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[Société] TTSO : Restons calme

http://timetosignoff.fr/2020-09-21


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Restons calmes

Bien sûr, la perspective de voir la Cour Suprême US totalement dominée par 6 juges (très) conservateurs (vs 3 “libéraux”) pour les décennies à venir est assez flippante. En particulier à un moment où les conquêtes sociales/avancées sociétales, au premier rang desquels le droit à l’avortement (posé par l’arrêt de la Cour Suprême Roe vs Wade en 1973), se voient de plus en plus contestées aux US. Restons calmes.

Si la Cour Suprême — à la fois Cour de Cassation ET Conseil Constitutionnel — se trouve au sommet de l’édifice légal américain, il ne faut pas oublier que les US sont une fédération et que les Etats ont toujours l’option d’appliquer OU PAS la loi fédérale. Par exemple : la marijuana est illégale au niveau fédéral, ce qui n’empêche pas un nombre grandissant d’Etats de la légaliser… il pourrait en aller de même demain avec l’avortement ou le mariage homosexuel.

Et en admettant même qu’un arrêt de la Cour Suprême invalide la loi d’un Etat, ce dernier a toujours l’option de ne pas mettre en œuvre le jugement suprême… et par la même de réduire l’autorité et la crédibilité institutionnelle de la Cour Suprême

Dis autrement, le plus gros risque d’une Cour Suprême exagérément partisane serait son propre discrédit… dis autrement (bis), de partager le sort de la présidence Trump…


[Société] Ruth Bader Ginsburg, juge à la Cour suprême des Etats-Unis, est morte à l’âge de 87 ans


Deuxième femme de l’histoire américaine à siéger au sein de la Cour suprême, icône de la gauche progressiste, cette juriste devenue phénomène culturel avait fait de l’égalité des sexes son combat.

La juge Ruth Bader Ginsburg, à la Cour suprême, à Washington, le 29 septembre 2009.

« RBG » n’est plus et la gauche américaine a perdu son icône. Deuxième femme de l’histoire des Etats-Unis à siéger au sein de la Cour suprême, Ruth Bader Ginsburg y a défendu sans relâche l’égalité des sexes. De loin la plus connue des juges de la plus haute instance juridique du pays, elle était adulée par les progressistes et détestée par les conservateurs. Elle est morte, vendredi 18 septembre, à l’âge de 87 ans, des suites d’un cancer du pancréas dans sa maison de Washington.

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Joan Ruth Bader naît le 15 mars 1933 à Brooklyn, à New York, au sein d’une famille juive qui abandonne rapidement l’usage de son premier prénom, jugé trop courant à l’époque. Privée d’université du fait de son sexe, elle est incitée à poursuivre ses études par sa mère, emportée par un cancer alors que sa fille est encore au lycée. Brillante, Ruth Bader Ginsburg intègre l’université Cornell, membre du club prestigieux de l’Ivy League, où elle rencontre son futur mari, Martin Ginsburg. Puis elle intègre l’école de droit de Harvard. Il s’agit alors d’un bastion presque exclusivement masculin dont le doyen demande aux rares femmes admises pourquoi elles viennent prendre « la place d’un homme compétent ».

Plafond de verre

Après un passage par l’école de droit de Columbia, à New York, pour suivre son époux, Ruth Bader Ginsburg se lance dans une carrière universitaire où elle ne cesse de se heurter à un plafond de verre lié à son sexe. Un séjour en Suède, pays plus progressiste, lui permet d’aiguiser ses convictions. De retour aux Etats-Unis, elle fonde en 1970 la première revue juridique exclusivement consacrée aux droits des femmes. Deux ans plus tard, elle participe au lancement d’une section similaire au sein de la puissante association American Civil Liberties Union (Union américaine pour les libertés civiles, ou ACLU). Sa détermination de guerrière se manifeste par une série de victoires devant la Cour suprême dans des affaires de discriminations liées au sexe. Elle choisit avec soin des cas montrant que ces discriminations peuvent également pénaliser les hommes.

Ruth Bader Ginsburg pose avec un livre intitulé « Ma grand-mère est très spéciale », écrit par son petit-fils Paul Spera, à Washington, en 1993.

En avril 1980, le président démocrate Jimmy Carter consacre sa réputation naissante par une nomination à la prestigieuse cour d’appel du district de Columbia, considérée comme une antichambre de la Cour suprême. Elle y gagne le respect du juge conservateur Antonin Scalia, qui la précède au sein de la plus haute instance juridique du pays. Leur passion commune pour l’opéra et les talents culinaires de Martin Ginsburg seront à l’origine d’une longue amitié, en dépit de leurs profondes divergences philosophiques.

En 1993, le président démocrate Bill Clinton la nomme à la Cour suprême où elle rejoint la première femme nommée en 1981 par Ronald Reagan, Sandra Day O’Connor. Considérée comme modérée lors de sa nomination, elle se déporte rapidement sur sa gauche, au point de devenir, de par ses avis, la juge la plus progressiste de cette instance jusqu’à la nomination de Sonia Sotomayor, en 2009.

Ruth Bader Ginsburg prête serment sous l’œil du président Bill Clinton qui a proposé sa nomination à la Cour suprême, à Washington, le 9 août 1993.

Mugs, gym et films

C’est à cette époque que la juriste devient un phénomène culturel. Elle gagne un surnom, « Notorious RBG », inspiré par le nom de scène d’un rappeur (Notorious BIG), et les collerettes sophistiquées dont elle agrémente son austère robe noire de juge font l’objet d’articles. En 2015, la publication d’un livre hagiographique consacre sa popularité. Sa frêle silhouette est dupliquée à l’infini sur des tee-shirts et des mugs que s’arrache la gauche américaine.

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Un film de fiction lui est consacré, de même qu’un documentaire. Ses séances de gymnastique recensées avec soin par son coach personnel deviennent également un succès de librairie. Un opéra-comique en un acte, intitulé sobrement Scalia/Ginsburg, reproduit les joutes des deux amis à la Cour suprême à l’aide d’extraits de leurs interventions. « La beauté de notre Constitution, c’est qu’elle peut, comme notre société, évoluer », s’y exclame Ruth Bader Ginsburg.

Les neuf juges de la Cour suprême américaine (Ruth Bader Ginsburg est au premier rang, à gauche), à Washington, le 1er juin 2017.

Veuve depuis 2010, elle s’accroche à son siège au-delà de l’âge de 80 ans, choisi par de nombreux juges pour prendre leur retraite, alors que la présence de Barack Obama à la Maison Blanche garantit pourtant son remplacement par une personnalité également progressiste. La victoire de Donald Trump à la présidentielle de 2016 la contraint à prolonger son bail, en dépit de soucis de santé à répétition qui plongent régulièrement le camp démocrate dans les affres.

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Dates

15 mars 1933 Naissance à New York

1980 Nommée à cour d’appel du district de Columbia par le président Jimmy Carter

1993 Nommée à la Cour suprême par Bill Clinton

18 septembre 2020 Mort à Washington




[Société] La vérité des religions


La vérité des religions

– Permanence et diversité des religions

Les religions sont une réalité massive impossible à ignorer puisque correspondant à un stade décisif de notre développement cognitif au même titre que les mythes. C’est d’abord en effet le produit du langage narratif, de sa grammaire permettant le récit du passé et se substituant au langage simplement phonétique qu’on peut dire encore animal, ne servant que de signal ou de désignation (nomination). Ce n’est pas qu’il était impossible avant de représenter des scènes de chasse en combinant images et gestes, mais le langage narratif ouvre au foisonnement des récits et de leurs univers parallèles, récits du lointain ou de l’invisible, monde du sacré opposé au monde profane (visible, matériel, immédiat), mais faisant exister un monde commun qui est un monde de l’esprit, de la culture, avec un langage commun à des groupes élargis qui en assurent la pérennité et la complexification. C’est sans doute la véritable fondation de notre humanité, plus que l’outil – et bien plus récemment, un peu plus de 100 000 ans sans doute jusqu’à 40 000 ans pour Alain Testart car il se produit une “explosion de la communication à l’aide de symboles vers 38000/35000” (Avant l’histoire, p234). Ainsi, société, culture et religion (“l’état théologique ou fictif“) seraient indissociables à partir d’un certain stade pour des êtres parlants qui se racontent des histoires.

Il n’est pas si facile en tout cas de se débarrasser des religions comme l’espéraient les républicains rationalistes et les marxistes qui assimilaient la religion à l’opium du peuple et l’oppression des dominés par le clergé mais qui auront vu le retour stupéfiant, comme si de rien n’était, de la religion orthodoxe en Russie après plus de 70 ans d’athéisme pourtant (mais la religion y était remplacée par le dogmatisme du marxisme-léninisme stalinien servant d’idéologie commune). Il ne faut pas se fier à notre France déchristianisée et son improbable laïcité républicaine, héritière de nos guerres de religions. Car les religions sont diverses et se tolèrent mal entre elles, servant de marqueurs identitaires. Il n’a pas manqué de tentatives de les réconcilier ni de déclarations oecuméniques, mais l’exemple de Leibniz montre qu’à vouloir réconcilier protestants et catholiques on n’arrive qu’à se faire détester des deux camps car on ne marchande pas avec la vérité, du moins avec ce qu’on croit tel et constitué en conviction “profonde” inébranlable, existentielle.

De même, ce qui fait obstacle à la récupération des religions par le rationalisme qui prétend en incarner la vérité, c’est le fait qu’elles touchent à la vérité justement et sont liées à des groupes sociaux, des civilisations. Il est significatif que cette récupération par des athées endurcis se formule presque de la même façon chez Auguste Comte, Durkheim ou Alain, débutant par la proclamation que toutes les religions sont vraies pour en donner des explications scientifiques assez différentes mais qui ratent l’essentiel.

– Psychologisme (Alain, universel)

Ainsi, pour Alain, les raisons seraient surtout psychologiques, renvoyant la religion à une nostalgie de l’enfance, quand les adultes étaient des géants, et comme des dieux pourvoyant à leurs besoins ou répondant à leurs prières. C’est manifeste avec Dieu-le-père du christianisme mais beaucoup moins pour l’Islam ou le Bouddhisme. On voit plutôt comme des sentiments archaïques peuvent investir des figures divines. Il faut dire que le parti pris d’Alain était aussi de considérer que “Tout est vrai dans les doctrines” (p26) des différents philosophes, il suffit de le chercher plutôt que de se précipiter à critiquer. Ce n’est donc qu’un cas particulier de l’appliquer aux religions. “Si tout ce qu’on dit est vrai, s’il n’est besoin que d’y remettre la vie, et exactement de savoir ce qu’on dit, il est clair que toutes les religions sont vraies” p76. Cette interprétation qui s’en tient au contenu réduit en fait la religion à un enseignement moral comme les contes sont supposés le faire pour les enfants (mais la morphologie des contes, souvent cruels, montre que c’est leur structure qui est le plus fondamental). C’est pourquoi Alain prend pour principe que “la religion est un conte, qui, comme tous les contes, est plein de sens. Et l’on ne demande point si un conte est vrai“. Et bien justement si ! Ce qui les oppose aux contes, qu’on ne doit pas croire, c’est que les religions exigent au contraire qu’on les prenne au sérieux et qu’elles soient la vraie religion, révélant la vérité (la “bonne nouvelle” de l’évangile), qu’on ait foi en elles et non pas qu’on en ait une simple connaissance intellectuelle.

Je me suis aperçu que l’interprétation allégorique promue dans “l’invention de Jésus” (qui en montrait la construction mythique) tombait en fait sous la même critique d’intellectualisme passant à côté de la nécessité pour la religion d’une foi qui sauve (à l’opposé du gnosticisme réduisant la vérité au savoir). L’interprétation allégorique de la religion comme récit mythique relève de l’évidence rationnelle mais consiste à chercher l’enseignement d’une vérité universelle (ésotérique) derrière ses paraboles fictives particulières (exotériques) qui la distinguent des autres religions. C’est chercher l’esprit de textes qu’il ne faudrait pas prendre à la lettre (la lettre tue, on ne le voit que trop). Sauf que c’est rater ainsi la raison sociologique de la diversité des religions (des peuples berbères se sont convertis au judaïsme pour se différencier du christianisme romain), ainsi que la fonction de la religion comme garant de la Vérité et de la Loi, dont la psychanalyse a montré toute l’importance. C’est aussi ce que ratait Aristote en expliquant le besoin religieux par l’expérience intérieure du sacré, de la dévotion, de l’enthousiasme, de la crainte et du respect qui nous saisissent devant la divinité, devant ce qui est supérieur aux hommes, raisons purement individuelles qui seraient communes. Cela ne suffit pas à faire une religion ni autre chose qu’une simple superstition.

– Durkheim (sociologie, relativisme)

Les explications psychologiques ne suffisent pas à rendre compte de la fonction sociale des religions, mieux appréhendée par Durkheim dont cependant le relativisme minimise trop l’incompatibilité des vérités religieuses, car c’est bien l’autorité supérieure de la vérité qui s’oppose à la laïcité, à la reconnaissance d’une vérité différente de la sienne, au compromis des croyances. L’utopie de réunir toutes les religions (car elles défendraient toutes les mêmes valeurs universelles, celles de la société) se heurte aux différences culturelles et dogmatiques impossibles à réconcilier, qui sont des différences d’appartenance, et vouloir substituer la science aux religions est confondre science et vérité, ce que beaucoup font, Auguste Comte revendiquant même cette confusion entre science, politique et religion. Le besoin de croyances partagées est plus fort que la simple raison, les sciences ne pouvant s’y substituer, ses résultats pouvant toujours être remis en cause et faisant l’objet de controverses incessantes (on ne le voit que trop).

La sociologie n’a pas bonne presse, trop vexante à exhiber nos déterminations dans ce qu’on croyait libre et jusqu’à nos sentiments intimes. C’est à ce refoulement qu’on doit le relatif oubli dans lequel est tombé Durkheim (et Maurice Halbwachs) qui a réussi pourtant à donner une vue unifiée des phénomènes religieux dans “Les formes élémentaires de la vie religieuse” bien que les assimilant un peu trop aux croyances animistes alors que leur différence n’est pas seulement de degré, passant de l’immanence à la transcendance. A l’évidence, en tout cas, les religions ne sont pas une réalité psychologique individuelle mais bien un fait social global, un phénomène collectif avec ses rites, un dogme imposé cependant et non choisi (tel prince, telle religion) même si des croyants ou mystiques se veulent plus croyants que leur Eglise et en relation directe avec leur dieu. Comme “une institution humaine ne saurait reposer sur l’erreur et sur le mensonge : sans quoi elle n’aurait pu durer” lui aussi va jusqu’à affirmer que “il n’y a donc pas au fond de religions qui soient fausses. Toutes sont vraies à leur façon : toutes répondent, quoique de manière très différentes, à des conditions données de l’existence humaine“.

De façon très hégélienne, la religion ne serait même que l’image qu’une société se donne d’elle-même, et le sentiment religieux la transfiguration du sentiment d’appartenance à cette société. Durkheim définit ainsi la religion comme “système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées, c’est-à-dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent en une même communauté morale, appelée Eglise, tous ceux qui y adhèrent” (p.65). “Les phénomènes dits religieux consistent en croyances obligatoires, connexes de pratiques définies qui se rapportent à des objets donnés dans ces croyances“, croyances que ces rites associés viennent simultanément exprimer et renforcer, se manifestant en tout premier lieu par une séparation fondamentale entre le sacré et le profane. Le paradoxe, c’est que ce constat d’une croyance universelle soit d’un incroyant et d’une froide raison scientifique. “Il ne peut y avoir de société qui ne sente le besoin d’entretenir et de raffermir, à intervalles réguliers, les sentiments collectifs et les idées collectives qui font son unité et sa personnalité” (p610), en s’appuyant sur “une sorte d’électricité qui se dégage de leur rapprochement et les transporte à un degré extraordinaire d’exaltation” (p317).

Durkheim va assez loin dans l’explication sociologique, culturelle, extérieure, de nos représentations qui ne se limitent pas à la religion car prenant naissance dans le langage commun qu’il nous faut apprendre et nous soumet à ses dogmes ou catégories, véhiculant une vision du monde particulière, c’est-à-dire d’un certain découpage du réel, qui nous lie au groupe élargi des locuteurs de la même langue :
Dans le mot, se trouve donc condensée toute une science à laquelle je n’ai pas collaboré, une science plus qu’individuelle ; et elle me déborde à un tel point que je ne puis même pas m’en approprier complètement tous les résultats. Qui de nous connaît tous les mots de la langue qu’il parle et la signification intégrale de chaque mot ? p621
La société ne peut abandonner les catégories sans s’abandonner elle-même C’est l’autorité même de la société, se communiquant à certaines manières de penser qui sont comme les conditions indispensables de toute action commune. La nécessité avec laquelle les catégories s’imposent à nous n’est donc pas l’effet de simples habitudes dont nous pourrions secouer le joug avec un peu d’effort ; ce n’est pas davantage une nécessité physique ou métaphysique, puisque les catégories changent suivant les lieux et les temps ; c’est une sorte particulière de nécessité morale qui est à la vie intellectuelle ce que l’obligation morale est à la volonté. (p24-25)


Ce qui se veut un dépassement de Kant, contestant que ses “formes a priori de la sensibilité humaine” soient universelles, appliqué ici aux différentes religions, ramène la diversité des croyances à de simples différences de style au fond assez indifférentes, voire bénéfiques pour la diversité culturelle. Ce que Durkheim évacue dans ce relativisme culturel revendiqué, qui se veut ouvert à toutes les religions au nom de la science, c’est pourtant bien la prétention des religions de dire la vérité et de constituer le fait d’y croire ou non en enjeu existentiel. Ce que ce point de vue scientifique évacue, c’est le tout autre rapport de la science à la vérité et aux convictions que les religions, convictions personnelles qui n’ont rien à faire en science. Depuis Galilée, la physique suffit à montrer comme nos convictions (Aristotéliciennes) sont systématiquement réfutées par l’expérience, le réel quantique ou relativiste débordant nos capacités de représentation.

La difficulté, c’est que l’enseignement des sciences se fait inévitablement de façon dogmatique, oubliant son histoire, le processus dans le résultat, alors que la recherche scientifique est par définition anti-dogmatique, remettant constamment en cause des dogmes établis, soumis à vérification et en constants progrès. Les dogmes religieux se veulent, eux, immuables et définitifs comme révélation divine, ce qui en fait des marqueurs identitaires stables. C’est bien la dimension sociale qui prime dans les religions, ce que le sociologue reconnaît mais sans voir que cela rend impossible de substituer la science aux religions. La science ne peut jouer le rôle de garant de la vérité encore moins d’appartenance à sa communauté. Il y a maldonne quand elle le prétend.

Ce n’est pas la même chose avec la morale et l’ambition de tirer de la socio-logie une morale scientifique. “C’est de la science sociale que relèvent les problèmes qui jusqu’ici appartenaient exclusivement à l’éthique philosophique. Nous les reprendrons à notre tour… Seulement, nous essaierons de la traiter scientifiquement“. Cours de science sociale, 1888, p106. Cela n’a rien d’impossible cette fois, et participe de la dilution de la philosophie dans les sciences mais, justement, la religion ne se limite pas à la morale.

– Religions, politique et dogmatisme

Les religions sont tellement riches que ce n’est pas leur dimension politique, identitaire qui saute aux yeux en premier malgré sa manifestation récurrente dans notre actualité, on reste fasciné par le contenu foisonnant qui s’y greffe, cultivant la nostalgie de l’enfance et la crainte morale (méfiance des incroyants), suscitant de hautes spéculations et productions artistiques, assurant toutes autres sortes de fonctions et de rites sociaux, gratifiant les fidèles de vécus mystiques et de bonnes pratiques – tout cela étant prétendu la pure expression de la vérité divine. Le lien au pouvoir est pourtant assez clair dès qu’on y porte le regard. D’abord, comme on l’a dit, d’être religion imposée (par la cité, le prince ou l’empire). Cela devrait suffire. Rousseau lui-même pensait indispensable une religion civique unissant les citoyens d’une démocratie. La crainte de Dieu se trouve ainsi relayée très concrètement par la crainte de la force ! Cela ne veut pas dire que la religion se limite à être l’instrument du politique car elle acquiert la plupart du temps une certaine autonomie par rapport au pouvoir, jusqu’à s’y opposer ponctuellement en mettant une limite à son arbitraire. La religion incarne, en effet, le respect du dogme et des tables de la Loi, fonction religieuse complétant les fonctions militaire et productive structurant les sociétés (pas seulement indo-européennes). Cette fonction du respect des dogmes peut être assimilée à celle du respect des contrats, si important militairement aussi bien qu’économiquement. Ainsi, l’Islam débute par un contrat militaire entre tribus disparates, fondateur de l’Umma. L’institution du Droit est une fonction essentielle des religions mais qui sert aussi de justification de l’ordre établi et notamment, il faut le souligner, des conquérants (juifs, musulmans, colonialisme). C’est ce qui a fait le succès des religions des vainqueurs, preuve par l’histoire, la durée, la domination, de la nécessité de l’unité idéologique du peuple colonisateur d’une population locale diverse.

La croyance ne suffit pas à faire une religion comme on peut le voir avec la sorcellerie qui est combattue par les pouvoirs car elle n’est pas socialisée mais se présente comme un affrontement entre sorciers. Il ne suffit pas de prêter une intention, une volonté à tout ce qui nous arrive et lui donne un sens, ni de personnifier l’esprit du monde. C’est pourquoi l’animisme n’est pas en soi une religion. Dans les religions il faut croire au dogme officiel et se mettre sous l’autorité d’une vérité révélée comme le Dieu de Descartes garantit les vérités mathématiques. Les sciences n’ont pas cette garantie, seulement de leur effectivité, l’une ne peut pas prendre la place de l’autre puisque l’une est dogmatique, tendance originelle, l’autre anti-dogmatique et qu’on peut dire inhumaine mais beaucoup plus récente. Le dogmatisme ne suffit pas pour autant à faire religion. Ce n’est pas pour rien, en effet, que les religions demandent non seulement d’avoir foi dans leurs dogmes, et tout ce qu’on ne peut comprendre ni voir, mais bien au-delà exigent un acte de foi dans ce qui paraît absurde (credo quia absurdum), de purs oxymores (vie après la mort, homme-dieu, vierge-mère, etc.), impossibles à accepter pour un non croyant. On ne souligne pas assez ce non-sens au coeur des religions et qui fait la fierté de ceux qui se croient capables de comprendre ce qui paraît si évidemment dénué de sens. Il faut céder sur la raison. Après cela on peut croire n’importe quoi, s’assurant de la fidélité aveugle au groupe, ce qui souligne à quel point la religion est d’abord un fait social d’appartenance avant que d’être une doctrine.

– Auguste Comte

Auguste Comte, aujourd’hui bien oublié, précède Durkheim et Alain (qui le reconnaissait comme son maître) dans l’analyse sociologique des religions mais s’il est intéressant de s’attarder sur lui pour finir, c’est d’une part qu’il est exemplaire de la confusion des vérités voulant mettre la science et sa religion au pouvoir, et d’autre part qu’il est le grand inspirateur du culte laïque ayant inspiré les instituteurs de la république et sans lequel on ne comprend pas tous nos débats sur la laïcité aujourd’hui. C’est, enfin, que la confusion doit être dénoncée entre science et politique comme entre science et religion, notamment devant la tentation hygiéniste ou écologiste d’un gouvernement des savants sous prétexte qu’on a incontestablement besoin des lumières de la science (mission bien remplie par le GIEC), mais tout comme de vouloir mettre les religieux au pouvoir, l’utilisation politique de la science mène inévitablement à sa manipulation, sa corruption. Cette confusion peut être attribuée plus précisément au fait de prétendre à une vérité scientifique, d’appeler vérité une loi certes vérifiée mais qui n’est qu’une approximation souvent et n’a rien d’un principe fondateur. Au jour le jour, les études publiées se contredisent. Plus rarement, certes, de grandes découvertes contredisent les anciennes théories…

D’ailleurs, Auguste Comte n’ignore pas l’historicité des sciences mais il croit pouvoir appeler tout de même “vérité scientifique” un savoir solide, vérifié, bien que daté peut-être. La vérité est pour lui un savoir fiable, sur lequel on peut compter, tel qu’il l’avait appris à Polytechnique, même s’il admettait explicitement que cette vérité scientifique pouvait évoluer avec le progrès des sciences (un peu comme la vérité devenue sujet historique pour Hegel). “L’esprit humain commence à peine à comprendre que la vérité puisse ne pas être immuable“. C’est pourtant ce que doit être la vérité religieuse, éternelle qui n’est pas réfutable par l’expérience ni ne peut connaître de révolutions scientifiques. Il est d’ailleurs significatif qu’Auguste Comte n’ait pas reconnu le changement de paradigme de la science de son temps, rejetant les probabilités qui allaient envahir tout les champs scientifiques, car leur vérité lui semblait trop hasardeuse.

Ce qui a permis le glissement des vérités scientifiques aux vérités religieuse, c’est sûrement la place qu’Auguste Comte laissait au dogmatisme dans la science et son enseignement. Il considérait en effet, non sans raisons, le dogmatisme comme l’état normal de l’intelligence humaine, “disposition à croire spontanément, sans démonstration préalable, aux dogmes proclamés par une autorité compétente“. Cette confiance naïve est la condition de la transmission d’informations et de l’enseignement (y compris des sciences). “Une fois ces lois, ces faits mis en évidence, leur vérité ne doit plus être discutée“. En science, comme en religion, “l’hérétique est celui qui a une opinion” (Bossuet), conception de la science pour ingénieurs qui ne font que l’appliquer, pas pour des chercheurs mettant ces dogmes à l’épreuve.

Surtout, il avait beau prôner le dépassement de la théologie et de la métaphysique par le savoir positif scientifique, le fondateur de la sociologie rêvait lui aussi d’unité socialeet voulait laisser toute sa place au coeur, pas seulement à la froide raison, reconnaissant la nécessité de la religion pour l’harmonie sociale afin de forger une mémoire collective en renforçant la solidarité émotionnelle. “Le mot même de religion indique l’état de parfaite unité qui distingue notre existence, à la fois personnelle et sociale, quand toutes ses parties, tant morales que physiques, convergent habituellement vers une destination commune” (Catéchisme Positiviste). Même à ne pouvoir qu’y échouer, il ne faut pas croire que pour cela, les religions pourraient se contenter d’enfumer les esprits, devant s’appuyer aussi sur de fortes vérités, effectives (notamment morales), et des institutions solides (notamment charitables) pas seulement sur ses professions de foi ou les mystères sacrés ni même sur les rites communautaires.

Il va sans dire que cette aspiration à l’unité (unis par une vision commune du monde) est un dangereux fantasme, qui a été au principe des divers totalitarismes depuis la Terreur, ne produisant qu’une division encore plus hostile de la société, l’unité se faisant uniquement contre un ennemi commun ou bouc émissaire (la catastrophe écologique ne pourrait-elle être l’ennemi qui nous unit?). De toutes façons, les choses ont bien changé par rapport à l’époque du printemps des nations, des cités antiques ou des tribus primitives. L’unité de l’Empire universel de la marchandise et du numérique ne repose pas sur l’unité des esprits mais sur l’unité planétaire. Il y a déconnexion depuis quelque temps déjà du politique avec l’idéologie et la religion dans l’Etat universel (l’Etat de Droit planétaire, l’ONU, l’OMS, l’OMC, et la coordination des banques centrales), cela commence avec la dissidence protestante. Les tentatives de reconstituer cette unité, dont l’absence est cruellement ressentie, ne peuvent qu’échouer lamentablement ou mener au pire. C’est un fait (scientifique), la cohabitation dans nos villes et nos pays n’est plus fondée sur la philia, l’appartenance communautaire, ni sur une vérité partagée mais sur le simple respect des lois. Nous sommes à un nouveau stade de l’universalisme et de la population. Reste l’appartenance pour chacun à des groupes, des idéologies, des religions, mais qui, dans leur diversité, ne se confondent plus avec la société, ne l’organisent plus (voir la description de la sortie de la religion par Marcel Gauchet dans “Le désenchantement du monde“), ce qui aurait plutôt tendance à en renforcer l’irrationnel qui ne se confronte plus à la pratique.

C’est la confusion de la science avec la vérité puis celle de “la religion comme sociologie” qui ont mené Auguste Comte, à la suite de son maître Saint-Simon, à vouloir élever la science à la religion, faire de la science un pouvoir spirituel. “La science réelle devait d’abord aboutir à la saine philosophie, capable ensuite de fonder la vraie religion“. Le résultat est une religion positiviste qui mimait de façon un peu ridicule la religion catholique mais englobait à la fois un système commun de croyances et des pratiques rituelles et sociales réunissant les adeptes autour du culte de la société. Cette religion utilitaire, revendiquant sa fonction sociale, croyait cependant pouvoir se passer de Dieu : “Tandis que les protestants et les déistes ont toujours attaqué la religion au nom de Dieu, nous devons au contraire écarter finalement Dieu au nom de la religion” en mettant à la place l’Humanité existant réellement mais c’était là encore manquer la garantie de la vérité et des contrats, de l’unité du groupe, et une religion sans Dieu (comme le bouddhisme certes) est une religion sans prière ni pardon, sans le Dieu sensible au coeur justement, sans interlocuteur divin qui nous répond et nous juge, sans un autre monde au ciel des idées, enfin, qui justifierait celui-ci.

– A chacun sa vérité

En effet, si le croyant peut maudire les dieux, les trouver cruels, la foi du moins non seulement permet mais lui fait un devoir de célébrer les beautés de notre monde malgré ses injustices et ses souffrances. Seul un philosophe chrétien comme Pierre Magnard peut écrire “Penser c’est rendre grâce”, car si l’on doit son existence à Dieu, nous lui devons la gratitude des enfants pour leurs parents, en dépit de tout, et de montrer notre joie, quand la pensée critique ne mène qu’à la révolte et au désespoir ne pouvant donner crédit à une quelconque pensée positive des imbéciles heureux.

Les nouvelles scientifiques étant pires de jour en jour, elles ne laissent plus beaucoup de place à l’émerveillement comme au temps du progrès triomphant. On n’en a donc pas fini avec les religions même si elles devraient changer radicalement à l’ère de l’information, de wikipédia et de google où ce qui manque encore, on le constate depuis un moment, c’est bien la garantie divine de la vérité que les scientifiques sont bien incapables de fournir aux politiques avec leurs querelles intestines (scientifiques ou politiques). La reconstitution d’un dogme scientifique prend du temps, les consensus successifs ne se stabilisant qu’après-coup, a posteriori et pour un temps indéterminé avant de nouvelles révolutions scientifiques, ce qui rend illusoire un gouvernement des savants comme de vouloir faire des scientifiques les nouveaux prêtres de l’humanité. Il est très important, et pas du tout accessoire, de prendre la mesure de l’incompatibilité entre les différents régimes de vérité de la science, de la politique et de la religion, ce qui plaide pour une véritable séparation des pouvoirs et l’autonomie de ces différents champs, difficile laïcité qui ne peut être la religion de la science.

Voir aussi Dieu et la science et La science et la vérité.

Jean ZIN




[Société] Petite opération improvisée de nettoyage au Vieux-Port de Marseille 👇

À Marseille, des dizaines de trottinettes électriques ont été retrouvées au fond de la mer et du Vieux-Port. Problème : leurs batteries au lithium sont extrêmement polluantes. 

À l’occasion du World Cleanup Day, retour sur l’initiative de ces Marseillais qui décident de repêcher les engins :

https://www.facebook.com/watch/?v=716613078928481&extid=1jJZXAcHhpw8C3hE


Merci à Marion P. pour ce partage 😓

[Société] « Je suis inquiète pour mes enfants » : aux Etats-Unis, hommages et craintes après la mort de la juge Ruth Bader Ginsburg


A child places a flower outside of the US Supreme Court after the passing of US Supreme Court Justice Ruth Bader Ginsburg, in Washington, DC on September 19, 2020. Ginsburg died September 18, opening a crucial vacancy on the high court expected to set off a pitched political battle at the peak of the presidential campaign.  / AFP / Jose Luis Magana

JOSE LUIS MAGANA / AFP

Par Stéphanie Le Bars

Des centaines de personnes sont venues déposer des fleurs, des petits cailloux, des dessins et des messages sur les marches de la Cour suprême, à Washington, samedi. Tous espèrent une forte mobilisation des démocrates à la présidentielle.

De loin en loin, quelques voix entonnent un vibrant « RBG ! RBG ! » en hommage à Ruth Bader Ginsburg, juge de la Cour suprême américaine, décédée la veille à 87 ans. Puis le silence retombe, solennel et recueilli. Samedi 19 septembre, rassemblées au pied des marches immaculées de la plus haute institution judiciaire, à Washington, des centaines de personnes sont venues déposer des fleurs, des petits cailloux, des dessins et des messages.

« Merci de nous avoir appris à nous battre », disent nombre d’entre eux ; « la place des femmes est à la Cour », plaident aussi des cartons confectionnés à la hâte ; d’autres insistent : « respectez ses dernières volontés », allusion au souhait de cette avocate, devenue icône de la résistance aux vues conservatrices de la Cour suprême, de ne pas être remplacée avant l’installation d’un nouveau président en janvier 2021. Peine perdue : Donald Trump a affirmé samedi qu’il comptait nommer un candidat « sans délai », pour une confirmation par le Sénat à majorité républicaine.

Au-delà de l’émotion et des sanglots de cette foule majoritairement féminine, l’enjeu politique de ce décès survenu en pleine campagne électorale n’échappe donc à personne.

Des centaines de personnes rendent hommage à la juge Ruth Bader Ginsburg, devant la Cour suprême des Etats-Unis, à Washington, le 19 septembre.

« Je suis inquiète pour mes enfants. Quel sera leur avenir si les républicains parviennent à installer un sixième juge conservateur [sur neuf] à la Cour ? Quelle marge de liberté auront-ils ? », s’interroge Mary Gonzalez, appliquée à écrire son message personnel sur un petit papier vert : « Merci d’avoir ouvert la voie pour toutes les femmes. » Les Américains venus manifester leur peine et leurs craintes redoutent une remise en cause du droit à l’avortement, une promesse des républicains, mais s’inquiètent plus globalement de la mainmise d’un camp politique sur une institution censée garantir les droits de tous.

« Hypocrisie du Parti républicain »

Aussi, beaucoup veulent croire que la mort de Ruth Bader Ginsburg va galvaniser le vote démocrate, comme cela a été le cas lors des élections de mi-mandat en 2018, après la nomination controversée du juge conservateur, Brett Kavanaugh, accusé d’agression sexuelle. « Les démocrates voient bien ce qui est en jeu ici : leurs droits à disposer de leurs corps, leur assurance santé, les droits des personnes homosexuelles, la légalité des élections… Ils vont voter comme jamais auparavant, assure Tracey Edwards, une démocrate afro-américaine du Nebraska, dont le t-shirt et le masque défendent les couleurs du « ticket » Joe Biden-Kamala Harris. Les femmes vont se mobiliser plus encore que d’habitude. Il est essentiel que l’on élise un Sénat qui croit en la Constitution. »

Des manifestants se rassemblent devant la maison du leader républicain du Sénat, Mitch McConnell, à Louisville (Kentucky), le 19 septembre.

Malgré des réserves émises ces dernières années à l’encontre de Mme Bader Ginsburg, critiquée pour ne pas avoir démissionné sous l’administration Obama, lorsque l’octogénaire aurait pu être remplacée par un(e) juge plus jeune, l’heure n’est pas aux reproches. « Qui aurait pu penser que Trump allait être élu et qu’on serait témoins d’un tel manque de respect des règles ? », balaye la militante du Nebraska.

En 2016, la majorité républicaine du Sénat avait refusé d’examiner la candidature d’un juge proposé par M. Obama pour remplacer Antonin Scalia, conservateur décédé en février, sous prétexte que l’élection présidentielle se tenait… huit mois plus tard.

Des manifestants se rassemblent devant la maison du leader républicain du Sénat, Mitch McConnell, à Louisville (Kentucky), le 19 septembre.

A l’évocation de cet épisode, la tristesse de Jangela Wendel, perceptible derrière de larges lunettes, se mêle de colère. Cette républicaine, esseulée dans une foule largement démocrate, est venue avec son jeune fils et son mari rendre hommage à « une femme humaniste qui a toujours été du bon côté de l’histoire ». Anti-Trump, décidée à voter Joe Biden, elle se désole de « l’hypocrisie du Parti républicain qui ne veut pas jouer selon les mêmes règles qu’en 2016 ». « Une Cour suprême qui menacerait le droit à l’avortement, ce serait terrible », déclare-t-elle aussi en rupture avec la base électorale évangélique de M. Trump.

Sentiment d’urgence

Dans la foule plane un sentiment d’urgence. Il s’agit de montrer son attachement à la Constitution et aux valeurs incarnées par RBG : égalité entre les sexes, justice équitable, respect des institutions… Une mobilisation d’autant plus nécessaire « dans le contexte actuel, où les républicains semblent prêts à tout pour gagner l’élection avec des discours sur la fraude électorale et la suppression des votes », témoigne Sydney Smith, 54 ans, coiffé d’une casquette noire invitant à condamner le racisme.

Mais ce nouveau psychodrame révèle aussi aux yeux d’Erich Eiselt, 66 ans, les faiblesses de la Constitution américaine : « Les Pères fondateurs n’auraient jamais imaginé que des juges nommés à vie allaient vivre jusqu’à 90 ans et qu’un président aurait le loisir de nommer plusieurs juges durant son mandat. » Comme d’autres, il plaide pour des réformes, qu’aucun responsable politique n’a pour l’heure envisagées.

Hommage à la juge Ruth Bader Ginsburg, devant la Cour suprême américaine, à Washington, le 19 septembre.

Aussi, malgré l’espoir d’un « raz de marée » démocrate dans les urnes, la crainte chez beaucoup est bien réelle que les républicains parviennent à leurs fins et imposent au pays une Cour suprême conservatrice « pour les prochaines décennies ».




[Société] « 900 € de loyer, ce n’était plus possible » : à la retraite, André a quitté la région parisienne

André, 65 ans, ne voulait pas particulièrement quitter la région parisienne pour sa retraite. Ce Breton a aimé y vivre. Mais il n’avait plus forcément les moyens d’y rester. La vie et la famille l’ont conduit à Quimperlé pour ce nouveau chapitre. Presque un retour aux sources. Cinquième volet de notre série sur le cap de la retraite.

André a quitté la région parisienne à la retraite. Ses activités : randonnée et danse bretonne.
André a quitté la région parisienne à la retraite. Ses activités : randonnée et danse bretonne. | CORINE MONNERIE

Il n’est pas de ceux qui n’aimaient pas la région parisienne et voulaient la quitter. André le répète : il aimait vivre dans les Yvelines. « C’était un problème de loyer, explique cet ex-fonctionnaire des finances publiques, divorcé de longue date. 900 € chaque mois, ce n’est pas possible quand on est à la retraite, seul. »

Il imaginait déménager dans l’Eure, en Normandie. Il vit finalement à Quimperlé à moins de 20 km du bourg de Lanvénégen (Morbihan), où il est né et a grandi.

« Lorient, c’était presque New York »

Le hasard et les circonstances de la vie l’ont ramené dans ce coin de Bretagne verdoyant, tout près de là où il a ses souvenirs de gamin. « Dans mon univers d’enfant qui vivait dans un village, Quimperlé était une ville, et Lorient, c’était presque New York ! Mes parents n’avaient pas de voiture dans les années 1950 », précise-t-il, aujourd’hui âgé de 65 ans.

Tout jeune homme, il a quitté la Bretagne en 1976 après avoir réussi un concours administratif du Trésor public. Direction Paris, où il a travaillé pendant quarante ans. « Ce n’était pas un exil subi. J’étais curieux », raconte André.

« Un petit escalier social »

« On venait de milieux familiaux qui n’avaient pas fait d’études. On a eu un petit escalier social qui, pour nous, paraissait comme un ascenseur. Ma mère, née en 1914, avait seulement été deux ans à l’école. Le système fonctionnait grâce aux bourses et aux internats », dit-il.

Ses parents parlaient breton. « Pas nous, les enfants. Nous, on a grandi avec Sheila, Richard Anthony et Polnareff. J’ai étudié le latin et le grec. Mes grands-parents, eux, ne savaient ni lire ni écrire. Je ne pouvais pas discuter avec ma grand-mère qui ne parlait que breton. »

Une carrière longue

« À l’époque, pour le travail, on ne faisait pas dans le ludique. On acceptait de suivre des rails. L’administration offrait des possibilités de promotion », poursuit André. Il a pris ce train pendant quarante ans, jusqu’en 2015. Il avait à 60 ans et demi quand il a quitté son poste. « J’avais été surveillant d’internat à Vitré pendant mes études à Rennes. Ce qui m’a permis d’entrer dans la catégorie des carrières longues. »

À la retraite, il pensait d’abord s’installer dans l’Eure parce que ce n’est pas trop loin de Paris, les loyers sont abordables et, surtout, ses petits-enfants y vivaient. Mais finalement le garçon de 4 ans et sa petite sœur d’un an déménagent à Quimper avec leur mère, la belle-fille d’André. « Si je voulais les connaître et les voir grandir, il fallait que je sois proche. »

« Je n’avais pas le rêve de revenir en Bretagne », ajoute André, qui y passait de temps en temps quelques jours. Il s’est adapté aux circonstances. Au départ, il ne sait où s’installer entre Quimperlé et Nantes. Mais il a l’opportunité de louer la maison de son frère à Quimperlé. Et il y emménage en 2016, tout près de son village d’enfance.

Danse bretonne et randonnée

Pour sa retraite, il a déjà deux activités qui lui tiennent à cœur et lui permettent de rencontrer des gens, « deux bases » : la randonnée et la danse bretonne, qu’il pratiquait déjà en région parisienne. « J’avais repéré une association de danse dans l’Eure mais forcément, à Quimperlé, il y avait plus de choix ! » Il a finalement choisi de s’inscrire à l’association de danse bretonne de Lanvénégen, dès son arrivée.

Et André fait de la randonnée en groupe à Quimperlé. « Je savais que la retraite ne peut pas être des vacances permanentes. Il faut être actif même si on n’est pas militant ou bénévole associatif, souligne-t-il. Ces loisirs créent du lien. »

« Pourvu que ça dure ! »

Aujourd’hui, il est satisfait de sa vie. « Pourvu que ça dure ! » Il voit ses petits-enfants. Il a commencé des cours de breton, puis les a arrêtés. Il apprécie « cette culture du lien qu’on trouve en Bretagne. En région parisienne, même si les gens sont courtois, il y a une certaine indifférence », estime André, qui se décrit lui-même comme bavard.

Finalement, il n’est jamais retourné à Paris depuis la retraite ! « Il faudra que j’y aille mais vraiment dans la peau du touriste, et détaché du travail qui me faisait arpenter certaines rues et certains quartiers. »



[Société] Dans les Hébrides, le charme irrésistible des psaumes gaéliques.


L’art chanté du psaume gaélique est une tradition vieille de plusieurs siècles qui ne perdure plus qu’à Lewis et Harris, une île au large de l’Écosse. Quelques passionnés s’efforcent de préserver cette musique décrite comme enivrante, lancinante, et “étrangement cosmique”.

L’île Lewis et Harris, dans les Hébrides extérieures, est le dernier endroit où est encore pratiqué l’art du psaume gaélique. Photo CAIA IMAGE/SCIENCE PHOTO LIBRARY.

À l’extrême nord-ouest du Royaume-Uni, un chant unique au monde résonne dans une poignée d’églises. Tout d’abord le chantre, chanteur principal, entonne les premiers versets d’un psaume, bientôt rejoint par le reste de la congrégation. Chacun ornemente la mélodie à sa façon et à son rythme, jusqu’à ce que tous se rejoignent sur la même note finale. C’est l’équivalent sonore d’une nuée d’étourneaux.

https://youtu.be/6S3XDunMj2Y (3:29)

Salm 22 (Psalm 22 in Gaelic) sung by Back Free Church congregation
Photography by https://www.alastairjacksonphotography.co.uk


Tel est l’art du psaume gaélique, autrefois pratiqué dans les églises presbytériennes libres d’Écosse, mais aujourd’hui majoritairement restreint à Lewis et Harris, une île de l’archipel des Hébrides extérieures. Récemment, cette tradition a piqué la curiosité des fans de musique expérimentale lorsque, en 2018, Jennifer Lucy Allan, présentatrice de la BBC Radio 3, a réédité deux albums de psaumes gaéliques. Ils avaient été originellement publiés en 2003. La plupart des chanteurs présents sur ces enregistrements avaient alors plus de soixante ans et chantaient dans une langue dangereusement minoritaire : la même année, en juillet, un rapport de l’University of the Highlands and Islands redoutait la disparition du gaélique écossais en l’espace de dix ans.

“Tout le monde chantait, croyant ou pas”

L’album The Edge of the Sea, plus récent, vise également à préserver cette tradition musicale. Il s’agit d’un projet réunissant le compositeur écossais Craig Armstrong, récompensé aux Golden Globes et aux Grammy Awards, et le chantre Calum Martin. Leurs grands-parents chantaient des psaumes : Armstrong garde un souvenir impérissable d’une église à Balintore, à l’extrême nord-est des terres écossaises, dans laquelle il assistait à ces cérémonies avec son grand-père :

C’était incroyable de se retrouver au milieu d’une congrégation en plein psaume : la musique engloutissait tout. Clairement, tous connaissaient ces chants depuis leur enfance, c’était leur culture.”

Après avoir obtenu son diplôme au Royal Academy of Music de Londres, Craig Armstrong retourne en Écosse pour étudier les aspects techniques de la psalmodie gaélique. Il y trouve bientôt des parallèles avec les chants liturgiques slaves et l’impressionnisme des textures sonores” de Debussy et Ravel, ou encore les glissés typiques du pìobaireachd, musique de cornemuse des Highlands. Mais à mesure que sa carrière avance, il lui faut mettre de côté son intérêt pour ces styles musicaux… jusqu’à ce que la passion soit ravivée, quelques années plus tard, par sa rencontre avec Calum Martin, musicien originaire de Calanais, sur l’île de Lewis, épicentre de la culture hébridienne. Calum Martin chante des psaumes gaéliques depuis ses 4 ans, que ce soit en priant à l’église ou en famille. “Tout le monde chantait, croyant ou pas. On apprenait les psaumes comme une deuxième langue.”

Favoriser l’expression individuelle

Cette tradition remonte à 1659, avec la traduction de psaumes en gaélique par des ministres presbytériens allant à l’encontre de l’Église épiscopalienne écossaise. En 1616, une loi promulguée par le Conseil royal d’Écosse avait imputé au gaélique la “barbarie et l’incivilité du peuple”, confiant aux écoles anglophones chapeautées par l’Église la tâche d’éliminer le gaélique. Malgré l’essor récent de l’enseignement en gaélique, cette langue reste aujourd’hui en déclin.

Les mélodies que l’on retrouve dans les psaumes gaéliques proviennent d’un psautier anglais du XVIe siècle, auquel vient se greffer la tradition gaélique écossaise et irlandaise du sean-nós : un chant a cappella particulièrement ornementé laissant libre cours à l’expression personnelle des solistes. C’est cette influence qui fait l’unicité des psaumes gaéliques dans le paysage de la musique religieuse au Royaume-Uni. Partout ailleurs, du chant liturgique des anglicans de la Haute Église aux hymnes des chapelles galloises, l’objectif de chaque voix est de former un ensemble parfaitement unifié où sopranos, altos, ténors et basses ne font qu’un. Au contraire, les psaumes gaéliques favorisent l’expression individuelle plutôt que la perfection.

Aux sources du gospel ?

C’est aussi cette particularité qui avait attiré Jennifer Lucy Allan. “J’ai plus ou moins grandi dans la tradition catholique, dans laquelle je trouve la musique assommante”, explique-t-elle. C’est pourquoi le chant gaélique lui est apparu plus proche du travail de compositeurs expérimentaux comme Pauline Oliveros ou Meredith Monk. “C’est une musique très humaine, qui encourage la liberté.” Pour Calum Martin, c’est même une caractéristique essentielle de la pratique religieuse des chanteurs de psaumes :

Chaque chanteur choisit sa propre relation verticale avec Dieu, son propre acte d’adoration, même si tous finissent par se rejoindre, d’égal à égal. Pour moi, c’est cette dualité qui rend l’expérience si spirituelle.”

Mais les psaumes gaéliques ont des points communs avec d’autres genres musicaux à travers le monde. Ainsi, l’hétérophonie, c’est-à-dire la concomitance d’une mélodie et de ses variations jouées par un ensemble, est également présente dans les chorales coptes et la musique savante persane. Et puis, il y a les parallèles avec le gospel : en 2003, Willie Ruff, musicien de jazz et professeur à l’université Yale, est allé jusqu’à soutenir que la dynamique d’imitation, ou de question-réponse, entre le chantre et sa congrégation aurait eu une influence directe sur le gospel, justifiant sa thèse par la présence d’esclavagistes de langue gaélique en Caroline du Nord et du Sud. Willie Ruff était par ailleurs un ami de Dizzy Gillespie, dont les grands-parents parlaient le gaélique, leurs propres ancêtres esclaves l’ayant appris de leurs maîtres écossais. D’autres chercheurs comme Terry Miller réfutent la théorie de Willie Ruff, avançant que l’imitation est une technique qui se rencontre dans d’autres traditions populaires d’Afrique et d’Angleterre.

“Une musique qui a encore de l’avenir”

Quoi qu’il en soit, Calum Martin souhaite encourager tout lien, qu’il soit avéré ou fortuit, avec les psaumes gaéliques. En 2005, il met sur pied le concert “Salm and Soul” [“Psaumes et Soul”], qui réunit des chanteurs hébridiens et un chœur de gospel venu d’Alabama, pour tout simplement “rendre grâce à Dieu en musique”. C’est à cette même occasion qu’il rencontre Craig Armstrong. En 2015, le père de ce dernier meurt. Alors, l’hommage adéquat s’impose à Armstrong comme une évidence.

Je me suis dit : pourquoi ne pas chanter un psaume à la mémoire de mon père ?” raconte Armstrong. “Cela m’a fait penser à ce monde si particulier qui l’a vu naître, et la vitesse à laquelle une tradition peut tomber dans l’oubli”, poursuit-il.

Les psaumes gaéliques constituent sans doute la musique la plus indigène d’Écosse, et il faut la préserver. Il n’y a pas besoin d’être religieux pour l’apprécier. Pour moi, elle fait partie du paysage, comme les mouvements subtils de l’océan.”

The Edge of the Sea est composé de deux parties : The Martyrdom Variations [“Les Variations du martyre”], basées sur une ancienne mélodie psalmodique, et Ballantyne, où les mélodies sont des créations d’Armstrong et Martin inspirées de psaumes. Loin de répliquer l’expérience classique du psaume gaélique, l’album apporte à cette tradition une proposition respectueuse, lancinante et étrangement cosmique.

Craig Armstrong admet avoir rarement connu un processus de travail aussi émouvant”. Calum Martin le rejoint : “Les collaborations comme celle-ci sont vitales, car elles aident la musique à survivre. Le chant gaélique n’est pas cantonné à la campagne écossaise. Il continue de toucher les gens, et pourrait en toucher davantage. C’est une musique qui a encore de l’avenir.”

The Edge of the Sea est disponible chez BMG depuis le 28 août.

Les deux volumes de Salm, les albums réédités par Jennifer Lucy Allan, sont disponibles au format vinyle chez Arc Light Editions.

Jude Rogers


L’indépendance et la qualité caractérisent ce titre né en 1821, qui abrite certains des chroniqueurs les plus respectés du pays. The Guardian est le journal de référence de l’intelligentsia, des enseignants et des syndicalistes. Orienté au centre gauche, il se montre très critique vis-à-vis du gouvernement conservateur.
Contrairement aux autres quotidiens de référence britanniques, le journal a tout d’abord fait le choix d’un site en accès libre, qu’il partage avec son édition dominicale, The Observer. Les deux titres de presse sont passés au format tabloïd en 2018. Cette décision s’inscrivait dans une logique de réduction des coûts, alors que The Guardian perdait de l’argent sans cesse depuis vingt ans. Une stratégie payante : en mai 2019, la directrice de la rédaction, Katharine Viner, a annoncé que le journal était bénéficiaire, une première depuis 1998.


[Société] Les parcs nationaux africains perpétuent une « tradition de colonialisme vert »


Le chercheur Guillaume Blanc analyse, dans un livre paru le 9 septembre, les pratiques de la conservation de la nature en Afrique en exhumant une histoire coloniale méconnue.

Des buffles dans la zone de chasse Thuru Lodge Game Reserve, en Afrique du Sud, en janvier 2020.

C’est l’histoire d’une autre forme de colonialisme. Du XIXsiècle jusqu’à ce jour, le fantasme d’une nature africaine forcément sauvage, supposément vierge et menacée par les Africains eux-mêmes perdure dans les milieux de la conservation occidentale.

L’Afrique serait ainsi « la demeure de la nature inévoluée depuis son origine », écrit le professeur au Collège de France, François-Xavier Fauvelle, dans la préface du livre L’Invention du colonialisme vert du chercheur Guillaume Blanc, paru le 9 septembre.

Ce dernier, historien de l’environnement, décrypte la genèse coloniale de la préservation de la nature en Afrique. Une doctrine qui irrigue aujourd’hui encore une pratique moderne et néocoloniale de la conservation. « Cet idéal d’une nature débarrassée de ses habitants guide la majorité des aires protégées du continent. Voilà ce qu’est le colonialisme vert », écrit Guillaume Blanc pour définir ce concept.

Comment se perpétue aujourd’hui le « colonialisme vert » dans les parcs naturels d’Afrique ?

Guillaume Blanc Dès le XIXsiècle, des colons européens croient retrouver en Afrique ce qu’ils ont perdu chez eux avec la révolution industrielle : une nature prétendument intacte. Il s’agit pour eux de préserver en Afrique ce qu’ils ont détruit en Europe. Pour ce faire, ils mettent la nature en parc et expulsent brutalement les populations locales.

Aujourd’hui, les conservationnistes occidentaux agissent dans la droite ligne de cette tradition coloniale. Ils pointent systématiquement du doigt un triptyque continental : déforestation-désertification-érosion des sols. Ils convainquent les Etats de les laisser continuer d’expulser par la force des habitants indésirables dans les aires protégées.

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Le paysan africain est ainsi représenté comme ignorant et nuisible à l’environnement. Le chasseur traditionnel devient un braconnier traqué par des rangers et le berger nomade un délinquant bouleversant la pureté d’un écosystème qui doit rester figé et prétendument sauvage. Le tout au nom de la préservation du mythe colonial d’un éden africain.

Aujourd’hui, des conservationnistes s’estiment en « guerre » pour sauver la nature africaine et recourent de plus en plus à des techniques militaires. Brutalité et préservation de la nature africaine sont-elles indissociables ?

La violence est quotidienne dans les aires protégées. Dans les années 2000, il y a eu plus de 1 000 morts dans les parcs nationaux d’Afrique de l’Est ; des milliers d’agriculteurs et de bergers expulsés. Des millions de personnes vivant de l’agropastoralisme sont criminalisées sur le continent, contraintes de payer des amendes, livrées à la justice, parfois emprisonnées. Telle est la réalité de ces parcs soi-disant naturels, pour que les touristes puissent contempler une Afrique qui n’existe pas en réalité. C’est une pure création coloniale.

« Pour sauver la nature en Afrique, il faudrait ainsi tuer des gens, veulent croire des acteurs de la conservation. »

Il y a aussi cette idée que la nature en Afrique est tellement en péril qu’elle nécessite de mener une « guerre pour la biodiversité », une expression co-inventée en 2001 par le président de la Banque mondiale, James Wolfensohn.

Même si la militarisation de la conservation est financée depuis les années 1980 par des institutions internationales comme le Fonds mondial pour la nature (WWF) et par certains Etats comme le Royaume-Uni, les Etats-Unis et l’Afrique du Sud.

Cette « guerre » devient en quelque sorte notre nouvelle géographie morale. Il faut donc un bon, le héros blanc mué en un chef de guerre pour la nature en treillis. Et un mauvais : le paysan, chasseur, agriculteur ou éleveur africain. Pour sauver la nature en Afrique, il faudrait ainsi tuer des gens, veulent croire des acteurs de la conservation. Les plus grandes victimes de cette « guerre » ne sont autres que les habitants des villages bordant les aires protégées.

Comment sont produites les données utilisées pour sensibiliser au péril de la nature africaine ?

Dans mes recherches, j’ai constaté l’usage de statistiques fausses mais présentées comme scientifiques et reprises par les plus grandes institutions internationales.

Les travaux de l’ancien vice-président américain Al Gore [prix Nobel 2007 pour son engagement dans la lutte contre les changements climatiques] reprennent par exemple des chiffres erronés sur la couverture forestière en Ethiopie qui serait passée de 40 % en 1900 à 1 % en 1961. Or, cette donnée, qui ne repose sur aucune recherche scientifique, provient d’un expert qui a voyagé, il y a soixante ans, dans quinze pays du continent africain et a séjourné une seule semaine en Ethiopie.

Une carcasse d’éléphant victime de la sécheresse, dans le parc national de Hwange, au Zimbabwe, en novembre 2019.

Il n’est pas question de nier la déforestation, mais il semble urgent d’admettre qu’on ne connaît pas son ampleur et que, en Ethiopie comme dans beaucoup d’écosystèmes semi-arides africains, ce sont les hommes qui créent et entretiennent la forêt par leurs activités. Il n’y a pas de forêts primaires mais des forêts habitées, cultivées, traversées. Le reconnaître revient à constater que ces conservationnistes occidentaux se trompent depuis soixante ans.

Comment est né ce mythe de l’éden africain et pourquoi a-t-il perduré ?

Entre 1850 et 1960, les colons ont procédé à la mise en parcs de la nature africaine. Le capitalisme colonial et l’écologie s’entremêlent et des réserves sont spécialement créées pour des chasseurs blancs. Les autochtones en sont expulsés, à commencer par les braconniers pour qui un éléphant chassé forcément avec cruauté n’est que de la viande, pensent les colons. Voilà comment démarrent le mythe et la protection de la nature africaine.

Paradoxalement, les colons détruisent cette biodiversité qu’ils prétendent préserver. Pas moins de 94 millions d’hectares de forêts ont été déboisés entre 1850 et 1920 dans les colonies d’Asie et d’Afrique, soit quatre fois plus qu’au siècle précédent. A la fin du XIXsiècle, ce sont 60 000 éléphants qui ont été tués chaque année lors des grandes chasses pratiquées par les Occidentaux principalement.

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Ces réserves ont ensuite été converties en parcs nationaux dans les années 1930. Il y est désormais question de conservation, car il n’y a plus assez d’animaux. Les parcs ne servent plus aux activités cynégétiques mais à la contemplation de la nature.

Au Japon, Osamu Tezuka créé le manga Roi Léo en 1950, qui inspirera plus tard les studios Disney pour Le Roi Lion. Il est question de sauver la planète verte, donc les parcs africains et les éléphants.

D’ailleurs, selon vous, la culture populaire globale aurait contribué à cette doctrine…

Il y eut autrefois Out of Africa de Karen Blixen (1937) ou Les Racines du ciel de Romain Gary (1956, prix Goncourt). Puis, plus récemment, Le Roi Lion de Disney, des documentaires sur Netflix et les grandes chaînes d’information anglo-saxonnes, des reportages dans le National Geographic entretiennent ce mythe colonial de l’éden africain. Des émissions nous emmènent voir les terres présentées comme sauvages, en omettant de raconter les expulsions des autochtones invisibles à l’écran ou réduits à des clichés exotisants.

Au Malawi, le prince Harry (casquette bleu marine), président d’honneur de l’ONG sud-africaine African Parks, s’entretient avec des soldats de l’armée britannique et des rangers du parc national de Liwonde, en septembre 2019.

Tous décrivent une Afrique sauvage où les autochtones, si différents de nous et incompris, sont déshumanisés au profit d’animaux qui, eux, ont des noms et une conscience, qui parlent parfois et ont des sentiments. Le XXsiècle a été marqué par cette anthropomorphisation des animaux encouragée par les acteurs occidentaux de la conservation. L’éléphant est présenté comme plus proche de l’Occidental que l’homme noir.

Comment décririez-vous le rôle joué par les institutions internationales dédiées à la protection de l’environnement ?

A la création du WWF, à Arusha [Tanzanie] en 1961, le but affiché n’est autre que d’empêcher une « africanisation des parcs naturels ». Dans les archives de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco), du WWF ou de l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN), on s’aperçoit que, jusqu’au début des années 1980, les consultants et les experts sur ces questions sont en réalité les anciens administrateurs coloniaux.

« Les dirigeants africains y ont trouvé leurs avantages et ont su instrumentaliser cette doctrine coloniale de la conservation pour mieux lutter contre les contestataires. »

Le mythe de l’éden africain est ainsi préservé et perpétué par ces organisations qui ont, pour certaines, pris soin de réécrire leurs propres histoires pour en gommer l’origine coloniale. L’IUCN, par exemple, s’efforce de faire oublier qu’elle a été créée non pas en 1948 mais en 1928 – sous un autre nom – par des administrateurs coloniaux et des chasseurs occidentaux.

Ces institutions coloniales sont devenues internationales ; les noms ont changé, pas les employés et encore moins les doctrines et les méthodes. De manière assez dramatique, elles s’efforcent de naturaliser l’Afrique par la force plutôt que de tenter de résoudre la crise écologique comme en Europe. Le WWF, l’Unesco et d’autres ont une responsabilité lourde dans cette continuité d’un colonialisme vert.

Pourquoi de telles pratiques ont-elles continué après les indépendances ?

Les dirigeants africains y ont trouvé leurs avantages et ont su instrumentaliser cette doctrine coloniale de la conservation. Les parcs nationaux servent notamment à générer des revenus pour l’Etat et permettent de se faire plutôt bien voir par ladite communauté internationale. Ils sont aussi utiles pour mieux contrôler le territoire et lutter contre les contestataires. Ce n’est pas un hasard si les parcs sont presque systématiquement créés dans des zones frontalières menacées par des mouvements hostiles à l’Etat central.

Des rangers contrôlent un habitant soupçonné de trafic, dans la réserve de Dzanga Sangha en République centrafricaine, en mars 2020.

L’ancien président Mobutu Sese Seko (1965-1997) avait saisi l’intérêt stratégique offert par le parc national des Virunga dans l’est du Zaïre [actuelle République démocratique du Congo] frontalier du Rwanda et de l’Ouganda. Il a tiré profit de la préservation de la nature pour soumettre violemment les habitants de cette région à son pouvoir. Avant d’être renversé, en 1997, par une rébellion partie de cette région orientale.

En Tanzanie, où 25 % des terres sont des réserves naturelles, le régime socialiste use toujours de l’argument écologique pour mener des politiques foncières toujours plus centralisées et répressives.

Face aux critiques, des organisations de conservation ont développé des approches dites « communautaires » censées mieux inclure les populations locales. Qu’en est-il ?

Après le « développement durable », c’est la deuxième grande fiction écrite par le WWF, l’IUCN et leurs partenaires à la fin des années 1990. On ne parle plus d’évictions mais de « départs volontaires » vivement encouragés et d’une « gestion participative ». Or, c’est un échec partout. Les savoirs locaux sont toujours considérés comme secondaires et les grands perdants restent ceux qui vivent dans et de la nature : les agriculteurs, les bergers, les chasseurs.

Lire aussi Lee White : « Personne n’est prêt à payer le juste prix pour sauver les forêts tropicales »

Pourtant, ce sont ceux qui participent le moins à la dégradation écologique. Ils se déplacent à pied, à cheval ou à dos d’âne, ne consomment pas d’électricité, achètent rarement de nouveaux vêtements, n’ont pas de smartphone… Pour vraiment sauver la nature, il faudrait vivre comme eux ou s’en inspirer, plutôt que de les criminaliser ou de feindre de les associer à une conservation de la nature en réalité coloniale.

Les parcs naturels en Afrique n’ont-ils pas toutefois permis de sauver des espèces en voie d’extinction et des écosystèmes réellement menacés de disparaître ?

Mes recherches m’ont permis de dresser un constat : les parcs nationaux ne protègent pas vraiment la nature puisque la consommation touristique nuit à la biodiversité ; et les parcs détruisent socialement les communautés qui y vivent. Ils font juste oublier la crise écologique pour privilégier le potentiel financier de la biodiversité dont peuvent jouir les touristes et les chasseurs occidentaux.

Chaque jour, dans un parc national africain, on organise et monétise la destruction de ce qu’on est censé protéger, tout en finançant une répression contre les populations locales. Ces violences sont entretenues par les institutions internationales qui prônent et imposent en Afrique des politiques contraires à celles défendues en Occident.

Pourquoi l’agropastoralisme raisonné est-il valorisé dans les parcs naturels français mais criminalisé dans les parcs africains ? Comment expliquer qu’aucune étude localisée n’ait été menée sur l’évolution du couvert forestier en Afrique ? La croyance des experts des institutions internationales dans le mythe de l’éden africain les empêche de penser contre ce colonialisme vert et d’œuvrer pour une harmonie entre l’homme et la nature.

« L’Invention du colonialisme vert. Pour en finir avec le mythe de l’éden africain », de Guillaume Blanc, préface de François-Xavier Fauvelle (éd. Flammarion, 346 p., 21,90 €, numérique 14 €).




[Société] L’Occident est-il toujours Charlie ?


Dans les pages du Guardian, l’écrivain Kenan Malik s’inquiète du manque de conviction de certaines personnalités de gauche dans leur défense de la liberté d’expression. Si celle-ci semble acquise en Occident, au Moyen-Orient, elle fait l’objet d’un combat ayant entraîné la mort de nombreux journalistes et caricaturistes, rappelle-t-il.


“Une minute de silence pour Charlie Hebdo. Et maintenant quoi ?”  Dessin de Collignon, Pays-Bas.

Sur le dessin, on voit un barbu au paradis, allongé sur un lit dans une tente, une vierge à chaque bras. Dieu passe une tête dans l’embrasure de la tente : “Tu n’as besoin de rien ? – Si, répond l’homme. Envoie-moi du vin et dis à Gabriel de m’apporter des noix de cajou. Et débarrasse les assiettes sales en partant. Et mets une porte à la tente, comme ça tu pourras frapper avant d’entrer.”

Il y a quatre ans, Nahed Hattar, écrivain jordanien et intellectuel, a partagé ce dessin sur Facebook [dont il n’était pas l’auteur] avec la légende “Le dieu de Daesh”. Il a été accusé d’inciter “aux violences religieuses et au racisme” et d’insulter l’islam. En septembre 2016, devant le tribunal d’Amman, où devait avoir lieu son procès, Hattar a été tué d’une balle dans la tête par un salafiste.

Faire des blagues dans le monde arabe est souvent tragique. Pourtant, comme le montre un nouveau livre, Joking about Jihad [“Faire des blagues sur le djihad”, non traduit en français] se moquer des islamistes et des djihadistes fait désormais partie intégrante de la culture arabe. Les comiques et les caricaturistes, observent les auteurs Gilbert Ramsay et Moutaz Alkheder, jouent un rôle important pour “dynamiter des tabous apparemment inattaquables, transgresser les limites du consensus tout en suscitant des conversations qui étaient autrefois apparemment impossibles”.

https://www.dailymotion.com/video/x7vx1o0

L’attentat de Charlie Hebdo, “un cauchemar qui dure toujours” pour les dessinateurs de presse


Les questions sont les mêmes en Occident

Le contexte du débat sur la liberté d’expression est très différent en Occident. Pourtant, de nombreuses questions que se posent les écrivains et les artistes sont les mêmes. Qu’est-ce qui est encore tabou ? Jusqu’où peut-on aller ? Faut-il faire voler en éclats le consensus ?

Dans le monde arabe, ceux qui éprouvent les limites de la liberté d’expression vivent dans des dictatures brutales et n’ignorent rien des dangers qui les guettent s’ils provoquent la colère du peuple. Hattar fait partie de ces dizaines d’écrivains et d’artistes qui ont perdu la vie ces dernières années pour avoir bousculé les tabous. Il faut un courage immense pour mener le combat de la liberté d’expression en Jordanie, en Égypte ou en Arabie Saoudite.

En Occident, les auteurs et les artistes sont également victimes de menaces de mort, que ce soit la fatwa dont fait l’objet Salman Rushdie ou le massacre de l’équipe de Charlie Hebdo en janvier 2015. Mais, contrairement à la majorité du monde arabe, la liberté d’expression est considérée comme un droit, et il y a des lois et des institutions pour la garantir et la protéger.

Cette situation favorise l’optimisme face aux menaces qui pèsent sur la liberté d’expression.

Après le massacre de Charlie Hebdo, il y a eu des manifestations et la classe politique a fait part de son indignation. Mais de nombreux progressistes et la gauche ont eu du mal à défendre, même dans la mort, des personnalités associées à Charlie Hebdo. Trois mois après l’attaque, des écrivains de renom ont boycotté le gala annuel de PEN America pour protester contre sa décision de décerner au magazine un prix du courage.

Soutien sans équivoque des artistes et écrivains arabes

Les réactions ont été complètement différentes dans le monde arabe. Les écrivains et les artistes, même ceux qui critiquaient le magazine, ont apporté un soutien sans équivoque au journal, comme l’a fait remarquer la critique Kaelen Wilson-Goldie, établie à Beyrouth, car pour eux ces meurtres étaient le symptôme d’un danger encore plus grand. Lors d’une veillée pour Charlie Hebdo à Beyrouth, les gens ont ajouté au hashtag “Je suis Charlie” : “Je suis Samir Kassir, Je suis Gebran Tueni, Je suis Riad Taha, Je suis Kamel Mroueh.” Tous étaient des écrivains, des caricaturistes ou des intellectuels assassinés à cause de leur travail.

Les militants arabes sont conscients que la censure renforce les puissants, et que la liberté d’expression est une arme vitale pour ceux qui luttent pour le changement. Alors qu’on a souvent tendance à l’oublier en Occident.

Prenons le tollé suscité par la récente lettre ouverte publiée par le magazine Harper’s en faveur de la liberté d’expression signée par 153 personnalités. L’un des principaux reproches adressés à cette tribune est qu’elle incarnait la voix de privilégiés.

L’indignation des progressistes

Certes, peu de ses signataires ont été réduits au silence (mais rappelons tout de même que Kamel Daoud est menacé de mort par une fatwa). Ce sont les “petites gens” sans pouvoir ni voix dont la vie est particulièrement affectée s’ils tiennent des propos “incorrects”, que ce soit des étudiants musulmans en Grande-Bretagne, des chauffeurs de camion mexicano-américains, des auteurs pour enfants, des commerçants, des manifestants anti-Israël ou des militants politiques.

Tous ces cas sont différents, et le terme à la mode de cancel culture [“culture de l’annulation”] n’est pas particulièrement utile pour nous aider à réfléchir aux différents moyens de museler la parole des autres. Les conditions de la censure en Occident ne sont pas non plus comparables à celles que subissent les écrivains et les militants arabes. Pourtant ces conditions difficiles font prendre conscience aux militants arabes de l’importance de la liberté d’expression, alors que beaucoup en Occident l’ont apparemment perdue de vue. La plupart des blagues ou des caricatures pour lesquels les Arabes risquent leur vie ne seraient sans doute pas publiés en Occident sans susciter un tollé considérable de la part des progressistes.

Pouvoir traiter la censure à la légère ? C’est vraiment un privilège.

Kenan Malik


L’indépendance et la qualité caractérisent ce titre né en 1821, qui abrite certains des chroniqueurs les plus respectés du pays. The Guardian est le journal de référence de l’intelligentsia, des enseignants et des syndicalistes. Orienté au centre gauche, il se montre très critique vis-à-vis du gouvernement conservateur.
Contrairement aux autres quotidiens de référence britanniques, le journal a tout d’abord fait le choix d’un site en accès libre, qu’il partage avec son édition dominicale, The Observer. Les deux titres de presse sont passés au format tabloïd en 2018. Cette décision s’inscrivait dans une logique de réduction des coûts, alors que The Guardian perdait de l’argent sans cesse depuis vingt ans. Une stratégie payante : en mai 2019, la directrice de la rédaction, Katharine Viner, a annoncé que le journal était bénéficiaire, une première depuis 1998.


[Société] Pendant la crise, les riches continuent de s’enrichir, dénonce Oxfam


Dans un nouveau rapport, l’ONG pointe la hausse spectaculaire des bénéfices de certaines entreprises malgré la crise mondiale liée à la pandémie de Covid-19.

Selon l’ONG basée à Londres, 32 entreprises, dont Microsoft, Intel, Apple, Walmart, Facebook, Google mais aussi Nestlé ou Roche, vont enregistrer à la fin de l’année une hausse spectaculaire de leurs bénéfices.

Le « monde d’après » tant invoqué depuis le début de la crise du Covid ressemble furieusement à celui d’avant. C’est en tout cas ce que dénonce Oxfam International dans un rapport publié jeudi 10 septembre. Alors que la crise a plongé l’économie mondiale dans une récession historique, privé d’emploi des dizaines de millions de personnes et risque d’aggraver les inégalités sur le long terme, une poignée de grandes multinationales – et leurs actionnaires – continuent de s’enrichir.

Selon l’ONG basée à Londres, 32 entreprises, dont Microsoft, Intel, Apple, Walmart, Facebook, Google mais aussi Nestlé ou Roche, vont enregistrer à la fin de l’année une hausse spectaculaire de leurs bénéfices, de l’ordre de 109 milliards de dollars (92,1 milliards d’euros) de plus que le résultat moyen réalisé sur les quatre dernières années. Parallèlement, les 25 milliardaires les plus riches du monde ont vu leur patrimoine augmenter de 255 milliards de dollars entre la mi-mars et la fin mai. Oxfam pointe en particulier l’exemple de Jeff Bezos, patron d’Amazon, dont le cours de Bourse a flambé de 76 % depuis janvier. Sur le papier, la hausse de sa fortune, qui atteint 204 milliards de dollars selon Forbes, correspondrait à verser une prime 105 000 dollars aux 876 000 salariés de l’entreprise dans le monde (dont 10 000 en France), pointe Oxfam.

Adopter un comportement vertueux

Les exemples sont légion : l’ONG cite notamment le cas du constructeur japonais Toyota, qui a distribué aux actionnaires plus de 200 % des bénéfices réalisés depuis janvier, ou du géant allemand de la chimie BASF, qui a versé plus de 400 % de ses bénéfices aux actionnaires au cours des six derniers mois.

Avec ce rapport, Oxfam met le doigt sur un problème déjà soulevé par d’autres instances et qui touche à la répartition du coût de la crise due au Covid. Dans plusieurs pays, dont la France, les gouvernements ont incité les entreprises à adopter un comportement vertueux. Dans son discours du 14 juillet, Emmanuel Macron a appelé les entreprises françaises à une « modération des dividendes », d’autant plus si elles avaient mis une partie ou la totalité de leurs effectifs au chômage partiel ou prévoyaient des plans sociaux. De fait, huit sociétés françaises sur dix ont réduit ou annulé leurs dividendes au deuxième trimestre, selon le cabinet spécialisé Janus Henderson, mais la situation diffère selon les secteurs.

« Sans conditions, les aides publiques risquent de renforcer encore davantage la mainmise des actionnaires sur les choix stratégiques des entreprises », souligne le porte-parole d’Oxfam

Le sujet a pris un relief particulier en France lors de la présentation du plan de relance de 100 milliards d’euros, dont une large part profitera aux entreprises par le biais de la baisse des impôts de production notamment. Le gouvernement n’a pas, en effet, exigé de contreparties, sous la forme de préservation des emplois ou de maintien des salaires, ce qui a été très critiqué par les organisations syndicales, les ONG et une partie de l’opposition.

« Sans conditions, les aides publiques risquent de renforcer encore davantage la mainmise des actionnaires sur les choix stratégiques des entreprises, accroître la déconnexion avec l’économie réelle et retarder la transition écologique », souligne le porte-parole d’Oxfam France, pour qui « la première des priorités est de ne pas signer de chèque en blanc aux grandes entreprises ».

« Un impôt exceptionnel »

En France, certains dirigeants d’entreprise plaident aussi pour une meilleure répartition des efforts pour faire face à cette crise. Ainsi, le banquier et ancien syndicaliste Nicolas Théry, le président du Crédit mutuel, estime que « cette crise a montré à quel point un service public est par nature régalien, et il est normal qu’une contribution plus forte à ces services publics soit imposée aux plus aisés ». Le banquier mutualiste se dit donc « favorable à un impôt exceptionnel sur les hauts revenus, pour financer les services publics, la solidarité et la lutte contre le changement climatique ». « Il faudrait également augmenter l’impôt sur les bénéfices distribués par les entreprises », ajoute-t-il.

« Nous entrons dans une période qui va être très difficile, surtout pour les personnes en bas de l’échelle » Louis Gallois, président du conseil de surveillance du groupe automobile PSA

L’un des grands parrains de l’industrie française, Louis Gallois, ancien patron de la SNCF et d’EADS, aujourd’hui président du conseil de surveillance du groupe automobile PSA, se prononce lui aussi pour une hausse temporaire « de l’impôt sur la fortune immobilière ou, pour plus de lisibilité et de simplicité, de l’impôt sur le revenu », indique-t-il, évoquant l’instauration, pendant deux ans, d’une tranche supplémentaire ou d’une imposition spéciale au-delà de 100 000 euros de revenus par an.

« Nous entrons dans une période qui va être très difficile, surtout pour les personnes en bas de l’échelle, qui ont déjà souffert plus que les autres de la crise, justifie-t-il. Le volet social du plan de relance est insuffisant, et ce geste de solidarité pourrait permettre de rapporter suffisamment d’argent pour le compléter. »