Archives de la catégorie: Systémie

[Systémie] Le « travail pour autrui », survivance de l’esclavagisme dans nos économies


J.B. Debret, « L’esclavage au Brésil », 1834. Wikipédia

Guy est géographe, spécialiste de la Turquie. En juin 2015, il est invité par un collègue spécialiste des migrations à participer à une journée scientifique à Paris. La journée commence à 9h, Guy arrive un peu en avance et la salle est quasiment vide. Il salue et cherche à installer son ordinateur pour projeter son diaporama, car c’est le premier intervenant de la journée. Il s’adresse poliment à une personne de l’université qui l’a accueilli, pour lui demander un câble adapté. Mais celui qu’il prend pour l’appariteur chargé de l’équipement de la salle est en fait l’organisateur de la journée scientifique. Bien que portant un patronyme français et né dans le département des Deux-Sèvres, le spécialiste des migrations n’est pas blanc – enfin pas tout à fait, pas suffisamment pour que Guy l’identifie comme un collègue.

Le même jour, dans un quartier bobo de São Paulo, Bianca rentre chez elle. Elle appelle l’ascenseur dans le hall de son immeuble, où se loge typiquement la classe moyenne supérieure de la métropole brésilienne. Une jeune femme entre derrière elle – visiblement un peu effrayée – et lui indique l’ascenseur « de service » destiné au personnel de maison qui travaille dans les appartements de la résidence. Elle craint sans doute que Bianca n’ait pas repéré ces ascenseurs. Malgré son style soigné et son aisance, Bianca n’est à ses yeux pas suffisamment blanche pour être une copropriétaire ou même une visiteuse.

Nulle intention raciste dans l’avertissement de cette jeune femme employée domestique, ni dans la demande polie du géographe Guy, ne permettrait d’établir leur procès et d’entreprendre leur rééducation morale à « ne pas voir les couleurs ». Au-delà des consciences et des efforts personnels que chacun peut faire à partir de la place singulière qu’il occupe, nous partageons une perception qui fait système, à laquelle nous donnons inconsciemment un sens. Nous attribuons, en permanence, des couleurs au travail. Or, si l’on reprend son histoire, c’est le travail lui-même qui produit des couleurs.

Les couleurs du travail

Les associations que nous formons entre des phénotypes, des accents, des vêtements, et des emplois ou des places nous viennent largement de la formation de l’économie coloniale que les Européens ont développée, à partir du XVe siècle, en recourant à l’esclavage. Aux premiers temps de l’expansion européenne, l’esclavage, pour les Européens, n’était pas associé à un type de population – même si les filières sahariennes et soudanaises de traite fournissaient déjà depuis plusieurs siècles des esclaves, pour l’économie méditerranéenne en particulier.

Ces derniers côtoyaient, sur les marchés du Caire ou de Byzance, des esclaves d’Asie Mineure, d’Europe du centre et de l’est aux confins des empires chrétiens. En arrivant sur le continent américain, à la fin du siècle, les conquérants espagnols et portugais ont fondé leur colonie sur la mise en esclavage des indigènes.

Intérieur d’une usine de canne à sucre sur l’île d’Antigua. Lithographie de William Clark, 1823. British Library

Ce n’est qu’à la fin du XVIe siècle et surtout au milieu du XVIIe siècle, avec l’arrivée des Anglais et des Français dans l’espace caraïbe, que les Européens ont eu systématiquement recours à la traite atlantique pour leurs colonies américaines, et que le mot « negro », « nègre », « neger » a commencé à signifier à la fois Africain et esclave, dans une cristallisation qui nourrit encore nos préjugés actuels. Les millions de déportations, et autant d’individus forcés au travail et soumis à une violence sans limite pendant au moins un siècle et demi ont donné son épaisseur tragique au terme qui aujourd’hui encore suscite la stupeur.

Au moment où la France – et l’Europe en général – a dû envisager d’en finir avec l’esclavage, le poids économique de la production coloniale correspondait à celui qu’occupe actuellement l’industrie dans les revenus nationaux (entre 12 et 15 %). De même qu’aujourd’hui la fin de la production industrielle française pose des questions économiques, mais aussi de profonds enjeux de société, la fin de l’esclavage a suscité des débats de fond, des clivages qui ont été l’origine de nos catégories politiques et économiques modernes.

Désocialiser les individus

Dans le contexte des révolutions démocratiques, on s’est demandé si les affranchis ou leurs descendants appartenaient eux aussi à la nation. Cette question quasiment insoutenable pour les élites des sociétés coloniales est à l’origine du succès de la notion de race, et a construit notre conception de la citoyenneté. Autre problème au moment de l’abolition de l’esclavage : comment maintenir et développer la production issue du travail forcé – centrale dans les circuits économiques atlantiques et européens – sans l’esclavage ?

Ce travail esclave, c’est en fait le travail moderne, que l’on a peu à peu appelé « libre ». Car l’institution de l’esclavage procède à la désocialisation des individus, extraits de leur société d’origine dans lesquels ils ont des liens, des devoirs, des engagements de réciprocité de tous ordres. Sur un plan anthropologique cela les exclut de tout système de parenté. Ne pas pouvoir être parent, c’est ne pas pouvoir engager des liens sociaux de réciprocité : pas d’enfants à nourrir, pas de parents à soigner, mais rien non plus à attendre de la société qui les emploie.

En conséquence, les activités humaines de ces individus, à commencer par leur activité productive, peuvent ainsi être « libérées » des liens sociaux qui les engagent normalement dans leur communauté. Il s’agit, par définition, d’une production « pour autrui », qui a pour destination une autre société que celle dont l’esclave est extrait.

C’est cette extraction même que l’on nomme « travail » : un travail foncièrement objectivable et aliénable.

Produire pour autrui

Le travail pour autrui a été particulièrement important dans l’entreprise de colonisation des terres américaines, notamment dans l’effort nécessaire pour l’installation des Européens sur place.

La main d’œuvre esclave africaine a assuré cet effort de colonisation, que les Européens ne pouvaient ni ne voulaient fournir à eux seuls. Les esclaves africains ont été ainsi particulièrement importants pour la construction des villes, des ports, pour le transport, l’entretien des infrastructures coloniales, ainsi que les services domestiques auprès des colons. Liés à l’appareil colonial européen, ils constituaient la moitié de la population des villes dans l’empire espagnol et portugais jusqu’au XVIIIe siècle.

Arrivée des Européens en Afrique, gravure, 1795. Domestiques, ouvriers et artisans, les esclaves assurent aussi tous les travaux de services, portage, distribution, entretien des rues, livraison et les services urbains en général. Musée d’Aquitaine, Bordeaux

Ce travail pour autrui est nécessaire pour les productions coloniales qui sont par définition destinées au marché européen. Il faut en effet que les cultivateurs dans les plantations destinent tout leur temps et leurs efforts à cette activité intense – notamment pour la culture de la canne à sucre – sans produire pour leur subsistance. C’est pourquoi le Code noir des colonies françaises oblige les planteurs à les nourrir et à subvenir à leurs besoins vitaux.

Le travail pour autrui est enfin celui de l’esclave domestique, celui par exemple de la nourrice qui nourrit les enfants de la maison de son maître alors que ses propres enfants sont décédés, ou travaillent déjà au linge ou à la cuisine. Puisqu’elle n’est pas dirigée vers la subsistance des producteurs ni celle de leurs enfants, la production pour autrui ne contribue ni ne permet le renouvellement des générations. C’est par définition une production destinée à une autre société, acquise par la traite et obtenue par la violence.

L’émergence du citoyen libre propriétaire

À la fin de l’Ancien régime, lorsque de nouveaux États souverains s’établissent, les nations américaines et européennes se fondent sur un élargissement des membres du groupe, les hommes libres et égaux, qui sont précisément des producteurs « pour soi ». Liberté et égalité naturelle sont liées à la possibilité de ce travail pour soi, dont la condition est la propriété (d’une terre, d’un commerce, d’une licence) et dont l’intérêt personnel et individuel conduit à intensifier l’exploitation, à multiplier les opportunités économiques, et ainsi à assurer la prospérité du groupe. Dans le contexte esclavagiste, cette figure est naturellement réservée au « blanc ».

Alors même que cette figure du citoyen libre propriétaire, producteur pour lui-même et ses dépendants, détermine politiquement ce nouvel ordre occidental, le travail pour autrui est plus que jamais nécessaire. Il faut d’abord continuer à assurer le service domestique et productif auprès de ces citoyens, mais aussi poursuivre et augmenter partout la production commerciale. Dans d’anciennes ou nouvelles villes coloniales et de nouvelles plantations, pour la construction et l’exploitation des ports, des routes, bientôt des chemins de fer, et de la production qui ne cesse de s’étendre avec le capitalisme atlantique au XIXe siècle.

Au tournant du XIXe siècle, ce travail pour autrui est également nécessaire pour la manufacture. C’est le travail « libre » offert par le migrant, le paysan qui quitte son village, sa province, son pays pour affluer vers les premiers centres industriels, et dont le salaire suffit à peine à assurer la subsistance. De même que les travailleurs dits « engagés » qui remplaceront parfois les esclaves dans les plantations coloniales, l’ouvrier des industries européennes offre du travail pour autrui à durée déterminée. Il subit, comme les affranchis des Amériques, des législations répressives qui le contraignent à travailler (livret de travail, répression du vagabondage).

Des rôles sociaux racisés

Les économistes et philosophes engagent une réflexion rationnelle sur ce travail pour autrui, dans la perspective d’une abolition de l’esclavage. Ils calculent le coût de la contrainte, le coût de la traite (comment faire venir une nouvelle main d’œuvre ?), le coût de la violence (la surveillance, les intermédiaires contremaîtres, l’organisation du travail). Certains pointent l’avantage d’un travail qui s’appuierait sur la « liberté » du travailleur : la possibilité de nourrir une famille, éventuellement d’acquérir une propriété, de la transmettre à ses enfants, c’est-à-dire rendre au travailleur une sorte de parenté.

Cette réflexion s’étend aussi aux nouvelles entreprises de colonisation : pour remplacer les esclaves, il faut des relais, de l’autodiscipline, de l’investissement. Il faut occuper des espaces, bâtir des villes, bref on a besoin de colons : des « travailleurs », mais qui soient aussi des « blancs ».

Ils sont envoyés dans les colonies africaines françaises, allemandes, en Australie, en Nouvelle-Zélande, et ou en Afrique du Sud britanniques. Ouvriers réprimés des révolutions européennes, juifs de la diaspora européenne, Polonais dans les colonies allemandes, des presque-blancs, qui servent sur place le projet colonial tout en étant écarté de la citoyenneté ; métayers ou presque propriétaires qui occupent le terrain et peuplent les villes.

L’expansion des colonies européennes, mais aussi de la production de plantation augmente également, dans les villes, coloniales ou nouvelles capitales, la nécessité des travailleurs pour autrui, non blancs, au service des propriétaires ou des commerçants, des fonctionnaires, considérés comme blancs.

lJacques Eugène Feyen, Le Baiser enfantin, Salon de 1865, huile sur toile. Avec les colonisations se multiplie le recours aux domestiques, porteurs de chaises, porteurs de sacs, porteurs d’eau, cuisiniers, vendeurs ambulants, nettoyeurs, blanchisseuses, conducteurs de tramway…. Lille, palais des Beaux-arts, photo Ibex 73, CC BY

Tandis que s’éteint l’esclavage, ces esclaves, qui louent leur propre service (de ganho comme à Rio ou Bahia), ont été souvent les premiers à s’affranchir. Mais leur travail, fondamentalement pour autrui, les assigne à la même place sociale. La race les distingue des migrants européens qui arrivent, à la fin de l’esclavage, comme des travailleurs blancs. Les Irlandais, les Italiens deviennent blancs en débarquant en Amérique et beaucoup mourraient plutôt que d’être assimilés à des affranchis, des nègres.

L’économie occidentale fondée sur l’expansion du capitalisme industriel mobilise toute une palette de catégories de populations, déterminées par leur place dans le système productif. On voit ainsi se déployer une gradation de positions qui va de l’esclave au citoyen-propriétaire.

Dans les espaces coloniaux, nous trouvons pour chacune de ces situations des appréciations des colonisateurs, des administrations, des militaires, que les anthropologues traduisent, collectent, interprètent en fonction d’une large grille raciale.

Le travail resocialisé… mais pas pour tous

En Europe, dans les villes industrielles, la situation a évolué : le travail industriel est désormais censé se reproduire lui-même, au sein de la nation. Surtout les « travailleurs », sous-entendu, producteurs pour autrui, par leurs combats, leur organisation, se sont constitués comme sujets politiques et ont conquis une nouvelle place. Leur travail, qui définit leur identité sociale, sera resocialisé. Le travail, au fil des luttes sociales, reconstituera des engagements sociaux, des réciprocités collectives, redessinant une appartenance à la société qui sera, au vingtième siècle, garantie par l’État : par la sécurité sociale, l’impôt, les droits du travail et tous les piliers de la démocratie sociale, le travail, l’emploi, devient même la principale modalité d’appartenance sociale et ouvre l’exercice réel de la citoyenneté.

Mais ceci ne concerne pas les espaces coloniaux qui sont pourtant l’espace économique dans lequel se déploie la nation, et ne concerne pas non plus les partenaires commerciaux de cette colonisation européenne ou nord-américaine (protectorats, comptoirs, etc). Le travail pour autrui, celui des Mossis, Algériens, Indochinois, travailleurs sri-lankais dans les années 1930, celui des Jamaïcains, Barbadiens, dans les plantations de bananes et d’ananas centraméricaines, est toujours nécessaire à l’économie nationale. Il est encore nécessaire pour la domesticité, notamment pour remplacer le travail féminin blanc resocialisé par l’emploi. Dans les années 1920, en France, au Canada, [on fait venir des « bonnes antillaises »], dont on suppose qu’elles sont acclimatées par trois siècles de colonisation à ces formes de travail et de disciplines, à qui l’on ne verse pas de salaire car elles, toujours et encore, travaillent pour autrui.

Pour reconstruire l’Europe après la guerre, on fait aussi venir des travailleurs pour autrui depuis les colonies, pour soutenir toute l’économie urbaine informelle qui assure les services de la vie quotidienne – garde d’enfant, femmes de ménage, portiers, gardiennes, concierges, porteurs et livreurs de courses, magasiniers, etc.

Bien après la décolonisation, ce travail non blanc fait partie de l’économie européenne, dans des secteurs spécifiques : les emplois non déclarés, celui des travailleurs sans-papiers, ou avec des droits partiels et limités, continuent d’assurer l’entretien de la voirie, des infrastructures, les travaux domestiques, de livraison et multiples services urbains. Bien après la colonisation, on ne se surprend pas de retrouver leurs enfants ou petits-enfants dans ces secteurs. Quelle est la couleur des nounous, des aides-soignantes et agents de nettoyage, des livreurs, des chauffeurs, des magasiniers des plates-formes, des ateliers textiles ? C’est la couleur de leur travail, qui les laisse hors de la communauté nationale. C’est un travail qui reste fondamentalement « pour autrui ».

La discrimination raciale dont de multiples travaux en sociologie ont montré qu’elle agit au niveau de l’emploi et du logement, détermine des trajectoires de vie. Elle détourne les parcours scolaires, les parcours de santé, elle affaiblit aussi la participation à la communauté, par les cotisations sociales par exemple ou l’impôt. Elle détériore les grands leviers de la construction de notre communauté : l’école, la mixité urbaine, l’emploi, qui sont des étapes concrètes, mais aussi symboliques par lesquelles nous appartenons à une société.

Reproduction d’un système inique

Quand une politique gouvernementale se limite à encourager l’esprit d’entreprise dans les quartiers d’immigration, il encourage de fait ce travail pour autrui, typique des villes postcoloniales (livreurs, chauffeurs, baby-sitting, ménage, bricolage, service à la personne), dont les revenus sont souvent détournés vers des sociétés externes, via des groupes qui ont souvent été accusés d’opacité fiscale (Airbnb, Uber, Amazon, Deliveroo, etc.).

Une scène banale en mai 2020, à Paris. Philippe Lopez/AFP

Dans l’état actuel du capitalisme et de la démocratie sociale, il est habituel de retrouver des migrants sans-papiers, qui ont survécu à la traversée de la Méditerranée et aux violences des polices européennes, dans les emplois rejetés par les libres, car ces emplois ne renvoient pas vraiment à une appartenance au groupe, à la citoyenneté.

Ces emplois ont une couleur, et c’est celle d’enfants de quinze ans qui, après leur journée au collège ou au lycée, avec le compte détourné d’un grand frère sur une plate-forme, louent un vélo et prennent des livraisons jusqu’à minuit, ou celle des mêmes qui dès dix-huit ans, travaillent vingt heures le week-end dans les entrepôts d’Amazon, et qui parfois, réussissent leurs études et qu’on aperçoit distinctement dans les amphithéâtres d’université.

Nous connaissons l’ordre et la disposition de chaque couleur, suffisamment pour être parfois choqués, parfois émus, par l’image un corps blanc noyé sur une plage, celle d’un corps noir devenu président ou, plus discrètement, universitaire, qui prend l’ascenseur principal pour rentrer chez lui.




[Systémie] Cette mégamachine dans nos têtes





De la chaîne de montage au smartphone, on pourrait croire que ce sont en premier lieu les techniques qui asservissent les humains… mais c’est oublier le pouvoir oppressif de nos organisations sociales.

Dans le métro de Hongkong à l’heure de pointe, le 10 mai. 
Dans le métro de Hongkong à l’heure de pointe, le 10 mai.  Photo Getty Images

Manger, travailler, dormir… En réduisant le champ de nos existences, le reconfinement nous aura donné la désagréable impression d’être réduits à l’état de travailleurs disciplinés, simples rouages dans une vaste machine politique, économique et sociale qui nous contrôle à grands coups d’autorisations de sortie, mais aussi de mails et de smartphones qui vérifient que nous télétravaillons bien.

«Position dégradée»

Cette métaphore à base de mécanismes et d’engrenages est aussi un concept, celui de «mégamachine», régulièrement mobilisé par des intellectuels depuis les années 60. Il leur permet de résumer la complexité de l’organisation des sociétés occidentales, en postulant que toutes nos institutions tournent à peu près dans le même sens : non contentes d’épuiser les ressources des humains et de la planète, elles reproduisent un système pourtant incapable de répondre à nos besoins. La pandémie ? A peine freinée. La transition écologique ? Timidement amorcée. L’ascenseur social ? Rouillé. «La notion est précieuse car elle explique comment les humains se sont retrouvés dans une position dégradée. La mégamachine n’est pas un appareil technique, mais une organisation sociale qui ressemble à une machine», explique Fabian Scheidler. L’essayiste et philosophe allemand a mobilisé le concept dans son dernier livre, la Fin de la mégamachine. Sur les traces d’une civilisation en voie d’effondrement, récemment publié en français au Seuil (1). Avant lui, l’économiste Serge Latouche, théoricien de la décroissance (2), avait tout simplement intitulé l’un de ses livres la Mégamachine (La Découverte, 1994, nouvelle version en 2004). «J’ai utilisé cette notion car elle souligne que la plus grande invention technique du génie humain est l’organisation sociale, et pas les objets que celle-ci est capable de produire», dit-il. En d’autres termes, nos machines mécaniques sont à l’image de la mégamachine humaine dans laquelle nous vivons. Du nucléaire à la 5G, du couteau suisse aux fusées, chaque société développe les technologies permises par son organisation sociale et politique ainsi que par les valeurs qu’elle considère comme primordiales. Lorsque l’innovation est le principal moteur de la mégamachine – comme aujourd’hui -, le système a toutes les chances de s’emballer. «L’imaginaire du progrès a complètement bouleversé les choses. Or la plupart des sociétés n’avaient pas pour ambition de trouver des innovations, parce que leur mode de vie leur convenait», estime Latouche.

«Pensée linéaire»

Décrire la formation et la croissance de la mégamachine revient donc à retracer l’histoire de l’humanité dans le sens d’un assujettissement progressif. C’est ce qu’a fait l’historien américain Lewis Mumford (1895-1990), le père du mot «mégamachine». Dans le Mythe de la machine, paru en 1967, il explique comment le travail des humains a été conçu dès l’Antiquité comme une suite de tâches mécaniques standardisées qui nous sont aujourd’hui familières (3). Il s’intéresse notamment à l’Egypte de la fin du IVe millénaire av. J.-C. Cette civilisation sans roue, ni poulie, ni écrou, a pourtant su ériger des pyramides grâce à la capacité de la société à réunir et à organiser une grande puissance de travail humaine selon un plan précis. Comme des Chaplin sur leur chaîne de montage avant l’heure : «Ces ouvriers étaient pour ainsi dire réduits à leurs réflexes en vue d’un résultat mécaniquement parfait», écrit Mumford. Cette mécanique humaine bien huilée fera office de matrice. «Il n’est pas certain que les machines actuelles auraient atteint un tel point de perfection si l’on n’avait d’abord appris les rudiments de leur assemblage avec des éléments humains malléables», ajoute-t-il.

En racontant comment cette mégamachine s’est étoffée au fil du temps, Mumford fait ressortir des fondamentaux dont on perçoit encore l’influence aujourd’hui : une structure de pouvoir pyramidale dominée par une royauté divine, une force militaire chargée de l’encadrement et de la coercition, sans oublier une bureaucratie puissante qui maîtrise l’écriture et peut donc à la fois diffuser les messages du pouvoir central, mesurer et ainsi contrôler la production. Fabian Scheidler y ajoute d’autres «tyrannies», comme l’apparition des inégalités ou les catéchismes de tout poil dont les récits rendent leur situation acceptable à ceux qui sont soumis à la machine.

Système social, politique et économique, la mégamachine est aussi une vision du monde, que Scheidler décrit comme une «tyrannie de la pensée linéaire». Celle-ci prend son essor à l’époque moderne : cartésianisme en tête, des courants de pensée décrivent humains et animaux comme des machines au comportement mécanique et prédictible. Mondes vivant et non vivant s’unissent donc progressivement autour des mêmes principes rationnels, et s’influencent mutuellement : les humains conçoivent des machines dont l’utilisation nécessite de changer l’organisation sociale. La porte est ouverte à l’industrialisation, aux chaînes de montage, à l’organisation scientifique du travail, et désormais à l’ubérisation. «La mégamachine est idéologiquement fondée sur la prétention qu’elle serait le système le plus rationnel de l’histoire humaine», conclut Scheidler. Cette perfection supposée explique son développement sur tous les continents dès les lendemains des «grandes découvertes», avec l’appui du capitalisme et du colonialisme. «L’époque moderne voit la création des compagnies commerciales par actions qui développent leurs activités dans le monde entier. Elles sont soutenues par les Etats et leurs armées. Cette convergence d’intérêts instaure un système inédit qui repose sur l’accumulation sans fin de capital et sur la transformation de la nature en marchandise», commente Scheidler.

Aujourd’hui, l’achèvement de la mondialisation économique porté par le néolibéralisme semble parachever cette irrésistible expansion. «On pourrait dire que la révolution numérique marque le triomphe absolu de la mégamachine», estime Latouche. Non contents de concentrer une grande partie de la puissance économique à l’échelle mondiale, les géants du numérique ont aussi placé nos existences sous la surveillance des algorithmes qui conditionnent en partie nos modes de vie. Réagissant au moindre bip, nous serions véritablement devenus machines dans «la Machine».

Mais pas sûr que la mégamachine ait définitivement gagné. «Quand on voit les ratés dans la lutte contre le coronavirus, on se dit qu’elle est tout sauf performante !» observe Latouche. Pour Scheidler comme pour Latouche, il est même probable qu’elle s’effondre d’elle-même après avoir détruit les systèmes écologiques et climatiques. Et les humains conservent la possibilité de déjouer les logiques qu’elle voudrait leur imposer. C’est ce qu’a conclu Bruno Chaudet à partir d’une enquête menée dans le monde du BTP. Pour ce chercheur en sciences de l’information et de la communication, les grandes entreprises du secteur imaginent bel et bien un modèle où le travail des ouvriers serait rationalisé au maximum, sous le contrôle de logiciels, afin d’éviter toute erreur ou action non planifiée. L’ouvrier y serait une machine parmi d’autres. Mais sur le terrain, la situation se présente sous un jour différent : «Il y a toujours des détournements, des inventions par lesquelles les acteurs de terrain déjouent les cadres qui leur sont imposés, dit-il. C’est sans doute la faiblesse de la notion de mégamachine : elle ne permet pas de se concentrer sur ces alternatives.»

«Leçons des amish»

Encore faut-il que les grains de sable humains soient assez solides pour gripper cette grosse mécanique. «La survie de la machine dépend tout autant de la capacité de ses promoteurs à la faire vivre qu’à celle des forces émancipatrices à s’unir pour l’attaquer là où elle se fissure», estime Scheidler. «Il faut créer des relations sociales nouvelles sur lesquelles construire de nouveaux modèles, et, pour cela, parvenir à dépasser le sentiment d’impuissance et l’individualisme imposés par l’idéologie néolibérale»,explique-t-il. Serge Latouche, lui, appelle à ne plus se laisser dominer par la course infinie aux innovations techniques. «Les politiques de recherche, les projets d’innovations doivent être guidés par la société et non mis en œuvre de façon indépendante, sans que l’on ait décidé de leur utilité pour la collectivité. De ce point de vue-là, on peut prendre des leçons des amish qui discutent collectivement du bien-fondé des technologies nouvelles», ironise-t-il en référence aux récents propos d’Emmanuel Macron qui reprochait aux anti-5G d’être aussi technophobes que cette communauté américaine. Autant dire que la mégamachine serait plus supportable si elle était collectivement pilotée.

(1) Voir www.megamachine.fr.
(2) Serge Latouche vient également de publier l’Abondance frugale comme art de vivre. Bonheur, gastronomie et décroissance (Payot & Rivages).
(3) Initialement publié chez Fayard, le livre est longtemps resté introuvable. Les éditions de l’Encyclopédie des nuisances ont publié, en 2019, une nouvelle traduction du tome I.

Thibaut Sardier


Merci à Pierre M; pour ce “méga” suivi 😷


[Systémie] Le développement durable et l’innovation globale pourraient nous permettre d’affronter les défis de ce siècle

Avant propos :

Chers lecteurs de RT Flash, veuillez m’excuser !

Pour la première fois depuis 22 ans, je n’ai pas remis à temps mon éditorial à notre système informatique. N’ayant pas encore une IA (Intelligence Artificielle) suffisamment développée, cette machine n’a pas su m’avertir de mon retard et a remis en ligne le même édito que la semaine précédente. Je vous demande de bien vouloir m’en excuser.

Cette erreur a eu aussi comme conséquence de stopper net notre campagne d’adhésion à notre petite association ADIST qui seule a la capacité de donner à RT Flash les moyens de continuer à vivre. Vous n’avez été que 15 dans ces deux dernières semaines à adhérer et apporter un don à l’ADIST. Au moment où je rédige cet édito, la cagnotte de l’ADIST s’élève à 15.132 €. Il faudrait que celle-ci atteigne 20.000 € pour que nous puissions traverser 2021 sans souci.

Vous êtes déjà 212 à avoir adhéré à notre association et la moitié parmi ces 212 ont apporté un don supplémentaire dont le montant, comme l’année dernière, pour certains, s’est élevé à plusieurs centaines d’euros.

 Je suis reconnaissant auprès de tous les lecteurs de RT Flash qui ainsi nous apportent leur soutien. C’est bien grâce à eux que nous allons poursuivre la publication de notre Lettre électronique hebdomadaire.

Si vous voulez aider RT Flash, Lettre d’Informations Scientifiques, gratuite et sans publicité depuis 1998,

appuyez sur le lien suivant : Adhérez à notre Association ou faites un DON pour sauver RT Flash, vous bénéficierez d’une réduction fiscale de 66 %


EDITO :

Il a fallu un siècle, de 1870 à 1970, pour que le produit mondial brut passe de 2.000 milliards à 15.000 milliards de dollars. Mais, depuis 1970, en seulement 50 ans, ce PMB est passé de 15.000 à 84.000 milliards de dollars. Au niveau mondial, la richesse moyenne produite par habitant aura donc fait un bond sans précédent dans l’histoire humaine, passant, en à peine plus de deux générations, de 4000 dollars à 10 500 dollars, soit une multiplication par deux et demi. Et cette augmentation considérable de la richesse globale produite s’est traduite par une amélioration du niveau et des conditions de vie comme l’Humanité n’en avait jamais connu depuis l’apparition d’Homo Sapiens, il y a 300 000 ans.

Qu’on en juge : presque 30 ans d’espérance de vie à la naissance gagnés au niveau mondial depuis 1970, la part de la population mondiale touchée par la malnutrition divisée par trois au cours de la même période, l’illettrisme et la mortalité à la naissance réduites dans les mêmes proportions. Il y a 50 ans, moins d’un terrien sur deux avait accès à l’eau potable et à l’électricité ; à présent, selon l’AIE et l’ONU, c’est presque neuf sur dix. Cette croissance économique, accompagnée d’un progrès scientifique et technique sans précédent dans l’histoire, s’est également traduite par un basculement rapide de la planète dans l’ère numérique. Alors qu’il y a 50 ans, moins d’un habitant de la planète sur cinq avait accès à un téléphone, près des trois quarts des terriens possèdent ou utilisent aujourd’hui un mobile et 55 % ont un accès à l’Internet, né il y a seulement 30 ans.

Mais l’imprévisible pandémie mondiale de Covid-19 qui est apparue fin 2019, puis a déferlé sur le monde entier, contaminant 40 millions de personnes et en tuant plus d’un million, a complètement fait dérailler l’économie de la planète, qui devrait connaître une diminution historique de croissance de plus de 5 % en 2020 et perdre 7000 milliards de dollars.

Mais le monde ne doit pas seulement faire face à cette pandémie dont nul ne sait combien d’années elle va durer et affecter nos vies et nos sociétés : il est également, comme nous en avons chaque jour de nouvelles preuves, touché de plein fouet par le réchauffement climatique dont les manifestations catastrophiques deviennent de plus en plus nombreuses et violentes. Et le coût humain et économique de ce changement climatique brutal va également être pharamineux, si nous ne sommes pas capables de changer radicalement de modèle de développement et de production dans tous les domaines : agriculture, industrie, transports, urbanisme…

Déjà en 2006, Sir Nicolas Stern avait évalué, dans un rapport qui avait fait date, à 5 400 milliards de dollars le coût de notre inaction face au changement climatique. Mais, depuis, ces estimations du coût du réchauffement climatique ont dû être revues à la hausse, car ce phénomène s’est accéléré plus vite que prévu : le dernier rapport en date, intitulé « Futur global » et sorti en début d’année, estime à présent à 10 000 milliards de dollars au moins le coût de ce changement climatique pour l’économie mondiale, d’ici 2050 (Voir Rapport).

Le dernier rapport du GIEC est venu confirmer que le changement climatique risque d’être irréversible, à moins que nous accélérions de manière décisive la mutation vers un nouveau modèle de croissance économique, reposant sur l’abandon des énergies fossiles, la valorisation des ressources naturelles, l’économie circulaire et la fabrication additive, ce qui suppose des ruptures technologiques majeures dans les domaines de l’énergie, des biotechnologies, du numérique et des matériaux. C’est l’élaboration et la mise en œuvre de ce nouveau modèle de développement qu’appellent de leur vœu les deux Nobel d’économie, William Nordhaus et Paul Romer, dont les travaux ont montré le rôle-clé de l’innovation comme moyen de croissance respectueuse de l’environnement. Nordhaus et Romer considèrent, non sans arguments, que le concept de “décroissance”, tel qu’il est présenté par certains écologistes, est en fait la solution la plus égoïste possible, émanant exclusivement des habitants des pays développés.

Pour ces éminents scientifiques, la croissance, à condition bien entendu d’être durable et de s’appuyer sur un processus dynamique d’innovation, est un objectif à poursuivre car elle permet une meilleure création et une réelle redistribution des richesses à travers toutes les couches de la population. C’est notamment ce mécanisme qui a permis de diminuer la part de la population mondiale vivant dans l’extrême pauvreté qui s’est réduite de 35 % en 20 ans, d’augmenter de 30 ans l’espérance de vie moyenne mondiale à la naissance (qui atteint 71 ans) et de sortir une large partie de l’Asie du sous-développement endémique dans lequel elle se trouvait. Ces deux chercheurs font valoir que, pour les deux tiers de l’Humanité, la vraie question n’est pas de savoir comment décroître, mais bien de savoir comment répondre, sans détruire leur capital naturel et environnemental précieux, aux besoins d’une population croissante en produisant plus de ressources alimentaires, de routes, de voies ferrées, d’hôpitaux, d’écoles, de services de santé et d’éducation…

Nordhaus et Paul Romer s’appuient sur les travaux de Simon Kuznets (Nobel d’économie 1971) qui a montré l’existence d’une relation inverse entre la dégradation de l’environnement et le ratio de PIB par habitant. Au début du processus de croissance, la dégradation de l’environnement augmente, puis se stabilise lorsque le revenu par tête se situe à un certain seuil de croissance au-delà duquel elle diminue, jusqu’à entrer dans une dynamique de conciliation entre croissance et préservation de l’environnement.

Romer a notamment montré que la connaissance et l’innovation jouent un rôle-clé pour favoriser une croissance durable et non destructrice de l’environnement. Il a par ailleurs montré que les entreprises, en augmentant leur stock de capital, apprennent simultanément à produire de façon plus efficace, en valorisant les ressources naturelles, et à augmenter leur capital cognitif, qui devient alors un bien collectif auquel n’importe quelle entreprise peut avoir accès à un coût nul et que l’on peut utiliser en synergie avec d’autres facteurs pour produire de nouveaux biens et services finaux.

Rompant avec la conception classique du progrès technique, considéré comme une variable exogène de la croissance économique, ces éminents économistes ont développé une théorie de la croissance endogène, qui considère que le progrès technique peut être orienté, amplifié et stimulé par les relations qui forment les échanges entre individus. C’est pourquoi il faut élargir notre vision du concept d’innovation qui ne concerne pas seulement le champ technologique, mais également le champ social et organisationnel.

Une étude menée par l’Office européen des brevets (OEB) et l’Observatoire européen de la propriété intellectuelle (UEIPO), et portant sur la période 2014-2016, a identifié 353 secteurs d’activité plus intensifs en droits de propriété intellectuelle (DPI) que la moyenne. Sur la période étudiée, ces secteurs ont non seulement produit 45 % de la valeur ajoutée de l’Union européenne (UE), ce qui représente 6 600 Md€, mais ont aussi contribué pour plus de 80 % aux échanges extérieurs de l’UE. En matière d’emplois, ils ont également permis l’embauche d’un tiers des nouveaux embauchés sur 2014-2016, pour atteindre 63 millions de salariés sur 216 millions. L’étude précise qu’en comptabilisant les emplois indirects, ce sont au final 84 millions de personnes qui travaillent dans ces secteurs fortement créateurs de richesse et d’activités.

L’étude met aussi en avant deux secteurs particulièrement actifs : l’industrie du futur et les technologies d’atténuation du changement climatique. La première comprend les activités liées à l’IA, la robotique et l’internet des objets (IoT) ; elle représente, à elle seule, presque 4 % du PIB de l’UE et 2 % de ses emplois. Le second, qui regroupe principalement les « clean tech » emploie déjà 2,5 % des salariés européens soit plus de 5 millions de personnes.

Rappelons qu’au niveau mondial, les énergies renouvelables emploient déjà 12 millions de personnes et ont permis la création de 500 000 emplois en 2019 selon le « Renewable Energy and Jobs-Annual Review 2020 » publié par l’Agence internationale de l’énergie renouvelable. Et ce n’est qu’un début, car l’Irena, l’Agence des énergies renouvelables, estime que la décarbonation du système énergétique peut devenir l’un des principaux moteurs de l’économie mondiale et créer jusqu’à 28 millions d’emplois d’ici à 2050, dans un scenario de transition des énergies fossiles vers les ressources renouvelables, qui prévoit de couvrir les deux tiers de la demande mondiale d’énergie, contre à peine 20 % aujourd’hui, à l’aide d’énergies décarbonées en 2050.

En France, un collège d’experts, issu du conseil de l’Innovation, a été chargé d’identifier les marchés émergents sur lesquels positionner la France. Ce groupe de réflexion vient de rendre au Gouvernement son rapport « Faire de la France une économie de rupture technologique » qui vise à définir une stratégie claire pour l’avenir du pays, afin de relever les grands défis économiques et sociaux de demain : protéger l’environnement, être en bonne santé, mieux se nourrir ou garantir notre souveraineté.

Ce rapport a pointé dix marchés clés prioritaires, pour lesquels la France est en mesure de jouer un rôle de premier plan au niveau mondial. Parmi ces 10 secteurs-clés, figurent la santé numérique, l’agriculture de précision et les technologies quantiques. Ce travail signale plusieurs technologies transversales stratégiques : l’intelligence artificielle (IA), la robotique-cobotique, l’Internet des objets, les systèmes de stockage et de traitement des données, les interfaces homme-machine immersives, à base de réalité virtuelle.

Pour surmonter les immenses défis qui attendent l’Humanité au cours de ce siècle, qu’il s’agisse de la maîtrise de nouvelles et redoutables pandémies, comme le Covid-19, du changement climatique, ou encore de l’accès pour tous à une alimentation suffisante et saine et à une énergie propre et respectueuse de l’environnement, nous devons réorganiser en profondeur nos économies et nos sociétés pour favoriser, au niveau individuel comme au niveau collectif, un processus croissant d’innovation, couplé à une formation individualisée tout au long de la vie, dans quatre domaines essentiels :

D’abord l’énergie, avec l’abandon rapide et définitif des énergies fossiles et la transition vers des énergies durables, solaire (y compris dans l’espace), éolien marin, énergies des mers, fusion thermonucléaire, hydrogène.

Ensuite, les biotechnologies, au sens le plus large, c’est-à-dire incluant à la fois la médecine et la santé, mais également les outils agronomiques permettant de maintenir la biodiversité, de réparer les dégradations de notre environnement naturel et d’augmenter suffisamment, sans avoir à recourir aux pesticides, à surface égale cultivée, la productivité pour pouvoir nourrir les 9,5 milliards d’êtres humains qui peupleront la planète dans 30 ans.

Troisième domaine stratégique, les technologies de l’information et de l’intelligence artificielle qui, s’appuyant sur l’informatique et l’internet quantique, pourront enfin nous permettre de disposer de la puissance de calcul phénoménale dont nous aurons besoin pour développer en quelques mois, et non en plusieurs années, les nouvelles molécules, les nouveaux vaccins et nouveaux matériaux qui révolutionneront la santé, les transports, l’habitat…

Enfin, le dernier domaine dans lequel nous devons redoubler d’efforts pour innover est celui des technologies de l’espace. Ces technologies et infrastructures spatiales seront demain essentielles et omniprésentes pour produire de l’énergie propre, permettre une production agricole sur mesure de haute précision, assurer la gestion globale de l’environnement et des ressources naturelles et peut-être même, à plus long terme, contrôler globalement le climat et prévoir les catastrophes naturelles, face auxquelles l’homme est impuissant depuis la nuit des temps.

Ces technologies spatiales permettront également à nos successeurs, à l’horizon du siècle prochain, grâce à des technologies révolutionnaires très prometteuses, comme le moteur ionique à plasma, et l’hibernation contrôlée, de franchir une nouvelle étape dans l’exploration de notre système solaire, en préparant non seulement la colonisation de Mars, mais également des vols habités vers des mondes plus lointains, encore inaccessibles, mais qui abritent peut-être des formes de vie inconnues. En cet instant, je pense à certaines lunes de Saturne ou Jupiter, comme Europe, Titan ou Encelade.

C’est en retrouvant foi dans un progrès scientifique et technologique, non pas sacralisé et opaque, mais partagé, démocratiquement défini et orienté et mis au service de tous, que nous pourrons exploiter de manière propre, circulaire et durable des ressources inépuisables de notre environnement et aborder avec force et confiance un nouveau chapitre de l’aventure humaine !

René TRÉGOUËT

Sénateur honoraire

Fondateur du Groupe de Prospective du Sénat

e-mail : tregouet@gmail.com




[Systémie] TTSO : Pensée complexe

Pensée complexe

Macron a accordé une longue interview à la revue Le Grand Continent. Sujet : sa vision des relations internationales. Du très bon Macron (il y en a !). La thèse du PR : la mondialisation vit une crise inédite due à l’explosion simultanée des 3 cadres historiques qui la structurait : 

1) le “cadre multilatéral” (= instances onusiennes et leurs “valeurs“) né après 1945 et aujourd’hui  de plus en plus contesté ; 

2) le “mouvement de libération des peuples et des sociétés” post 1968 remis en cause par la montée du néo-conservatisme ;

3) le retour de régimes totalitaires qu’on pensait disparus — pour toujours — après 1989 et l’implosion de l’URSS.
#
Pensée complexe (suite)

Au-delà du simple constat de l’épuisement des moteurs traditionnels de la mondialisation, Macron propose deux orientations stratégiques pour sortir le monde et surtout l’Europe de l’impasse : 

1) “Refonder” le capitalisme. Adieu le consensus de Washington (= le développement international passe par un marché mondial libéralisé et ouvert), place au “consensus de Paris”. L’objectif : en finir avec une mondialisation devenue “insoutenable” en remettant le commerce au rang de “variable seconde” afin d’y inclure 2 enjeux majeurs du XXIe siècle : le réchauffement climatique qui ne doit plus être considéré comme une simple “externalité de marché” et la lutte contre les inégalités qui a longtemps été “sous-estimée”. Intégrer la préoccupation environnementale et la réduction des inégalités : exactement le contraire de ce qu’à fait la Chine dans le méga accord commercial signé ce week-end (cf TTSO, hier)

2) Repenser la place de l’Europe dans le monde. L’UE ne peut pas être “qu’un marché” et doit concevoir sa propre “autonomie stratégique pour devenir un “pôle d’équilibre” entre les US et la Chine en se donnant notamment les moyens de son indépendance technologique (cloud, 5G). Le grand projet de l’UE : devenir la “première puissance éducative, sanitaire, digitale et verte”.   

Un beau programme indeed… ça donnerait presque envie que son auteur soit à l’Elysée ;)


[Systémie] Les compagnies européennes préparent l’après-pétrole


Dessin de Haddad paru dans Al-Hayat, Londres

Alors que chutent les cours du pétrole et que grandit la peur du dérèglement climatique, BP, Royal Dutch Shell et d’autres compagnies européennes bradent leurs gisements, s’attellent à réduire drastiquement leurs émissions et investissent des milliards dans les énergies renouvelables. C’est un tout autre cap que se sont fixés Chevron et ExxonMobil. Les deux géants états-uniens mettent les bouchées doubles sur le pétrole et le gaz naturel et investissent au compte-gouttes dans des projets innovants permettant de réduire les émissions, comme des petites centrales nucléaires et des dispositifs de capture du dioxyde de carbone atmosphérique.

Ce grand écart témoigne des différences profondes entre l’Europe et les États-Unis dans leur manière d’aborder la question du dérèglement climatique, une menace planétaire qui, d’après de nombreux scientifiques, accroît la fréquence et la gravité des catastrophes telles que les feux de forêts et les ouragans. Pendant que les dirigeants européens font de la lutte contre le réchauffement planétaire une priorité absolue, Donald Trump parle de “canular”.

Puissance de lobbying

À l’heure où les gouvernements peinent à adopter des politiques climatiques efficaces et coordonnées, les choix des compagnies pétrolières – avec leurs reins solides, leurs compétences techniques, leur expérience dans la gestion de grands projets d’ingénierie et leur puissance de lobbying – peuvent peser lourd dans la balance. De leurs choix dépendra notre capacité à remplir les objectifs de l’accord de Paris et donc à limiter l’augmentation des températures mondiales sous la barre des 2 °C par rapport aux niveaux de l’ère préindustrielle.

Les grandes compagnies pétrolières et gazières européennes comme américaines reconnaissent publiquement que le changement climatique est une menace et qu’elles ont un rôle à jouer dans une transition énergétique dont l’ampleur devrait être comparable à celle de la révolution industrielle. En revanche, le tempo qu’elles ont choisi pour transformer leurs opérations ne pourrait être plus différent.

“Malgré la hausse des émissions et la pression de l’opinion en faveur de la lutte contre les changements climatiques, les grandes compagnies pétrolières américaines tablent sur un avenir à long terme pour le gaz et le pétrole, alors que leurs concurrentes européennes misent sur un avenir électrique”, résume David Goldwyn, qui fut le coordinateur pour les affaires énergétiques internationales au département d’État sous le mandat de Barack Obama.

Pour les écologistes et même pour quelques investisseurs de Wall Street, les géants américains font de toute évidence un mauvais choix. En août, Storebrand Asset Management, première société de gestion d’actifs de Norvège, s’est désengagée d’ExxonMobil et de Chevron. Et Larry Fink, le patron de BlackRock, numéro un mondial de la gestion d’actifs, a qualifié le changement climatique de “facteur déterminant pour les perspectives de rentabilité à long terme des entreprises”.

De leur côté, les patrons des compagnies européennes ont déclaré que l’ère des combustibles fossiles touchait à sa fin et qu’ils prévoyaient de laisser une bonne partie des réserves dans le sol, pour toujours. Ils font également valoir la nécessité de protéger leurs actionnaires en se préparant à un durcissement des politiques environnementales.

Moins de dividendes

BP est la figure de proue de cette conversion au pas de charge. La compagnie britannique a annoncé qu’elle allait multiplier par dix ses investissements dans les activités à faibles émissions dans les dix années à venir, à raison de 4,2 milliards d’euros par an, tout en réduisant de 40 % sa production de gaz et de pétrole. L’anglo-néerlandais Royal Dutch Shell, l’italien Eni, le français Total, l’espagnol Repsol et le norvégien Equinor se sont fixé des objectifs du même ordre. Plusieurs d’entre eux ont rogné sur les dividendes pour investir dans les nouvelles énergies.

BP s’était déjà essayé à la transition à la fin des années 1990 et au début des années 2000 sous la direction du PDG d’alors, John Browne [il a démissionné en 2007], mais les résultats financiers du secteur des renouvelables étaient décevants et la compagnie avait fini par abandonner son slogan “Beyond Petroleum” [“Au-delà du pétrole”]. Aujourd’hui, c’est différent, estime l’ancien patron. D’après lui, l’accord de Paris a marqué un tournant, le modèle économique des énergies renouvelables s’est amélioré et les investisseurs font monter la pression. En septembre, BP et Equinor ont annoncé un partenariat afin d’implanter et d’exploiter des parcs éoliens le long des côtes de New York et du Massachusetts.

Du point de vue des patrons des compagnies américaines, passer à l’énergie renouvelable serait une folie. C’est un secteur peu rentable qui, disent-ils, doit être réservé aux compagnies publiques et aux fournisseurs d’énergies alternatives. Selon eux, les prix du gaz et du pétrole vont forcément se redresser à mesure que la pandémie de Covid-19 faiblira.

Forage de schiste et extraction offshore

Pour l’heure, Exxon et Chevron s’en tiennent à ce qu’ils connaissent le mieux, le forage de schiste dans le Bassin permien au Texas et au Nouveau-Mexique, l’extraction offshore en eaux profondes et la commercialisation de gaz naturel. Chevron est même en train de racheter une société de moindre envergure, Noble Energy, pour augmenter ses réserves.

“Notre stratégie, ce n’est pas de suivre les Européens”, confirme Daniel Droog, vice-président chargé de la transition énergétique au sein de Chevron.

Notre stratégie, c’est de décarboner nos actifs de la manière la plus rentable possible, tout en intégrant régulièrement des nouvelles technologies et des nouvelles formes d’énergie. Mais on ne va pas demander à nos investisseurs de sacrifier leurs gains ou de signer pour trente ans d’incertitudes sur leurs dividendes.”

Le groupe assure qu’il fait de plus en plus souvent appel aux énergies renouvelables pour ses propres besoins opérationnels. Il ajoute qu’il est en train de réduire ses émissions de méthane, un puissant gaz à effet de serre, et qu’il a consacré plus de 1,1 milliard de dollars [930 millions d’euros] à divers projets visant à capter et à stocker le dioxyde de carbone pour éviter qu’il ne soit relâché dans l’atmosphère.

Réacteurs modulaires à fusion nucléaire

Sa branche de capital-risque, Chevron Technology Ventures, investit dans des start-up comme Zap Energy, qui conçoit des réacteurs modulaires à fusion nucléaire qui n’émettent pas de gaz à effet de serre et limitent les déchets radioactifs. Ou comme Carbon Engineering, qui capte le CO2 de l’atmosphère pour le transformer en carburant. Chevron Technology Ventures gère deux fonds dotés, au total, de 200 millions de dollars [170 millions d’euros], soit 1 % environ des dépenses en capital consacrées par le groupe à l’exploration l’année dernière. Un fonds distinct de 100 millions de dollars participe au financement d’un consortium d’investissement de 1 milliard de dollars [l’Oil and Gas Climate Initiative] dont l’objectif est de réduire les émissions dans les secteurs pétrolier et gazier.

“Ce qu’il nous faut, c’est une percée technologique, et mon job, c’est d’aller la trouver”, résume Barbara Burger, la présidente de Chevron Technology Ventures, qui emploie 60 des 44 000 salariés de Chevron.

La transition va être progressive et évolutive, elle va s’étaler sur des décennies.”

Exxon, qui se tient lui aussi largement à l’écart des énergies renouvelables, a investi dans un tiers environ des capacités mondiales (assez limitées) de séquestration du CO2, une technique si énergivore et si coûteuse que peu d’entreprises sont disposées à soutenir des projets de grande envergure. Le groupe investit près de 1 milliard de dollars par an dans la recherche et développement, essentiellement dans la mise au point de nouvelles technologies et dans des procédés plus efficaces permettant de réduire les émissions.

Un de ces projets consiste à utiliser le dioxyde de carbone émis par des activités industrielles pour alimenter une pile à combustible. Une manière de réduire les émissions tout en augmentant la production d’énergie.

Des agrocarburants à base d’algues

Avec la participation de l’université de Californie à Berkeley et du laboratoire national Lawrence Berkeley, Exxon vient par ailleurs d’annoncer une “grande avancée” dans la mise au point de matériaux permettant de capter le CO2 de centrales au gaz avec moins de chauffage et de refroidissement qu’avec les méthodes existantes.

Le groupe planche également sur des agrocarburants à base d’algues pour les poids lourds et les avions. Les végétaux absorbent en outre le CO2 par photosynthèse, un mécanisme que les chercheurs tentent d’accélérer tout en produisant davantage d’huile d’algues. “La première étape, c’est la recherche scientifique, et il est impossible de fixer une date butoir pour une découverte”, commente Vijay Swarup, vice-président en charge de la recherche et développement d’Exxon.

Les recherches sur la fusion, les algues et le captage du CO2 ont commencé voilà plusieurs dizaines d’années déjà, et nombre de climatologues craignent que l’exploitation commerciale de ces technologies ne prenne quelques décennies supplémentaires. “Les compagnies pétrolières ne feront rien qui soit susceptible de les mettre sur la paille”, commente David Keith, professeur de physique appliquée à Harvard et fondateur de la société Carbon Engineering.

Certains analystes estiment néanmoins que ces entreprises ont raison de ne pas précipiter leur conversion, car le législateur américain ne les incite tout simplement pas suffisamment à rompre avec le modèle existant. Raoul LeBlanc, vice-président d’IHS Markit, un cabinet d’études et de conseil, ironise :

Si c’est vraiment la fin du gaz et du pétrole, quelqu’un a oublié d’en informer le consommateur.”

Même si les ventes de véhicules électriques augmentent, explique-t-il, il faudra des décennies pour remplacer le bon milliard de voitures à moteur thermique en circulation aujourd’hui.

Il faudra sans doute à peu près autant de temps, sinon plus, pour remplacer les vastes flottes de poids lourds, d’avions et de bateaux tributaires des énergies fossiles. Et la demande de pétrole devrait être suffisamment forte dans les trente ou quarante années à venir pour qu’Exxon et Chevron gagnent de l’argent en exploitant leurs réserves, estime Dieter Helm, économiste à l’université d’Oxford et auteur en 2017 de Burn Out. The Endgame for Fossil Fuels [“À sec, fin de partie pour les combustibles fossiles”, inédit en français].

Il estime cependant que le progrès technologique rendra toutes ces compagnies pétrolières obsolètes d’ici quelques décennies, dans une économie mondiale qui sera dominée par l’électricité, le stockage sur batterie, l’impression 3D et la robotique, entre autres. “Ces compagnies finiront par mourir.”

Clifford Krauss


Avec 1 600 journalistes, 35 bureaux à l’étranger, 130 prix Pulitzer et quelque 5 millions d’abonnés au total, The New York Times est de loin le premier quotidien du pays, dans lequel on peut lire “all the news that’s fit to print” (“toute l’information digne d’être publiée”).
C’est le journal de référence des États-Unis, dans la mesure où les télévisions ne considèrent qu’un sujet mérite une couverture nationale que si The New York Times l’a traité. Son édition dominicale (1,1 million d’exemplaires) est distribuée dans l’ensemble du pays – on y trouve notamment The New York Times Book Review, un supplément livres qui fait autorité, et l’inégalé New York Times Magazine. La famille Ochs-Sulzberger, qui, en 1896, a pris le contrôle de ce journal créé en 1851, est toujours à la tête du quotidien de centre gauche.
Quant à l’édition web, qui revendique plus de 3,7 millions d’abonnés en octobre 2019, elle propose tout ce que l’on peut attendre d’un service en ligne, avec en plus des dizaines de rubriques spécifiques. Les archives regroupent des articles parus depuis 1851, consultables en ligne à partir de 1981.


[Systémie] Les temps forts du discours de victoire de Joe Biden


Retrouvez les moments forts du discours rassembleur de Joe Biden, traduits par l’équipe de Courrier international.

La foule regarde le discours de Joe Biden, président élu des États-Unis, le 7 novembre 2020, à Times Square, New York.  Photo Caitlin Ochs/Reuters

À 20 h, heure américaine, le président élu Joe Biden a pris la parole pour un discours rassembleur, comme nombre de présidents américains avant lui, mais qui prend cette fois-ci une tonalité particulière : “Le président élu Joe Biden s’est adressé à une nation profondément divisée, basant son discours sur l’esprit de compromis, demandant aux supporters du président Donald Trump de lui donner une chance, et appelant tous les Américains à tourner la page ‘de cette sombre période de diabolisation’”, relate CNN.

Voici les temps forts de ce discours, traduits par Courrier international.

“Mes chers compatriotes, le peuple américain s’est exprimé.

Il nous a accordé une victoire nette. Une victoire convaincante. Une victoire pour ‘Nous, le peuple’.

Nous emportons cette élection avec 74 millions de voix, du jamais vu dans notre histoire pour une candidature à la présidentielle.

La confiance et la conviction que vous avez placées en moi m’honorent et m’obligent.

Je m’engage à être un président d’union, et pas de division.

Un président qui ne voit pas des États rouges et des États bleus, mais des États-Unis.

De tout mon cœur, je m’attacherai à gagner la confiance de tout le peuple américain.

Car c’est le peuple qui fait l’Amérique.

Et c’est le peuple qui sera au cœur de cette présidence.

Si j’ai brigué ce mandat, c’est pour rendre son âme à l’Amérique.

Pour reconstruire ce qui fait l’ossature de ce pays, sa classe moyenne.

Pour rendre à l’Amérique le respect qu’elle mérite partout dans le monde, et pour nous unir de nouveau, nous tous ici.

Je l’avais dit d’emblée : je voulais que ma campagne et mes équipes ressemblent à l’Amérique, et je crois que nous avons réussi. Aujourd’hui, je veux en faire autant au sein de mon gouvernement.

À vous qui avez voté pour le président Trump, je comprends votre déception ce soir.

J’ai connu moi-même quelques défaites électorales.

Mais aujourd’hui, donnons-nous tous une chance.

Le temps est venu de mettre de côté la rhétorique guerrière.

De faire baisser la température. De se regarder de nouveau les uns les autres, de s’écouter les uns les autres.

Pour avancer, nous devons cesser de voir dans nos adversaires des ennemis. Nous ne sommes pas des ennemis. Nous sommes tous Américains.

La Bible nous le dit, il y a une saison pour tout : un temps pour bâtir, un temps pour récolter, un temps pour semer. Et un temps pour soigner. Le temps est venu de soigner les maux de l’Amérique.

Quel est le mandat qui nous est confié ? Pour moi, notre mandat est celui-ci : les Américains nous ont appelés pour rassembler les forces de la modération, et les forces de l’équité. Pour rassembler les forces de la science et celles de l’espoir, pour livrer l’une des plus formidables batailles de notre temps.

La bataille contre l’épidémie.

La bataille pour la prospérité.

La bataille de l’accès aux soins pour vos familles.

La bataille pour l’égalité de tous, pour éradiquer enfin le racisme systémique dans ce pays.

La bataille pour sauver le climat.

La bataille pour le retour à la modération, pour la défense de la démocratie, pour l’égalité des chances pour tous dans ce pays.

Et notre travail commence par la maîtrise de la crise du COVID.

Nous ne réparerons pas notre économie, nous ne retrouverons pas notre vitalité, nous ne profiterons pas de ce que la vie a de plus précieux (tenir un nouveau-né dans ses bras, fêter un anniversaire, un mariage, un diplôme, tous ces moments qui nous sont si chers), rien de tout cela n’est possible tant que nous ne maîtriserons pas ce virus.

Dès lundi, je nommerai un groupe de scientifiques et d’experts de renom au sein d’un Conseil de transition pour transformer le projet COVID de notre programme en un plan d’action à mettre en œuvre dès le 20 janvier 2021. La science sera aux fondements de ce plan d’action. La compassion, l’empathie, la vigilance en seront les moteurs.”




[Systémie] « Les défenseurs de la caricature à tous les vents sont aveugles sur les conséquences de la mondialisation »


La volonté de nombreux responsables politiques d’« exhiber les caricatures » de Mahomet relève d’une opération démagogique, oubliant qu’une partie immense du monde se sent profondément outragée, mettent en garde Olivier Mongin et Jean-Louis Schlegel, anciens responsables de la revue « Esprit », dans une tribune au « Monde ».

Après l’assassinat abominable d’un professeur de collège, qui ravive le terrible souvenir des morts de Charlie au moment où se tient le procès des complices, les caricatures de la religion, de ses croyances et de ses représentants sont devenues le symbole de la liberté et des valeurs de la République et de la France. Les dessins les plus virulents et les plus osés de Charlie Hebdo sur l’islam, l’Eglise catholique et les protestants évangéliques, plus rarement sur le judaïsme, sont souvent reproduits, et dans presque tous les médias.

Des intellectuels et d’autres personnalités, spécialistes de l’héroïsme de papier, ont réclamé qu’on les exhibe sur tous les murs de France et de Navarre. La présidente de la région Occitanie les a projetées sur les façades des deux hôtels de région : pour que même les dames catéchistes les voient ? Ses collègues des autres régions ont annoncé la réalisation d’un livre de caricatures distribué dans les lycées. Il paraît qu’il y aura aussi des caricatures politiques dans cet effort surhumain de conscientisation : nous voilà sauvés !

Cette mobilisation pour imposer à la vue de tous (au nom de la « liberté républicaine ») des caricatures extrêmes de la religion aura-t-elle vraiment l’effet escompté par Renaud Muselier, président (LR) de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA) : rappeler « le droit fondamental de chacun et chacune de nos concitoyens à vivre en paix et dans la liberté » ? On peut en douter − et douter en tout cas qu’elle arrête le bras de tueurs fanatisés, perdus quelque part en France ou dans le monde, inconnus avant leur crime. Mais en dehors du résultat de cette opération démagogique, il faut s’interroger.

Lire aussi « Une déroutante cécité américaine face au phénomène du djihadisme dans l’Hexagone »

Lors des débats créés par la publication des caricatures, il avait été justement rappelé − par les dessinateurs ou leur avocat − qu’après tout, personne n’était obligé d’acheter Charlie Hebdo chez son marchand de journaux − lequel pouvait certes le mettre en avant, mais de façon limitée, le magazine étant de toute façon confiné dans un lieu précis. En droit, c’est le « contrat de lecture » qui exprime le principe qu’un journal, surtout s’il est satirique, s’adresse à un public particulier et non pas à tout un chacun. Dans un pays libre, on peut imaginer en couverture une caricature du pape en rut et ses ébats avec une princesse, dans la mesure où le croyant, fidèle ou non du pape, ne sera pas obligé de la voir, même si le kiosque devant lequel il passe ne fait rien pour la cacher.

Universalisme abstrait

Aujourd’hui, cette barrière − cette « liberté de réserve » − semble avoir totalement sauté, non seulement dans les médias mais jusque dans de hautes sphères de la société civile et politique. Sans parler, bien sûr, des réseaux sociaux qui s’en donnent à cœur joie pour en publier à foison, toujours dans le même sens et avec le même alibi : nos libertés sont menacées, la patrie est en danger, la République à l’agonie. Sachons vaincre et mourir pour elle, en brandissant sans peur et sans reproche ces merveilleuses caricatures ! « Ecrasons l’infâme » ! Certes, mais Voltaire savait de qui il parlait : de l’Eglise et du pouvoir des puissants de son temps.

Lire aussi « La France ne doit pas tomber dans le piège tendu par les terroristes »

Désormais, la pédagogie, par définition non brutale et passant par des médiations − celle de Samuel Paty, précisément ! −, n’est plus de mise, tout comme le respect des convictions d’infâmes croyants sans pouvoir, c’est-à-dire plus d’une fois de pauvres de France et de Navarre, et surtout de millions de manants illettrés ou peu lettrés − mais pacifiques − d’immenses contrées de la Terre ! Saluons le courage vraiment émouvant des intellectuels et élus républicains pour leur enfoncer les principes laïques dans le crâne.

Le paradoxe, nonobstant toutes les proclamations émotionnelles et incantatoires entendues depuis des jours, est que la et les libertés d’expression ne sont guère mises en cause en France (sinon à la marge, par exemple pour limiter les discours de haine sur Internet). Ou alors, si vraiment un seul assassin fou les menace, il faudrait admettre qu’elles sont vraiment fragiles. En réalité, la France reconduit inlassablement le schéma qui, depuis le début de son histoire moderne, a fait sa grandeur mais aussi sa limite, voire sa médiocrité : un universalisme républicain et laïque admirable, avec ses valeurs-phares de liberté et d’égalité (la fraternité restant plus incertaine à réaliser), mais aussi la tentation de les imposer par la force quand des individus, des groupes, des peuples et des nations résistent au nom d’une autre liberté, religieuse ou politique, jugée « esclave » par les éclairés.

Chaque fois renaît l’« universalisme abstrait », son assurance de posséder, sinon un « droit des races supérieures », pour reprendre le mot de Jules Ferry, du moins une supériorité qui ne lui interdit pas de piétiner sans problème de conscience excessif le droit des pauvres qui ne connaissent pas encore les principes républicains. Puisque c’est pour le bien de ces gueux, pourquoi se gêner ?

La modération souhaitée par Ferry

Il est frappant que, durant l’hommage national à Samuel Paty, on ait lu des passages de la lettre de Jean Jaurès « aux instituteurs et institutrices » et la lettre d’Albert Camus à son instituteur, en « oubliant », contre la rhétorique de guerre actuelle, ce célèbre passage de la lettre du même Jules Ferry (qui savait encore faire des différences) aux instituteurs : « Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire ; sinon, parlez hardiment. »

Lire aussi « L’assassinat de Samuel Paty a renforcé mon désir de réintégrer l’éducation nationale »

Ferry demandait la modération à l’instituteur et non pas l’exclusion du père, et on reproche aujourd’hui à Samuel Paty d’avoir demandé aux élèves qui auraient pu être choqués par son heure sur les caricatures de sortir de la classe. Mais, à supposer que ce soit exact, peut-être se souvenait-il lui, tout simplement, de cet autre principe : le respect des faibles en savoir comme en biens matériels, respect que les intransigeants des valeurs républicaines et laïques jettent aujourd’hui aux orties. Quoi qu’il en soit, si l’on s’accorde avec l’idée de « contrat de lecture », comment comprendre que l’acte pédagogique, nécessairement généraliste et non pas singulier (il doit s’adresser à la classe entière, sans exception), puisse recourir à une pédagogie de caricatures militantes pour asseoir l’universalisme républicain et l’apprentissage commun de la citoyenneté ?

Blasphème

De surcroît, enfermés dans le seul contexte français de la République souveraine et indivisible, les défenseurs de la caricature à tous les vents sont aveugles sur certaines conséquences concrètes de la mondialisation, entre autres concernant le blasphème. On a rappelé à satiété et à bon droit, depuis le 7 janvier 2015, que le blasphème n’était plus un délit en France depuis la Révolution (plutôt, en fait, depuis la fin du XIXe siècle). L’insulte au religieux peut certes relever des tribunaux, par exemple comme provocation à la haine, mais non comme « blasphème ». Sauf que ce n’est pas la liberté d’insulter et de caricaturer la religion en France qui fait problème : c’est l’inexistence de cette liberté dans de nombreux Etats du monde et son rejet de fait par certaines religions et d’autres cultures. Ce qui n’est plus blasphème pour nous le reste éminemment chez d’autres !

Faudrait-il pour autant se censurer en France ? Pour les journalistes de Charlie Hebdo, la réponse est sans équivoque : il ne faut pas céder d’un pouce sur la liberté de caricaturer les religions. Sinon, ce serait donner raison aux assassins, ce serait admettre des limites à la liberté d’expression et appeler, de fait, à l’autocensure. Au Danemark, où cette « logique de l’honneur », pour reprendre l’expression de Philippe d’Iribarne, très française, n’a pas cours, le journal qui avait publié le premier les caricatures a fait le choix inverse. Lâcheté ou sagesse politique ? La question est réelle.

Lire aussi Au Danemark, « Jyllands Posten » ne republiera pas les caricatures

Il y a deux siècles, Hegel aurait sûrement considéré cette affirmation de ne pas céder sur la liberté d’expression comme parfaitement « abstraite », c’est-à-dire (dans le sens qu’il donne à ce mot) comme partielle ou à courte vue, incapable d’envisager dans toute son ampleur ou son universalité le problème posé par la caricature des images religieuses quand une partie immense du monde se sent profondément outragée ; c’est-à-dire quand même les non-cultivés ont un accès direct ou indirect à ces images (et s’ils ne l’ont pas, d’autres se chargent de les leur montrer), tout en étant absolument incapables d’en comprendre le sens et de les déchiffrer à la bonne distance. Ils prennent de plein fouet la force des images, jusqu’à en devenir fous.

Il est abstrait ou idéaliste, de dire : « Nous ne visons que les islamistes, les radicaux, les fous d’Allah, pas l’islam. » L’intention est bonne, mais très dangereuse, quand l’islam compte quelques milliers d’islamistes décidés à tuer au nom de Dieu, capables de manipuler pour leur combat nombre d’illettrés ou de semi-cultivés dans le monde, qui n’ont jamais entendu parler de liberté d’expression. A fortiori à l’heure d’Internet, où la diffusion des messages électroniques et des discours de haine est quasi illimitée et immédiate, et peut atteindre tous les publics.

Des religions débordées

Au fond, ce que signifie la mondialisation religieuse n’est pas compris. Elle implique d’abord que la sécularisation inexistante ou partielle des uns entre en choc frontal avec la sécularisation des autres, que ce contact peut devenir violent et suspendre une épée de Damoclès au-dessus de tous, plus encore dans les pays qui ont réalisé la séparation des religions et de l’Etat et qui garantissent les libertés de tous, croyants et non-croyants.

« Menacée, une infime minorité de croyants de ces tendances devient menaçante à son tour et capable de violence extrême »

De surcroît, comme Olivier Roy l’a bien montré, les flux de population comme ceux, invisibles, des réseaux sociaux et de l’information sur Internet contribuent à la « déterritorialisation » du religieux et à la disjonction entre religion et culture. Ce qui favorise autant la foi sans culture que la « culture » (au sens d’usages, de folklores, de traditions, etc.) sans foi, ou encore crée des frontières très instables entre les deux. Cette « sainte ignorance » religieuse ne concerne pas seulement les populations illettrées du Sud, musulmanes et autres : elle s’étend aussi dans les pays du Nord, où l’ignorance croît autant quant aux savoirs religieux primaires que sur les principes de la laïcité et de ses séparations.

Dans ce contexte, les grandes religions traditionnelles établies sont partout ébranlées ou débordées, donc en position de faiblesse. Elles sont contestées d’un côté par l’individualisme religieux, la « religion à la carte », l’émancipation moderne de la religion, et d’autre part confrontées à l’expansion des tendances radicales et intégristes : intransigeance intégriste ou traditionaliste catholique ; fondamentalisme évangélique du côté protestant ; ultraorthodoxie juive ; salafisme et djihadisme musulmans ; nationalisme hindouiste et bouddhiste…

Menacée, une infime minorité de croyants de ces tendances devient menaçante à son tour et capable de violence extrême. La plupart n’y recourront jamais, mais leur visibilité parfois affirmée avec arrogance, leurs prétentions politiques, leur prurit de censure et leur séparatisme culturel créent un climat de tension partout – dont on peut comprendre qu’il exaspère non seulement des esprits rationalistes et laïques, mais aussi nombre de croyants, pris en otage par les fanatiques et les frénétiques.

Plutôt que de maudire les religions qui nous empêchent de vivre, il faudrait tenter de comprendre le mot de Michel de Certeau : « Lorsque le politique fléchit, le religieux revient. » Non pour pratiquer la culture de l’excuse, mais pour rappeler à César ses responsabilités. Va-t-il donner quitus à Marine Le Pen qui se drape dans des propos de Jean Zay pour assimiler guerre à l’immigration et guerre au terrorisme ? La liberté de caricaturer est essentielle, mais elle n’est pas une politique, ni une pédagogie. Au train où vont les choses, elle va signifier leur régression.

Olivier Mongin(Ancien directeur de la revue « Esprit ») et Jean-Louis Schlegel(Ancien directeur de la rédaction de la revue « Esprit »)




[Systémie] Au Japon, ces vieux qui exaspèrent les jeunes : le “rôgai”, ou le OK Boomer façon nipponne


Espérance de vie faramineuse, natalité en berne… Pays le plus âgé du monde, le Japon a un problème avec ses vieux. Dans une société cadenassée et hiérarchisée en fonction des générations, les jeunes commencent à se rebeller.

Le “rôgai” (littéralement “nuisances provoquées par les personnes âgées”), un phénomène de plus en plus prégnant au Japon. Extrait de Tempest d’Inio Asano.
Le “rôgai” (littéralement “nuisances provoquées par les personnes âgées”), un phénomène de plus en plus prégnant au Japon. Extrait de Tempest d’Inio Asano.
Inio Asano / Shogakukan. 2018

Neuf fois il a empêché les portes de la rame de se fermer. Sans raison apparente, ni le moindre regard pour les autres passagers, juste comme ça, parce qu’il en avait envie… Il a fallu l’intervention, courtoise mais musclée, du chef de station pour que le train puisse enfin repartir. Au Japon, la vidéo de ce vieil homme dans le métro de Nagoya est devenue virale, suscitant de nombreuses réactions et partages d’expériences sur les forums. Capté par téléphone portable et mis en ligne sur YouTube en avril 2019, ce petit film a surtout été le premier d’une longue série.

Les incidents causés par des aînés pénibles, irascibles, désobligeants, agressifs ou carrément à l’ouest, se multiplient. Du papy atrabilaire qui ne supporte pas que sa voisine croise les jambes dans le métro au coach octogénaire qui, sur un plateau télé, fait l’éloge de la souffrance dans le sport et explique qu’il est normal de faire jouer des gamins au baseball par 40 degrés à l’ombre, les vieillards indignes sont légion dans l’archipel. Même si les messieurs sont surreprésentés, les mamies ne sont pas en reste. « Si vous étiez une bonne mère, vous feriez la cuisine au lieu d’acheter des plats tout prêts au supermarché ! »

Installée au Japon depuis une quinzaine d’années et auteure des Japonais, un essai sociologique publié chez Tallandier, la journaliste Karyn Nishimura-Poupée a plusieurs fois été témoin de réflexions désobligeantes proférées par des vieilles dames. Leur cible favorite ? De jeunes mamans « coupables » d’être plus attentives à leurs écrans de smartphones qu’aux faits et gestes de leur progéniture…

Regroupées sous le hashtag « rôgai » ( littéralement « vieux nuisibles » ou « nuisances provoquées par les personnes âgées ») ces vidéos très regardées et les commentaires qui les accompagnent témoignent d’un agacement, voire d’une exaspération grandissante chez les générations les plus jeunes. Du jamais-vu au pays du Soleil-Levant, où, traditions et héritage confucéen obligent, les personnes âgées jouissent habituellement d’autant de respect que d’autorité !

De vieilles crapules indéboulonnables

« Rôgai est un terme très péjoratif, presque discriminatoire que nous ne nous autorisons que rarement à utiliser », précise Hikita Sawaki, correspondant en France de l’Asahi Shimbun. En consultant les archives du grand quotidien nippon, le journaliste n’a relevé que peu d’occurrences d’un terme qui apparaît pour la première fois dans ses colonnes en 1984. À l’époque, rôgai désigne spécifiquement les « vieilles fripouilles » qui dans le monde politique se cramponnent au pouvoir et à leurs fauteuils, bec et ongles. Tout ces caciques hors d’âge – septua-, octo- et plus si affinités ! – qui jusqu’à leur dernier souffle régissent, confisquent et sclérosent la vie politique japonaise.

Un système qui perdure, puisqu’à ce jour si quelques mesures ont été prises pour promouvoir les femmes, aucun parti n’a mis au programme le rajeunissement de ses cadres. Décidée par quelques membres du PLD, le parti conservateur au pouvoir, la nomination du nouveau Premier ministre, Yoshihide Suga (71 ans), en lieu et place de Shinzo Abe (66 ans), en est la plus récente illustration. « On ne peut pas dire que ce soit un signal encourageant envoyé aux générations montantes », glisse avec diplomatie Hikita Sawaki.

Dans le manga Tempest d’Inio Asano, une fiction dystopique inspirée de la situation démographique actuelle du Japon, les vieux, passés un certain âge, sont privés de droits, et invités au suicide assisté. Ou relâchés, nus et sans ressources, dans la rue…
Dans le manga Tempest d’Inio Asano, une fiction dystopique inspirée de la situation démographique actuelle du Japon, les vieux, passés un certain âge, sont privés de droits, et invités au suicide assisté. Ou relâchés, nus et sans ressources, dans la rue…
Inio Asano / Shogakukan. 2018

Même son de cloche du côté des entreprises. Fondée davantage sur l’âge et l’ancienneté que sur le mérite, la hiérarchie y est particulièrement pesante. Bien plus compétents que leurs aînés en matière d’informatique ou de nouvelles technologies, les collaborateurs les plus jeunes sont souvent bloqués dans leur ascension professionnelle ; ils doivent prendre leur mal en patience, attendre leur tour… Mais cela peut prendre des années car on travaille de plus en plus longtemps au Japon. Une grande latitude est laissée aux entreprises pour continuer à employer leurs collaborateurs au-delà de 65 ans, l’âge légal de la retraite, et plusieurs lois devraient sous peu l’allonger à 70, voire à 75 ans. Shinzo Abe, qui arguait que « 80 % des salariés de plus de 90 ans souhaitent continuer à travailler », envisageait même de leur en donner la possibilité !

Pendant ce temps-là, les jeunes s’émoussent et finissent par perdre toute motivation. D’autant plus qu’ils subissent fréquemment l’arrogance et les vexations d’une hiérarchie cacochyme, sûre de son fait et attachée à des protocoles obsolètes. Du chef de service qui se vexe parce qu’on ne lui a pas apporté une tasse de thé en bonne et due forme (!) à celui qui pérore sans fin sur les années 1980 et les riches heures de la bulle économique, en passant par d’innombrables tyranneaux incapables de reconnaître leurs erreurs : sous couvert de l’anonymat, les témoignages de salariés abondent. Publiée en octobre 2018, l’enquête consacrée aux « dix choses les plus rôgai dans votre entreprise » par le magazine économique BizSPA est édifiante. Loin d’être bénins, ces blocages expliquent en grande partie pourquoi le Japon, longtemps célèbre pour ses innovations et sa technologie, est aujourd’hui en panne.

Pour Sébastien Lechevalier, chercheur en socio-économie et président de la Fondation France Japon à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales), « ce n’est pas un hasard s’il n’y a pas là-bas de Google ou d’Apple, le pays est complètement passé à côté de la révolution numérique et les start-up y sont quasi inexistantes. Pour échapper à la “séniorité”, les éléments les plus créatifs et les plus motivés préfèrent travailler pour des sociétés occidentales ou bien dans les secteurs des arts et du divertissement. Beaucoup s’installent aussi comme indépendants. Cette belle énergie qui s’exprime dans les marges, ne parvient malheureusement pas à irriguer la société. »

Millenials vs baby-boomers

Partout dans le monde s’exprime un certain ras-le-bol des générations nées après-guerre. Difficile pour des jeunes gens, qui doivent se battre pour trouver un emploi, et prendre en charge une planète mal en point, de supporter la morgue de « baby-boomers », pour lesquels tout a été facile. Dans le cas du Japon cependant, le malaise est plus profond. Au-delà de l’« effet hashtag », qui monte souvent en épingle de micro-événements, la stigmatisation des « vieux emmerdeurs » trahit chez les jeunes la peur d’être un jour submergés par une vague grise.

Le Japon, qui cumule le record mondial de longévité (84 ans en moyenne) et un taux de natalité en chute libre, n’est plus le pays des lendemains qui chantent. 30 % de la population y a plus de 65 ans, près de 12 %, plus de 80 ans, et le nombre de centenaires explose. À peine cent cinquante trois en 1966, ils étaient plus de soixante-dix mille l’année dernière ! Le gouvernement qui, il y a encore quelques années, leur offrait une petite coupe de saké en argent pour marquer le coup, a opté depuis pour une lettre de félicitations, tant le cadeau devenait exorbitant !

Derrière l’anecdote, le poids démographique des personnes âgées et leur coût financier, tant pour leurs retraites que pour les structures d’accueil et de soins dédiés, contribue significativement à la – monumentale – dette publique. Qui va s’occuper des vieux ? Qui va financer leur fin de vie ? Ces questions se posent avec d’autant plus d’acuité que l’espérance de vie s’allongeant les enfants des nonagénaires et des centenaires sont eux-mêmes trop âgés pour prendre leurs parents en charge ! « Pas évident quand on a 30 ou 40 ans de se dire qu’en plus de ses enfants on va devoir aussi s’occuper de ses parents et de ses grands-parents ! Ce n’est pas la promesse d’un avenir radieux et insouciant », ironise gentiment Karyn Nishimura-Poupée.

Peuplées majoritairement de seniors, les campagnes, comme certains quartiers des grandes villes, évoquent parfois de gigantesques Ehpad à ciel ouvert. Dans le quartier de Sugamo, à l’est de Tokyo, on ne compte plus les déambulateurs, les papis condamnés à exercer des petits jobs faute de pouvoir vivre de leur retraite, ou encore les vieille dames perdues devant des bornes tactiles et autres machines qu’elles ne comprennent plus. On y croise même quelques-uns de ces conducteurs hors d’âge incapables de renoncer au volant, un fléau dans l’archipel, car ils sont impliqués dans de nombreux accidents de la route.

Tempest d’Inio Asano.
Tempest d’Inio Asano.
Inio Asano / Shogakukan. 2018

Un laboratoire pour d’autres pays vieillissants

Si le rôgai est encore un sujet tabou dans les grands médias et dans l’espace public – il n’existe aucun parti anti-vieux —, la parole se libère à l’abri des regards, autour d’une bière entre jeunes collègues de travail et sur les réseaux sociaux. Symptômes d’une société malade, bloquée, déséquilibrée, « les nuisances provoquées par les personnes âgées » inspirent certains artistes comme le mangaka Inio Asano, dont la nouvelle graphique Tempest ( publiée en France par Kana, dans Inio Asano Anthology) fait froid dans le dos. Dans cette dystopie futuriste qui évoque Soleil vert, le film de Richard Fleischer sorti en 1974, les personnes âgées, passé un certain âge, sont privées de droits, parquées dans des centres de rétention où elles peuvent demander un suicide assisté ou passer un « examen de vieillesse » – qu’elles ont tout intérêt à réussir, faute de quoi elles sont relâchées nues et sans ressources dans les rues de Tokyo…

Sans en arriver (espérons-le !) à ces extrémités, la rupture croissante entre vieux et jeunes au Japon n’a rien d’anodin. L’absence de dialogue intergénérationnel, le rejet réciproque, le dépit et les frustrations, la déchirure du tissu social n’augurent rien de bon. Ce qui devrait aussi nous alarmer, car en matière de comportements sociaux le Japon fait de plus en plus souvent figure de laboratoire.

Selon les prévisions des Nations unies, beaucoup de pays développés devraient voir sous peu leur population basculer gaillardement dans les troisième et quatrième âges. En 2050, l’Espagne, la Corée, mais aussi l’Italie, le Portugal, la Grèce, et sans doute plusieurs États américains, pourraient se retrouver dans une situation similaire. Les graves problèmes qu’affronte le Japon avec ses aînés, et surtout son incapacité à s’en saisir et à les résoudre, sont un cas d’école que chacun gagnerait à étudier.




[Systémie] Les bronzées

Cléa et moi-même sommes journalistes pour The Conversation depuis quelques années, maintenant. Elle est en charge de la rubrique Politique et Société, tandis que je pilote la rubrique Culture. Toutes les deux, nous avons observé un phénomène étrange et récurrent, qui ne manque pas de nous faire sourire : dans le cadre professionnel, il arrive que l’on nous confonde. Certes, nous sommes toutes les deux des femmes, dans la même tranche d’âge. Certes, nos prénoms se finissent en « a ». C’est vrai, nous avons quelques points communs. Mais on nous confond aussi, évidemment, parce que nous sommes toutes les deux « issues de la diversité ». Zannad et Chakraverty – nos patronymes – ça dénonce tout de suite une histoire d’immigration, qui recouvre en fait des réalités très différentes.

Fortes de nos points communs et de nos divergences, nous avons eu envie de lancer un projet au long cours, avec la complicité des chercheuses et des chercheurs qui travaillent sur le terrain. L’objectif ? Rendre compte, à travers un dossier mensuel décliné en plusieurs formats, des réalités des discriminations de toutes sortes et du racisme en France, aujourd’hui.

Le postulat de cette série, c’est que nous sommes tous responsables de l’évolution des mentalités, à condition de déconstruire nos préjugés et de comprendre les mécanismes à l’œuvre dans le racisme systémique. Cette prise de conscience pourrait nous aider, individuellement et collectivement, à entrevoir des solutions concrètes. Les universitaires nous mettent sur la voie, en partageant les résultats de leurs enquêtes et de leurs travaux de recherche les plus récents.

Le dernier samedi de chaque mois, jusqu’en mars 2021, nous vous donnons donc rendez-vous avec une Grande Conversation dédiée à la série « Les couleurs du racisme ». À chaque fois, nous vous proposerons un article long format, un décryptage visuel, un podcast.

Aujourd’hui, on se penche sur le racisme « bienveillant », pour comprendre comment l’humour, l’admiration ou une apparente légèreté peuvent reconduire des clichés et empêcher la connaissance de l’autre. Anne Zhou-Thalamy (ENS) fait le point sur la racialisation des personnes d’origine asiatique ou perçues comme telles en France ; Erick Cakpo (Université de Lorraine) analyse un extrait du film Princesse Tam-Tam, avec Joséphine Baker dans le rôle-titre, tandis que Carole Reynaud-Paligaud (Université Paris 1 Panthéon Sorbonne) lit et analyse un extrait du Roman d’un spahi de Pierre Loti.

Bonne lecture,

Sonia Zannad
Cheffe de rubrique Culture

Les représentations sur les valeurs, le travail ou encore les compétences des personnes d’origine asiatique s’inscrivent dans une forme de racialisation ‘positive’ mais ne sont que le résultat d’un système discriminatoire qui radicalise l’altérité de ce groupe minorisé. FRANCOIS GUILLOT / AFP

« Ah ces Chinois, ils travaillent dur ! » : quand le racisme se veut « bienveillant »

Anne Zhou-Thalamy, École normale supérieure (ENS) – PSL

«Ce que j’admire moi vraiment chez les Asiatiques, c’est qu’ils sont là pour travailler et ils s’intègrent grâce au travail. On devrait s’en inspirer.».

Décryptage

Une image du film “Princesse Tam Tam”, avec Joséphine Baker. Youtube

Auto-essentialisation : quand Joséphine Baker retournait le racisme contre elle-même

Erick Cakpo, Université de Lorraine

Joséphine Baker s’est approprié les stéréotypes associés à sa couleur de peau dans un jeu de paradoxes oscillant entre acceptation et détournement des représentations imaginaires européennes.

Podcast

Illustration du Roman d’un spahi, édition de 1936, éditions Calmann-Lévy. Illustrateur : Charles Fouqueray.

Podcast – aimer l’objet de son mépris : Pierre Loti et les amours coloniales

Carole Reynaud-Paligot, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Lecture et analyse d’un extrait du « Roman d’un spahi » de Pierre Loti par une historienne spécialiste des processus de racialisation.




[Systémie] Éloge des glaciers, ces dragons du froid qui inquiètent et fascinent

Olivier Dangles

Le glacier Perito Moreno, en Patagonie. La multitude de séracs donne l’impression que la surface du glacier est recouverte d’écailles de dragon. Olivier Dangles/IRD, CC BY-NC-ND

Alors que les records de température tombent les uns après les autres, nous sommes plus que jamais préoccupés par le sort des glaciers, ces victimes emblématiques des dérèglements du climat.

On s’inquiète d’un changement soudain de couleur de la glace ; on tente de les recouvrir de draps blancs pour limiter les effets du rayonnement ; on invite le président français au chevet de la Mer de Glace

Une inquiétude totalement justifiée : en un demi-siècle, les glaciers du monde entier ont perdu 9000 milliards de tonnes de glace ; cela équivaut à perdre chaque année trois fois le volume de glace contenu dans les Alpes européennes.

Pourtant, il fut un temps, pas si lointain, où les glaciers inspiraient plutôt la crainte. Jusqu’à la fin du petit âge glaciaire (∼1300-1860), les habitants des vallées des Alpes se plaignaient régulièrement auprès des autorités civiles des dégâts qu’ils occasionnaient aux cultures et aux habitations. À l’époque, on comparait les glaciers à des dragons accrochés aux falaises, mâchoires ouvertes, serpentant dans les vallées étroites et menaçant de s’abattre sur les villages.

Illustration imaginative de la Mer de glace sous la forme d’un dragon, par Henry George Willink (1892). Henry George Willink

Dragons et glaciers ont en fait nombre de points communs dans leurs « rapports » avec les humains. Et, au-delà de l’anecdote, la parabole des dragons souligne la nécessité d’appréhender la disparition annoncée des glaciers de manière transdisciplinaire, pour faire dialoguer sciences physiques, écologiques et philosophiques.

Extinction programmée

Il faut se faire à l’idée. Après avoir utilisé ces dernières décennies les mots « retrait », « recul », ou encore « diminution » pour décrire la dynamique des glaciers, nous devons désormais fouiller un nouveau champ lexical : celui de l’« extinction ».

Ce processus a déjà commencé dans de nombreuses régions du monde, notamment dans les montagnes tropicales, où de petits glaciers situés à l’altitude limite de la glace (entre 4800 et 5000 m dans les Andes équatoriennes) ont déjà entièrement disparu. De même, les glaciers mythiques du Kilimandjaro (Tanzanie) ou le Puncak Jaya (Indonésie) auront totalement disparu d’ici une dizaine d’années.

Quelques siècles après l’extinction des derniers dragons, les glaciers vont eux aussi disparaître, terrassés par les humains et les conséquences funestes de leurs modes de vie.

La glace noire

Sur le plan physique, les glaciers sont, comme les dragons, d’immenses masses vivantes et mobiles, souvent couvertes de « séracs », de grands blocs de glace facturée, en forme d’écailles.

Composés de zone d’accumulation, de transport et d’ablation de la glace, leur survie se trouve menacée lorsque leur bilan en masse est déficitaire, c’est-à-dire que l’accumulation de la glace ne suffit plus à compenser son ablation.

Dans de nombreuses régions du monde, l’extinction des glaciers est accélérée par le noircissement de la glace. Ce phénomène est causé par le dépôt de carbone noir contenu dans des particules de suie émises lors de combustions incomplètes, provoquées par les moteurs à essence, les centrales électriques ou encore les incendies, parfois à plusieurs centaines de kilomètres des glaciers.

Dépôt de poussières et crevasse remplie d’eau sur un glacier du volcan Antisana, en Équateur. Olivier Dangles/IRD, CC BY-NC-ND

Ayant un moindre pouvoir réfléchissant que la glace vierge, et une plus grande capacité d’absorber l’énergie solaire, ce noircissement accélère la fonte de la glace. En certains endroits, notamment les zones planes, ces particules s’accumulent, formant de véritables trous, des cryoconites, colonisées par des biofilms, ces communautés de micro-organismes dont le métabolisme thermogène accentue la fonte.

Le rôle de ces cryoconites dans le processus d’extinction glaciaire est encore peu connu ; mais à l’image des « draconites », ces pierres magiques convoitées par les hommes et contenues dans la tête des dragons, probablement à l’origine de leur disparition, elles pourraient s’avérer être l’un des points faibles des glaciers.

Des cryoconites à la surface du glacier 12 du volcan Antisana (4900 m), en Équateur. Olivier Dangles/IRD, CC BY-NC-ND

« Hic sunt dracones »

Quelles sont les conséquences de l’extinction des glaciers pour la biodiversité ?

Les glaciers jouent un rôle majeur dans la genèse et le maintien d’une remarquable diversité – espèces animales et végétales, aquatiques et terrestres dont certaines sont endémiques des zones périglaciaires, comme plusieurs espèces de mouches aquatiques.

En particulier, les glaciers fournissent de l’eau et des sels minéraux indispensables à la vie et engendrent des conditions environnementales hétérogènes et instables favorables à la coexistence d’espèces.

Depuis quelques années, les scientifiques ont également découvert que la vie était abondante à la surface même des glaciers : virus, levures, bactéries, algues, tardigrades, collemboles, crustacés minuscules et insectes, dont le plus grand représentant est… un dragon. Sur les glaciers de l’extrême sud des Andes, le dragon de Patagonie (Andiperla willinki), un plécoptère de 2 cm de long, effectue la totalité de son cycle biologique dans la matrice glaciaire, la larve vivant dans l’eau et l’adulte à la surface de la glace ou dans de petites crevasses.

Le dragon de Patagonie (Andiperla willinki) – ici une nymphe – est une espèce d’insecte de l’ordre des Plécoptères (famille Gripopterygidae) inféodée aux glaciers de l’extrême sud de la cordillère des Andes (entre les parallèles 46º et 56º Sud). Wikipedia commons, CC BY-NC-SA

Cette cryobiodiversité a développé un incroyable arsenal d’innovations physiologiques pour s’adapter à la vie sur la glace, comparable à certains pouvoirs magiques de dragons : résistance à des températures extrêmes (-272 °C), à d’importantes radiations UV ou même au vide sidéral.

Si cette biodiversité commence à être mieux décrite dans les régions tempérées, ce n’est pas le cas pour les glaciers tropicaux qui restent, pour la plupart, des terres inconnues ; des territoires où vivent les dragons, « Hic sunt dracones » comme le mentionnaient les cartes médiévales. Il est probable que cette cryobiodiversité disparaîtra avant d’avoir livré tous ses secrets.

Tout un monde spirituel

Si glaciologues et écologues écrivent depuis plusieurs décennies la chronique d’une mort annoncée des glaciers, les sciences humaines sont restées plus discrètes sur le sujet. Mais, à l’image des dragons craints des habitants des Alpes, les mythes et croyances liés aux glaciers sont répandus partout dans le monde.

Au Pérou par exemple, des centaines de pèlerins visitent chaque année les glaciers sacrés (ou ce qu’il en reste) de la région de Cuzco pendant la fête religieuse du Quyllurit’i.

Les glaciers sont devenus de puissants symboles culturels, liés aux dimensions philosophiques et morales du changement climatique. Au-delà des effets sur l’approvisionnement en eau, l’alimentation humaine et animale, l’extinction glaciaire aura d’importantes conséquences sociales sur les communautés de montagne, y compris en matière d’identité culturelle, de spiritualité, d’esthétique ou encore de loisirs. Des études anthropologiques ont d’ailleurs suggéré que la perte de glacier peut affecter les identités communautaires et individuelles, les compréhensions subjectives de la relation homme-nature ou encore entraîner un sentiment généralisé d’insécurité ou d’éco-anxiété.

Le sommet englacé du volcan Cotopaxi (5900 m), en Équateur. Olivier Dangles/IRD, CC BY-NC-ND

Depuis des siècles, les hommes sont fascinés par les dragons et les glaciers. Si, en dépit de leur disparition, les premiers conservent une place importante dans nos cultures, quelles seront les conséquences physiques, écologiques et spirituelles d’une vie sans glace ?

Dans le cadre du projet de recherche « Life without Ice », nous cherchons à répondre à cette question en proposant une étude intégrative et transdisciplinaire de l’extinction des glaciers, et en privilégiant une approche de science de la durabilité. Cette approche efface les frontières entre les disciplines, promeut l’enrichissement mutuel de différents modèles de pensées et de raisonnement, combine les faits et les valeurs, afin de construire des systèmes de savoir plus adaptés aux défis du changement climatique.

Et si les glaciers venaient à disparaître à jamais dans quelques siècles, on pourra toujours se réconforter par les prédictions de scientifiques reconnus : le réchauffement climatique devrait conduire à la renaissance des vrais dragons


Le projet de recherche « Life without ice » dans lequel s’inscrit cette publication a bénéficié du soutien de la Fondation BNP Paribas dans le cadre du programme Climate and Biodiversity Initiative.