. Pour la mort, c’est un peu pareil, les personnes qui sont décédées continuent d’être présentes dans le cœur de ceux qui restent avec de beaux et moins beaux souvenirs. Alors il faut profiter de la vie, s’amuser, rire, pour, dans très longtemps, laisser aux gens qui t’ont aimé, que tu as aimés, à tes enfants si tu en as, un merveilleux bouquet de jolies choses qu’ils garderont précieusement et qu’ils raconteront à leur tour à leurs enfants.

Et tu sais un grand écrivain français, Alexandre Dumas, que tu connais peut-être a écrit : « Je n’ai pas peur de la mort, je lui raconterai une histoire » et, toute sa vie il a écrit de belles histoires, comme Les Trois Mousquetaires, par exemple. Peut-être et même sûrement, il a écrit toutes ses histoires, parce que la mort, il en avait un peu peur aussi…




[Société] Génocide : Le Bon, les Brutes, et le Truand … compilation de Pierre M.

Comme le dit si bien Pierre :
“J’ai beau avoir vu et lu des tas de livres, d’études, de reportages,  et d’articles le Rwanda et sur le génocide des Tutsis
Je suis toujours frappé et choqué par l’aveuglement des uns, la complicité des autres, aux plus hauts sommets de l’Etat Français”

Ci-après sa compilation des 3 articles salutaires pour ne pas se taire et pour réveiller les mémoires :

1- Et d’abord, le Bon : 

Il a alerté sur le génocide des Tutsis et a été sanctionné: le colonel Galinié témoigne

Attaché de défense au Rwanda de 1988 à 1991, le colonel français René Galinié avait averti Paris du risque d’extermination des Tutsis. Sa hiérarchie l’a sanctionné en brisant sa carrière. Son rôle a été salué par le rapport Duclert remis récemment au président de la République.

L’Élysée a rendu public la semaine dernière le rapport de la commission de recherche sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsis (1990-1994), présidée par l’historien Vincent Duclert. Pointant les « responsabilités lourdes et accablantes » de Paris et « l’aveuglement » de l’État français face au génocide de 1994, la commission salue toutefois le rôle de plusieurs lanceurs d’alerte qui ont été ignorés et parfois même sanctionnés pour leur refus de se soumettre à la politique élyséenne. Le harcèlement du colonel René Galinié apparaît au fil du rapport comme emblématique de ces dérives, qui sont directement le fait de l’ex-président François Mitterrand et de ses courtisans.

Vous arrivez au Rwanda comme attaché militaire à l’été 1988. Qu’est-ce qui vous a incité à solliciter ce poste ?

René Galinié : Juste avant le Rwanda, j’étais conseiller du ministre de la défense et patron de l’assistance gendarmerie en Côte d’Ivoire. Je suis né en Nouvelle-Calédonie, ma famille s’y était installée vers 1885. Mon père était fonctionnaire des postes de l’empire [colonial – ndlr]. J’ai passé le bac au Sénégal et je ne suis entré en France métropolitaine qu’à 18 ans pour préparer Saint-Cyr. À la sortie, j’ai choisi les troupes de marine, selon la tradition familiale, ce qu’on appelait « la Coloniale ». Plus tard j’ai passé le « concours gendarmerie » en visant un départ outre-mer. J’adore le continent africain et je suis considéré par mes camarades comme quelqu’un qui connaît bien l’Afrique. J’ai toujours cherché des postes loin de mes chefs, sauf après avoir connu le général Varret [ancien chef de la Mission militaire de coopération au Rwanda – ndlr], dont je suis resté très proche. 

Crânes de victimes du génocide des Tutsis au Rwanda, au mémorial de Nyamata. © Simon MAINA / AFPCrânes de victimes du génocide des Tutsis au Rwanda, au mémorial de Nyamata. © Simon MAINA / AFP

Vous n’étiez donc pas dépaysé en arrivant au Rwanda, à 48 ans ?

Au contraire. Lorsque j’arrive en août 1988, il y a une sorte d’insurrection contre des autorités tutsies dans deux communes du Burundi à la frontière du Rwanda. L’armée burundaise tutsie se venge alors par un carnage qui fait environ 40 000 victimes. Mon prédécesseur me met dans un hélicoptère et on m’explique que ces gens « se sont suicidés ». Moi je suis un gendarme, j’ai commandé une section, une compagnie, un groupement. C’est la première fois que je vois tant de suicidés les mains attachées dans le dos avec du fil de fer barbelé. Vous imaginez que je m’interroge. Un Rwandais me dit : « Ce sont des broutilles. » Je comprends donc vite qu’il y a une violence politique habituelle. 

Comment réagissez-vous ?

Mon hobby, c’est l’histoire. Alors je me renseigne. En Côte d’Ivoire, j’avais fait des recherches historiques assez profitables. J’ai même rencontré un sorcier, la nuit, du côté de Yamoussoukro. Je recommence au Rwanda. Comme il n’y a pas de bouquins, je fais ce qu’on appelle ailleurs du renseignement : j’interroge des coopérants, des congrégations religieuses, des sœurs, des missionnaires, surtout des Pères blancs. Je vois aussi des étudiants en université, qui se penchent sur l’histoire du Rwanda et que je retrouverai plus tard à la tête des partis politiques lors de l’instauration du multipartisme peu avant mon départ en 1991. 

Ce que je découvre est très étonnant, comparé à mon expérience au Sénégal et en Côte d’Ivoire. La société est profondément divisée, même au sein du clergé. Par exemple, le père Pierre Jault, un de mes interlocuteurs européens, est anti-tutsi sans la moindre nuance. Mgr Perraudin, un Suisse, archevêque de Kabgayi, est informé de tout et profondément impliqué dans la vie politique. La politique est très violente. Quand le régime veut se débarrasser de quelqu’un, on le tue dans un « accident de la route » ou bien il est empoisonné. Une centaine de « gêneurs » disparaissent ainsi chaque année. Il n’y a jamais d’enquête. Remarquez, il paraît que sur ce plan, ça n’a pas changé aujourd’hui… 

Lorsque vous avez été auditionné par la mission d’information parlementaire présidée par Paul Quilès en 1998, vous avez parlé d’un rapport annuel rédigé en janvier 1990, neuf mois avant la guerre civile, où vous évoquiez déjà le risque de grands massacres.

Dans cette note, je décrivais le fonctionnement du système politique, accaparé par un clan qu’on appelle l’Akazu, « la petite maison », par analogie avec le cénacle des anciens rois tutsis. Je rencontrais pratiquement chaque semaine les responsables de l’armée et de la gendarmerie rwandaises. Le colonel Pierre-Célestin Rwagafilita, à la tête de la gendarmerie, était une brute sanguinaire qui ne rêvait que d’exterminer les Tutsis. Son homologue, le colonel Laurent Serubuga, à la tête de l’armée de terre, était plus intelligent, mais tout aussi déterminé. Il y en avait un troisième dont on parle moins, le colonel Aloys Nsekalije.

Ce trio était véritablement à la tête du Rwanda. Ces trois hommes avaient porté Habyarimana au pouvoir lors du coup d’État de 1973. Ces trois-là préparaient l’extermination des Tutsis. Habyarimana était toujours inquiet. Il vivait dans la peur de ces extrémistes. Ma présence le rassurait. Il me convoquait de plus en plus souvent, la nuit. Il finira par me tutoyer. Il me parlait de craintes pour sa vie. On voit sur les photos de cette époque son visage changer, gonflé par la peur.

Ce n’est pas l’image qu’il donnait à l’Élysée, celle d’un chef autoritaire et incontesté du « peuple hutu ». On attendait que Juvénal Habyarimana démocratise son régime en échange du soutien militaire français. Pour François Mitterrand, le Rwanda constituait un terrain d’expérimentation du discours de La Baule : la démocratisation pour mériter le soutien de Paris ?

Le président français François Mitterrand, à Kigali (Rwanda), avec son homologue rwandais Juvénal Habyarimana, en décembre 1984. © Georges GOBET / AFPLe président français François Mitterrand, à Kigali (Rwanda), avec son homologue rwandais Juvénal Habyarimana, en décembre 1984. © Georges GOBET / AFP

Lui parler de démocratisation, au sens européen du terme, c’était comme parler à un mur. J’ai découvert que la lutte pour le pouvoir était dominée par le mensonge, la traîtrise, la désinformation. Ce sont les moyens habituels de gouvernance au Rwanda, avec les éliminations individuelles. À Kigali, on s’étonnait que je m’en étonne. Et à Paris, mes analyses ne trouvaient aucun écho dans ma hiérarchie, sauf auprès du général Varret, qui prendra le risque de me soutenir.

Fin 1991, les colonels Serubuga et Rwagafilita disent au général Varret vouloir en finir avec les Tutsis. Avez-vous entendu des déclarations semblables à cette époque ?

Les hauts gradés rwandais ne s’en cachaient pas. L’élimination des Tutsis était leur feuille de route depuis bien avant 1990. Leur obsession était : « Il y a 10 % de Tutsis, si on les élimine on sera définitivement tranquilles. »

« Je reçois des appels d’amis qui me mettent en garde »

Le rapport Duclert documente qu’après l’attaque des rebelles depuis l’Ouganda en octobre 1990, l’état-major particulier de François Mitterrand vous demande avec insistance, hors hiérarchie, de prouver qu’il s’agit d’une attaque des « Ougando-Tutsis ». Donc d’une guerre à la fois ethnique et d’agression étrangère. Comment réagissez-vous à cela ? 

Il y a eu trois phases. D’octobre 1990 à février 1991, j’applique soigneusement les instructions de l’état-major particulier (EMP) du président Mitterrand : empêcher le régime de s’effondrer et l’aider à se démocratiser. Je reçois les futurs chefs de partis, ils s’intéressent beaucoup au droit constitutionnel. L’ambassadeur me suit. On ne se pose pas trop de questions.

Tout se gâte à partir de la mi-février 1991 avec le projet de création d’un Détachement d’assistance militaire et d’instruction, un DAMI. À Paris, l’état-major particulier veut une participation forte à la formation de l’armée rwandaise. Cela suppose d’agir dans la durée. Or, cette armée est composée à 90 % de Hutus originaires de la région du président, au nord-ouest du pays. C’est un peu comme si l’armée française était constituée à 90 % de Bretons. Ce n’est pas comme ça qu’on fait une bonne armée. Je manifeste une certaine réticence en demandant une réforme du recrutement des officiers de la troupe préalablement à la formation au combat. J’estime cette revendication légitime, d’autant plus que le DAMI est financé par la Coopération, donc par les services du général Varret.

Le général Varret ne peut-il pas contester ce projet ?

Le général à la retraite Jean Varret. © Benît Collombat, de la cellule investigation de Radio FranceLe général à la retraite Jean Varret. © Benît Collombat, de la cellule investigation de Radio France

Il est à Paris au ministère de la coopération. Il résiste à son niveau. En 1993, on lui dira qu’il n’a plus autorité sur les DAMI et il sera limogé. Sur le terrain, en tant que chef de l’opération Noroît et attaché de défense, je suis très isolé. Je ne peux pas ne pas rendre compte à l’état-major particulier.

Entre mi-février et mi-mai 1991, je commence à m’apercevoir que les efforts de démocratisation et d’évolution vers le multipartisme sont systématiquement contrecarrés par le pouvoir réel des « durs », Rwagafilita, Serubuga, Nsekalije et Agathe Habyarimana [la femme du président rwandais – ndlr] avec sa fratrie. En face, le chef de l’État est impuissant. Je préviens Paris. En résumé, j’écris : « On se plante. » 

Paris me lâche. À partir de la mi-mai 1991, je suis considéré comme insupportable. J’écris un rapport sous la forme de message à destinations multiples, pour être sûr qu’il ne disparaisse pas. Je conteste les mesures prises par Paris, au point que je reçois un appel téléphonique de l’état-major particulier, furieux, me disant : « On ne présentera jamais un tel rapport au président. »

Le 25 mai, je convoque le lieutenant-colonel Canovas, qui est l’intermédiaire de la structure de commandement parallèle parisien, et qui a réussi à se faire nommer conseiller direct de Serubuga. C’est lui qui transmet les ordres au DAMI. Je l’engueule, comme on dit dans mon métier. Je lui dis : « Il y a des tueries ici ou là, ça ne peut plus durer, à la première occasion ça va basculer dans des massacres à grande échelle. » À ce moment, Rwagafilita ne veut plus me parler. Je dis à Canovas que « je ne veux plus voir ça ». Il me répond très calmement : « Mon colonel, vous vous trompez, on est au Rwanda pour dix ans. »

Gilbert Canovas ne voit-il pas ce processus de tueries ni ses conséquences ?

Il a connaissance de tous les messages que j’envoie, le risque d’une étincelle. Clairement, c’est un message qu’il ne veut pas entendre. Tout ceci est bien expliqué dans le rapport Duclert. Alors, quand vient le moment de prolonger ma mission, je comprends que ce n’est plus possible. Le 23 juillet 1991, je suis dans l’avion pour rentrer définitivement à Paris. Après mes congés, j’intègre l’équipe du général Varret rue Monsieur [siège du ministère de la coopération – ndlr]. J’y suis le représentant de la gendarmerie, spécialiste du traitement des affaires africaines. Je l’accompagne dans tous ses voyages en Afrique.

Suivez-vous tous les dossiers concernant le Rwanda ?

Évidemment.

Au mois de décembre 1991, le colonel Théoneste Bagosora est placé à la tête d’une commission de dix officiers supérieurs rwandais pour produire un document intitulé « Définition de l’ennemi ». On y présente les Tutsis comme l’ennemi intérieur à surveiller et à vaincre. Depuis Paris, en entendez-vous parler ?

Je n’ai jamais entendu parler de ce document.

Le général Varret dit qu’il n’en a pas non plus eu connaissance. Pourtant, le colonel Robardey, devenu l’adjoint de votre successeur Bernard Cussac, affirme que tout le monde à l’ambassade de France avait connaissance de ce document. Pourquoi n’est-il pas « remonté » ?

C’est en effet étrange. Il devrait être dans les archives de l’état-major particulier. Ou alors quelqu’un l’a enlevé. Comme mon rapport de fin de mission.

Le général Delort, qui était en 1993 colonel, conseiller Afrique de l’amiral Lanxade, chef de l’état-major, et qui interviendra au Rwanda comme patron de l’opération Noroît, n’en parle pas non plus dans son livre. Il dit ne pas connaître ce texte, qui sera en quelque sorte le document programmatique du génocide.

J’ai lu son livre paru le mois dernier. Il écrit qu’en 1993 « rien n’indique qu’on va basculer un jour dans le génocide » – je cite de mémoire. Il faut oser le dire, ça ! C’est audacieux. Moi je n’aurais pas osé…

Vous avez été auditionné le 6 mai 1998 par l’ancien ministre de la défense Paul Quilès (PS) dans le cadre de la mission d’information parlementaire sur le Rwanda. Il n’en ressort qu’un très court compte-rendu où on mentionne à peine vos avertissements de fin-1990 sur le risque d’extermination des Tutsis. Pourquoi ?

Je m’étonne que mon rapport de fin de mission de 1991, où je mets en cause toute la politique de Paris au Rwanda, ait disparu. M. Quilès me dit très courtoisement : « Colonel, on a beaucoup cherché, pas de trace de ce rapport. » Il a disparu de partout, des Affaires étrangères, de la Coopération, de l’état-major particulier, etc. Curieux. Alors j’ai compris qu’on ne voulait pas en parler. Le seul qui pose des questions pertinentes, c’est Bernard Cazeneuve. Les autres députés semblent roupiller. Aussi, je ne fais rien pour prolonger mon audition.

Vous démissionnez de la gendarmerie fin 1992, à 53 ans. Pourquoi ? Avec un peu de patience, compte tenu de vos états de service, vous pouviez prétendre au grade de général.

Sans en avoir de preuve, je crois avoir été à plusieurs reprises ajourné de la liste. Des camarades me l’ont dit. Le général Varret s’est rendu plusieurs fois à la direction de la gendarmerie pour s’étonner que je ne sois pas sur la liste et qu’on ne me propose pas un grand commandement dans la gendarmerie. L’ inspecteur général de la gendarmerie lui a fait une réponse scandaleuse. Il paraît que je ne lui aurais pas rendu service, personnellement.

Au reçu de ma lettre de démission, la gendarmerie fait semblant de me retenir. On m’a dit « Vous pouvez rester dans votre grand appartement de fonction de 170 m2 place de la République avec voiture et chauffeur. » Ça ne m’intéressait pas.

Vous estimez avoir été sanctionné pour vos notes critiques sur la politique de l’état-major particulier au Rwanda.

Je ne peux pas en apporter la preuve, mais je pense que résister au lobby militaire à l’Élysée sur le Rwanda m’a coûté mon képi de général. D’ailleurs, pour une raison similaire, le général Varret a été limogé quelques mois plus tard. Au Rwanda, en 1991, un camarade m’avait appelé. Il m’a dit : « Attention René, tu indisposes tout le monde, tu fous ta carrière en l’air. »

Avez-vous des informations sur l’implication éventuelle du capitaine de gendarmerie Paul Barril dans l’attentat du 6 avril 1994 qui a donné le signal du génocide ?

Je n’ai aucune information là-dessus. Comme d’autres, j’ai entendu ces rumeurs. Paul Barril a été un remarquable officier de gendarmerie, mais son passage à la cellule de l’Élysée semble lui avoir donné un sentiment d’impunité et, après, il est devenu un personnage sulfureux.

La publication du rapport de la Commission de recherche sur les archives françaises sur le Rwanda et le génocide des Tutsis a provoqué des « mouvements divers » parmi les officiers ayant servi au Rwanda. Qu’en restera-t-il ?

Depuis que mon analyse a été rendue publique à travers le rapport Duclert, je reçois des appels d’amis qui me mettent en garde contre tout « déballage ». Je ne sous-estime pas le poids du corporatisme. Je pense même que la plupart des officiers ayant servi au Rwanda n’accepteront pas les conclusions de la commission d’historiens. Mais tant pis : j’élève le débat dans la mesure du possible.





2- Les Brutes : 


De Murambi aux collines de Bisesero, les ombres françaises du génocide au Rwanda

Préparatifs au mémorial du génocide de Gisozi, où Emmanuel Macron doit prononcer un discours, ce jeudi. (Stéphane Lemouton/Bestimage)

La France a été omniprésente pendant et après l’extermination des Tutsis. Au-delà de la mémoire, pour les Rwandais, c’est la justice qui peut permettre la réconciliation.

Macron à Gisozi : au-delà des paroles prononcées, la présence d’un président français ce jeudi au mémorial du génocide à Kigali restera l’image et le symbole du rapprochement amorcé entre la France et le Rwanda, vingt-sept ans après la tragédie. Macron n’est pas le premier chef d’Etat français à se rendre sur ce site ouvert en 2004 et qui surplombe l’une des collines de la capitale rwandaise. En 2010, Nicolas Sarkozy avait effectué le même pèlerinage face aux pierres tombales où reposent 250 000 victimes de l’extermination des Tutsis dans la capitale, d’avril à juin 1994. Ce n’est pas rien de parler face à tant de morts.

Sarkozy avait alors évoqué une «grave erreur d’appréciation», concernant le rôle joué par Paris au côté du régime qui va mener au génocide. Puis il avait fait un tour au musée retraçant l’histoire si particulière de ce petit pays des Grands Lacs. De la colonisation qui va contribuer à transformer en «ethnies» des distinctions qui s’apparentaient jusqu’alors à des castes, jusqu’à la mise en place d’une véritable politique d’apartheid stigmatisant les Tutsis dès la veille de l’indépendance, en juillet 1962. Et puis, bien sûr, le parcours s’achève avec le génocide. Un autre président français y figure en photo : François Mitterrand. Et les panneaux explicatifs ne font guère mystère de l’implication des forces françaises du mauvais côté de l’histoire. En réalité, la photo de Mitterrand se retrouve dans la plupart des sites mémoriaux du pays qui évoquent cette période tragique.

Comme à Murambi, dans le sud-ouest du Rwanda, non loin de l’ancienne localité de Gikongoro, aujourd’hui rebaptisée Nyamagabe. Il faudra certainement attendre une autre étape du rapprochement entre Paris et Kigali avant de voir un président français se rendre sur ce site-là. L’ambiance y est bien plus lourde qu’au mémorial de Gisozi. D’abord à cause de ces salles, glaçantes, où des corps enduits de chaux sont exposés tels qu’ils ont été retrouvés dans les fosses communes qui entouraient cette ancienne école technique. Sur les conseils du préfet de la région, les Tutsis s’y sont regroupés, dès début avril 1994, pour «leur sécurité». C’était un piège.

«Ici personne ne l’a oublié»

Le 21 avril, les gendarmes et les miliciens donnent l’assaut en pleine nuit. Au petit matin, on retrouvera près de 50 000 morts. Ce même jour à l’ONU, le Conseil de sécurité vote le retrait de la majorité des Casques bleus du pays, soudain abandonné à son sort. Et la France aussi votera en faveur du départ des soldats de l’ONU. Cet épisode honteux est bien sûr mentionné dans le petit musée de Murambi. Comme l’importance de l’implication française, une fois de plus. Mais Mitterrand n’est pas le seul à y figurer en photo. Le préfet de Gikongoro Laurent Bucyibaruta s’y trouve également.

A la fin du génocide, ce dernier va quitter le pays. Et s’installer en France, comme de nombreux responsables rwandais suspectés d’avoir participé aux tueries. «Pourquoi la France l’a-t-elle accueilli ? Ici personne ne l’a oublié», rappelle Liliane, la jeune guide du musée. Rescapé du massacre du 21 avril, Simon Mutangana s’était caché au milieu des cadavres. Il se souvient bien, affirme-t-il, avoir vu le préfet ce matin-là au milieu du carnage. «Je l’ai entendu venir dire aux miliciens qu’ils devaient repartir sur les lieux d’un autre massacre», soutient-il. «Bucyibaruta était présent dans une Jeep, un peu à l’écart, quand on donnait l’assaut», accuse de son côté Emmanuel Niyilinbuga, qui à l’époque faisait partie des assaillants et passera huit ans en prison après le génocide. «Pourquoi ceux qui nous donnaient des ordres ne seraient-ils pas jugés eux aussi ?» demande-t-il.

Longtemps, la justice française s’est montrée particulièrement lente. Et seuls deux procès, concernant trois suspects, ont eu lieu à Paris depuis 1994. Pourtant, Laurent Bucyibaruta sera bien jugé. Le 21 janvier, son renvoi devant une cour d’assises a été confirmé. La plainte contre cet ancien haut fonctionnaire aujourd’hui âgé de 77 ans avait été déposée en 2000. Et au Rwanda, la lenteur de la justice française est souvent interprétée comme une forme d’impunité accordée à d’anciens alliés.

Bouffées d’émotion

Le préfet de Gikongoro fut d’ailleurs l’interlocuteur des forces françaises de l’opération «Turquoise», fin juin 1994, lorsqu’elle est venue installer son QG dans ces bâtiments de briques qu’on distingue au loin, depuis le mémorial de Murambi. D’autres soldats français camperont dans l’école technique ensanglantée. Simon Mutangana y retourne à ce moment-là. Lui n’a rien à reprocher aux Français, si ce n’est d’avoir également accueilli sur ce site «des réfugiés qui affluaient pour être protégés par Turquoise et parmi lesquels il y avait des génocidaires». Les deux groupes seront installés dans des zones distinctes. Mais à la veille de leur départ en août 1994, «les militaires français conseilleront à tout le monde de fuir le pays»,explique Simon. «Ils nous répétaient que le Front patriotique rwandais, le FPR, nous tuerait tous.» Le FPR : cette rébellion dominée par des exilés tutsis, que les forces françaises avaient combattue pendant au moins trois ans au côté du régime en place, avant le génocide. Ce sont pourtant ces rebelles qui ont arrêté les massacres.

Reste que d’autres rescapés tutsis présents à Murambi au moment de l’opération Turquoise portent des accusations bien plus sévères à l’égard des forces françaises. Elles sont immortalisées sur ces grandes stèles en granit qui parsèment le jardin de l’ancienne école technique. «Pour leur détente, les Français avaient aménagé ici un terrain de volley-ball, à proximité immédiate d’une fosse commune de 10 mètres sur 15 mètres de long», lit-on sur l’une d’elles. Avant de préciser : «Ils marchaient dessus en allant récupérer le ballon lorsqu’il s’échappait du terrain.» Et d’énumérer dans la foulée les noms d’officiers français qui seraient «responsables des crimes commis à Murambi pendant Turquoise». Un peu plus loin, une autre stèle mentionne : «Ici le lieu du drapeau français. Les bâtiments servaient de dortoirs aux militaires, dans lesquels ils commettaient des viols.» Voilà la vraie raison pour laquelle aucun président français ne souhaiterait, dans l’immédiat, se rendre à Murambi. L’histoire est encore trop à vif, trop controversée.

En 2010, la justice française a déclaré recevables les plaintes de trois Rwandaises pour viols pendant Turquoise, qualifiées de «crimes contre l’humanité». Trois autres plaintes seront également acceptées entre 2012 et 2014. Alicia (1) fait partie des premières plaignantes. Rencontrée à Kigali, cette quadragénaire, un peu timide, explique avoir mis longtemps avant d’avouer publiquement ce qui lui était arrivé au camp de Nyarushishi, dans l’extrême sud-ouest du Rwanda. Quand son mari, épousé après le génocide, l’a appris, il l’a d’ailleurs aussitôt abandonnée.

Elle avait 17 ans en 1994. Et dans son long récit, interrompu parfois par des bouffées d’émotion, ce qui frappe d’abord, c’est le nombre impressionnant d’épreuves subies dans sa fuite éperdue pendant les premières semaines du génocide. Jusqu’à l’arrivée dans ce camp où elle affirme avoir été régulièrement violée par plusieurs militaires français à la fois. Dont deux qu’elle pourrait encore identifier, affirme-t-elle. Si on lui en donnait la possibilité. Car le dossier semble s’être enlisé.

«J’avais tant d’espoir dans la justice française»

Un autre a connu une évolution décisive, récemment. Fin avril, le parquet de Paris réclamait un non-lieu concernant la plainte déposée en 2005 par cinq Rwandais dans le dossier Bisesero. L’un des épisodes les plus tragiques qui ont eu lieu pendant l’opération Turquoise. Les militaires français sont accusés d’avoir abandonné à leur sort pendant trois jours, du 28 au 30 juin 1994, des milliers de rescapés tutsis cachés sur les collines boisées de Bisesero dans l’ouest du Rwanda.

«Quand nous avons vu les militaires français sur la route, nous sommes sortis de notre cachette. Nous pensions qu’ils allaient nous sauver ! Mais s’ils n’avaient pas été suivis par une voiture de journalistes, ils ne se seraient même pas arrêtés», se souvient Eric Nzabihimana, l’un des plaignants dans ce dossier. Son visage est familier de tous ceux qui ont vu les images d’archive de l’époque. «Je leur ai crié que nous étions menacés de mort», rappelle-t-il. En vain. Les militaires français repartent. Et pendant ce temps, les massacres vont redoubler d’intensité. L’annonce du non-lieu alors que le juge d’instruction avait refusé d’entendre certains haut gradés français l’a laissé totalement abattu. «J’avais tant d’espoir dans la justice française», murmure-t-il, assis sur la terrasse d’un bar à Mubuga, minuscule localité, non loin des rives du lac Kivu.

Au loin s’étendent les collines boisées de Bisesero. «Pendant trois mois, je n’ai cessé de courir en parcourant toute cette zone», dit-il en balayant le paysage d’un vaste geste. Devant ses yeux ressurgissent des images qui le hantent encore. «Je me souviens des milliers de corps boursouflés qui couvraient cette pente, là-bas. Et plus loin, cette rivière dont les eaux avaient viré au rouge. Nous étions 60 000 en avril, seuls 2 000 d’entre nous vont survivre», énumère-t-il, d’une voix lasse. Derrière lui, l’église de Mubuga se dresse sur une colline. Une jolie paroisse aux toits en tuile, où officiait pendant le génocide un prêtre catholique : Marcel Hitayezu.

Installé en Charente-Maritime quelques années après le génocide, il a obtenu le statut de réfugié en 2011 puis a été naturalisé. Mais la justice a fini par le rattraper. Mi-avril, il a été mis en examen pour «crime de génocide». Ainsi va la justice, parfois sommée de jouer les arbitres de l’histoire, oscillant toujours entre les victoires des uns et les défaites des autres. Mais à la veille de la visite de Macron, l’Elysée se déclarait conscient de la nécessité de lui «donner plus de moyens d’action», afin de réagir plus vite et de mieux appréhender cette page d’histoire qui lie désormais les deux pays.

(1) Le prénom a été modifié.




3- Et le Truand  : 


Alain Juppé, l’homme qui a empoisonné les relations franco-rwandaises

Le réchauffement diplomatique entre Paris et Kigali est en très bonne voie. La précédente tentative s’était soldée par un échec au début des années 2010. Au Quai d’Orsay, Alain Juppé avait joué un rôle déterminant dans cette crise. 

Jeudi 27 mai, la visite d’Emmanuel Macron au Rwanda marque une étape décisive dans le rapprochement avec la France. Paris devrait prochainement envoyer un ambassadeur à Kigali. Un poste vacant depuis 2015.

Avant, pendant et après le génocide des Tutsis du Rwanda de 1994, la France a soutenu politiquement et militairement les tueurs. Cette compromission a durablement marqué les relations entre les deux pays. « Aucune des précédentes tentatives de rapprochement diplomatique, voire de normalisation de la relation avec le Rwanda, n’a pu aller jusqu’au bout ou en tout cas n’a pu être amorcée de manière irréversible parce qu’il est resté ce blocage mémoriel et historique qui n’a toujours pas trouvé de dénouement », affirmait l’Élysée lors d’un briefing pour la presse, organisé le 26 mars.

C’est le récit que souhaite imposer l’Élysée. Avec sa commission d’historiens, le président Emmanuel Macron aurait permis l’émergence de la « vérité » historique et ainsi franchi le « blocage mémoriel » qui empêchait toute amélioration des relations avec le Rwanda. Ce faisant, il aurait réussi là où ses prédécesseurs avaient échoué.

En réalité, une normalisation entre Paris et Kigali s’était déjà produite. Mais ce processus fut brusquement interrompu à la suite d’une crise diplomatique survenue en 2012. Ministre des affaires étrangères pendant le génocide des Tutsis, Alain Juppé en fut le fossoyeur lors de son retour au Quai d’Orsay.

Mediapart a enquêté sur cet épisode des relations franco-rwandaises et recueilli le témoignage inédit de l’ambassadeur de France au Rwanda entre 2010 et 2012.

Le rapprochement en question commence après l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République en 2007. Le nouveau ministre des affaires étrangères, Bernard Kouchner, entreprend alors de renouer avec les autorités rwandaises.

De passage à Kigali en 2008, Bernard Kouchner reconnaît une « faute politique »commise par la France en 1994. Depuis la mairie de Bordeaux, l’ancien ministre Alain Juppé dénonce immédiatement sur son blog les « contre-vérités », des « amalgames », la « repentance » et les « compromissions de la realpolitik ».

Cela n’empêche pas le secrétaire général de l’Élysée, Claude Guéant, de se rendre à son tour au Rwanda en 2009 et d’officialiser ainsi le réchauffement diplomatique avec le pays des mille collines.

Alain Juppé, en octobre 2019. © Stephane de Sakutin / AFPAlain Juppé, en octobre 2019. © Stephane de Sakutin / AFP

Le diplomate Laurent Contini, ambassadeur de France au Zimbabwe, est alors désigné pour prendre le poste de Kigali. Détaché auprès du représentant spécial de l’Union européenne dans les Grands Lacs durant cinq ans, l’homme s’est déjà impliqué dans le processus de paix au Burundi ainsi qu’en République démocratique du Congo et connaît bien la situation intérieure au Rwanda.

Laurent Contini débarque à Kigali en janvier 2010. « C’est un peu sportif. C’est rare… On arrive très peu nombreux, comme un commando. Une équipe spéciale de 5 ou 6 pour tout rouvrir. Tout est pourri, donc c’est un boulot qui est presque matérialiste. Il faut reconstituer les infrastructures et les institutions, donc c’est compliqué. On a peu de temps, peu d’argent… », raconte l’ambassadeur qui décrit une expérience « passionnante ».

La petite équipe diplomatique, qui repart de zéro, parvient à remplir sa mission. « J’arrive à rouvrir les ambassades. L’école française démarre bien. Pour le centre culturel français, on avait un projet de reconstruction », se félicite rétrospectivement Laurent Contini.

En déplacement à Kigali au mois de février 2010, Nicolas Sarkozy prononce un discours retentissant dans lequel il reconnaît les « graves erreurs d’appréciation »et un « aveuglement » de la France en 1994.

Pourquoi, dès lors, parle-t-on aujourd’hui de « blocage » dans les relations entre les deux pays « Ça prenait fort !, résume au contraire Laurent Contini. Tous les projets qu’on a mis sur pied à l’époque – financement, coopération énergétique, etc. – avançaient même relativement vite. La normalisation se faisait partout. J’avais même obtenu de l’Élysée l’envoi d’un attaché de défense. »

En France, quelques voix s’élèvent néanmoins contre le rapprochement avec Kigali. À nouveau, Alain Juppé proteste à plusieurs reprises sur son blog et dans des courriers publics contre toute évocation de la responsabilité de la France dans les événements de 1994. Il s’agirait selon lui d’une « réécriture de l’histoire »commanditée par le Rwanda.

Laurent Contini profite de la conférence des ambassadeurs de l’été 2010 pour contacter Alain Juppé. « Je le rencontre pendant une heure et j’essaie de lui expliquer la rationalité de la normalisation avec le Rwanda. Qu’il ne s’agissait pas d’une entreprise de repentance, mais d’un objectif politique ! Dans ma naïveté, je croyais lui avoir fait toucher un peu de cette rationalité », raconte le diplomate.

Mais neuf mois après la reprise des relations diplomatiques entre la France et le Rwanda, Bernard Kouchner semble déjà sur le départ : il est marginalisé par les conseillers du président Sarkozy sur la plupart des dossiers importants. Claude Guéant conserve la haute main sur les affaires africaines, et l’ex-« french doctor » Kouchner ronge son frein.

Du côté des présumés génocidaires rwandais, la normalisation accélérée des relations franco-rwandaises inquiète. En particulier chez les cadres des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), un groupe armé raciste et criminel qui a ravagé la région des Grands Lacs et dont une partie des responsables politiques réside en France.

Dans la soirée du 5 septembre 2010, le secrétaire exécutif des FDLR basé en région parisienne, Callixte Mbarushimana, appelle l’un de ses anciens collègues rwandais établi près de Toulouse. Les deux hommes semblent bien informés de ce qui se trame au sein de la droite.

Mediapart a consulté la retranscription de cet appel d’une demi-heure intercepté par la gendarmerie. Les deux extrémistes rwandais évoquent les poursuites engagées contre des chefs du FDLR en Allemagne, mais aussi le rapprochement franco-rwandais, et ils s’inquiètent de pouvoir être utilisés comme « monnaie d’échange ».
« Les choses peuvent changer dans les jours à venir », annonce Callixte Mbarushimana qui semble impatient de voir partir Bernard Kouchner. « Si le monsieur de Bordeaux devient ministre, ça ira bien. On dit qu’il est pressenti pour remplacer l’autre », acquiesce son correspondant.

Quelques semaines plus tard, Alain Juppé revient au gouvernement, mais pas au ministère des affaires étrangères. Il est d’abord ministre de la défense pendant trois mois tandis que Michèle Alliot-Marie hérite du Quai d’Orsay. C’est une suite de révélations sur les connivences de cette dernière avec le régime tunisien qui conduit le « monsieur de Bordeaux » à la remplacer. « C’est un prophète », s’amuse le diplomate Laurent Contini quand nous lui rapportons les propos du correspondant de Callixte Mbarushimana.

Toujours est-il que la politique fructueuse lancée par Bernard Kouchner et poursuivie par Michèle Alliot-Marie n’est effectivement pas du goût d’Alain Juppé. Le nouveau ministre des affaires étrangères impose un virage à 180 degrés dans les relations avec le Rwanda. C’est ce que l’ambassadeur Laurent Contini appelle « l’effet Juppé ».

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« Je reçois un coup de téléphone du directeur de cabinet de Juppé qui me dit que je dégage »

L’une des premières décisions du nouveau ministre des affaires étrangères consiste en effet à envoyer une inspection à l’ambassade de Kigali. « Un petit poste qui ouvre ne s’attend pas à une inspection au bout d’un an de fonctionnement. On est 10, 12 agents, débordés, on ne sait plus où donner de la tête, je travaille 18 heures par jour, sept jours sur sept… », se remémore Laurent Contini.

« Je vois débarquer une grosse inspection. Un seul inspecteur suffit pour un petit poste. Là, ils sont trois. Ils restent une semaine. C’est beaucoup. Et c’est un boulot énorme. Il faut tout revoir, tout ressortir, tout mettre à plat… », se rappelle Laurent Contini qui s’interroge sur les raisons de cette démarche qu’il considère comme « pas banale ».

Selon le diplomate, les inspecteurs dépêchés sur place se seraient révélés « programmés dès le départ ». Il résume « Je serais trop “pro-Kagame”, trop “proche du régime”, ma correspondance et ma production ne conviendraient pas… Ils cherchent des vices de forme et des malversations. Ils ne trouvent rien, mais rendent un avis négatif. »

Pour Laurent Contini, cette inspection précoce et agressive de son ambassade signifie quelque chose. « C’était le premier signe qu’à Paris tout avait changé et que l’on commençait à me chercher des poux dans la tête », analyse-t-il.

Quelques semaines après la venue des inspecteurs du Quai d’Orsay, les célébrations de la dix-septième commémoration du génocide contre les Tutsis se tiennent à Kigali. L’ambassadeur marque le coup en recevant les familles des anciens employés tutsis de l’ambassade de France. « Ça a été compliqué. Difficile. Certains n’ont pas voulu venir. On est une soixantaine dans le petit jardin de l’ambassade. Je célèbre leur venue et je leur présente à titre de citoyen individuel et en tant qu’ambassadeur de France mes excuses pour avoir abandonné leurs parents en 1994 », se remémore Laurent Contini.

« Ce n’était pas une révolution », souligne l’ambassadeur. Ce drame avait effectivement déjà été reconnu par des responsables français. « Mais l’Élysée me téléphone pour m’avertir que ça chauffe parce que les militaires et le ministère des affaires étrangères ne sont pas contents », raconte Laurent Contini.

En mai 2011, un échange cinglant oppose dans la presse Alain Juppé et Paul Kagame. Ce dernier déclare que le ministre n’est « pas à sa connaissance » le bienvenu au Rwanda. Ce à quoi l’intéressé répond qu’il n’a pas « l’intention d’y aller ou de lui serrer la main ».

Mais les choses vont réellement se précipiter avant la visite de Paul Kagame à Paris, programmée en septembre 2011. Les voyages préparatoires, dont le dernier est conduit par la ministre rwandaise Louise Mushikiwabo en personne, se heurtent à l’absence de son homologue français Alain Juppé qui a décidé de partir en Nouvelle-Zélande.

Lorsque le président rwandais et sa délégation arrivent à Paris le 11 septembre 2011, Alain Juppé est à nouveau absent. Mais de la Chine où il a préféré se rendre, il ne se prive pas d’influer sur le cours des événements parisiens. « Le matin même du traditionnel déjeuner à l’Élysée avec les présidents et les ambassadeurs rwandais et français, on me dit que je ne peux pas venir – contre toutes les traditions –, car Juppé est intervenu plusieurs fois pour que je n’y assiste pas », affirme Laurent Contini. Le message est clair. Ses jours en tant qu’ambassadeur à Kigali sont comptés.

En marge de cette visite, les militants extrémistes congolais et rwandais se mobilisent à Paris. Les incidents et les agressions se multiplient : insultes, jets de pierres et d’essence sur des personnes identifiées comme des Tutsis, tabassages, blocage du périphérique parisien, incendies de véhicules… 

Les nervis saluent l’action du ministre des affaires étrangères qui boycotte la visite du président rwandais et refuse de communiquer avec son homologue Louise Mushikiwabo. « Bravo ! Bravo Alain Juppé ! », s’époumonent en chœur les extrémistes rwandais et congolais sur plusieurs vidéos visionnées par Mediapart.

Malgré la décision de Kigali de ne pas réagir à ces événements, la coopération franco-rwandaise est alors sérieusement compromise et Alain Juppé va lui donner le coup de grâce. « En novembre, je reçois un coup de téléphone du directeur de cabinet de Juppé qui me dit que je dégage », explique Laurent Contini.

En février 2012, après quatre mois de silence, les autorités rwandaises refusent l’agrément du nouveau diplomate désigné par Paris. Le Quai d’Orsay n’a plus qu’à se prétendre offensé pour rappeler son ambassadeur. « Je suis sommé de partir en 48 heures, résume Laurent Contini. J’arrive à Paris. C’est le vide total. Je ne suis accueilli par personne. »

Alain Juppé accordera finalement une entrevue à Laurent Contini en mai 2012. Le diplomate appréhende. « Je m’attends à me faire couper la tête. On ne vire pas un ambassadeur parce qu’il s’est trompé de couleur de chemise. Donc je m’attends à des reproches, des choses graves qui motivent mon départ », se souvient-il.

Mais, finalement, rien de tout cela selon lui. « Le ministre ne me dit rien, ne me fait aucun reproche, aucune réprimande… C’était un entretien très bizarre, avec beaucoup de silences. Il n’est pas à l’aise, fuyant. Il ne me regarde pas dans les yeux », raconte Laurent Contini qui se dit « surpris » et « dérouté » de ne pas connaître le motif de son départ ou le sujet du mécontentement d’Alain Juppé.

Il faudra attendre le mois de décembre 2012 pour qu’un nouvel ambassadeur prenne ses fonctions à Kigali. Mais l’élection de François Hollande et le retour du Parti socialiste au pouvoir achèveront de ruiner la coopération entre les deux pays.

Un incident, survenu lors des cérémonies de la vingtième commémoration du génocide, conduira au refus d’agréer un nouvel ambassadeur l’année suivante. Depuis cet épisode, un « chargé d’affaires » représente la France à Kigali.

Cette crise diplomatique qui commence en 2012 est-elle due à un « blocage mémoriel » comme semble l’affirmer aujourd’hui l’Élysée ? En réalité, c’est dans le jeu politique franco-français que se situe sans doute la principale raison pour laquelle cette tentative de rapprochement franco-rwandais, voulue et lancée par Nicolas Sarkozy et Bernard Kouchner, tourne au vinaigre en 2012.

Pour rassembler la droite dans la perspective de l’élection présidentielle, Nicolas Sarkozy doit s’assurer du soutien d’Alain Juppé avec qui il entretient une relation tumultueuse. C’est cette configuration particulière qui oblige le président à quelques concessions et donne une certaine marge de manœuvre à l’édile de Bordeaux.

La bonne relation entre la France et le Rwanda est sacrifiée pour des raisons politiques, internes à l’Hexagone.
D’ailleurs, des années plus tard, en avril 2019, lorsque Emmanuel Macron envisage une première fois de rendre à Kigali, (relire ici notre article de l’époque), la proximité du pouvoir avec Alain Juppé (et avec l’ancien secrétaire général de l’Élysée Hubert Védrine) pèse dans son choix d’y renoncer.

Sollicité par Mediapart, Alain Juppé n’a pas souhaité s’exprimer sur le sujet. Nous lui avons transmis une série de questions auxquelles il n’a pas donné suite. Le 7 avril, après la publication du rapport Duclert, il avait publié dans Le Monde une sorte de demi-mea culpa sur l’attitude de la France pendant le génocide.

Le ministère des affaires étrangères n’a pas non plus répondu à nos sollicitations.

Quant à Laurent Contini, il est plus ostracisé que jamais depuis l’incident de 2012. « Je reviens au salaire minimum comme un débutant et on me laisse pourrir comme ça », raconte-t-il. Après une très brève affectation en Nouvelle-Zélande à la fin de l’année 2013, le ministre socialiste Laurent Fabius le rappelle. Cette fois, il ne repartira pas.

« À mon retour, j’ai demandé à passer en conseil de discipline. Parce que j’en avais marre et que je sais comme ils peuvent être durs dans leurs jugements informels », explique Laurent Contini. Mais le Quai d’Orsay n’en fera rien. Le diplomate est désormais « chargé de mission » au Centre d’analyse, de prévision et de stratégie (CAPS). Un placard dans lequel il a passé les sept dernières années.

« Je reste là jusqu’à la fin, jusqu’à la retraite. Je n’aurai pas de poste. On me l’a annoncé. C’est rare, ça… C’est une punition très longue au Quai d’Orsay. Très très longue… », soupire Laurent Contini qui n’exclut pas d’exercer des recours contre sa hiérarchie.


alain@barras.fr et grand merci à Pierre M. pour ce travail de réveil des mémoires 😷



[Société] « Je tremble d’être définitivement chassée de ma vocation » : chez les dominicaines du Saint-Esprit, une religieuse dans la tempête


Soeur Marie Ferreol, sœur de la congrégation des bénédictines du st esprit, qui a été exclu de sa communauté par un décret d’exclaustration sans motifs apparents. Cournols, auvergne, France 22 mai 2021
PASCAL AIMAR / TENDANCE FLOUE POUR « LE MONDE »
Par Ariane Chemin

Publié le 25 mai 2021 à 21h34 – Mis à jour le 26 mai 2021 à 09h58

Il y a quelques semaines, mère Marie Ferréol a été renvoyée des dominicaines du Saint-Esprit. Elle assure n’avoir aucune idée de la « faute grave » dont l’Eglise l’accuse, qui donne à cette sanction rarissime des relents de procès en sorcellerie.

Avec sa guimpe blanche, son voile noir et son rosaire pendu à la ceinture, mère Marie Ferréol semble échappée de La Religieuse (1966), le film de Jacques Rivette. Cette religieuse des dominicaines du Saint-Esprit garde sur son visage les restes de la bonne humeur qui, depuis cinquante-cinq ans, fait sa personnalité, mais elle a perdu 10 kg en quelques semaines, ses cheveux ont blanchi et elle se dit « terrorisée » depuis le 22 avril. Ce jour-là, le cardinal Marc Ouellet, l’un des hommes les plus influents de la curie romaine, a signé son décret de renvoi définitif de la communauté catholique dont elle est membre depuis trente-quatre ans.

Cette sanction, assortie d’une interdiction de toute vie communautaire, est rarissime, on en compte moins d’une dizaine par an dans le monde. C’est encore plus rare quand le motif n’est pas celui de « mœurs scandaleuses ». « Jamais je ne me consolerai de me voir arracher mon habit, confie la religieuse, réfugiée dans une abbaye d’Auvergne où, sur les conseils de son avocate, elle a fini par accepter de rencontrer Le Monde, samedi 22 mai. Je tremble d’être définitivement chassée de ma vocation, qui est ma raison de vivre. » Il ne lui reste, en effet, que quelques jours avant l’expiration du délai d’examen de sa supplique (une lettre de deux pages) et de l’épais recours qu’elle a déposés auprès du pape. Surtout, elle assure n’avoir aucune idée de la « faute grave » dont on l’accuse et qui donne à cette affaire des relents de procès en sorcellerie.

A l’abbaye Saint-Wandrille (Seine-Maritime), en 2016.

« Mère Marie Ferréol sait très bien ce qu’elle a fait. » Dom Nault est un grand homme brun au visage émacié mais toujours souriant, même lorsqu’il lâche ce genre de formules. Il nous reçoit dans la sublime abbaye normande Saint-Wandrille, près d’Yvetot (Seine-Maritime). Les amoureux d’histoire et de littérature savent que c’est ici, au tout début du XXe siècle, que s’étaient installés la comédienne Georgette Leblanc et l’écrivain Maurice Maeterlinck, futur Prix Nobel. Lui traversait le réfectoire et la salle du chapitre à patins à roulettes pour se détendre entre deux poèmes, tandis qu’elle montait des spectacles de théâtre dans les ruines de l’abbaye. Jean-Charles Nault préfère dire « que ce lieu est habité par la prière depuis quatorze siècles et que quarante moines y ont été canonisés ». Avant d’ajouter : « Tout ceci nous oblige. »

« Audits externes »

Dom Nault s’éloigne régulièrement de son abbaye pour mener des visites canoniques dans diverses communautés monastiques françaises. Et aussi, plus rarement, des visites apostoliques, commandées, elles, par le Vatican. « Des sortes d’audits externes, si vous voulez. Le droit canonique a tout inspiré. » C’est ainsi qu’en 2020 le pape en personne l’a « chargé », explique-t-il, de l’inspection des dominicaines du Saint-Esprit. Cet institut regroupe une centaine de religieuses qui rayonnent autour de la maison-mère de Pontcallec, dans le Morbihan, et de cinq autres communautés. L’ensemble est à la fois « intello » et très « traditionnel » : latin obligatoire dès la 6e, enseignement de préférence philosophique et littéraire (l’école ne prépare pas au bac scientifique), comme à Saint-Pie-X, son école de Saint-Cloud (Hauts-de-Seine), où Marion Maréchal, la nièce de Marine Le Pen, fut élève et a « trouvé la foi », dit-elle, durant les messes en latin.

En 2020, la mission d’inspection que dom Nault partage avec une « collègue », l’abbesse de Sainte-Marie de Boulaur (Gers), est placée sous la responsabilité du cardinal canadien Marc Ouellet. Les vaticanistes connaissent bien ce conservateur proche de l’ancien pape Benoît XVI, qui règne depuis l’été 2010 sur tous les diocèses de la planète. Préfet de la Congrégation pour les évêques, c’est lui qui fait les carrières des uns et des autres.

A la fin du mois de juillet 2020, les « visiteurs » – c’est ainsi qu’on appelle ces « chargés d’audits », en l’occurrence dom Nault et sa « collègue » – débarquent donc pour dix jours au couvent de Pontcallec, dans les environs de Vannes. Les dominicaines du Saint-Esprit ont l’habitude de se retrouver chaque été dans ce château austère transformé en couvent. L’endroit, tout de granit et de mousses, est noyé au milieu d’une forêt. Les deux « visiteurs » entendent une à une, pendant une heure, les sœurs de l’institut, auxquelles le cardinal Ouellet a demandé, de Rome, de préparer des réponses à des questions formelles, par exemple sur le bien-vivre-ensemble, l’exercice de la gouvernance, la formation des novices, le rythme de vie à l’heure où les monastères se vident, etc. « Rien à voir, au départ, avec cette sœur », assure dom Nault, toujours aussi souriant.

Le poids du soupçon

« Cette sœur », comme il dit, c’est mère Marie Ferréol, entendue comme les autres dans le cadre de l’« audit ». Lorsqu’elle est entrée dans la communauté, à l’âge de 21 ans, Sabine Baudin de la Valette, petite brunette issue d’une famille auvergnate de huit enfants, sortait de deux khâgnes au lycée parisien Louis-le-Grand et d’une maîtrise d’histoire médiévale. « Une très bonne latiniste, se souvient son ami l’écrivain et historien de l’art Adrien Goetz. On devinait qu’elle avait toutes les qualités pour devenir une formidable enseignante. »

De fait, rebaptisée mère Marie Ferréol, elle est vite devenue l’une des personnalités de la communauté. En 2014, elle enseigne à Pontcallec et vit au plus près l’évolution de la communauté, en particulier l’arrivée, cinq ans plus tard, à la tête de la structure d’une nouvelle prieure générale : mère Marie de Saint-Charles, la sœur de Nicolas Bay, un des dirigeants du Rassemblement national, proche des identitaires. En 2020, Marie Ferréol quitte la maison-mère de Bretagne pour Draguignan, dans le Var, où elle enseigne l’histoire, la géographie, le latin, la littérature et la doctrine chrétienne aux élèves de lycée.

Revenons à la fameuse « visite » de l’été 2020… Lorsque vient son tour de s’exprimer devant les deux « chargés d’audit », la religieuse rappelle sans détour et avec franchise la crise que l’institut a traversée sept ans plus tôt : débats autour de la figure et de la réputation du fondateur (en 1939), le père Berto, querelles autour d’exorcismes illicites et de pratiques d’« intrusion psychospirituelle exercées sur certaines novices » qu’elle avait, à l’époque, « choisi de dénoncer » elle-même auprès de sa supérieure puis de l’évêque de Vannes…

Dès ce premier entretien, elle devine qu’un soupçon bizarre plane autour de sa personne : les deux auditeurs se lancent des « œillades » complices, au point qu’elle se met à pleurer. Heureusement, ils s’en vont et personne n’entend plus parler de leur mission. Quinze jours plus tard, pour la fête du 15 août, le cardinal Ouellet, l’homme qui a diligenté l’enquête à distance, vient même passer une petite semaine de repos à Pontcallec. Le décor lui rappelle-t-il le Québec ? A l’évidence, il apprécie l’esprit de cette maison. Depuis plus de dix ans qu’ils ont fait connaissance, il a d’ailleurs noué des liens d’amitié avec l’une des religieuses, mère Marie de l’Assomption, une autre personnalité de l’institut.

Deux lectures de saint Thomas d’Aquin

Le cardinal canadien admire cette femme de 46 ans, dans la vie civile Emilie de Vigouroux d’Arvieu, intelligente, grande bûcheuse, parfois décrite comme un rien autoritaire ou envahissante, qui enseigne la philo en terminale (elle y est aussi prof principale) et – détail pittoresque – n’est autre que l’arrière-petite-fille de l’écrivain catholique Paul Claudel. Au fil de séjours à Saint-Wandrille, où se tiennent en été des rencontres théologiques, de visites à Rome avec ses élèves ou de sessions linguistiques, elle est devenue la partenaire théologique, la secrétaire, voire la chauffeuse de Mgr Ouellet, le conduisant aussi bien à l’aéroport que chez l’ostéopathe ou au Puy du Fou. Il est même convié à séjourner dans la villa de bord de mer que la famille d’Arvieu possède à Carteret (Manche).

Lorsque, le 13 décembre 2019, mère Marie de l’Assomption soutient sa thèse de doctorat sur le thème « Nature et grâce chez saint Thomas d’Aquin », c’est la fête et le cardinal fait le voyage depuis Rome. Dès 7 h 15, il célèbre une messe à l’école Saint-Pie-X de Saint-Cloud, puis bénit la statue de Notre-Dame des Ecoles dans la cour du secondaire, avant le grand raout à Paris. Marie de l’Assomption a choisi une vaste salle tenue par les dominicains, rue de la Glacière (13e arrondissement), plutôt qu’une pièce exiguë à la Sorbonne. « C’était l’événement mondain du “tradiland” », raconte un participant. Mgr Ouellet était assis au premier rang.

Curieusement, c’est donc ce cardinal que le pape a chargé de superviser les deux « visiteurs » de la communauté, à l’été 2020. « Naïves », comme le dit l’une d’elles, les sœurs se réjouissent d’abord de savoir que Mgr Ouellet, qui les connaît et les apprécie, est chargé de cette mission. Elles ne comprennent pas tout de suite ce qu’il y a d’étrange à voir un préfet de la Congrégation des évêques mener cette inspection chez elles, alors que celle-ci aurait dû être confiée à la Congrégation pour la doctrine de la foi, qui a vigilance sur les instituts traditionnels.

« Je ne vois pas de quel conflit d’intérêts vous voulez parler ! », bondit dom Nault quand on l’interroge sur cette proximité entre le cardinal et les sœurs, ou plutôt une certaine sœur, mère Marie de l’Assomption. Lui-même est l’auteur d’un ouvrage intitulé Le Démon de midi, consacré à l’« acédie », le mal qui saisit des croyants fervents et les dégoûte de leur propre vie spirituelle. L’auteur de la préface ? Le cardinal canadien Ouellet. C’est d’ailleurs chez lui, à Saint-Wandrille, que celui-ci a rencontré Marie de l’Assomption, qui fréquente, comme Marie Ferréol, les rendez-vous théologiques de l’abbaye. L’une et l’autre n’ont pas la même lecture de saint Thomas d’Aquin. Serait-il possible que l’arrière-petite-fille de Claudel en fasse un objet de querelle et un enjeu de pouvoir ? Sollicitée, elle n’a pas répondu aux demandes d’entretien du Monde.

« Mauvais esprit »

A l’automne, coup de théâtre : dom Nault annonce qu’il livrera dès le 27 octobre les premières conclusions de la visite apostolique de l’été, autrement dit les résultats de « l’enquête », devant toutes les mères. Celles-ci sont étonnées : elles n’ont pas l’habitude de se retrouver à la Toussaint dans la maison de Pontcallec. Elles s’interrogent d’autant plus que la visite apostolique, leur précise-t-on, n’est pas terminée. Qu’y a-t-il donc de si urgent ? Pourquoi cette convocation ? A midi, dans le réfectoire où elles déjeunent en silence, une sœur pose discrètement un petit papier devant l’assiette de la supérieure de Marie Ferréol. Cette dernière est attendue par la prieure générale, chargée de la mener dans une pièce de l’autre aile du château, où l’attendent les deux « visiteurs ».

« Dom Nault m’annonce alors que nous allons prier ensemble l’Esprit saint, car il doit m’annoncer quelque chose de violent », raconte mère Marie Ferréol. Il lit un décret d’« exclaustration » (exclusion) pris quelques jours plus tôt par le cardinal Ouellet en personne, pour trois ans renouvelables, et le commente tout haut : « Toutes les sœurs se plaignent de vous, vous manifestez un mauvais esprit, vous avez un comportement délétère depuis de longues années, c’est accablant. » Le tout est assorti d’une interdiction de communication avec sa communauté (pas de téléphone, pas d’Internet, pas de visites). Dom Nault explique que l’heure est aux mesures « médicinales », à l’obéissance. Elle doit faire pénitence et « prendre un chemin de vie et non de mort », ajoute-t-il, en citant le Deutéronome.

Mère Marie Ferréol objecte qu’elle n’a jamais reçu aucun avertissement, qu’elle ne se reconnaît pas dans le portrait dressé d’elle et qu’elle entretient des doutes sur l’impartialité du cardinal Ouellet, étant donné ses liens avec dom Nault et l’une des sœurs. « Mauvais esprit ! », rétorque l’enquêteur dom Nault. « J’obéis, mais je ne reconnais pas ma culpabilité », lui répond-elle, demandant seulement d’aller chercher ses affaires à Draguignan. Refusé. Elle réclame au moins de rencontrer l’aumônier de Pontcallec, qu’elle apprécie tant : en vain. On l’attend, elle doit quitter l’abbaye illico. « Nous lui offrions un nouveau départ, un temps de renouveau, de retraite, de réflexion personnelle dans un cadre porteur et bienveillant, et elle a accepté la proposition et nous a même remerciés pour la délicatesse dont nous faisions preuve », commente aujourd’hui dom Nault. « C’est vrai, soupire la religieuse. J’étais sonnée, et, que voulez-vous, je suis d’un naturel poli… »

Plaintes en Auvergne et en Bretagne

Dans la salle de réunion du château où elles patientent, quelques mères notent son absence mais n’imaginent pas la scène qui se joue un peu plus loin. Pas davantage le discours à venir. Précédé de la mère prieure, au visage sombre et figé, dom Nault articule d’une voix lente son exposé, dont la première partie est consacrée aux « manquements à l’esprit religieux », à l’obéissance et à la docilité. « Avant de lâcher sa bombe », résume une membre de l’assistance. Marie Ferréol est accusée de « mensonge et de dissimulation » et jugée responsable d’avoir « instillé un climat de suspicion et de peur » dans la communauté. « C’était atroce. J’étais tétanisée », témoigne une religieuse.

Mère Marie Ferréol, à Cournols (Auvergne), le 22 mai.

A l’entrée du domaine, un véhicule attend la supposée fautive. Un couple de laïcs inconnus l’embarque. Elle n’a pas été autorisée à faire ses adieux et n’a même pas le temps d’aller récupérer son bréviaire dans la chapelle. La mystérieuse voiture a déjà pris la direction de l’emblématique abbaye de Solesmes, dans la Sarthe, célèbre pour ses chants grégoriens. « J’étais recroquevillée sur le siège arrière. J’ai dit au moins dix chapelets. » Sur place, l’« exfiltrée » de Pontcallec est dirigée vers Sainte-Cécile, « l’abbaye aux dames », « habituée à ce genre de cas », d’après dom Nault. Sa pénitence lui interdit de converser avec les bénédictines. C’est comme si elle avait reçu une lettre de cachet et se trouvait dans une prison d’église. Dans sa cellule, la religieuse pleure « soixante-douze heures sans s’arrêter », avant de se reprendre. Bien que coupée du monde, elle s’attelle à des « carnets de prison » et décide de se « battre pour la vérité ».

Le décret du cardinal précise qu’elle ne doit pas révéler le lieu de son assignation. Soucieuse de sortir au plus vite de ce mauvais « cauchemar », Marie Ferréol obéit. Mais sa famille s’inquiète de son silence subit : son frère installé à Miami, ses sœurs restées en Auvergne… L’une d’elles a également pris le voile des dominicaines du Saint-Esprit et, le 30 octobre, adresse un e-mail à ses frères et sœurs pour expliquer que, sur décision du « Saint-Siège », il a été demandé qu’une « discrétion absolue » entoure la retraite de leur sœur. Judith, une autre sœur, laïque celle-là, bondit. « Je n’y crois pas une seconde, déclare-t-elle au Monde. Le même jour, j’envoie un mail à Marie Ferréol : “Est-il vrai que tu ne veux pas qu’on prenne contact avec toi ?” Je ne reçois aucune réponse. » Le 5 novembre, Judith se rend donc au commissariat du Puy-en-Velay pour déposer plainte, tandis qu’une autre sœur La Valette l’imite à Issoire. Dans la foulée, la supérieure générale est convoquée à la gendarmerie du Faouët, en Bretagne. Une enquête est ouverte par le parquet de Lorient.

Assignée à résidence

En décembre, une avocate versaillaise entre dans l’affaire. Elle-même ancienne élève des dominicaines du Saint-Esprit, Me Adeline Le Gouvello a été saisie par des proches de l’institut, qui l’ont suppliée d’assister Marie Ferréol. La religieuse n’a pas souhaité porter plainte et ne connaît rien au droit en général, et au droit canonique en particulier. « Je vais la rencontrer à Solesmes et trouve face à moi une sœur en état de complet dénuement », raconte l’avocate versaillaise. Entre-temps, la prieure générale des dominicaines, Marie de Saint-Charles, a fini par dévoiler sur le site de l’institut le lieu de résidence de Marie Ferréol, à Solesmes. Elle passe un réveillon de Noël très solitaire, mais non sans cadeaux : le facteur apporte chaque jour des lettres et des colis pleins de biscuits, de chocolats ou de thé pour la mystérieuse recluse, qui se garde prudemment de répondre. « Je n’ai jamais reçu autant de paires de chaussettes », rit-elle en évoquant cette période de fêtes un peu particulière.

Mère Marie Ferréol, à Cournols (Puy-de-Dôme), le 22 mai.

En janvier commence la deuxième étape du chemin de pénitence. La religieuse peut proposer trois nouveaux lieux de résidence. La voici bientôt assignée à l’abbaye de Randol, près de Clermont-Ferrand, un lieu choisi pour qu’elle soit proche de ses parents, âgés de 95 et 98 ans, et aussi de Judith, très gravement malade. Cette aînée de cinq ans ne décolère pas et avait écrit, à l’automne, aux deux « auditeurs » une lettre au canon : « Au nom des droits de l’homme, au nom des libertés fondamentales, au nom du droit d’aller et venir des personnes, j’exige que me soit révélé le lieu où se trouve ma sœur Sabine Marie Ferréol et qu’il lui soit donné la possibilité de me contacter en direct. » Elle a fini par la rencontrer, « encore pleine de vitalité mais éclatant en larmes à tout instant », se souvient-elle. « On nous dit : “Ça vient de Rome, ça vient de Rome…” Mais seules des dérives sectaires conduisent à de telles exclusions. »

En février, Marie Ferréol est convoquée à un entretien avec les visiteurs. Pour la première fois, elle a droit à un conseil canonique. Mais les visiteurs dénient la présence d’une avocate non ecclésiastique et refusent de communiquer leur mandat. « D’une manière générale, nous nous sommes heurtées à un mur : pas de pièces, pas de dossier, pas d’entretien, rien, soupire l’avocate de la religieuse. On nous rétorque qu’il s’agit d’une matière administrative, mais celle-ci suppose un respect des droits de la défense. On ne peut en priver une personne, quel que soit le droit, canonique ou laïc. » En conséquence, la convocation est annulée par le cardinal Ouellet, et Marie Ferréol demeure à Randol jusqu’à ce que, samedi 24 avril, le père abbé des lieux lui porte un pli la convoquant deux jours plus tard à la nonciature apostolique, dans le 16e arrondissement de Paris, sorte d’ambassade du Vatican en France.

« Mesure supplémentaire de miséricorde »

Emu par sa situation, l’abbé de Randol, solide gaillard de près de deux mètres, décide de l’accompagner. Ils sont reçus par le nouveau locataire des lieux, le nonce Celestino Migliore, arrivé à Paris après le départ de son prédécesseur, condamné pour des agressions sexuelles sur des jeunes gens. Le nonce lui lit le second décret signé par le cardinal Marc Ouellet, qui remplace l’exclaustration temporaire d’octobre par un renvoi définitif, au prétexte qu’elle n’a pas suivi les préceptes imposés. « Elle n’a pas profité de son temps de retraite, nous n’avons pas senti de volonté de repartir à neuf », argue dom Nault.

Elle n’est pas encore sortie de la nonciature que, sur le site Internet des différentes « maisons » des dominicaines du Saint-Esprit, ainsi que dans plusieurs communautés amies, un communiqué annonce « l’impasse » dans laquelle elle s’est mise et son « renvoi » par le « Saint-Père François ». Chaque évêque comptant dans son diocèse une maison de dominicaines du Saint-Esprit est chargé de lire la lettre faisant part des décisions de Rome devant ses mères. Ce que fait, par exemple, à l’école Saint-Pie-X de Saint-Cloud l’évêque de Nanterre, Matthieu Rougé, en précisant toutefois, un peu pâle devant la quinzaine de sœurs tétanisées, qu’il n’est pas « l’auteur des lignes qui vont suivre ».

L'abbaye Notre-Dame de Randol (Auvergne), le 22 mai.

Qu’a-t-elle donc fait, cette religieuse ? Quelle est sa « faute grave » ? « N’étant ni enquêteur ni juge dans l’affaire évoquée dans votre demande, je n’ai pas de détails particuliers à vous transmettre », fait savoir au Monde le nonce apostolique. « Il n’y a rien de sexuel dans tout cela. Il faut entendre le mot “grave” au sens latin, gravis, “qui a du poids” », convient dom Nault. « C’est une lettre fausse, qui ruine sa réputation, s’indigne, en retour, Me Le Gouvello, l’avocate de Marie Ferréol. Aucun acte fautif ne lui a été concrètement communiqué en dépit de demandes réitérées. J’ai essayé de comprendre quels éléments fondaient une sanction aussi radicale, et je n’ai rien trouvé. Elle vit depuis trente-quatre ans dans cette communauté et elle aurait un problème avec la vie religieuse ? »

Face à cette situation ne reste désormais que le recours devant le pape. « Gracieux, il est une mesure supplémentaire de miséricorde », insiste dom Nault. Dans le cadre de cette ultime procédure, Me Le Gouvello a réuni de très nombreux témoignages de mères comme d’anciennes novices, lesquels évoquent tous « les qualités de rayonnement et de joie, dans l’enseignement comme dans la foi », de Marie Ferréol. Figurent aussi au dossier des témoignages précis évoquant « l’animosité » farouche et des « propos virulents » de mère Marie de l’Assomption, la thésarde, contre la religieuse auvergnate, qui ont « choqué » plusieurs de ses interlocuteurs religieux. D’autres s’interrogent par écrit sur « l’amitié filiale », voire le « transfert de paternité » opéré par le cardinal canadien Ouellet sur cette protégée dont il a préfacé la thèse.

L’empire des hommes

« Une histoire de bonnes femmes », balaie le petit monde ecclésiastique parisien, soucieux d’étouffer cette sombre affaire, sans s’interroger sur la manière dont on parlerait d’une histoire de ce genre chez des moines, ni s’apercevoir que les décisions ont été prises par des hommes – cardinal, visiteur, nonce… « Elle et eux, c’est David contre Goliath », résume une mère des dominicaines du Saint-Esprit. « Nulle part, dans les milieux que je connais, à l’université, dans l’édition, dans la presse ou dans les musées, qui ne sont pas des univers spécialement gentils, je n’ai vu à l’œuvre autant de haine destructrice, s’émeut aussi le romancier Adrien Goetz. Voilà une femme qu’on piétine, qu’on humilie en public, qu’on met au secret, à qui on retire, après plus de trente ans, son métier et tout ce qui était sa vie. J’étais naïf, j’avais entendu parler de la charité chrétienne… »

Quelques-uns, comme le dominicain Jean-Christophe de Nadaï, normalien et agrégé de lettres classiques, ont décidé de lutter contre cette « injustice ». « Marie Ferréol est la vérité même, dit-il. Elle a un respect des personnes sans exemple à mes yeux. Je ne lui ai jamais vu échapper un mouvement de haine et de mépris contre ceux qui lui en veulent. Je l’ai d’ailleurs écrit au Saint-Père. Comment peut-on accabler une aussi bonne personne ? Mon supérieur m’a convoqué, je lui ai dit : “Je ne me tairai pas.” De plus en plus, je me dis : mieux vaut obéir à Dieu qu’aux hommes. C’est écrit dans les actes des apôtres », ajoute le théologien. « Du temps de l’Inquisition, elle aurait eu un procès, ajoute une religieuse de l’institut. Là, elle a été condamnée avant d’avoir pu se défendre. »

A Saint-Cloud, l’école Saint-Pie-X se torture en silence autour de cette affaire. Un billet affiché à l’entrée annonce que si « un journaliste » cherche à s’enquérir de cette histoire, il faut le diriger « vers mère Marie de Saint-Martin », la cadette des filles du fondateur du Puy du Fou, Philippe de Villiers, religieuse dans cette institution. A Pontcallec, la maison-mère du Morbihan, une autre fille Villiers, mère Marie Magdeleine, maîtresse des novices, répondra si nécessaire à la presse. Partout, la même règle prévaut : respect du secret et confidentialité. N’empêche : mi-juin, la vente de charité de Saint-Pie-X, qui réunit les mères et les parents d’élèves (dont d’éminents journalistes du Figaro), promet d’être mouvementée. D’ici là, Marie Ferréol saura si le pape a bien lu sa supplique et les pièces versées au dossier.