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[Société] Inde. Au Kerala, les femmes ont désormais le droit de s’asseoir au travail


Des clients et une vendeuse dans un magasin de saris à Bangalore, dans le Karnataka, en Inde, le 13 octobre 2011. PHOTO / MANJUNATH KIRAN / AFP

“Vous devez rester debout douze heures d’affilée, tous les jours. […] On surveille le moindre de vos mouvements, et vous êtes sanctionnée pour le moindre écart – par exemple s’appuyer contre un mur (ne serait-ce que quelques secondes), parler avec d’autres personnes ou s’asseoir”, décrit The Better India, avant de demander à ses lecteurs : pourriez-vous imaginer de quelle profession et de quelle époque il s’agit dans ce témoignage ?

Le média donne rapidement la réponse à la triste devinette : il s’agit des conditions de travail des femmes dans les magasins de textile au Kerala, État situé à la pointe sud de l’Inde. En plus d’avoir l’interdiction de s’asseoir, elles n’ont droit qu’à deux pauses de cinq minutes dans la journée pour aller aux toilettes – quand des lieux sont prévus à proximité, ce qui n’est pas toujours le cas – et doivent prendre leur déjeuner en moins de trente minutes. “Les femmes veillent à ne pas trop boire parce qu’elles ne peuvent pas aller aux toilettes quand elles le veulent. Elles contractent des infections urinaires et ont des problèmes de reins. La position debout leur crée des varices et des douleurs aux articulations”, témoigne la militante Viji Penkoot, dans The Guardian. Et pour s’assurer du respect des règles, les employeurs n’hésitent pas à filmer les vendeuses avec des caméras.

C’est d’ailleurs ce qui est arrivé à Anita, au septième jour de la saison festive d’Onam, relate The Times of India. Après les pluies, on fête l’arrivée des beaux jours et la période attire de nombreux clients. Alors que l’un d’entre eux a longtemps discuté des modèles de vêtements, elle s’est permis, le temps de quelques minutes, de s’appuyer contre un mur avant d’être rappelée à l’ordre par l’un des chefs d’équipe.

“À la fin du mois, ma paie a été amputée de 100 roupies. Le propriétaire du magasin, qui était à l’étranger, avait vu la bande de vidéosurveillance”, explique-t-elle au média.

Une femme dans un magasin et atelier de saris à Bhoodan Pochampally, en Inde, le 3 mars 2014. PHOTO / NOAH SEELAM / AFP

Le rôle clé des militantes

Le cas d’Anita est l’un des nombreux exemples de ce que dénonce le mouvement de contestation pour “le droit de s’asseoir” (“iruppu samaram” en malayalam, la langue de l’État du Kerala). Après huit ans de combat, ces militantes ont obtenu gain de cause le 4 juillet. Ainsi, le gouvernement de l’État a amendé la loi portant sur les magasins et les établissements commerciaux. La durée de travail sera désormais limitée à huit heures par jour pour les femmes et elles seront autorisées à utiliser une chaise ou un tabouret au travail. De plus, cet amendement permet aux vendeuses de profiter d’une pause au cours de l’après-midi, fixe un revenu minimum mensuel de 10 000 roupies (soit 125 euros) et rend la pause déjeuner obligatoire – bien que la durée n’ait pas encore été annoncée.

Une victoire obtenue notamment grâce à la lutte de Viji Penkoot, qui milite contre les conditions de travail difficiles des Indiennes depuis 2010. Elle explique à The Week :

Les propriétaires de magasins, y compris l’association des marchands du Kerala, nous ont dit que si on voulait s’asseoir ou utiliser les toilettes, nous n’avions qu’à rester chez nous. Ça nous a vraiment mises en colère, et c’est comme ça qu’a commencé le mouvement ‘iruppu samaram’ pour le droit de s’asseoir.”

Dans The Better India, la chef de file du mouvement de contestation ajoute : “La plupart des autres syndicats sont dirigés par des hommes, il n’y avait donc pas un grand empressement pour se pencher sur cette question.” Elle reconnaît toutefois, non sans regrets, dans The Guardian : “Ça nous a pris beaucoup de temps pour attirer l’attention du gouvernement sur ce problème.”

Assurément, pour The Indian Express, le mouvement de Viji Penkoot a été déterminant pour faire évoluer la législation. “Ces militantes courageuses […] ont dénoncé la discrimination inhérente aux lois qui régissent (le) secteur (commercial)”, affirme le média. Avant de tempérer en ajoutant que cela est intervenu, ironie du sort, au moment où la participation des Indiennes dans l’activité du pays connaissait une baisse.

Audrey Fisné

[Société] Vu des États-Unis. Le trumpisme a encore de beaux jours devant lui


Dessin de Schneider, Suisse.

Trois ans après avoir vu Donald Trump se présenter, au bas de son escalator doré, comme le grand espoir d’un nouveau populisme américain [aux États-Unis, ce terme n’a pas forcément de connotation négative], ses détracteurs sont de plus en plus nombreux à parier que le trumpisme succombera à une confrontation spectaculaire entre le président et les enquêteurs qui s’intéressent de près aux conditions dans lesquelles il a été élu. Certains disent que l’équipe du procureur spécial, Robert Mueller, dessillera les yeux des Américains et les amènera à adhérer à nouveau aux institutions contre lesquelles ils se sont rebellés en élisant un perturbateur populiste. D’autres estiment que le comportement indigne du président (ses supposées affaires avec des actrices pornos, entre autres) aura raison de l’engouement populiste. D’autres encore espèrent que la multiplication des scandales politiques tels que la rétention de milliers d’enfants traumatisés dans des camps finira par étouffer le trumpisme.

Mais l’histoire des mouvements populistes montre une tout autre réalité. Quand les citoyens se soulèvent contre un système qu’ils jugent détraqué, quand des électeurs en arrivent à la conclusion qu’ils ont été manipulés ou exploités, ils ne se laissent généralement pas dissuader par les fredaines de leurs dirigeants, ni impressionner par des enquêtes révélant les méfaits de leurs champions populistes.

Le président Trump est une figure toujours aussi polarisante. Mais, si une vague démocrate vient s’abattre sur le pouvoir à l’automne [lors des élections de mi-mandat], elle sera, selon toute vraisemblance, modeste, et la fièvre populiste qui a porté Trump au pouvoir n’est pour l’instant pas près de retomber [9 électeurs républicains sur 10 approuvent son action].

Un processus naturel

Aux États-Unis comme dans d’autres démocraties occidentales, la rébellion populiste, même si elle semble issue de nulle part, couve généralement depuis longtemps. Le trumpisme est, à divers égards, l’expression la plus extrême d’un mécontentement croissant des Américains, comme l’ont illustré Barry Goldwater et Eugene McCarthy dans les années 1960 puis Pat Buchanan et Ross Perot dans les années 1980 et 1990 [tous ont été candidats à la Maison-Blanche] ou Barack Obama, élu en 2008.

Et ces mouvements populistes disparaissent aussi lentement qu’ils ont émergé. Ils ne meurent pas seulement à cause d’enquêtes pour corruption, d’une couverture médiatique acharnée ou de la mauvaise conduite de leurs leaders. Il s’agit, semble-t-il, d’un processus naturel, une évolution politique qui transcende les personnes et les lieux. Même quand ces dirigeants s’avèrent moins efficaces ou attrayants qu’au premier abord, les forces politiques qui les ont portés au pouvoir tendent à les protéger plus longtemps que leurs opposants ne pourraient s’y attendre. Aux États-Unis comme ailleurs, les mouvements populistes prennent fin quand les idées qui les animaient sont absorbées par l’appareil en place ou quand les conditions qui les avaient fait naître changent foncièrement.

Pendant des années, les observateurs ont soutenu que le dirigeant populiste italien Silvio Berlusconi ne pourrait pas survivre longtemps à la tête du gouvernement très instable de son pays. Or Berlusconi a dirigé l’Italie pendant dix-sept ans avant d’être contraint de démissionner de son poste de Premier ministre en 2011. L’opinion publique s’était lassée de son show : les scandales, le cirque médiatique, les sordides affaires autour de sa vie privée. Pourtant, même après son départ, son message a continué à résonner dans la vie politique italienne. Ses prises de position contre la mondialisation, et son discours antimigratoire notamment, occupent toujours une place centrale dans le mouvement populiste italien.

De la même manière, Jörg Haider a cessé de jouer un rôle marginal pour devenir le dirigeant de la droite populiste autrichienne le plus important depuis la guerre, même s’il a fait l’objet d’une série d’enquêtes pour blanchiment d’argent, détournement de fonds et autres affaires de corruption. Quand il est mort, en 2008, il avait réussi à provoquer l’éclatement des grands partis d’opposition, à transformer le paysage politique autrichien et à faire d’un nationalisme anti-immigration une force solide et pérenne de la vie politique autrichienne.

Absorption ou cooptation

Dans l’histoire américaine, les montées populistes se soldent toujours par un processus d’absorption ou de cooptation. Le mouvement socialiste du début du XXe siècle n’a jamais réussi à s’emparer de la Maison-Blanche, mais les idées soutenues par Norman Thomas et d’autres dirigeants socialistes à une époque de fortes disparités économiques sont devenus des piliers importants du New Deal de Franklin Roosevelt [dans les années 1930] : sécurité sociale, allocations-chômage et programmes de création d’emplois.

Un demi-siècle plus tard, à l’autre bout du spectre idéologique, [le président républicain] Ronald Reagan a adopté des positions initialement défendues par le très conservateur et impopulaire Goldwater. Durant sa campagne présidentielle de 1964, ce dernier avait lancé un appel populiste classique à une “majorité cachée” d’Américains mécontents, promettant de réduire fortement les réglementations et les taxes, de limiter le rôle de l’État fédéral et de laisser aux États le soin de régler les questions de droits civiques. Goldwater a essuyé une défaite écrasante, mais, seize ans plus tard, Reagan a remporté une large victoire en reprenant bon nombre de ses idées.

Et, selon le populiste Pat Buchanan, qui s’est présenté trois fois à la présidentielle entre 1992 et 2000, c’est ainsi que ces mouvements disparaissent pour mieux renaître. Quand quelqu’un “s’empare de ces idées et les porte au pouvoir”, explique-t-il, le mouvement populiste fait généralement long feu car il n’est plus nécessaire : le peuple a, en un sens, été écouté. “Les populistes sont un peu le canari dans la mine [sensible aux émanations de monoxyde de carbone, cet oiseau était utilisé autrefois dans les mines de charbon pour donner l’alerte en cas de fuite de gaz]. Ils ne survivent pas. Mais leurs idées, si.”

Kathy Cramer, qui a écrit The Politics of Resentment (La politique du ressentiment, inédit en français), a passé des heures interminables avec des partisans de Trump dans le Wisconsin pour explorer les limites de leur comportement électoral. “On ne doit pas attendre des gens qui ont voté pour Trump qu’ils s’écrient : ‘Oui, vous avez raison, j’ai commis une erreur’, souligne-t-elle.

Souvent, ils commencent par dire : ‘J’aurais préféré qu’il ne se conduise pas ainsi.’ Ils ne l’aiment pas. Mais je ne vois pas chez eux de signes d’embarras. Ils pensent que les enquêtes et les reportages des médias sont des complots contre Trump. Ils veulent toujours être respectés, entendus, ne pas être méprisés.”

L’issue imaginée par Kathy Cramer est l’émergence d’un républicain “qui permette aux gens de se détourner de Trump sans perdre la face. En fin de compte, ils voudraient pouvoir se tourner vers autre chose, mais je ne vois pas quoi. Je ne vois sûrement pas ce que le parti démocrate propose comme autre option.”

Théoriquement, la prochaine étape dans la vie politique américaine pourrait être l’émergence d’un nouveau Roosevelt ou d’un nouveau Reagan pour extraire les idées fortes du trumpisme et les enrober d’un message propre à rassembler les Américains. Mais l’avènement de ce mouvement fédérateur n’est pas inéluctable, et des partisans d’un nouveau nationalisme américain, comme l’ancien stratège en chef de Trump, Stephen Bannon, pensent que le prochain chapitre de la vie politique américaine sera dominé par un opposant déclaré à l’immigration.

Des passions durables

Le dirigeant d’un mouvement populiste est souvent si éloigné de la norme politique qu’il n’est pas réélu. Mais les passions qui l’ont rendu si attrayant dans un premier temps survivent à sa chute.

La croisade contre les communistes menée par le sénateur Joseph McCarthy dans les années 1950 est restée populaire bien après que la presse et les membres du Congrès se furent retournés contre lui. Des décennies plus tard, quelques historiens ont suggéré que, si la presse s’était montrée plus agressive beaucoup plus tôt, sa campagne aurait peut-être décliné plus rapidement. Mais comme Edwin Bayley l’a expliqué dans son ouvrage de 1981, Joe McCarthy and the Press [Joe McCarthy et la presse, inédit en français], les reportages clairs et véridiques ne manquaient pas : “Presque tous les aspects de l’action de McCarthy ont été étudiés et ses manquements dénoncés à de nombreuses reprises. Personne ne s’en souciait.” Bayley concluait :

Ce n’était pas le tempérament, la moralité, ou le comportement de McCarthy qui préoccupait les gens ; la seule question importante à leurs yeux était le communisme.”

Comme Trump, McCarthy a prêché le scepticisme et l’incrédulité, s’en est pris aux journalistes et aux enquêteurs, et a semé le doute sur la définition de l’expertise et de la vérité. Et, comme aujourd’hui, un cortège de critiques et d’investigations a conduit les partisans de McCarthy à resserrer les rangs autour de leur homme.

Pour que cette surenchère prenne fin, il faudra laisser passer suffisamment de temps pour pouvoir franchir un obstacle important : l’orgueil. Plus les démocrates feront pression sur les électeurs de Trump – et les républicains au Congrès – pour qu’ils admettent que leur dirigeant pose problème, moins ils seront prêts à le faire.

Il est peu probable que les forces qui ont fait élire Trump se dispersent avant que le système en place – par lequel ses partisans se sentent abandonnés – s’attèle aux problèmes qui sont à l’origine de la poussée populiste. Les électeurs profondément mécontents sont encore légion.

Marc Fisher


Le grand quotidien de la capitale américaine et l’un des titres les plus influents de la presse mondiale. Traditionnellement au centre droit, The Washington Post doit sa réputation à son légendaire travail d’enquête dans l’affaire du Watergate, qui entraîna la chute du président Nixon au début des années 1970. Il se distingue aussi par sa couverture très pointue de la vie politique américaine, ses analyses, ses reportages, ainsi que par ses nombreux chroniqueurs de tous bords politiques.
Premier quotidien à paraître sept jours sur sept (en 1880) et à charger un médiateur de veiller sur l’indépendance du journal (dès 1970), The WP a souvent su évoluer avant les autres. C’est à partir des années 1930 qu’il prend vraiment son essor, suite à son acquisition par Eugene Meyer, avant de connaître son heure de gloire sous la houlette de sa fille, Katharine Graham.
En 2013, le journal contrôlé durant quatre-vingts ans par la famille Meyer-Graham a été racheté par le patron d’Amazon, Jeff Bezos. Depuis, le Post a mis l’accent sur les nouvelles technologies. Les développeurs et datascientifiques cohabitent dans ses nouveaux bureaux avec les journalistes ; les titres sont souvent plus accrocheurs et adaptés au web. Jeff Bezos a investi des sommes importantes qui ont permis l’embauche de 140 journalistes, après des années de licenciements. Mais les recettes restent insuffisantes et l’avenir suscite toujours des inquiétudes.
Le site du Washington Post est très complet et attire de nombreux internautes de l’étranger. Il a expérimenté ces dernières années des formats très ambitieux, notamment en matière de journalisme immersif.

[Société] Crise des migrants : l’éternel retour des années 30


Crise des migrants : l’éternel retour des années 30

Connaissez-vous le point Godwin et l’argument « reductio ad hitlerum » ? L’OJIM a présenté cette théorie et ce concept que l’on peut résumer de la façon suivante : très rapidement dans une conversation, votre interlocuteur coupe court au débat, en ramenant les arguments adverses à ceux du nazisme. La discussion est interrompue par une pirouette grossière, sans avoir à poursuivre la moindre véritable argumentation. Il n’y a alors plus de choix possible : il faut éviter la comparaison avec les « heures les plus sombres de l’histoire » et rejeter le mal absolu qui se présenterait à nous.

Par médias interposés, la deuxième guerre mondiale est souvent convoquée pour nous convaincre que la maitrise de l’immigration est assimilable aux atrocités commises durant cette période. L’argument massue aboutit à faire comprendre qu’il n’y a pas de débat : il s’agit de choisir le bien et de se détourner du mal. Illustration par les termes utilisés dans les médias.

Les rafles

Quand des clandestins sub sahariens sont expulsés d’Algérie, il s’agit pour RFI d’une « nouvelle rafle de migrants ». Au camp de migrants du nord de Paris, Houssam affirme à Libération en 2016 que « depuis le 31 juillet, c’est la 26e rafle, on dénombre 4 000 interpellations et 439 obligation de quitter le territoire français ». En janvier 2018, le gouvernement belge tente d’éviter qu’un parc dans le centre de Bruxelles se transforme en Calais bis. L’Obs nous informe à ce sujet que «  des “rafles” anti-migrants ont lieu ». Faire respecter le principe de nationalité et renvoyer ceux qui sont illégalement sur le territoire constituerait donc une « rafle » de sinistre mémoire. CQFD.

Les camps de concentration

Des centres ont été mis en place en Europe afin de permettre l’instruction des demandes d’asile et de ne pas laisser s’installer des clandestins aux motivations économiques qu’il sera très difficile, voire impossible, de renvoyer dans leur pays. En Libye, de nombreux migrants attendent de rallier clandestinement l’Europe par la méditerranée. Ces freins à la libre circulation déplaisent fortement à des personnes parfois éminentes et des médias qui utilisent le vocable de « camp de concentration ».

Concernant la situation en Europe, Mediapart faisait état dès août 2013 d’un « révolte dans un camp de concentration pour migrants en Grèce ». En avril 2017, Ouest-France nous informe que « le souverain pontife est revenu sur sa visite l’année dernière d’un camp de migrants installé sur l’île grecque de Lesbos ». « Le pape François fustige les “camps de concentration” pour migrants ».

Le 5 juillet, Marianne évoque la « prise de tête chez les bureaucrates allemands pour ne pas dire le mot “camp” ». « Alors que l’Allemagne se prépare à introduire des centres de rétention de réfugiés, le pays est renvoyé à son passé. (…) comment parler de ces centres à la frontière sans évoquer le mot “camp”, qui rappelle trop les camps de concentration nazis de la Seconde guerre mondiale ? ».

Le Monde mentionne le 11 juillet les propositions du ministre de l’intérieur autrichien M. Kickl de regrouper les demandeurs d’asile de “manière concentrée”. « Cette expression plus que malheureuse, rappelant les camps de concentration nazis, lui avait valu un rappel à l’ordre du président de la République, Alexander Van der Bellen ».

Concernant la situation en Libye, France Info est catégorique et titre un article : « la Libye est devenue une sorte de camp de concentration à ciel ouvert ». La question posée par le journaliste de la radio publique à un « chercheur spécialiste des flux migratoires » semble déjà contenir la réponse : « Pourquoi les pays européens sont-ils responsables de la situation des migrants en Libye ? ». En écho, le site Infomigrants nous informe que « les conditions de vie des migrants (sont) comparables à celles des “camps de concentration” ».

L’exode des migrants comparable à celui des juifs dans les années 30

Le site Arrêts sur images s’interroge : « Des milliers de réfugiés sur les routes franchissant les montages pour passer les frontières, refoulés par des nations recroquevillées qui craignent la submersion. Il y a exactement 80 ans, jour pour jour, en juillet 1938 s’ouvrait la conférence d’Evian, qui devait s’achever sur un constat implacable : personne dans le monde ne voulait accueillir les Juifs persécutés par Hitler, ni les opposants politiques anti-nazis. Quelles ressemblances, quelles différences, entre deux époques (1938 et aujourd’hui), entre les deux traitements médiatiques des réfugiés d’hier et des migrants d’aujourd’hui ».

L’Obs donne le 29 juin la parole à un des spécialistes préférés des médias quand il s’agit d’avoir un avis « autorisé » sur les migrants, François Héran. Le sociologue affirme : « Les derniers arrivés servent toujours de boucs émissaires ». Evoquant l’Aquarius, « je songe aussi au “Saint-Louis”, parti de Hambourg en mai 1939 avec 963 juifs allemands et qui tente vainement d’accoster à Cuba, aux Etats-Unis et au Canada ».

La déportation


La Provence reproduit le 9 juillet une déclaration du Président de la République : « Jamais la France n’acceptera les solutions de facilité que d’aucuns aujourd’hui proposent qui consisteraient à organiser des déportations, à travers l’Europe, pour aller mettre dans je ne sais quel camp, à ses frontières ou en son sein ou ailleurs, les étrangers” non admis en France ». Le site Infomigrants donne la parole à une ONG pro-migrants au sujet des morts sur la route de l’Europe. La « déportation » est également mentionnée : « tous ces décès sont le résultat de la militarisation des frontières de l’Union européenne (UE), des lois sur l’asile, et des politiques de détention et de déportation ».


Les crimes de masse

La Provence interviewe un universitaire au sujet de l’Aquarius. Celui-ci affirme de façon sentencieuse : « Le processus de déshumanisation permet au pire d’arriver ». « Ce type de tragédie alerte car, dans l’Histoire, il est souvent annonciateur de malheur pour tous. On voit bien le chemin qui peut être pris par nos sociétés. L’engrenage qui se nourrit d’extrémisme identitaire conduit à la déshumanisation et – le passé est là pour nous le rappeler – aux pires crimes de masse ».

Le refus de l’Italie d’accueillir l’Aquarius pourrait donc selon l’universitaire aboutir aux « pires crimes de masse ». Pas un mot par contre sur le « pont migratoire » en méditerranée où les passeurs et les ONG ont chacun un rôle bien défini, avec des embarcations de plus en plus précaires transportant des clandestins et avec les morts qui s’ensuivent.

Chantage éthique

À lire les termes employés, on pourrait penser que l’Europe s’est barricadée dans une forteresse. Oubliés les 750 000 migrants accostés sur les côtes italiennes depuis 2010 cités par Le Figaro. Oubliés les 1,6 millions clandestins arrivés depuis 2015 par la mer en Europe cités par Boursorama sur la base de chiffres de l’UNHCR.

Rafles, camps de concentration, exode, crimes de masse : tous ces mots sont empruntés à la deuxième guerre mondiale, sans qu’il soit nécessaire de l’évoquer. Leur usage converge dans une forme de chantage éthique visant à disqualifier toute opposition aux flux incontrôlés d’immigration. Ces mots clefs sont lancés comme des arguments d’autorité pour venir à bout des réticences. Pour ne citer qu’un exemple, l’Aquarius a croisé à proximité immédiate des côtes de pays africains sans que les médias évoquent la possibilité d’y accoster. Le silence des accusateurs patentés a été éloquent. L’Aquarius comparé au navire le Saint Louis ne pouvait avoir qu’une seule destination : l’Europe. A défaut, la décision de refuser qu’il accoste dans un pays européen aurait relevé du totalitarisme.

Rares sont les commentateurs qui remettent en cause le bien-fondé de la « grande migration ». Parmi les quelques voix qui détonnent, on peut citer celle de l’historien Pierre Vermeren dans une récente tribune dans le Figaro : «  Il est exceptionnel que les victimes de la faim ou des catastrophes climatiques prennent la route, car la migration est un processus économique coûteux qui doit être financé (par les gouvernements, les familles ou les mafias). La migration concerne des individus plutôt aisés des sociétés en développement ». « Cette politique, qui est à l’œuvre en dépit des réticences de plus en plus marquées des peuples d’Europe, n’améliore vraiment ni le sort de l’Afrique ni celui de l’Europe ». « La mobilité des hommes rebaptisés « migrants » est un des rouages de la grande machine économique mondiale. C’est une explication de la promotion d’un modèle, meurtrier, qui favorise si peu le développement du continent africain ».

Mais élargir le champ de réflexion aboutit à remettre en cause une lecture unique de la crise migratoire, avec d’un côté les « résistants » favorables à l’ouverture des frontières, et de l’autre les collabos qui prônent le repli sur soi. Un procédé binaire mais efficace. Julien Dray ne justifiait-il pas sur BFM TV l’usage du terme « rafle » pour qualifier les expulsions de clandestins de centres d’hébergement par le fait qu’« en France, on est obligé de faire le “buzz”, d’employer des mots provocateurs pour être entendu ». Efficace pour faire le buzz, peut-être, adéquat, peut-être pas…

[Société] L’UE inflige une amende de 4,3 milliards d’euros à Google pour “abus de position dominante”


Google a été épinglé par la Commission européenne pour abus de position dominante.

DADO RUVIC


4,34 milliards d’euros : une amende record ! C’est la somme demandée par la Commission européenne à Google, le mercredi 18 juillet 2018. En cause, des “pratiques illégales” du mastodonte du numérique vis-à-vis des fabricants de smartphones opérant sous son système Android comme des opérateurs de réseaux mobiles. Le géant du web est en effet accusé d’obliger les fabricants de smartphones Android à installer, dès l’usine, ses propres applications, par exemple le navigateur Chrome. L’installation de ce dernier est d’ailleurs même un prérequis afin d’utiliser le magasin d’application Play Store. En fait, les applications Google fonctionnent par “pack” de 11 applications populaires (YouTube, Playstore, Chrome, Gmail…). Pour les fabricants, c’est tout ou rien : soit ils préinstallent le pack, soit ils n’incluent par défaut aucune de ces 11 applications. Il est également reproché à Google d’inciter financièrement les opérateurs et les fabricants à préinstaller l’application Google Search.

Le montant de l’amende a presque doublé après l’amende de 2017, qui concernait l’outil de shopping du moteur de recherche, et s’élevait déjà à 2,42 milliards d’euros. Une première décision contre laquelle le géant, déjà, avait fait appel. La procédure judiciaire pourra prendre plusieurs années.

Pour la Commission, Apple n’est pas un concurrent direct


L’exécutif européen, par la voix de la Commissaire à la concurrence Margrethe Vestager, a ordonné Google de mettre un terme à ces pratiques dans les 90 jours faute de quoi elle s’expose à ” Celle-ci a gagné près de 94,7 milliards d’euros en 2017. 

Fine of €4,34 bn to @Google for 3 types of illegal restrictions on the use of Android. In this way it has cemented the dominance of its search engine. Denying rivals a chance to innovate and compete on the merits. It’s illegal under EU antitrust rules. @Google now has to stop it

— Margrethe Vestager (@vestager)

CONCURRENCE. La Commission a également rejeté l’argument de Google faisant référence à Apple comme concurrent des matériels fonctionnant sous le système d’exploitation Android. Elle a jugé que le fabricant de l’iPhone n’est pas comparable à Google en raison notamment de ses prix plus élevés et aussi du fait que son magasin d’applications App Store n’est disponible que pour les combinés fonctionnant sous son système d’exploitation iOS. Le groupe américain a fait part de son intention de faire appel, là aussi, de la décision de la Commission européenne

Une décision qui fédère les concurrents de Google

Cette sanction est en tout cas saluée par certains concurrents de Google, comme le Français Qwant. “Nous sommes très satisfaits que la Commission européenne ait compris comment Google abuse de sa position dominante avec son système Android pour entraver la concurrence sur le marché de la recherche en ligne”, a réagi Eric Leandri, président de Qwant. “Nous attendons désormais que Google se conforme entièrement à la décision de la Commission, afin de laisser les utilisateurs choisir librement leur moteur de recherche et leur navigateur lorsqu’ils achètent un nouveau téléphone portable.”

S.S. avec Reuters

[Société] Vu d’Éthiopie. Un accord de paix inattendu mais courageux entre Addis-Abeba et Asmara

Le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed (à gauche) avec le président éthiopien Issaias Afeworki, célébrant la réouverture de l’ambassade érythréenne à Addis-Abeba le 13 juillet 2018. PHOTO / MICHAEL TEWELDE / AFP

“Personne ne l’a vu venir, mais un accord de paix durable semble enfin avoir été trouvé entre l’Éthiopie et son ennemi juré, l’Érythrée”, se réjouit The Ethiopian Herald dans son éditorial, après la visite historique du président érythréen Issaias Afeworki en Éthiopie le week-end dernier.

Depuis la guerre entre 1998 et 2000 qui a fait quelque 80 000 morts, un contentieux territorial sur la frontière envenimait les relations entre les deux pays.

Réouverture des ambassades, des lignes téléphoniques…

Pour le quotidien progouvernemental éthiopien, “la faille [entre les deux pays] était mauvaise pour la nation sur les plans de l’économie, de la politique et de la sécurité”, mais “les liens rompus sont en train de se renouer très rapidement entre l’Éthiopie et l’Érythrée”.

En effet, en seulement six semaines, “les deux pays ont accepté de rétablir les relations diplomatiques et commerciales, ainsi que les voies de communication : les ambassades ont rouvert, les vols ont repris et les lignes téléphoniques directes ont été rétablies, ce qui a ravi les familles qui étaient séparées par le litige.

“Deux nations, un seul peuple”

À peine nommé, le nouveau Premier ministre réformateur, Abiy Ahmed, a créé la surprise en déclarant accepter un règlement du conflit frontalier datant de 2002. “Dans ces deux nations vit un seul peuple. Maintenant que le fossé est comblé, la paix et la réconciliation pourront prendre effet, se félicite le journal.
Ce dernier salue les efforts qu’il a fallu de part et d’autre pour aboutir à ce résultat :

Oui, il faut féliciter l’esprit d’initiative des deux camps, qui ont eu le courage de relever les défis posés par les positions respectives de chaque nation.”

Ce processus de réconciliation pourrait offrir une embellie économique aux deux pays. L’accès à la mer par l’Érythrée est en effet crucial pour l’Éthiopie, pays enclavé.


Fondé en 1943, The Ethiopian Herald est un quotidien d’information générale. Il est publié par l’Agence de presse éthiopienne, un organe du gouvernement.

[Société] Les psychiatres s’écharpent autour de la santé mentale de Donald Trump



Au Congrès, des voix s’élèvent pour constituer une équipe chargée d’évaluer l’état psychique du président américain. C’est ce que prévoit le 25e amendement de la Constitution. Avant Donald Trump, d’autres présidents s’étaient distingués par un certain «déséquilibre mental», sans être destitués

Qui peut décider de l’état psychique du président américain et de sa capacité à gouverner? Depuis l’élection de Donald Trump, le débat autour de sa santé mentale reprend de plus belle, animé par ses détracteurs ainsi que par des associations de médecins. Son impulsivité à fleur de peau, sa mégalomanie ne supportant aucune critique, son faible vocabulaire et sa façon intempestive de tweeter sont interprétés et réinterprétés en boucle. Ces questionnements ont été relancés avec vigueur quand Donald Trump a promis «feu et fureur» au leader nord-coréen.

Lire aussi: Les tweets de Donald Trump sur l’attentat de Londres choquent

Un colloque organisé sur ce thème sensible

Est-ce de l’acharnement que de vouloir à tout prix inspecter les moindres recoins du cerveau du dirigeant de la première puissance mondiale? En avril, l’Université de Yale, dans le Connecticut, a été jusqu’à organiser un colloque sur ce thème sensible, regroupant des experts du monde entier. Des professionnels de la santé de l’association Duty to Warn (devoir d’avertir) présidée par John Gartner, psychiatre de l’Université Johns-Hopkins de Baltimore, en sont à l’origine.

Ils ont lancé une pétition pour réclamer un examen clinique du président américain. Conclusion du colloque: Donald Trump souffrirait de «narcissisme malfaisant», syndrome découvert par le psychanalyste Erich Fromm en 1964. Un savant mélange de narcissisme, de paranoïa, d’asociabilité, d’agressivité et de sadisme.

Des médecins ont écrit aux membres du Congrès

Des médecins se sont également fendus de lettres aux membres du Congrès. L’enjeu: déterminer si le 25e amendement de la Constitution américaine, adopté en 1967 après l’assassinat de John F. Kennedy, peut être invoqué. Le texte stipule clairement que le président peut être remplacé par son vice-président s’il est «incapable de remplir les devoirs de sa fonction». Pour cela, il faut une déclaration écrite du président lui-même – qui avouerait de facto son incapacité à gouverner le pays –, du vice-président et d’une majorité de membres du cabinet ou d’une commission du Congrès.

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Actuellement, aucune structure ad hoc n’existe au Congrès. Mais, s’appuyant sur le 25e amendement, 28 démocrates ont déposé une proposition de loi en ce sens. Le groupe comprendrait onze membres, dont au moins huit médecins, quatre avec la casquette de psychiatres. En cas de préavis positif sur l’existence de troubles mentaux, le vice-président, Mike Pence, devrait alors signer une déclaration attestant de l’incapacité du président à gouverner. Un scénario à ce stade totalement inimaginable.

La règle Goldwater édictée en 1973

Le mois dernier, c’est la démocrate Zoe Lofgren, élue californienne à la Chambre des représentants, qui a introduit un billet demandant au Congrès d’exiger de Donald Trump qu’il se soumette à un examen médical et psychiatrique. Preuve que le débat prend de l’ampleur, le Washington Post a révélé fin juillet le contenu d’une conversation privée entre deux sénateurs, le démocrate Jack Reed et la républicaine Susan Collins. Leur micro était resté ouvert. «Je pense qu’il est fou, et je ne le dis pas à la légère comme s’il était juste un peu cinglé», a déclaré le démocrate, recueillant un acquiescement inquiet de Susan Collins.

Parmi les psychiatres, la polémique fait rage en raison de la «règle Goldwater», qui veut qu’un avis sur la santé mentale d’un personnage public ne peut se faire sans son consentement et sans l’avoir examiné. En 1964, le magazine Fact s’était intéressé à Barry Goldwater, candidat à l’élection présidentielle, et l’avait jugé «psychologiquement inapte» à occuper une fonction si importante, sur la base d’un sondage auquel 1189 psychanalystes avaient répondu dans ce sens. Le magazine a été condamné pour diffamation. L’Association américaine de psychologie (APA) a par la suite élaboré, en 1973, la règle dite «Goldwater», qui interdit à tous ses membres de réaliser et d’évoquer le diagnostic d’une personne sans l’avoir examinée.

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Avec le cas particulier de Donald Trump, cette règle semble voler en éclats. Début juillet, une association sœur, l’American Psychoanalytic Association, a envoyé un e-mail à chacun de ses 3500 membres, pour leur dire qu’ils pouvaient désormais s’exprimer librement sur la santé mentale des politiques.

C’est peut-être un narcissique de catégorie mondiale, mais cela n’en fait pas un malade mental pour autant

Allen Frances, psychiatre

De son côté, le psychiatre Allen Frances, qui a dirigé la quatrième édition du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, ne cache pas son agacement de voir tant de «diagnosticiens amateurs» évoquer un trouble de la personnalité narcissique. «C’est moi qui ai rédigé les critères qui définissent ce trouble, et M. Trump n’y correspond pas. C’est peut-être un narcissique de catégorie mondiale, mais cela n’en fait pas un malade mental pour autant, parce qu’il n’éprouve ni les souffrances ni les handicaps dont la manifestation est nécessaire pour poser un tel diagnostic. M. Trump inflige de graves souffrances plutôt qu’il ne les éprouve, et sa folie des grandeurs, son égocentrisme et son absence d’empathie ont été grandement récompensés plutôt que sanctionnés», écrit-il dans le New York Times.

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Il ajoute que le recours aux insultes psychiatriques est «une mauvaise manière de contrer ses attaques contre la démocratie»: «Son ignorance, son incompétence, son impulsivité et son désir de s’octroyer des pouvoirs dictatoriaux peuvent et doivent être dénoncés de façon appropriée. Ses motivations psychologiques sont trop évidentes pour être intéressantes, et les analyser ne mettra pas un terme à sa conquête irréfléchie du pouvoir. L’antidote à un Moyen Age trumpien dystopique sera politique, pas psychologique.»

Quels effets concrets?

C’est en substance également l’avis de Peter Kramer, professeur à la Brown Medical School de Rhode Island, et de Sally Satel. Les deux psychiatres rappellent dans une opinion du New York Times que d’autres présidents sont restés en fonction malgré des «déséquilibres mentaux». Abraham Lincoln aurait par exemple souffert de dépression, ce qui ne l’a pas empêché d’être considéré comme l’un des meilleurs. Diagnostiquer des troubles, disent-ils, est une chose, encore faut-il réussir à prouver ensuite qu’ils ont des conséquences directes sur la manière de gouverner. C’est facile en cas de soudaine aggravation de l’état psychique, beaucoup moins lorsqu’il s’agit de traits de la personnalité ancrés depuis longtemps. Comme c’est le cas pour Donald Trump.

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49% des présidents souffraient de troubles

En 2006, trois chercheurs de l’Université Duke (Caroline du Nord) s’étaient intéressés aux 37 présidents qui se sont succédé entre 1776 et 1974. Ils sont arrivés à la conclusion que 49% auraient été marqués par des troubles psychologiques; 24% souffraient de dépression, 8% d’anxiété et 8% de dépendance à l’alcool. John Adams, Theodore Roosevelt et Lyndon Johnson auraient été en proie à des troubles bipolaires. Ronald Reagan, de son côté, présentait déjà des signes de la maladie d’Alzheimer avant la fin de son deuxième mandat.

Mais le cas le plus préoccupant reste celui de Woodrow Wilson (1856-1924), victime d’attaques cérébrales à répétition. En 1919, en pleine Conférence de la paix à Paris, il avait donné des signes importants de confusion mentale. Une nouvelle attaque l’a ensuite empêché de se déplacer et d’assister à des réunions, un état gardé secret. Il a dû officiellement renoncer à sa fonction de président en 1921.

[Société] À Bombay, la mer vomit les déchets des humains à la tonne

Des passants courent pour éviter une vague sur le front de mer de Bombay, en Inde, le 16 juillet 2018. 
  Indranil MUKHERJEE / AFP

Le phénomène est d’une ampleur telle que les habitants de Bombay ont cessé de compter. Les pluies diluviennes de la mousson – depuis début juin il est tombé 1 817 mm, soit 72 % de la moyenne annuelle –, ajoutées aux coefficients de marée les plus élevés de la saison, font revenir sur le littoral de la capitale économique de l’Inde des tonnes de déchets essentiellement plastiques depuis le 13 juillet, comme le montre un reportage diffusé par Zeenews.

“En 48 heures, la mer a vomi pas moins de 361 tonnes d’ordures, dont 226 tonnes sur les seules plages de Juhu et Versova”, indiquait le Times of India dimanche 15 juillet, en publiant des photos impressionnantes.

Retour à l’envoyeur

Affolés, les défenseurs de l’environnement ont dénoncé “les insuffisances des systèmes de retenue flottants” installés dans les estuaires de la ville et aux sorties des égouts. Il faudrait selon eux “fixer des filets jusqu’au fond de l’eau”, afin d’empêcher les solides de partir librement dans la mer d’Arabie. Lundi 16 juillet, la mer poursuivait ses retours à l’envoyeur. Selon The Hindu, “11 tonnes de déchets ont été ramassés sur la célèbre promenade de Marine Drive” et 199 tonnes sur les principales plages de la ville.

La “vision d’horreur” que donnent ces déchets arrive “au moment précis où le gouvernement régional du Maharashtra impose l’interdiction du plastique dans tout l’État”, fait remarquer India Today, qui s’interroge sur la question de la collecte des ordures. “Malgré les nombreuses campagnes de nettoyage entreprises par des citoyens inquiets, le problème empire avec le rejet d’eaux usées non traitées dans la mer.” Un drame pour “la vie aquatique et la chaîne alimentaire marine”.

L’hiver dernier, le site d’information Scroll.in avait salué l’installation de l’artiste singapourien Tan Zi Xi visant à sensibiliser l’opinion publique à ce sujet. Dans un hangar de Sassoon Dock, le grand marché aux poissons de Bombay, Zi Xi avait “suspendu au plafond 400 kg d’objets en plastique” pour montrer aux visiteurs à quoi ressemble l’océan sous la surface.

Guillaume Delacroix

[Société] Vu des États-Unis. Le projet secret de Trump : en finir avec l’Occident


Dessin de Martyn Turner paru dans The Irish Times, Dublin.

L’alliance entre les États-Unis et l’Europe de l’Ouest a accompli de grandes choses. Elle a remporté deux guerres mondiales durant la première moitié du XXe siècle. Après s’être ouverte à ses anciens ennemis, elle a remporté une autre victoire avec la fin de la guerre froide. Elle a contribué à étendre la démocratie et permis à ses populations d’atteindre les plus hauts niveaux de vie que la planète ait connus.

Or, le président américain Donald Trump cherche à détruire cette alliance. S’en rend-il seulement compte ? Qui sait… Nul ne peut entrer dans sa tête ni deviner ses ambitions stratégiques – en admettant qu’il ait des ambitions à long terme. Mais si un président des États-Unis devait ébaucher un plan secret pour faire voler en éclats l’Alliance atlantique, cela ressemblerait fort à ce que fait Donald Trump.

Semer le désordre

Il commencerait ainsi par afficher sa franche hostilité à l’égard des dirigeants du Canada, de la Grande-Bretagne, de la France, de l’Allemagne et du Japon, en leur cherchant des noises sur des sujets sans fondement – non pour obtenir d’importantes concessions au profit des États-Unis, mais dans le seul but de semer la zizanie.

Dans ce grand projet secret de démolition de l’Occident, les États-Unis se chercheraient de nouveaux alliés pour remplacer ceux qu’ils renient. Le plus naturel de ces nouveaux partenaires serait la Russie, principale rivale en Europe de l’Allemagne, de la France et de la Grande-Bretagne. Et tout comme ce que fait la Russie, la stratégie américaine de rupture de l’Alliance atlantique passerait par des manœuvres d’ingérence dans la politique intérieure d’autres pays, afin d’y favoriser l’arrivée de nouveaux gouvernements hostiles eux aussi à la vieille entente.

Récapitulons… Tout y est : c’est exactement ce que fait Donald Trump.

Début juin, il a délibérément raccourci sa participation au sommet du G7 qui se tenait au Québec. Le peu de temps qu’il y est resté, il a cherché la bagarre. Tout le monde a sans doute vu la photo qui montre Trump assis, sourcils en accents circonflexes et bras croisés, face à Angela Merkel et aux autres chefs d’État arborant une attitude implorante.

Des accusations fallacieuses

La principale pomme de discorde de la rencontre du G7 portait sur les barrières douanières imposées par Trump pour des motifs fallacieux. Le président américain dit qu’il ne fait que rendre la pareille à d’autres pays. Mais selon la Banque mondiale, le taux moyen des droits de douane pratiqués par les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et la France est identique, et s’élève à 1,6 %. Celui du Japon s’élève à 1,4 % et celui du Canada à 0,8 %. Alors certes, tous les pays appliquent dans certains secteurs des droits de douane contestables, mais ces cas sont limités. Et les États-Unis n’ont rien d’une victime dans cette affaire.

Trump ne joue donc pas franc-jeu dans le domaine commercial, tout comme il a menti sur le lieu de naissance de Barack Obama, sur l’affluence à sa cérémonie d’investiture, sur la fraude électorale, sur les immigrés mexicains, sur l’enquête concernant l’ingérence russe dans la présidentielle de 2016, sur l’achat du silence de [l’ancienne actrice porno] Stormy Daniels et sur une bonne centaine d’autres sujets. Dans l’affaire des droits de douane, il ne s’agit pas d’un président qui aurait identifié un vrai problème et s’y prendrait mal : Donald Trump met en péril l’Alliance atlantique sur la base d’un mensonge.

S’il vous faut encore des preuves, regardez donc les tweets qu’il a postés après son départ du Québec. Le jour où il a quitté le G7, il a qualifié le Premier ministre canadien, Justin Trudeau, de “très malhonnête”. Pendant que les injures pleuvent sur Trudeau et d’autres partenaires historiques, Vladimir Poutine, Kim Jong-un et d’autres dictateurs plus ou moins assumés sont couverts de louanges. Trump et son entourage manœuvrent au profit des partis d’extrême droite en Allemagne et ailleurs. Au Québec, le locataire de la Maison-Blanche a justifié l’annexion de la Crimée par la Russie et plaidé pour la réintégration de Moscou dans le G7. “Mais pourquoi parle-t-il comme un présentateur de [la chaîne de télévision russe proche du Kremlin] Russia Today ?” s’est même demandé le journaliste conservateur Jay Nordlinger.

Seule hypothèse crédible

Je n’ai pas la réponse. Mais il est plus que temps de prendre au sérieux la seule hypothèse crédible qui puisse expliquer le comportement de Trump : il a l’intention de détruire l’alliance entre les Occidentaux.

Peut-être est-ce idéologique : il préfère l’autoritarisme à la Poutine à la démocratie. À moins qu’il n’ait pas de grand dessein et que Poutine ne possède effectivement des renseignements compromettants sur lui. Autre hypothèse : il se plaît simplement à être contre tout ce qu’ont défendu avant lui les autres présidents américains.

Quelles qu’en soient les raisons, son comportement exige une réaction à la hauteur de la menace. Comme l’a souligné le politologue [américain] Brendan Nyhan, le sommet du G7 a marqué un tournant :

L’alliance occidentale et le commerce mondial commencent à être soumis aux mêmes pressions intenses qu’impose Trump à nos institutions nationales.”

Pour les vieux alliés de l’Amérique, cette réaction implique de renoncer à l’optimisme bienveillant adopté les premiers temps par le Premier ministre canadien, Justin Trudeau, et par le président français, Emmanuel Macron. La chancelière allemande, Angela Merkel, montre l’exemple : ayant mesuré l’ampleur de la menace dès le début, elle s’est montrée plus ferme, sans jeter inutilement de l’huile sur le feu.

Aux États-Unis, pour les membres du Parti républicain, il s’agit de faire passer leur pays avant leur parti. Quelques-uns, à l’image du sénateur John McCain, ont exprimé leur inquiétude sans détour. Mais les membres du Congrès ont désormais le devoir d’aller au-delà des tweets inquiets. Ils doivent proposer des lois capables d’empêcher Trump de nuire et organiser les auditions nécessaires pour mettre au jour ses motivations.

Pour les électeurs américains, enfin, il s’agit de comprendre les véritables enjeux des élections législatives de mi-mandat du mois de novembre. Ce scrutin n’est pas un simple référendum sur les allégements fiscaux, la réforme de la santé ou le style peu orthodoxe du président. Ce sera un référendum sur la défense d’idéaux américains séculaires dont nous ne sommes que les gardiens.

David Leonhardt


Avec 1 300 journalistes, 13 bureaux à l’étranger et 125 prix Pulitzer, The New York Times est de loin le premier quotidien du pays, dans lequel on peut lire “all the news that’s fit to print” (“toute l’information digne d’être publiée”).
C’est le journal de référence des États-Unis, dans la mesure où les télévisions ne considèrent qu’un sujet mérite une couverture nationale que si The New York Times l’a traité. Son édition dominicale (1,1 million d’exemplaires) est distribuée dans l’ensemble du pays – on y trouve notamment The New York Times Book Review, un supplément livres qui fait autorité, et l’inégalé New York Times Magazine. La famille Ochs-Sulzberger, qui, en 1896, a pris le contrôle de ce journal créé en 1851, est toujours à la tête du quotidien de centre gauche.
Quant à l’édition web, qui revendique plus de 2,5 millions d’abonnés en 2017, elle propose tout ce que l’on peut attendre d’un service en ligne, avec en plus des dizaines de rubriques spécifiques. Les archives regroupent des articles parus depuis 1851, consultables en ligne à partir de 1981.

[Société] Une semaine d’actu en dessins

[Société] Dans les festivals, « tous les ans, il y a un mec pour me peloter pendant un concert »


Moins d’un an après l’affaire Weinstein et le mouvement #metoo, les festivals de musique français tentent de prévenir les situations de harcèlement et les agressions sexuelles. Encore trop fréquentes.

Julie, 23 ans, se rend tous les ans aux Eurockéennes de Belfort, même après y avoir déjà été harcelée.

A l’heure de la sieste, des pieds dépassent des tentes chauffées par un soleil de plomb. Au camping des Eurockéennes de Belfort, samedi 7 juillet, on prend des forces et l’apéro, on s’arrose avec des pistolets à eau ou on se prépare pour les premiers concerts de l’après-midi. Vautrés sur des sièges de pêcheur, casquettes sur la tête et boissons anisées à la main, six jeunes hommes reluquent les filles qui reviennent de la douche, et leur assènent des réflexions sur leurs physiques en ricanant. « Libérez vos nichons ! », « montre un tété ! », « sympa le petit short »… Toutes ont droit à une petite phrase. Quelques-unes répondent, mais la plupart font mine d’ignorer les remarques, elles laissent filer.

Séparée par quelques tentes de l’allée centrale du camping, Caroline avoue s’être habituée à la misogynie qui règne l’été dans les festivals. « C’est devenu classique, tous les ans il y a un mec pour me peloter pendant un concert », dit presque blasée cette urbaniste franc-comtoise de 26 ans. Pour autant, pas question pour elle de louper « les Eurocks », qui réunissent chaque année 135 000 spectateurs et ouvrent le bal des festivals d’été.

« Les lieux festifs sont associés à des lieux de rencontres, et certains dépassent les bornes, confirme Mathilde Neuville, cofondatrice de la jeune association de prévention Consentis. Pour le harcèlement de rue ou au travail, il y a une prise de conscience qui s’établit. Mais on s’est rendu compte qu’il restait une zone grise. »

Des plaintes chaque année

Un constat qui dépasse les frontières. En avril, aux Etats-Unis, une journaliste de Teen Vogue interrogeait 54 jeunes femmes venues danser dans le désert californien au festival Coachella. Toutes disaient avoir « été victimes d’agressions sexuelles ou de harcèlement cette année ». Au Royaume-Uni, l’institut de sondage YouGov a mené une enquête auprès de 1 188 festivaliers. Publiée en juin, l’étude révèle que 43 % des femmes de moins de 40 ans interrogées ont déjà été agressées ou harcelées.

Plusieurs plaintes pour agressions sexuelles et viols sont déposées chaque année en festivals

En France, il suffit de consulter les archives de la presse locale pour noter que plusieurs plaintes pour agressions sexuelles et viols sont déposées chaque année lors des festivals : Garorock en 2012 et en 2016 ; Panorama en 2013, en 2014 et en 2018 ; ou encore aux Eurockéennes en 2017. Des plaintes qui ne débouchent pas toujours sur une enquête. « C’est hyper intimidant de se trouver devant des gendarmes. Depuis qu’elles sont toutes petites, on pousse les filles à s’excuser, à minimiser ce qu’elles vivent », estime Louise Delavier, de l’association féministe En avant toute(s).

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Maud n’a même pas pensé à porter plainte après « l’incident du bus ». Cette agression survenue la veille, la jeune directrice d’un Ehpad l’avait d’ailleurs effacée de sa mémoire avant que son amie Caroline ne la lui rappelle. Entassée vendredi soir avec une cinquantaine de festivaliers dans la navette qui relie les trois kilomètres séparant le camping des Eurockéennes du concert de Nine Inch Nails, un homme a tenté de lui faire une « olive ». Pour lui, c’était un « jeu », consistant à mettre un doigt dans l’anus de l’autre, par surprise, et à travers les vêtements. Pour elle, une agression sexuelle. Un viol même, insistent ses amis, si l’homme avait pu finir son geste. Aussitôt Caroline a pris la défense de son amie, épaulée par d’autres copains de la bande :

« Il était 20 heures, le gars était bourré et il ne voyait pas du tout le problème. Sa seule réaction ça a été : “Ça va on est en festival, on peut rigoler.” »

Maud, 26 ans, s’est installée au camping des Eurockéennes avec un groupe d’amis pour profiter des quatre jours de concerts.

Contraints de réagir

L’affaire Weinstein et le mouvement #metoo, à la fin de 2017, ont rattrapé la plupart des festivals français. Pressés par l’actualité, ils ont dû s’emparer du problème du harcèlement sur le tard. Jérôme Tréhorel, à la tête des Vieilles Charrues, à Carhaix, dans le Finistère — le plus grand festival de France, avec 280 000 personnes en quatre jours l’an dernier — a voulu mettre en place cette année « une communication sur le harcèlement qui soit non stigmatisante ». Le directeur breton craignait de froisser un public qu’il juge globalement « très sympa et respectueux ».

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« Aucune tenue, aucun comportement ne justifie le harcèlement »

Dès le 19 juillet, les festivaliers pourront ainsi voir sur les grands écrans qui bordent les différentes scènes des visuels développés avec l’association Stop harcèlement de rue. « La différence entre la drague et le harcèlement, c’est le consentement » ; « Non, c’est non » ; « Aucune tenue, aucun comportement ne justifie le harcèlement », pourra-t-on également lire dans le programme distribué sur place.

Assis au bord du lac de Malsaucy, Jean-Paul Roland, directeur des Eurockéennes, dit avoir demandé à son équipe d’être particulièrement attentive à ce sujet pour cette trentième édition :

« Après la came, les faux billets, je leur ai dit d’observer s’il y avait des frotteurs dans la foule. »

Il aurait voulu mettre en place un dispositif supplémentaire, mais il assure avoir manqué de temps et d’argent. « L’idée, c’était de créer un onglet de signalement dans notre application, pour tous les problèmes liés à la sécurité pendant le festival. Mais on s’exposait à de fausses alertes, et c’était compliqué au niveau de la sécurité », justifie-t-il.

Ni écoute ni prévention

Dans l’enceinte du festival, entre deux bières vite réchauffées et des barquettes de frites vite refroidies, les plus curieux ont la possibilité de se renseigner auprès d’associations alertant sur les risques auditifs, les dangers de l’ecstasy ou des rapports sexuels non protégés. Rien, en revanche, sur les agressions sexuelles.

Faute de mieux, les femmes s’échangent des astuces pour échapper aux harceleurs. Technique la plus commune entendue sur place : être accompagnée d’un homme. Julie ne voulait pas revivre la mauvaise expérience de l’année précédente. Pendant le concert de Chinese Man, l’orthophoniste de 23 ans dansait avec deux amies quand un homme de leur âge les a abordées :

« Il voulait mon numéro de téléphone, j’ai refusé. Il était hyper insistant, mais pas méchant, plutôt lourd. Il a lâché sa bande de potes, nous a tenu la jambe pendant deux heures, et est allé jusqu’à nous suivre au camping. J’ai fini par lui donner mon profil Facebook pour qu’il me laisse tranquille. »

Cette année, Antonin s’est donc joint au trio d’amies et « ça change beaucoup de choses, c’est plus rassurant ». « On se prend moins de réflexions, et si ça se passe mal avec quelqu’un, il peut se faire passer pour mon copain », ajoute Julie. Quand il doit l’aider, l’ingénieur en informatique de 25 ans s’adapte :

« Je peux être sympa avec le mec, discuter avec lui pour faire diversion et qu’il lâche ma pote, ou bien être plus ferme s’il dépasse les limites. »

L’affaire Weinstein et le mouvement #metoo, à la fin de 2017, ont rattrapé la plupart des festivals français. Pressés par l’actualité, ils ont dû s’emparer du problème du harcèlement sur le tard.
« Se promener sans homme, à 3 heures du matin, c’est compliqué »

Avec sa couronne de fleurs assortie à son rouge à lèvres, Clarisse est elle aussi accompagnée par son ami Marc. « Se promener sans homme, à 3 heures du matin, c’est compliqué », confirme l’étudiante de 19 ans venue de Nancy pour voir le groupe Texas et Liam Gallagher. A cette heure-là, l’alcoolémie est élevée et les contacts sont plus nombreux, qu’ils soient consentis ou non. « Certains peuvent être très gentils, mais ils sont plus tactiles et ne se rendent pas compte de l’impact psychologique que cela peut avoir », confie-t-elle, cachée derrière ses lunettes de soleil.

Des associations féministes incitent les festivals à véritablement s’emparer du problème. Solidays fait partie des précurseurs : pour l’édition 2018, ses responsables ont fait appel au collectif Stop harcèlement de rue pour mieux gérer ces situations. Avec d’autres bénévoles, Tiphaine Riou a ainsi formé une trentaine de membres de la sécurité de l’événement. Elle a adapté « l’expérience D », tirée du mouvement féministe américain Hollaback!. Un processus à destination de témoins et qui tient en cinq D : « direct » (dire au harceleur qu’il va trop loin) ; « distract » (détourner l’attention de l’agresseur) ; « delegate » (demander de l’aide) ; « delay » (accompagner et soutenir la victime ensuite) ; « document » (récolter un maximum de preuves en vue d’une future plainte).

« Il faut une politique claire de tolérance zéro pour les harceleurs et les agresseurs », plaide Mathilde Neuville, de l’association Consentis. Une des solutions pourrait être de « diversifier le monde de la nuit, en ouvrant les postes décisionnaires aux communautés les plus vulnérables ». Faire en sorte que les femmes, les premières concernées, soient directement impliquées.


Violences sexuelles : ce que dit la loi


1. Les différents types de violences

Le harcèlement sexuel

La loi définit ce délit comme un ensemble de propos ou comportements « répétés » à connotation sexuelle qui portent atteinte à la dignité de la personne ou qui créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante. Elle ajoute à cela le fait, « même non répété », d’user de toute forme de pression grave dans le but d’obtenir un acte de nature sexuelle. Le harcèlement sexuel est un délit quel que soit le lien entre l’auteur et la victime, mais la loi prévoit des sanctions spécifiques lorsqu’il a lieu en milieu professionnel.

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L’agression sexuelle

L’agression sexuelle est un délit qui regroupe toutes les atteintes sexuelles commises avec « violence, contrainte, menace ou surprise ». Ce sont par exemple des caresses sur la poitrine ou les fesses, des baisers forcés ou encore des attouchements sexuels qui ne sont pas consentis.

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Le viol

Le viol est un crime défini par la loi comme tout acte de pénétration sexuelle non consenti (avec violence et/ou contrainte, menace, surprise). Tous les actes de pénétration sexuelle sont visés (buccale, vaginale, anale, par le sexe, par le doigt ou encore par l’objet). La loi réprime également les tentatives de viol, c’est-à-dire les actes stoppés uniquement « en raison de circonstances indépendantes de la volonté de [leur] auteur ».

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2. Les circonstances aggravantes

Parfois minimisées, certaines situations sont au contraires jugées comme aggravantes par la justice et peuvent entraîner des sanctions plus sévères, selon les types de violences. Voici les principales :

L’abus d’autorité

Toutes les violences sexuelles commises par une personne qui « abuse de l’autorité que lui confèrent ses fonctions ». Par exemple lorsque l’agresseur est en situation de supériorité hiérarchique sur sa victime.

Les agressions commises par un ascendant ou un conjoint

Il s’agit d’une circonstance aggravante dans le cas d’une agression sexuelle ou d’un viol, et ce, que l’auteur des faits soit l’ascendant naturel ou adoptif de la victime.

Les agressions commises en état d’ivresse

Le fait qu’une agression sexuelle ou un viol ait été commis par une personne ivre ou sous l’emprise de stupéfiants expose l’auteur à des peines renforcées.

L’usage de la menace ou d’une arme ainsi que les blessures et lésions

Lorsqu’une ou plusieurs de ces conditions sont réunies, les sanctions prévues par la loi sont alourdies.

Les atteintes aux personnes vulnérables

Toutes les violences sexuelles commises sur une personne vulnérable du fait de son âge, d’une infirmité, d’une déficience psychique ou physique ou d’un état de grossesse sont plus durement réprimées. C’est aussi le cas pour les atteintes commises sur une personne mineure de plus de quinze ans.

Les violences commises en groupe

Toutes les violences sexuelles commises par plusieurs personnes agissant en qualité d’auteur ou de complice sont plus sévèrement réprimées.